‹ Les Ribaud [microforme]Chapitre 5 sur 43 · UN DUEL · texte numérisé non relu

UN DUEL

Gabriel avait vingt ans,

A cet âge, onr voit encore qu’à travers le prisme magique de la jeunesse et tout ce qui frappe le regard en prend les éclatantes couleurs, roses ou vertes, rouges ou bleues, jamais sombres.

Rien n’est encore venu terair les rêves ;

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de l’absinthe on n’a point goûté l’amertume, et les larmes qui nous sont parfois tombées des yeux ont plus souvent été des larmes de joie que des larmes de douleur.

Avec l’idée de sa rencontre du lendemain, Gabriel analysa, pendart cette dernière nuit,ce qu’avaient été pour lui ses vingt ans de vie. [l énuméra les tristesses et les sourires qu'ils lui avaient apportés, et, appuyé sur sa fenêtre sous le grand œil de la lune qui le regardait, il constata qu'il avait souri plus souvent qu'il n'avait pleuré.

Ji se sentit par instant, des frissons d'épouvante à la pensée que tout ce qu'il avait aimé pouvait s’anéantir dans un clin d'œil. C'était si bon de vivre.

Non, ce n’était point de la lâcheté pour-

tant ; son honneur lui avait tracé un

qu'il

vait

chemin dont il ne désirait pas s’écarter et ce n'était pas pour se dérober non plus à la pénible tâche qu’il avait entreprise, qu'il songea longtemps... longtemps.

Que dirait son père ? Avait-il le droit de le faire souffrir si horriblement ? Et sa petite sœur. sa pauvre petite Madeleine.

Il pleura.

IT pleura jusqu'à ce qu'il se fit une torpeur dans son cerveau, et, brisé de fatigues, d'émotions, de sentiments divers, il s'endormit.

Son sommeil ne fut pas long, mais il s'éveilla cependant allégé et plus dispos. Il était déjà six heures. Il se fit une toilette sérieuse, regarda froidement ses pistolets et se dit : allons.

Tout à coup, la pensée de son père le ressaisit plus violente que jamais.

De s'en alier comme ça, sans un mot

d'adieu, sans ur encouragement, il eut peur. Iltrouva que c'était cruel pour son père, plus cruel pour lui-même et il oscilla entre ces deux angoisses : celle de lui planter en plein cœur, sans préparation aucune, ces mots : “ je vais me battre,’’ ou celle de ne pouvoir garder de lui au moins une parole qu'il se répèterait le long de la route et qui, lui semblait-il, l'aurait

fortifié pour le combat.

Si, en dchors, pour le monde, Gabriel

était un homme, au sein de ce foyer heureux, il était encore un enfant et il eut peur de reculer. ,

Il écouta, rien ne bougeait dans la maison, ct, entrebâillant la porte de la chambre de son père, doucement, dans la crainte de l’éveiller, il voulut aller au moins dépose: un baiser d'adieu sur son front.

En dépit de ses précautions, le contact de ses lèvres glacées tira subitement son père de son sommeil et, avant qu'il put s'échapper, il entendit un appel douloureux d'angoisse :

— Que fais-tu Gabriel ?... Que se passet-il ?... Tu ne réponds rien... tu m'épouvanties.

—Je venais vous embrasser tout simplement, mon père, et je ne voulais pas vous éveiller.

— Tu me trompes, Gabriel. Rien qu’à voir ta paleur, l'agitation de toute ta personne, je sens qu’il se passe quelque chose de grave... Mon Dieu, qu'y a-t-il ?... Je vais aprendre un malheur... Tu n'as rien fait de déshonorant, n'est-ce pas ?

—Calmez-vous, mon père ; tant que

votre exemple lui restera, votre fils ne

fera jamais rien dont vous ayez à rougir.

A RSS

— Pourquoi, alors, cette sortie matinale et mystérieuse ?... Et puis tes lèvres étaient si froides en m’embrassant... Mais, tu pleures... tu souffres.. voyons, dismoi tout, va... N’aurais-tu plus confiance en ton père ?... S'il faut te protéger, compte sur mon bras, s’il faut te pardon-

ner, compte sur mon cœur.

— Père, on m'a insulté, hier soir, chez Latreille.

—On t'a insulté, toi... qui ?

—Les soldats anglais du Fort, le lieutenant Henshaw en tête. J'ai provoqué ce dernier en duel... Ton fils à ton sang et ta haïne, vois-tu.

— Les gredins... Et tu vas te battre.

Ah ! je comprends maintenant ; .. mal-

heureux !... une rencontre.

Le vieux docteur était devenu livide en

LA o

envisageant les conséquences possibles de

cette démarche.

— Ai-je eu tort, dites ? Ils ont sali tou-

tes nos gloires, bavé sur nos compatriotes,

ridiculisé notre courage ; ils ont dit, les

lâches, que nos prêtres se vendaient..,

que.

—ÆEt toi, qu’as-tu répondu ?

— Moi, je n’aï rien répondu... J'ai sim-

plement soufleté Henshaw, le chef de la

bande, après lui avoir savonné le museau

dans le contenu de son verre... Vous l’au-

riez fait, vous aussi, père, n'est-ce pas ?

— Oui, mille tonnerres ! reprit le doc-

teur, subitement fier... C'était un adieu

que tu venais me faire alors ?.. Car, as-tu

songé que tu peux être tué ?

—Je le sais.

— Tu n'as pas peur de mourir ?

— Non, j'ai seulement peur de ne plus vous revoir.

— Avec quelle arme te bats-tu ? Quels sont tes témoins ?

— (Gaston et Jules, C'est pour huit heures sur l'Ile Verte. L'on se bat au pistolet,

—Au pistolet ?... Viens prier, dit simplement le vieux docteur en entraînant son fils devant le portrait de sa mère où ils se jetèrent à genoux tous deux.

—Tu as peur de me quitter, dis-tu ; si tu me perds, prie pour retrouver fellelà,— Maintenant, va à l'honneur... Ilsont tué mon père, peut-être épargnerontils mon fils.

Gabriel avait réglé son affaire pour ne point donner l'éveil à la maison paternelle et il avait été convenu dans ce but

qu'il irait lui-même rejoindre ses témoins.

Le , à

Le vieux docteur Ribaud, dans un sentiment d'angoisse indéfinissable, le regArda disparaître à un tournant de la route et il resta longuement, le regard cloué, Puis tout à coup, saisi d’une idée subite :

—Comment,.… il va se battre... sans médecin... s'il était blessé, murmura-:til... j'irai moi aussi,

Il enroula fiévreusement quelques instruments dans sa trousse et il partit, non à la poursuite de Gabriel, mais dans la direction du presbytère de la paroisse.

Le docteur Ribaud n'avait pas senti la transition de son enfant à l’âge d'homme. Pour lui, c'était toujours Ga:briel, le petit Gabriel qu'il avait bercé dans ses bras, qu'il avait instruit, qu'il avait couvé de sa protection constante et

dont il avait fait un gentilhomme et un chrétien.

pe

Un père, c’est plus qu’un homme.

L'homme s'occupe du présent ; le père regarde l'avenir. C’est dans un intérêt humanitaire que le père de (rabriel s'était dit : Sans médecin, s'il était blessé ; c’est dans une pensée terrible et profonde vers l'avenir qu'il ajouta : Sans prêtre... sil était tué.

Et il était accouru chez son vieil ami, l'abbé Michaudin,

— Viens, ditil, en l'attirant brusquement dans sa précipitation, hors la porte, hâte-toi.

Il venait de voir déjà loin, sur la nappe d’eau, — unique dans l'univers par sa beauté sereine, — qui forme le bassin Chambly, deux chaloupes quise suivaient en creusant parallèlement leur sillon

calme et tranquille vers l'Ile Verte.

—Où m'amènes-tu, interrogea l'abbé !

—Qu'importe,..….il y a peut-être une âme à sauver,

—ÆEt tu paraîs t'intéresser beaucoup au sort de cette âme, je le sens—tu fais pitié à voir..Est-on malade chez toi ?

—Grand Dieu! si je m'y intéresse.

C'est la-bas qu'il faut aller, dit-il, en pointant son doigt.

Le bon abbé, sans ajouter un mot se laissa conduire par le docteur qui le poussa dans une chaloupe. Il lui semblait qu'il devenait somnambule, Ribaud empoigna nerveusement les rames dont il battit l'onde vigoureusement.—Il avait aperçu deux groupes, à la marche solennelle et recueillie, qui s’enfonçaient confusement sous les arbres de l’île.

Ces deux groupes, c’étaient, l’un, Gabriel Ribaud, Gaston de Grosbois, Ar-

thur Lemieux, l’autre, le lieutenant Hen-

shaw, le porte-drapeau Archie Lovell, le capitaine Percival Smith.

Ils allaient, race contre race, orgueil contre orgueil, tirer, un contre un, le premier coup de feu dont l'écho grossi et multiplié devait retentir quelques années plus tard... cent contre cent, cette fois.

Il n’y avaitpas un souffle dans l'air ; seules les grives et les linottes continuaient leurs notes gaies et rompaient le silence majestueux qui enveloppait toute la scène,

Les préparatifs furent bientôt faits.

L'honneur les avait amenés là pour se battre, pour se tuer peut-être, pas pour autre chose. Mais quand ces deux jeunes gens se virent face à face, le pistolet au poing. prêts à risquer leur vie, quel sérieux retour dans le plus profond de leur âme ne durent-ils pas faire ?

Est-ce que Henshaw, loin, à mille lieues

des siens, ne revit point alors, duus un éclair, son foyer, son home, ses compa.

gnons de là-bas, des arbres sur la colline un coin vert de prairie, une mèche blonde d'amoureuse ?.…

Quant à Gabriel, tout lui tourbillonna dans la tête, non sous le coup de la peur, sans doute, mais une espèce de vertige lui déroula à l'esprit tout le tableau si heureux de sa jeunesse et il se sentit une incontrôlable comme une torturante envie de crier, d'appeler son père, sa mère... sa petite Madeleine.

— Êtes-vous prêts, messieurs ?

C'était la voix pleine de gravité de Gaston,

Le lieutenant Henshaw acquiesça de la tête ; Gabriel répondit fermement : oui.

Gaston reprit, comptant lentement comme en cadence :

Les deux pistolets s’abaissèrent terribles et l’on entendit que comme une seule détonation., La fumée n'était pas encore disparue que l’un des combattants était tombé, Gabriel Ribaud.

Mais, en même temps, à dix pas, un cri farouche et étranglé avait retenti ; c'était le docteur lui-même, qui, en arrivant, venait de voir son fils s'abattre et qui se ruait à son secours. L'abbé Michaudin le suivait.

—Gabriel, soupira-t-il, come pour l'éveiller, et lui soulevant la tête de ses mains... Gabriel !

—Mon père, murmura doucement celui-ci, en remuant à peine ses lèvres où le sang bouillonnait déjà,

Le bon vieux docteur comprit, à ce

symptôme, toute l''mpuissance de son art,

et se tournant, pâle et défuit,vers son vieil

ter- ami :

une —A toi, Michaudin, c'est à toi de le par guérir, sauve-le.

ants L'abbé, aussi consterné, aussi défait, étendit solennellement le bras et fit un a cri geste de pardon au nom du Christ sur la était tête de Gabriel.

ant, Une minute après, Gabriel expirait, ui se L'affolement désespéré du docteur fut in le navrant, — Les gredins, hurlait-il, sans cesse.

our les gredins.. [ls ont tué mon père, ilsont e E68 tué mon fils... et, ramassant le pistolet qui gisait encore par terre, tombé de la ment main défaillante de Gabriel, il le brandit s où menaçant au-dessus de sa tête tout en promenant autour de lui un regard à ce churgé de vengeance. Et cette phrase art, K

commencée, ainsi achevée dans un geste 4 À

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