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LA BÊTISE

Ils ont joué cette semaine, au théâtre du Gymnase, deux pièces nouvelles en un acte chacune, — le Wagon des dames et les Sabots d'Aurore; mais, franchement, je crois qu'il y aurait pédantisme à moi si j'appuyais sur ces chosettes, dont l'une est une farcette, et l'autre, une sentimentalerie niaisette.

La farcette est de M. Clairville et de M. Octave Gastineau. La sentimentalerie niaisette est de M. Raymond Deslandes, l'auteur du Tourbillon (dissipé maintenant, le Tourbillon!}, et de M. Busnach, qui, m'a-t-on dit pour son excuse, est fort jeune et que j'engage fortement à vieillir... Eh

bien, parole d'honneur et la main sur la conscience ! il n'y a point de compte à rendre ou de critique à faire de ça, car positivement, à aucun point de vue de littérature, d'observation et même de plaisanterie, ça n'existe... Et quoique j'aie pris à ma charge, pour en parler quand il le faudra, le Gymnase, cette bonbonnière de fausse écaille, où les bourgeois trouvent du nanan intellectuel à leur usage , si je me permettais d'être sérieux seulement deux minutes à propos de besognettes comme celle-ci, — tirée à quatre auteurs cependant, car les malheureux s'y sont mis à quatre! je ressemblerais à l'honnête Emphatique de la Fable, qui demandait la massue d'Hercule pour tuer une puce... quand il suffisait de deux doigts!

Mais si je ne parle ni ne veux parler de ces piécettes, qui sont les puces de la littérature théâtrale, et qui, comme les puces, pullulent surtout l'été, quand les directeurs de spectacles croient pouvoir tout faire accepter et avaler à un public hébété de chaleur et qui se laisse dévorer, non sans se plaindre, — il ne serait alors que résigné, — mais comme s'il jouissait, le vieux drôle! je veux au moins profiter de l'occasion de ce Wagon des daims et de ces Sabots d'Aurore que les Romains du feuilleton du lundi vanteront peut-être demain, pour examiner une petite question que le succès souffert de pareilles inanités pose une fois de plus à mon

esprit embarrassé. Pourquoi, de toutes les bêtises de l'esprit humain qui réussissent, toutes, plus ou moins, dans ce charmant monde, — c'est leur destinée, — la plus heureuse, la plus insolemment heureuse, est-elle la bêtise de la littérature dramatique?...

Point de doute que pour les moralistes, il ne soit intéressant et peut-être même utile d'agiter un peu ce problème-là.

De tous les problèmes, en effet, le plus mystérieux, le moins compréhensible et cependant ie mieux posé pour qu'on le voie, c'est ce bonheur de la Bêtise, de la Bêtise telle quelle, de la Bêtise en soi, et quelle que soit l'œuvre où elle se manifeste, — qui est certainement un des secrets les mieux gardés de la Divine Providence, car pour le fait, il crève les yeux ! Malgré le nom compromis et compromettant qui l'exprime, la Bêtise n'en est pas moins la reine du monde, qui triomphe du monde et qui lui plaît, comme une reine qui sait suffisamment s'encanailler. Du temps de Pascal, c'était l'Opinion qui était cette reine Canaille du monde ;

mais l'Opinion et la Bêtise sont si souvent une seule et même chose, qu'il pourrait bien n'y avoir rien de changé au temps de Pascal. La Bêtise, la profonde et inexplicable Bêtise, ce gond de l'univers sur lequel tout tourne, les sots eux-mêmes en sentent la puissance au fond de leurs âmes, si âmes ils ont! — ce qui fait doute. — Tout sots qu'ils sont, ils ont conscience de la faveur de cette étoile. Pas plus qu'au siècle dernier un sot immense, — un sot de Suisse, ce qui n'est pas peu dire, et qui est même un sot historique, car il fut acclamé pendant quelques jours comme le plus grand ministre ne le fut jamais, par les sots politiques de son temps, — Necker, puisqu'il faut l'appeler par son nom, quoiqu'il n'ait pas l'honneur d'être la peste, écrivit sans talent, pour rester lui-même, un livre dont l'idée était d'une piquante justesse. Il s'appelait : le Bonheur des sots. Le bonheur des sots ! Necker pouvait en parler. Il connaissait le sien. Le bonheur des sots ! Il n'y a que les gens d'esprit, qui sont des fats, qui ne s'en doutent guère. Il n'y a que les gens d'esprit qui ne s'aperçoivent qu'à la dernière extrémité de la chance des imbéciles, et en littérature, la Critique elle-même, la Critique qui y répugne d'abord, a beaucoup de peine à reconnaître cette gracieuse loi du monde, qui lui paraît au premier coup d'œil impertinente, de la difficulté du succès pour tout ce qui est talent et génie, et de

sa facilité des plus aimables pour les sottises et pour les sots !

Mais, quoi qu'il coûte, il faut bien en convenir ! il faut bien s')- résoudre! Les faits et les œuvres sont là. Cherchez, si vous voulez, dans l'histoire littéraire, n'importe à quelle place, un succès facile et franc. — un succès enlevé, comme on dit — par une œuvre forte, et enlevé par la seule force intrinsèque de cette œuvre. Cherchez! Vous ne le trouverez pas. En thèse absolue, le monde, quand un homme de talent lui jette au nez une œuvre forte, la regarde avec ses yeux de bœuf étonné qui n'ont pas été taillés pour voir le génie ; et si la perception s'en fait un jour dans son crâne épais et fermé, il faut que les connaisseurs l'aient longtemps frappé de leur admiration, entre les cornes ! Ah ! combien de temps les pauvres hommes de génie sont-ils obligés d'attendre leur gloire! Combien de temps Milton attendit-il la sienne! Combien de temps Dryden et Pope primèrent-ils Shakspeare ! Pradon, Racine ! Racine qui devait passer comme le café, disait cette caillette de Mme de Sévigné, et qui, en effet, a passé comme le café, mais pas autrement ! Que s'il y a des exceptions à cette loi de l'attente, méchante et cruelle au génie; que si l'on peut citer de loin en loin quelques gloires subites dans l'histoire littéraire, c'est qu'il y a eu, croyez-le bien! sous l'œuvre même, la capsule de quelque circon-

stance qui s'est enflammée et qui a tout à coup fait tout éclater. C'est que le succès enlevé ne l'a pas été par la force de l'œuvre seule, mais à la force de quelque honteux poignet, caché dans l'ombre. La haine des prêtres a fait flamber électriquement Tartuffe. La haine de l'Ancien Régime et la fureur contre ses abus a couronné de lauriers de flamme, poussés en un soir, le triomphant Mariage de Figaro! En temps ordinaire, si ces œuvres n'avaient eu -pour elles que le génie dont elles sont empreintes, elles auraient attendu piteusement leur tour d'audience, dans l'antichambre de la Postérité. Est-ce qu'hier encore, par les temps dont nous sommes si fiers, Eugène Sue, parce qu'il avait écrit, à l'usage des partis et de leurs passions, les Mystères de Paris et le Juif-Errant, n'était pas placé au niveau de Balzac et même au-dessus?... Est-ce qu'encore à l'heure où nous voici, Mme Sand n'est pas mise par beaucoup d'esprits tout à côté de ce grand homme, derrière lequel il faudra bien qu'elle passe et se tienne désormais, comme une humble marcheuse à pied sur la route où elle a été dépassée par la chaise de poste qui brûle le sol et va toujours ? Est-ce que Balzac, honoré des mépris du Constitutionnel pour ses sublimes Parents pauvres, que la Rédaction en chef voulut interrompre sur les réclamations des abonnés, eut jamais, pendant toute sa vie, des rocamboles de succès et des succès

de Rocambole, comme M. Ponson du Terrail?... Enfin est-ce que Molière, lui-même, puisque nous allons parler de théâtre; Molière, l'auteur du Misanthrope, du Tartuffe, et le protégé du grand roi, qui était toute l'opinion du temps de Molière, eut jamais, même pour Tartuffe, cette pièce de canon de sa gloire, autant de représentations, par exemple, que, de nos jours, M. Sardou pour sa Famille Benoît on ?

C'est que le Théâtre, inférieur à la Littérature pour dix mille raisons tirées de son essence même, et qu'un jour, ici, nous déduirons, est plus en rapport que toute autre espèce de littérature avec cette opinion du monde qui fait le succès facile aux médiocres et plus facile encore aux sots ! Le Théâtre, qui s'adresse directement, rectangulairement à la foule, à ses cinq sens, à ses instincts grossiers, à son ignorance, à ses passions basses, à ses idées forcément communes, présenterait d'épouvantables difficultés, dont on ne se tirerait jamais sans un véritable et spécial génie, si on en voulait réaliser la notion élevée; mais il n'en présente aucune, au contraire, si cette notion élevée du Théâtre ne

préoccupe plus ceux qui en font. Quoi de plus facile à concevoir, en effet? Pour toute autre espèce de littérature, quelle qu'elle soit, romans, critique, histoire, philosophie, vous n'avez que vos propres forces intellectuelles, votre propre talent et vos propres idées, selon ce qu'elles valent, à faire accepter au public, assis et rassis, qui vous juge, qui vous prend et vous reprend, à son aise, à sa volonté, dans le silence du cabinet, dans le sang-froid de la réflexion, dans toutes les aptitudes et les attentions de sa pensée. Terrible épreuve, qui doit faire se tendre et s'efforcer toutes les articulations de l'esprit d'un homme! Au Théâtre, rien de pareil. L'esprit n'est plus là glorieusement réduit à ses seules forces personnelles. Il a, de partout, des auxiliaires nombreux qui le soutiennent et qui le portent. Il a la scène et son spectacle, le décor et son prestige, l'acteur et son jeu, l'actrice et sa beauté (car l'auteur dramatique va jusqu'à compter avec cela), toutes les puissances de l'illusion et de la perspective, et la contagion de l'impression dans une seule salle, sur laquelle on agit par tant de moyens combinés, et. jusqu'à l'impossibilité de rattraper des applaudissements surpris, donnés d'entraînement, et dont la réflexion a vainement honte une fois qu'on les a donnés ! Il est évident que la médiocrité de l'esprit, dans un tel milieu, est plus à son aise qu'elle ne le serait s'il fallait construire

un livre quelconque pour un public, individuel et solitaire, qu'il est impossible d'opprimer. Or, si déjà la Médiocrité et la Sottise sont trop souvent tentées de toucher au livre, malgré son imposante difficulté, je demande si elles ne seront pas bien plus tentées encore de toucher à l'œuvre de théâtre, qui tente déjà par tant de côtés que n'a point le livre : le physique du succès, le bruit du succès, la vanité du succès, le rapport d'argent du succès! Je demande si cela seul, n'y eût-il que cela, n'expli- «querait pas la supériorité de la bêtise de la littérature dramatique, quand elle est bête, sur toutes les autres espèces de littérature, lorsqu'elles le sont ? Seulement, il nous resterait toujours à savoir pourquoi la bêtise de la littérature dramatique a sur les autres bêtises littéraires la suprématie du bonheur ? Mais comment ne Faurait-elle pas?... Le succès d'un livre peut ne pas durer. La bêtise, la benoîte bêtise, qui joue un si grand rôle, pour des causes connues de Dieu seul, dans les choses du monde et même dans ce qu'on appelle la sphère de l'esprit, peut finir, au deuxième, au troisième, au quatrième regard, par apparaître enfin dans un livre où elle avait, à de braves sots, paru charmante ! Mon Dieu, oui ! un matin ou un soir, après des mois ou des années, en ouvrant ce livre où elle est toute seule, cette bêtise, dans son aimable natiiralibus, la voiià qui se lève d'entre les pages où elle se tenait tapie

comme un cloporte écrasé , et qu'elle émerge , comme la lune, plate, ronde, large et froide... comme la lune, cette niaise, cette Jocrisse du ciel ! On s'aperçoit que c'est une bêtise, — une bêtise de la plus belle espèce, — une bêtise pommée comme un chou. D'aucuns s'en doutaient bien un peu; les esprits difficiles, ces gueux d'esprits qui n'approuvent rien. Mais voilà que la chose devient claire pour tout le monde. C'est fini... l'auteur de cette superbe bêtise est toisé ! Telle la chance que nous garde un livre, à nous qui trouvons très fâcheux que les bêtises durent plus que les roses. Mais au théâtre, ce n'est plus cela ! Au théâtre, à moins qu'on ne les retire des répertoires, ce qui d'ailleurs ne serait que pour en remettre d'autres toujours, les bêtises menacent de plus durer. Elles ont là plus de vie dans leur gros ventre, parce que ce gros ventre ne leur appartient pas, et que c'est celui parfois d'un farceur aimé de la foule, qui, comme Parade dans le Wagon des dames, par exemple, a une manière d'éternuer!... Cet éternument, qui symbolise, du reste, tout un ordre de comique idiot, mais éternel, cet éternument, M. Clairville ne l'a pas même inventé, car il a passé par plus de deux cents nez d'acteurs peut-être depuis que Beaumarchais en a coifîé le nez souffrant de Brid'oison! Pitoyable pérennité des choses de théâtre ! il n'en faut pas d'autre pour éterniser un succès. Vingt

fois, cent fois, mille fois, l'acteur fera la même grimace, et vingt fois, cent fois, mille fois, le public, cette mécanique du rire, poussera son rire et sera heureux.

Certes, c'est là un grand bonheur pour la bêtise, — et un bonheur à bon marché !

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