MADAME DE M AQ.UERELAS-MAJOR I
La Bruyère, ce vieux garçon qui souffrait discrètement de son âge comme en souffre une vieille fille. Elle aurait marié les jambes gelées de Vauvenargues, à d'autres jambes... non gelées. Elle aurait marié ce libertin enragé de Champfort, misanthrope et misogine, malgré son cœur bronzé et brisé... Et pourquoi pas ? Elle en marie bien d'autres, en ce moment, et qui n'ont pas de cœur du tout ! C'est la grande marieuse du dix-neuvième siècle. C'est d'elle qu'on peut dire le vieux mot, si connu, qu'elle marierait très bien le Grand-Turc avec la République de Venise, si le grand Turc n'était devenu le petit Turc, et si la pauvre République de Venise n'était allée à tous les diables... autrichiens. Mme de Maquerelas-Major marie les gens, mais, entendonsnous! elle les marie légitimement, légalement, religieusement, avec toutes les formalités et les majestés de la chose. Faire des mariages — corrects — tel est le talent, la fonction, l'état de Mme de Maquerelas-Major dans le monde. Elle marie, comme Don Juan faisait le contraire. Elle marie comme il démariait. . . Seulement, la différence entre eux, outre le résultat final, c'est que Don Juan se payait en nature, et qu'elle... on la paye en argent !
Ij6 RIDICULES DU TEMPS
Car cette femme du dix-neuvième siècle, où le « Want of moncy » est général,, impérieux, terrible, n'a pas seulement pensé comme les Anglais, nos gracieux maîtres et nos modèles, que le temps est de l'argent, — time is moncy, — mais elle s'est dit que tout pouvait en être, sous des mains habiles, et, dans ce tout, elle a pris le mariage, ce grand but pour la femme, ce grand moyen pour l'homme, et elle en a tiré pour elle une industrie, — une industrie magnifiquement grasse, autant qu'un tableau de Rubens ! Le mariage ! elle a tripoté dans cette institution d'une main adroite et hardie. Elle a fait du mariage son revenu, son titre, son majorât... C'est de par le mariage qu'elle est devenue, d'une Maquerelas tout court, une Maquerelas-Major. Flaireuse de dot, d'un nez exquis, éventant le gibier conjugal à toutes les distances, elle a cherché des unions à faire. Elle a eu, plus que l'Amérique, le génie de l'Union ! Organisée en perfection comme toutes les femmes qui (toutes) se sentent la vocation de faire des mariages pour le seul et pur bonheur d'en faire, — pour ce singulier bonheur caractéristique de leur sexe, qui consiste à amener Mon-
MADAME DE M A QU EK ELA S- M A I O R ty)
sieur à Madame et Madame à Monsieur, et auquel on a donné un nom malhonnête que je fais l'impossible pour esquiver, Mme de Maquerelas-Major avait, de nature, le don de l'entregent, de l'entremise et de l'entreprise matrimoniale, mais elle, la forte femme, n'a pas fait, avec ce don, de l'art pour l'art ! Elle a laissé cela aux bètes de femmes honnêtes, sentimentales et désintéressées, qui gâtent le métier. Honnête aussi... par l'épiderme, mais très positive sous la peau, comprenant, sans horreur aucune, ce temps mercantile où les grands seigneurs ne sont plus que de grands industriels, elle s'est dit qu'elle pouvait être femme comme il faut comme ils sont grands seigneurs, et elle s'est établi, sans frais d'établissement, un plantureux commerce de marchandises, — selon beaucoup de gens, indispensables,— et elle a vendu... vertueusement, puisque c'était pour le bon motif! de l'homme à la femme et de la femme à l'homme, — en cela toujours très digne du nom qu'elle porte, toujours très excellemment Maquerelas-Major !
Type curieux ! L'avez-vous parfois rencontrée ?. . . C'est une charmante femme du monde, très simple et très unie, qui porte beaucoup de violet, de noir et de gris, les couleurs graves, se risquant parfois jusqu'au lilas dans ses jours les plus téméraires, mais s'arrêtant là... courageusement! Descendre jusqu'au rose lui paraîtrait une imprudence. A la
voir, avec son élégance chaste et sa distinction réservée, ne diriez-vous pas une veuve jeune encore, qui ne se remariera pas, ou une chanoinesse qui gardera sa croix (de toutes manières) et ne se mariera jamais ? A voir ce mélange heureux d'aplomb et de légèreté, qui constitue le bon ton suprême, pourriez-vous, certes! jamais vous douter que cette femme du inonde fût pourtant encore autre chose, et que cette tenue presque touchante de veuve et de chanoinesse, supposées un moment par vous, pût cacher une industrielle d'un genre nouveau, qui trafique du mariage comme d'autres industrielles, d'un genre plus ancien, trafiquent de l'amour? Pourriez-vous jamais vous douter que c'est là une Madame de la Ressource, bien plus complète que les Mesdames de la Ressource des vieilles Comédies, qui ne venaient en aide qu'aux fils de famille sans argent, tandis qu'elle — celle-ci — vient en aide aux familles entières, embarrassées d'écouler, sans fortune et sans dot, leurs plus charmants ou leurs plus laids produits physiologiques, car, dans l'hypothèse, c'est tout un ! Croiriezvous enfin que c'est là, transformée, je le veux bien, nettoyée, dessouillée des infamies physiques de son type (mais seulement des infamies physiques, ne vous y trompez pas !) une Madame Nourrisson d'un ordre supérieur à celle de Balzac, agréable, gracieuse, souriante comme l'espérance