‹ Les ridicules du tempsChapitre 12 sur 25 · LABBE SOSIE IO · texte numérisé non relu

LABBE SOSIE IO

On l'a vu, lui, dans toutes les occasions, foire preuve d'une véritable audace. . . d'amabilité (sa seule audace ! ) pour son public, ne lui servant que les plats qu'il aime, s 'ingéniant à ne lui parler que de ce qui lui est agréable, à ce vieux maître respecté de public, si facile, d'ailleurs, à toute exhibition, qu'il y en ait une n'importe où, — à l'Académie ou au Théâtre, à l'Église ou à la salle Valentino!

Ridicules du temps que tout cela, — ridicules du temps et si bien du temps, et si passés et si fondus dans les mœurs du temps, que personne n'aprotesté contre les abbés Sosie, et que, pour comprendre le burlesque de tous ces ridicules du temps, il faudrait sortir, au moins par la pensée, de l'heure présente.

Voulez-vous que nous en sortions?...

Tenez, supposez que saint Augustin, saint Bernard et Bossuet, Bossuet qui s'appelle Bénigne et qui n'était pas tout à fait aussi bénin que l'abbé Sosie ni de la même bénignité, revenu au monde tout à coup, entrassent dans une cathédrale un jour qu'un abbé Sosie y prêcherait... Vous figurez-vous l'étonnement de ces trois grands hommes en écoutant la prédication à la mode de notre moderne et délicieux abbé :

« Messieurs, l'ami de tout le monde ! »

et cela, seulement, fîgurez-vous-le par la pensée, et tout sera dit! et vous aurez alors la juste mesure d'un ridicule qui peut faire rire, — mais qui, lorsque l'on aime l'Église et ses prêtres, — peut aussi cruellement affliger !

C'a toujours été là un bien joli commerce, — un commerce bien charmant, bien fringant, bien pimpant, bien plaisant que ce commerce de ruban ! De toute éternité, dans tout pays, à toute époque, on a bien accueilli, presque fêté, très bien payé, les marchands de ruban, depuis le colporteur dans les villages, — ce vieux type primitif et vagabond que Walter Scott a mis dans ses romans et le poète Wordsworth dans ses vers, — le colporteur, cet humble mercier pédestre, à la mallette au dos, à l'aune à la main, à la fleur à la bouche, cueillie en passant sur la haie, vendant ses rubans aux jeunes filles, pour leurs corsages et leurs cornettes, jusqu'à cet autre type, moins primitif et plus actuel, du haut commerçant en rubanerie, soierie et mercerie d'un genre supérieur, qui, secret comme un con-

trebandier et mystérieux comme un diplomate, traverse l'Europe en voiture, ses malles pleines des plus somptueuses zones de ruban dont il orne, — moyennant écus, — les boutonnières, les cravates et même les abdomens des hommes, qui se veulent importants comme les femmes se veulent belles, — car, dans ce goût exalté de tout le monde pour le ruban, — caractéristique de notre âge, — on n'en fait pas seulement des « suiveç-moi, jeune liomitu! » on en iait des : « suivez-moi, tous ! »

Et tous suivent ! C'est la mode. Le ruban est obéi, ma foi! C'est parla que le monde se mène. Délicieuse bride en soie qui a la solidité de l'acier! Les Indomptés eux-mêmes, les consciences sauvages, les consciences du steppe, finissent un jour par se la laisser passer tout doucement, et piaffent voluptueusement, et caracolent de l'avoir. Et tant mieux, du reste ! Gracieuse, heureuse et puissante ressource pour les gouvernements que j'aime et qui, dans mes idées à moi, n'ont jamais trop de force à eux. Le moraliste pusillanime qui pourrait s'étonner de cela ou s'en plaindre, ne connaîtrait ni l'Humanité, ni l'Histoire! Ah, certes! ce n'est pas l'amour légitime du ruban qui peut m'étonner, quand les gouvernements le donnent, mais c'est l'illégitime ardeur qu'il inspire encore, quand des industriels sans patente, affectant d'être du dernier bien avec toutes les chancelleries de ce globe, osent

impudemment le vendre tant le mètre... à des Comiques de vanité, qui ne craignent pas de l'acheter !

Car, ils trouvent pratique, ces honnêtes marchands! Ils trouvent pratique en plein xixe siècle, dans ce temps de mâle démocratie, où les mœurs publiques sont à l'envers des prétentions ! Ils sont même particuliers à notre siècle, ces négociants nouveaux en rubanerie. Avant notre siècle et La Révolution française, laite, comme on sait, pour que ces messieurs pussent naitre et s'établir, il n'y avak point de cette espèce de rubaniers ! J'ai lu bien des mémoires du temps, mais je ne me souviens pas d'avoir vu que sous Louis XIV et même Louis XV, où une actrice mettait par terre le cordon bleu du duc de la Vallière devant elle et lui disait : « Agenouille-toi là-dessus, vieille ducaille!» il y eût des industriels, se donnant des tournures politiques, qui vendissent du cordon bleu ou du cordon noir aux messieurs Jourdain de l'époque. Pour cela, il fallait les Jourdain de la démocratie, ces Jourdain bien plus râblés que l'autre, et qui attendent leur Molière touiours.

Oui, pour voir cela, il fallait voir le xixe siècle ! Je sais bien que dans ces derniers temps, les gouvernements, pour leur compte, se sont un peu lassés de le voir. Les gouvernements se sont mis sur le pied de gêner l'essor de ce brillant commerce de rubanerie de contrebande. Mais le marchand n'est pas mort pour cela. Il s'est éloigné, il s'est effacé, il est devenu plus rare, il n'a plus étalé sa propre marchandise sur sa propre personne. Il ne s'est plus pavoisé lui-même avec les rubans qu'il vendait! Mais allez ! un jour, il reparaîtra à ses risques et périls, mais il reparaîtra plus éclatant, plus bariolé, plus arc-en-ciélé que jamais. Il reviendra, du fond des mœurs elles-mêmes, ses complices, qui se moquent bien des institutions et des législations, quand les législations et les institutions ne s'accordent pas avec elles. Nous le rêverions comme nous l'avons vu, dans toutes ses splendeurs, quelques années avant l'Empire, car ce fut le temps où les rubaniers brillèrent et s'épanouirent, alors que la démocratie coulait à pleins bords, comme dit une vieille phrase maintenant coulée, et que nous avions fait une dernière rafle de ces imbéciles dis-

tinctions sociales, dont l'imbécillité ne nous empêche pas d'être tous! Je ne l'ai jamais vu plus beau. Il s'appelait alors le marquis de P., de Psitt, de Paf, de Pan, de Preust, de Pouff, comme il vous plaira, quoique je crois bien que c'était Pouff qui était son nom véritable. En effet, il était marquis, ce marchand de rubans, comme il était aussi marchand de merlettes, faisant dans l'un et l'autre bric-à-brac, et il avait des armes superbes, que je ne vous décrirai pas, car vous pourriez les reconnaître, et qu'il eût portées volontiers sur son dos, sur son ventre et sur son derrière, comme les Hérauts en dalmatique qui s'en pavanaient autrefois. Marquis de haut problème à qui l'alphabet appartenait comme à Aventuras Casanova! Il n'en avait ni les mollets, ni les jarrets, ni la force d'Hercule, mais l'impudence, le front de bronze et le geste italien. Excepté l'aunage de son ruban, qu'on connaissait, on ne savait ce qu'il était, d'où il sortait, et ce qu'il faisait dans le monde. Seulement, il était apparent que c'était un de ces romans d'hommes qui ont roulé comme un cerceau sous la baguette de chaque événement. Il avait, disait-il, — mais que ne disait-il pas ? été avocat, abbé, militaire, diplomate ; il tutoyait tous les souverains de l'Europe, et ii avait frayé avec toutes les archiduchesses. Il avait gagné toutes les croix qui peuvent tenir sur un habit, depuis la croix de l'Eléphant

blanc jusqu'à celle de Saint-Etienne de Hongrie que je lui ai vu porter, un jour, sur un gilet qui resta impassible, ma foi ! comme si ce ruban, si rare, avait eu réellement là son domicile légal ! Ce marquis universel était docteur en droit, docteur en médecine, docteur es lettres, docteur es sciences, docteur en théologie, docteur m uiroque jure, et in uiroque menàaclo. Il s'était battu à Novarre, morbleu ! à la tête d'une compagnie de Croates ; il y avait été blessé et il mettait pour vous le prouver la main sur le bouton, comme Mascarille.

Il avait pendu, comme Trois-Échelles dans Quentin Durward; insurgé la Suisse calviniste avec un chapeau vert de Tyrolien et de grosses bottes à l'écuyère, — des bottes de postillon dans lesquelles il buvait du Champagne comme quatorze Polonais; — ce qui ne l'empêchait nullement d'être le confident du général des Jésuites, qui parlait moins de langues que lui, quoique en ce temps-là il en parlât dix-sept. C'était enfin le rival heureux du Roi de Bavière, l'amant de la fameuse Lolla Montés, qu'il avait traînée à la queue de son cheval par toute l'Europe, malgré l'assurance qu'elle donnait, elle! de l'avoir fait richement bâtonner par ses grooms! D'âge, il n'en avait point, comme Cagliostro. Il restait assis entre trente et quarante depuis une éternité, et il portait des moustaches à la Sbrigani, retroussées jusqu'aux tempes, et une figure à

la Callotj allant à la maraude, en compas, sur les jambes noires de Scaramouche, le tout roulé et circomvoluté dans des révérences de petit abbé, saluant un membre de la prélature romaine !

Type miraculeux d'un temps qui n'en a pas beaucoup de pareils, mais qui a eu celui-là! De tous les marchands de ruban que j'ai connus, de tous les vendeurs de blason, de tous les distillateurs de brevet avec les noms en blanc et revêtus de signatures illisibles, c'était, disons-le, le plus magnifique et le plus pittoresque! Il marchait la terre du Seigneur, cette vile terre, que Dieu décore comme il peut, toutes les décorations de l'univers dans ses poches à portefeuille, et cela lui étoffait une majestueuse poitrine à la prussienne et le rendait toujours prêt, quand on lui faisait une politesse, à riposter par une décoration ! Je l'ai vu sublime, en ces répliques! Un soir, entre autres, après un souper héraldique où il avait créé je ne sais combien de barons et de comtes (comme dit Rabelais, équivocque^!^) on l'arrêta sur le trottoir, pour trop de gaîté, et il fut conduit au poste de la garde nationale de la rue Jocquelet; mais il en sortit, acclamé et triomphant, par la force des décorations qu'il avait toujours prêtes, en poche.

Il les avait tous décorés !

Ah! le roi, l'idéal, le dieu de cette race de marchands de ruban inhérente au xixe siècle, c'était

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lui ! Pourquoi faut-il qu'il ait disparu devant les irrespectueuses polices delà terre, et que, comme le fils d'une nuée et d'une licorne, il se soit évanoui ?...

Hélas ! je ne sais que trop pourquoi il est parti, cet homme incomparable, mais croyez bien qu'un jour ou l'autre il reviendra. Il a l'expérience de cette agréable terre de France où, un instant, il fit de si brillantes et de si commodes affaires, et il y reviendra avec le prestige d'aventures nouvelles, de nouveaux brevets et de nouveaux rubans ! Et pourquoi ne reviendrait-il pas? Est-ce que la difficulté de s'en procurer n'a pas augmenté la valeur de sa marchandise?... Est-ce que la fringale du ruban, tout ce temps acheté à tout prix, mal acquis sans que personne le sache, mais qui n'en est pas moins le ruban, est-ce que cette maladie des sociétés égalitaires, qui meurent de ce qu'elles ont voulu, n'est pas toujours en permanence, nous dévorant jusque dans la moelle de nos vanités?... Est-ce que les rubans, ces signes extérieurs qu'on emporte avec soi, — et justement parce qu'ils sont les plus extérieurs, — ne sont pas les plus ardemment désirés, les

plus furieusement convoités, ne passent pas même avant les titres dont nous nous permettons pourtant d'être si friands, et que nous ne détestons que chez les autres, et cela justement parce que les rubans sont plus visibles à l'œil nu, etque sitoutlemonden'a pas un panneau de voiture pour y camper ses armes, tout le monde a une boutonnière pour y mettre son bout de ruban?... Est-ce, enfin, que nous ne sommes plus le peuple charmant qui, fût-il plus philosophe qu'il n'est et plus méprisant des décorations pour elles-mêmes, ne les adorerait pas les jours de bal, comme une ressource de toilette ?... Voyons! est-ce que nous ne serions plus tous (tous plus ou moins) les Benoîtons traditionnels des décorations étrangères? Ah! rassurez-vous donc,

marchands de rubans, votre fortune n'est pas défaite... Vous avez toujours votre industrie, — des dangers peut-être, — mais des profits certains ! Et vous, marquis de P... de Psitt, de Paf, de Pan, de Preust et de Pouff, nous pourrons vous revoir opérer encore !

Il y a quelque chose de plus fort que la démocratie française, — c'est la vanité française, et ceci pourrait bien tuer cela /...

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