L. tout leur courage, tout leur orgueil de
Te Français, le vieux docteur Ribaud en était
le type le plus ardent comme le plus parfait.
Sa belle tête grisonnante, solidement plantée sur des épaules encore moius lurges que son cœur, résumait tout l’homme.
Caractère ferme et sans tache, pour le vieux docteur, donner la main c'était donner le bras, et quand il ia tendait grande ouverte à ses concitoyens Viger, Lambert, Franchère, Gosselin, Boiïlcau, tous ces grands cœurs qui s’échauffaient déjà aux paroles brûlantes rt patriotiques de Papineau, C'était son bras en appui qu’il donnait, c'était son aide et ses sympathies.
Ça n'existe plus aujourd’hui, vraiment, ces vieux gentilhommes sans autre blason que celui de leur noblesse d’âme. Bien que jeunes nous sommes déjà apathiques,
anémiés, nos épaules sont faites au joug,
et les belles vertus qui bouillonnaient
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autrefois chez nos ancêtres ne nous ont laissé que des scories,.
Le docteur Ribaud était veuf.
Il partageait son amour sans borne entre deux enfants, une fillette de quinze ans, Madeleine, dont il faisait l'éducation lui-même, et Gabriel, un charmant garçon de vingt ans, doublure parfaite, physique et morale, du père.
Quand le vieux docteur rentrait à son foyer de courses pénibles chez ses patients de la campagne au loin, il se sentait heureux et attristé pourtant. Heureux de ces deux enfants qu'il adorait, qu'il caressait orgueilleusement, qu'il admirait sans réserve ; attristé aussi au souvenir de sa femme, souvenir qui lui mettait souvent les yeux humides et qu’il sentait encore voltiger dans sa maison après dix ans de
veuvage,
Néanmoins, dans un recoin deson cœur, il y avait aussi place pour une autre amitié ; une vicille amitié sincère ct tendre qui s'était constamment vivifiée avec les années. C’était celle qui l’unissait au curé de la paroisse, l'abbé Michaudin,
Vieux comme lui, franc et bon coraime lui, soulageant comme lui les douleurs, pleurant souvent avec lui auprès des mêmes misères,' partageant parfois le même siège de voiture dans leurs courses aux malades, il s'était fait une soudure admirable et charmante entre ces deux hommes dans le coudoiement de leurs vies identiques.
Rien n’arrivait de joyeux ou de triste à l’un que l’autre n’en fût en même temps heureux ou afligé.
Les enfants du docteur étaient presque
ceux du curé, et quand celui-là voulait se
rendre compte du succès de ses leçons, il les soumettait à l'examen de celui-ci,
Cette liaison était vraiment touchante.
—Tu sors, Gabriel ?
—Oui, père, si vous le permettez, j'irai m'amuser un peu chez Latreille,
Mais, mon Dieu, ne crains-tu pus ?
chez Latreille, c’est chez l’aubergiste ; tu es jeune, une mauvaise habitude est si vite prise... tu sais... sois prudent,
— Père, vous avez confiance en moi ?
— Oui, j'ai confiance en toi... sans ça...
—C'est que nous allons simplement faire une partie de cartes, quelques amis.
Les soldats anglais y vont aussi, et chantent... Ah! ce n’est pas, cependant, que je les aime plus que vous ne les aimez,
père, mais.
—Mais quoi... comment ?
-—Ah! je sens bien, va, qu'ils vous font mal au cœur, ces gens-là... et si jamais...
—C'est bon... tu es un brave... et je t'aime bien.
Gabriel sorti, le docteur Ribaud songea.
Oui, c'était bien vrai qu'il ne les aimait point les habits rouges. Son père était mort en se battant contre eux à Waterloo ; lui-même avait fait volontairement un certain stage militaire et il avait reçu une éducation qui l’avait habitué à regarder l'Anglais comme un ennemi héréditaire.
Qu'y avait-il d'étonnant à ce que son fils eût compris d’instinct ces sentiments intimes.
Et puis, ces cris de liberté, ces appels atriotiques, ces discours enflammés, qu'on entendait et qui échauffaient dejà les
masses, surtout dans ce coin de pays,
foyer de dévouement et de patriotisme —
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Les Ribaud ÿ
la vallée du Richelieu — lui mettaient à l'œil des éclairs particuliers.
Gabriel avait compris tout ça, avait hérité de tout ça, de sa bonhomie charmante, de son indomptable susceptibilité d'honneur, comme il avait pareïllement hérité de ses inflexions de voix, de son bon rire en fusée, jusque de ses tics même que le vieux docteur reconnaissait avec un plaisir caché.
Quand Gabriel pénétra dans l'auberge “La Huronne,” quatre ou cinq amis, — Gaston de Grosbois, Charles Larocque, Jules de Martigny, Arthur Lemieux, — l’attendaient dejà.
Il était très populaire parmi eux. Son excellente nature, brave et généreuse, ne lui attirait partout que des sympathies.
—Je tiens ma revanche, ce soir, dit
gaiement Gaston. Je me sens une veine.
— Allons, tant mieux... ça nous fait de la peine, après tout, de te malmener ainsi tout le temps... un si bon garçon... n’estce pas, Jules ?
— Absolument... aussi nous allons lui donner une chance, reprit ironiquement Jules, avec un clignement d'œil... Ho!
père Latreille, une demi-bouteille de votre petit bleu et les cartes.
Et les amis passèrent dans un compartiment latéral.
Ce compartiment, —une petite chambre bien simple, une table au milieu, un sofa éventré dans un coin des chaises — représentait, dans ‘La Huronne, ”? le lieu des confidences, des conspirations et des combinaisons secrètes.
On pouvait saisir, aux images suspen-
dues ou collées aux murs, aux caricatures,
aux vieux tableaux accrochés ici et Ià, bi-
Les Ribaud DE
zarrement, sans symétrie, la lézende comme le caractère cosmopolite de l'auberge,
Papineau, les cheveux droits sur la tête, regardait en face le gouverneur Aylmer ; Nelson, le Nelson de Trafalgar, un coin de la bouche brûlé et charbonné par une main impitoyable, tournait avec mépris le dos à un calendrier de la Minerve; dans un coin, Mgr Lartigue, à qui on avait crayonné des moustaches, gardait une expression sévère et peu en place dans cette hôtellerie.
A côté et plus bas, une vieille photographie du premier bateau à vapeur, ‘“l'Hudson." Puis, disséminées partout, peintes de pipes et de bouteilles, des annonces de bière, de tabac, de rhum, de Jamaïque des maisons Molson, Beaudry, Renault, etc.
Nos jeunes gens, habitués sans doute
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aux décorations bizarres et saugrenues de la chambre, s’installèrent bientôt sans cérémonie.
La partie commença, accompagnée de francs rires, de ces rires de jeunesse si bons et si beaux, où se peint toute la joie de vivre sans Soucis, se 18 remords, sans rien.
A côté, cependant, dans lu salle principale, on entendait des éclats de voix ironiques, des apostrophes gouailleuses parsemées de mots anglais.
Les amis prêtèrent l'oreille.
Ce qui faisait ce tapage, c'était l'entrée en tempête de trois ou quatre soldats, alors en garnison à Chambly et qui accompagnés du sous-lieutenant Herbert Henshaw, avaient obtenu permission d'une sortie du Fort, pour faire un peu la noce à ‘ La Huronne,” probablement.
— À toi la donne, Arthur.
— En effet... j'ai six points À marquer, n'est-ce pas ?
—Mon brave Gaston, tu ne l'as pas encore, ta veine, dit Gabriel, du moins, ta hi veine a de l’athérôme... athérôme, ah!
Ÿ mon bon, ça te la coupe, ça. hein ? étudie la médecine, tu l'apprendras, Les amis se mirent à rire, | — Allons toujours... satanés blagueurs, | vous verrez à la fin, répondit Gaston, Pendant que la partie se continuait ainsi, le tapage, à côté, augmentait, et les éclats de voix arrivaient alors très nets, dominant tout le bruit, C'était le lieutenant, qui, surchaufté, agitait son sabre :
—Nous sommes les maîtres, ici. Rien ne bougera, dans Chambly que si nous le vou-
lons bien permettre... Depuis ies plaines
d'Abraham, mes petits agneaux, c'est
l’aplatissement, l'obéissance pour vous; à nous le commandement et le respect.
Et il accentua sa tirade d'un coup de talon insolent,.
Le l'eutenant Henshaw s’adressait ainsi aux Canadiens ahuris, qui n’osaient point protester,
—Que feriez-vous, d'ailleurs ? continuat-il avec sarcasme et riant très fort. Nous n'aurions que dix louis à donner à vos curés pour vous faire excommunier au premier mouvement et vous tomberiez à genoux ou à quatre pattes, Ah! que ce serait drôle !
Quelqu'un répliqua sourdement, mais pas plus.
Les amis, distraits ct visiblement agacés, surtout (Gabriel, continuaient leur