‹ Les Ribaud [microforme]Chapitre 7 sur 43 · BAL CHEZ LE SEIGNEUR DE ROUVILLE · texte numérisé non relu

BAL CHEZ LE SEIGNEUR DE ROUVILLE

était l'été et c'était Saint-Hilaire ; été, saison incomparable dans notre province où le zéphyr souffle en caresses constantes ; Saint-Hilaire, coin de pays magique, embaumé des lilas et des pommiers en fleurs, où le pied n'écrase que des

œillets et des margucrites,

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Coin de pays jeté par Dieu dans cet en adrement fantastique que forment, d'un côté, le Richelieu jaseur, de l’autre...

ah! de l’autre, sa montagne, toujours verte, toujours belle, toujours parfumée.

Et comme couronnement à cette magie des choses, un lac, perché à six cents pieds au creux de collines nombreuses, où il s'enchâsse comme une émeraude, et dont il réverbère les longues silhouettes en clocher des cèdres résineux.

C'est au milieu de ce décor féerique, sans cesse Jléché des caresses amoureuses et plaintives du Richelieu, en face de la montagne Saint-Hilaire, que le seigneur de Rouville, dans son âme d'artiste, avait fait élever son château.-C'était une construction gothique, large et majestueuse, dont l’ensemble se développait au-dessus

des pelouses vertes, des réseaux des allées

sablées,des haies d’arbustes et des murailles revêtues de lierre qui longeaient la route en Jacet conduisant au perron lui-même,

A voir la correction irréprochable de l'agencement des salles, la disposition de l'ameublement, le fouillis des statues et des in-quarto immenses à dos de cuir incrustés de chiffres d'or, — éparpillés aujourd’hui, je ne sais comment, et que l'on retrouve dans différents foyers, convertis en jouets aux mains des enfants, —on sentait le tempérament de son propriétaire.

Car c'était un caractère original que cel. . du seigneur de Rouville. Le souvenir des fêtes qu'il donnait à cette époque n'est pas disparu.

Il cherchait par ce moyen à pacifier ses compatriotes, à masquer, sous les parfums répandus des bals, l'odeur de poudre

qui fusait dans l'air, et il conservait ainsi

sa popularité et des relations amicales dans les deux camps.

Ses fétes pouvaient apaiser certaines aigreurs peut-être entre concitoyens, parfois aussi elles les envenimaient. Car dans la liste des invités, c'était un coudoiement de noms français et anglais et le seigneur de Rouville, avec son cœur français 1 et ses aspirations de bureaucrate, servait

| de point de réunion ou plutôt de contact | entre les deux races qui se surveillaient | déjà avec défiance à cette heure-là, le regard louche.

Onretrouvait là, le colonel Weir, les commandants Campbell, Cooper, les capitaines Curran, Smith, tous officiers de l'armée en état de service à Chambly et à So- | rel. Les Blake, les Patton, les Price, les

Yule frôlaient dans le tourbillonnement

des danses ou aux abords des buffets les

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de Martigny, Cardinal, Franchère, de Grosbois, de Labruère, Viger, Ribaud, de Boucherville, Allard, etc.

Il s'échangeait là, entre quelques-uns de ces hommes, des poignées de mains où il y avait du broiement. Des mots terribles et gros de sous-entendus s'échappaient dans la conversation, toujours sur un ton très correct de politesse et de gentilhommerie, il est vrai, maisqui causaient des blessures longtemps inoubliées.

C’est dans une de ces réunions là que l’on retrouve Madeleine Ribaud ; réunions demi-mondaines, demi-politiques où les Jeunes dansaient, où les vieux discouraient sur les affaires du pays, où s'ébauchaient les mariages dans les salons, où s’ourdissaient aussi les plans de campagne dans les boudoirs.

:4 42 Les Ribaud ne.

| Ce n'était plus la petite Madeleine dont Et À 1 1Î 4 | nous avons déjà parlé. C’était maintenant une ravissante jeune fille grande et belle :

que les regards émerveillés suivaient

instinctivement au passage, tant il y avait de majesté, de grâce naïve en même temps 4 dans toute sa personne. à | Il planait quelque chose de mystérieux, 4 | d'aiileurs, quelque chose d'inexprimé à son 4 \ endroit, et, dans le frôlement des invités, 3 | un sentiment d'indéfinissable sympathie n.

| l’accueillait partout et s’attachait à elle, à | Pourquoi ? Je l'ignore. l' | | Peut.être, était-ce dû à sa qualité d'or- 4 : | pheline, à l'accident qui lui avait enlevé . | son frère et qui avait soulevé tant de | suppositions. Peut-être aussi aux attaches, à k

aux soins jaloux, à la garde constante et

sublime qui l'avait doublement faite la fille À de son père. Et puis qui sait ? le docteur

Te

ille

Ribaud était d’origine française, le nom de son père était inscrit sur les monuments qu’on élève aux héros morts pour leur pays; tout ça réuni pourraitexpliquer probablement cette sympathie générale.

ît ce fut le même sentiment d'admiration qui accueillit Madeleine à son entrée au bras de Gaston de Grosbois.

— Vous me paraissez toute rêveuse, Madeleine ?

—Moi, rêveuse ? Allons, nous avons assez de la réalité sans recourir aux rêves, il me semble. Mais, pourquoi me ditesvous ça, Gaston ?

—Mais tout simplement parce qu'à votre âge, on ne doit penser qu’à rire ; il sera bien temps, suiez, plus tard, d’envisager les décevantes perspectives de la vie... Pourquoi passez-vous dans le bal

le regard perdu, pourquoi dansez-vous

Sn

coiame sous le coup d’un ennui pénible ?

car, c'est vrai que vous avez l'air toute chose ce soir, Madeleine.

— Vous êtes bon physionomiste, cousin, Savez-vous ;.. vous êtes plus sérieux et plus perspicace que vous ne le paraissez.

—Non,.. seulement, j'ai vécu, j'ai vieilli, voyez vous ; j'ai sondé plusieurs cœurs de femmes, ils sont tous pareils, au même accord, et tous les orchestres et fanfares du monde ne sauraient faire assez de bruit pour en étouffer chez elles les premiers battements d'amour... et il bat fort, votre petit cœur, ce soir, Madeleine.

— Vous êtes singulier, Gaston, et vous dites des choses. reprit-elle en riant.

—C'est bon, riez, j'aime mieux ça, mais je lis quand même à livre ouvert...

Voyons, acceptez mon bras ;... écoutez

quel gentil motif de valse,...ça vous donne

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une démangette aux talons... Et ils tourbillonnèrent tous les deux parmi les couples enlacés, sous les candélabres flamboyants de la grande salle du château de Rouville,

Elle dansa longtemps, Madeleine,comme pour s'étourdir et chasser de son esprit une idée obsédante. Est-ce que (Gaston aurait diagnostiqué juste ? Y aurait-il du vrai dans son badinage inoffensif ?

Elle se laissa tomber tout à coup, épuisée, des perles de sueur aux tempes, dans un large fauteuil.

A côté, une dame âgée, qu’elle salua gentiment d’un joli sourire, soutenait, avec un jeune homme en vniforme, une conversation jugée sérieuse at pli songeur qu’elle lui mettait au front. Alors, cessant brusquement le dialogue, la dame se tourna vers Madeleine :

—Mademoiselle Ribaud, permettez-moi de vous présenter monsieur le capitaine Percival Smith.

Le capitaine se leva gracieux et fit un salut profondément respectueux à la jeune fille.

—Je n'avais pas eu l'honneur de vous être présenté, ajouta-t-il, mais j'ai tant entendu parler de vous, de monsieur le docteur votre père, qu'il me semble que je vous connais depuis longtemps.

—J'’en suis agréablement flattée, monsieur, reprit Madeleine.

—Oui, vous êtes une vieille connaissance,...voyons... depuis... oui, cela devait être en mai, vous rappelez-vous ? — non, vous ne vous rappelez pas, suis-je stupide !— une parade militaire que nous avons faite par les rues du village ?...

Vous étiez là-bas, sur un bout de trottoir,

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