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Toujours prête! Nul pédantisme. A peine de la diplomatie. Tout le monde sait dans le monde que h spécialité de Mme de Maquerelas-Major est l'exploitation supérieure du mariage, et personne n'a la faiblesse de s'en étonner. Elle ne le cache ni ne le montre. A quoi bon ? On le sait. Cela suffit.
Elle ne fait pas plus de façons pour dire ce qu'elle fait que la société pour l'accepter. Elle n'est pas une Outlaw qui fuit, une Robine Hood de ces salons où l'on peut être aussi bien volé que dans les Lois! Mme de Maquerelas-Major est entrée dans les mœurs modernes. Avec les mœurs modernes, qui ont réhabilité l'argent, l'intérêt de l'argent, messieurs les Juifs, une foule de choses, tenues absurdement pour basses autrefois, Mme de Maquerelas-Major peut être partout, nettement, ce qu'elle est. Industrielle, comme les demoiselles à marier des pièces de M. Dumas fils, — ces jeunes gens à bottines et à poignées de main ! — sont amoureuses ! Pourquoi des petites mines, des embarras et des pudeurs ? Le xixe siècle, qui a inventé le positivisme en philosophie, le réalisme en peinture, et la haine et le mépris de la phrase chateaubrianesque en littérature, est, en tout, le siècle de la netteté, — de cette netteté qui n'a pas peur du mot propre, ni du mot malpropre, non plus ! Le xixc siècle a tué l'hypocrisie, ce vice profond d'une société respectueuse. Mme de Maquerelas-Major n'a pas besoin
d'être hypocrite, et elle ne l'est point. Elle est naturelle. Elle est sincère. Elle a de la simplicité, la simplicité d'une chose qui lui parait fort simple. Elle se sent de son temps, et cela lui ôte l'embarras et lui donne l'aisance. Mais aussi cela la prive du mérite du courage, — de l'affreux courage, que, dans une société qui ne serait ni débandée, ni corrompue, ni matérialisée jusqu'à sa soixante-quinzième capucine, il lui faudrait, à la malheureuse, pour être ce qu'elle est et pour faire ce qu'elle fait!
Mais le plus coupable, ce n'est pas elle !
Le plus coupable, c'est le xixe siècle! C'est le temps qui a donné aux Maquerelas-Major le droit de naître et d'exister. C'est l'époque inouïe qui a fait monter à la surface sociale, et à son niveau le plus élevé, des créatures et des industries qui, au xvme siècle, par exemple, lequel ne passe pas cependant pour un modèle de retenue et de pudeur, restaient dans le fond de la société et y pataugeaient toute leur vie, sous l'argent qu'elles y avaient gagné. La plus coupable, c'est l'époque où les Fillon et les Gourdan de la bonne compagnie se croient très consciencieusement valoir mieux et avoir les mains
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plus blanches que les Gourdanetles Fillon du temps de ce petit salopaillon de Dubois, le foutriquet du xvme siècle, parce que c'est du mariage qu'elles vendent, au lieu de vendre de l'amour ! La plus coupable, oui! c'est enfin l'honnête société qui, depuis plus de trente ans, déclame philanthropiquement contre la traite des nègres, quand elle est faite par des armateurs et un capitaine négrier, mais qui n'en dit rien ou qui l'autorise quand c'est la traite des blancs et des blanches, et qu'elle est faite en plein salon et en pleine famille, par une aimable femme du monde, autre genre de capitaine, qui n'a pas besoin pour protéger sa traite, à elle, ni de canons, ni de pavillons ! Prodigieuse perturbation des notions morales sur lesquelles les sociétés étaient assises autrefois ! Parce qu'il s'agissait de mariage, c'est-à-dire d'une des plus graves relations de la vie dans l'ordre auguste des devoirs, on a cru que le courtage (un mot et une chose de ce temps!) prélevé sur un mariage qu'on négociait (encore un mot de ce temps !) était plus pur que celui qu'on pouvait prélever sur un plaisir procuré, sur la plus éphémère et la plus honteuse relation de la vie ! On l'a cru, et si on y avait réfléchi, si tout, présentement, n'était pas faussé dans l'intelligence et jusque dans la substance humaine, c'est le contraire qu'il aurait fallu croire. Parlons franc — puisque ce siècle de la blague, se vante d'avoir inventé la netteté : — qui
vend une fille à qui en achète le corps, se rend coupable d'un affreux trafic, mais, hélas! vend presque toujours un ccrpssans âme. Mais qui fait un mariage pour toucher une somme d'argent, qui procure, moyennant espèces, une femme à un homme et à une femme un mari, iait le commerce des âmes aussi bien que des corps. C'est de l'arithmétique. Et si nous embrassons d'un œil ferme les conséquences d'un pareil commerce, si nous prévoyons quelque peu l'avenir de ces unions épouvantables, arrangées, en se jouant, par une charmante femme, qui faisait la bouche en cœur, et à qui on a payé ses petits soins et sa petite réussite, nous touchons vraiment au monstrueux. Le Malheur couve, comme le feu, sous ces mariages négociés. L'Incompatibilité, l'Adultère, la Honte des entants, et peut-être l'Assassinat. Lafarge, l'empoisonné, avait été marié par une de ces arrangeuses de mariage, par une de ces préparatrices de crimes, qui ont un côté comique, mais tragique aussi.
O poètes comiques, aveugles comme Homère ! — votre seule ressemblance avec Homère ! — que rêvez-vous donc pour n'avoir pas mis ce type de nos jours à la scène !
Ht vous, les clairvoyants, vous qui pouvez sauver les mœurs en péril, n'interviendrez-vous donc pas, 6 législateurs ?
38 Mai.
Le tambour crevé de cette semaine, c'est le diner au Palais-Pompéien, — et cela ne veut pas dire que personne en soit mort... qu'on se rassure!... Même la désopilante querelle de M. Féval et de M. Sardou, a disparu dans le bruit de ce fameux coup de fourchette. Seulement, cela ne nous change pas beaucoup d'atmosphère. C'est toujours de gueule qu'il retentit.
Après l'engueulement, le gueuleton !
Car c'est ainsi, je crois, qu'on nomme ces sortes de ripailles, et ce mot, très peu respectueux, j'en conviens, n'a pas été inventé par moi. Les convives du Palais-Pompéien le connaissent. Il n'en est
peut-être pas un seul, parmi eux, qui ne l'ait écrit, au moins une fois en sa vie, pour désigner ces mangeries en commun, à l'une desquelles ils se sont si bien pris tous, il y a huit jours! Besaciers qui se sont moqués à d'autres époques des repas fraternels, que je ne défends point, et du veau proverbial aux carottes, et qui ne se moqueront pas d'eux-mêmes aujourd'hui, parce qu'ils fraternisent dans une communion de potages à la Lucullus, de dindes à la Claude, de suprêmes d'Agrippine, et de toute une mascarade de mets antiques dans une mascarade de monument!
Comme si le ridicule ressemblait au poisson, que la sauce fait manger, dit le proverbe, et que, selon la sauce à laquelle on le met, il soit plus facile à avaler !
Mais, gueuleton ou non, — je ne m'en soucie, — ce dîner, du reste, nous aura suffisamment appris combien la littérature est bonne fille et quel honneur elle fait, par la sympathique facilité de ses mœurs, aux progrès de toute espèce que se permet le xixc siècle, ce dévergondé de progrès! D'autres peut-être, des ignorants du inonde,
auraient vu dans cette invitation à brûle-pourpoint d'un industriel qui vous demande de la publicité, les truffes sur la gorge, une légère impertinence. Mais la littérature, non, la populaire Princesse! Elle ne s'est point fâchée. Elle a mis tout de suite son frac et elle est allée... où on la voulait. Et pourquoi pas? Loïs-le-Unzième allait bien souper chez des bourgeois. Il est vrai que c'est lui qui s'invitait, ce qui change bien un peu le caractère de la chose. N'importe! La Littérature est venue, accorte, dès qu'on a sonné. C'a été aussi simple que cela, — aussi simple que dans la fable de la Couleuvre cl de F Homme, quand l'homme appelle la vache :
« Il l'appelle, elle vient. »
C'est ainsi qu'elle est venue, la littérature, et elle a dîné... pour le dire! et elle l'a dit, parce qu'elle a dîné! et cela a fait un article de plus aux Chroniqueurs dans le besoing! et tout le monde a été content, eructans gauàhim suum, et il a été constaté définitivement par une dernière expérience, car l'exploiteur du Palais-Pompéien n'a pas inventé les dîners qu'il donne, que la littérature du xixe siècle est une littérature qui mange... à ordre, comme on paie un billet, à la première invitation qu'on lui fait!
Une littérature qui mange... c'est presque une nouveauté, n'est-ce pas?... 11 y avait autrefois une littérature qui mourait Je faim, — avec plus ou moins de courage, — et on a bien fait de changer cela, si on a pu. Puis, il y avait une littérature qui vivait chichement, peut-être, mais honnêtement, prenant l'écuelle aux dents chez elle, ce que M. Francisque Sarcey appelle « manger la soupe » entre soi. Puis, il y avait encore — annonciation déjà de la littérature qui mange! — la littérature qui dînait chez les grands seigneurs dignes de l'avoir à leur table, puisqu'ils n'avaient pas besoin d'elle, et qu'ils l'y invitaient ! Puis, enfin, la littérature qui soupait chez le roi de Prusse, pour le bon motif d'envoyer au dessert des boulettes de mie de pain au nez du bon Dieu. Et derrière toutes ces littératures, comme la canaille derrière les juges, dirait Figaro, les quelques drôles de littérateurs parasites, crottés comme Colletet, jusqu'à l'échiné, qui cherchaient partout un râtelier. Mais la littérature audessus d'un dîner, la littérature qui a de quoi dîner chez elle, et qui mange à tout venant, sur toute invitation, à toute table, sans grands seigneurs, ni roi de Prusse, avec le premier X pour tout Amphitryon était, jusqu'à présent, une littérature inconnue, et il était donné à notre temps seul de voir celle-là manœuvrer!
Et si c'était simple et naïve affaire de ventre que
cette manœuvre! je la concevrais. Pardieu! je ne suis pas un monstre d'austérité. Je sais compatir à la nature. Le ventre ne doit pas être un dieu, mais ce pourrait être un ami. Un ami, ouais! tyrannique parfois. Affamé, il n'a pas d'oreilles. Il n'a pas de fierté, non plus. Mais, repu, il peut être aimable. J'ai vu des ventres heureux qui ne manquaient pas d'agrément et même de tendresse. J'ai vu dans ira vie deux ou trois Bedondaines charmantes ! La gaieté vient du ventre, dit encore le proverbe. D'ailleurs, pourquoi n'aurions-nous pas aussi des ventrus littéraires? Pourquoi le plaisir de manger, ce pur plaisir, un peu impur, le dernier péché des gens d'esprit, ne serait-il pas aussi le dernier péché des vieilles littératures? Mais, hélas, non! ce n'est pas cela!
Ce n'est pas le ventre, ce bon tyran, comme diraient les Grecs, le ventre, aux rayonnements sympathiques, qui s'en échappent, quand il est plein, ce n'est pas lui qui peut expliquer l'empressement unanime de la littérature, l'autre jour, à se ruer, au premier signe, sur le dîner qu'on lui a tendu... L'ère des Rabelaisiens est fermée. Les beuveurs illustres n'existent plus. Les entripailles généreux, les mangeurs enthousiastes ou décidés, ventripotents, omnipotents, allumés comme des fourneaux et faisant bouillir et flamber la conversation sous le feu de leur verve, trouvez-m'en dix,
trouvez-m'en trois parmi ces Faces Pâles, comme le papier de leur copie, parmi ces exsangues fumeurs de cigarettes, ces suceurs de cure-dents blasés! Des ventres même, quand j'en vois poindre parmi eux, sont de fausses enseignes ; ils sont déshonorés par la sobriété de ceux qui les portent. A cette triste époque, ce n'est pas le cœur qui a détruit l'estomac, je le reconnais, mais les estomacs pendent : interrupl a pendent ; et nous n'avons plus que l'eau de Vichy pour tout piot, dans nos abbayes de Thélème. Si donc, elle mange, la littérature, ce n'est, certes! pas dans le vaillant et robuste sens du mot : pour manger. Ce n'est pas même pour jouir de son esprit à table, pour l'exalter, pour le fouetter, pour le faire lutter, écume contre écume, avec cette mousse du vin de Champagne, éternellement cher aux imaginations françaises! Si c'était pour cela, allez, nous le saurions à Tintant même! Ils ne perdraient pas, s'ils en disaient, un seul de leurs mots, ces malins ! Ils se paieraient des sténographes ! Mais non, mille fois non! Et pourquoi se tortilleraient-ils pour trouver des mots, puisqu'il suffit, pour qu'on parle d'eux et pour qu'ils en parlent eux-mêmes, de s'asseoir là, chacun, devant son couvert mis, et de faire, comme au restaurant?... Il ne s'agit que d'être vu. C'est bien plus commode. Ah! si le diner était sous terre, si le petit compte rendu ès-journaux ne suivait pas le diner, si demain
toute la France, qui avale Paris comme une hostie, ne savait pas, en prenant son chocolat, que messieurs tels, dont les noms suivent et peuvent se lire aux Rambuteaux de la Chronique, se sont réunis pour diner, comme ils se réunissent souvent pour aller à quelque enterrement qui fait bruit, ils ne sortiraient pas, j'en suis bien sûn, de chez eux, ni pour l'un ni pour l'autre, et ils se passeraient également de l'enterrement et du dîner!!
Ainsi, ce n'est donc qu'une réclame ! La réclame au dîner comme à l'enterrement ! La réclame, cette lèpre, passée dans le sang, et qui vicie toujours davantage les mœurs, de plus en plus publiques, théâtrales, cabotines! Le moraliste regarde cela, le note et rêve... La réclame ! toujours la réclame ! non pas seulement chez ceux qui la demandent, mais chez ceux qui la font ! Ceux qui la demandent font leur métier de la demander. C'est affaire de boutiques et ils sont boutiquiers ! Je les comprends et je les absous. Barnura est un grand homme en Amérique, et, en France, Barnumet, qui est moins
colossal, sait aussi gratter d'un doigt calculateur la curiosité publique là où elle se démange, et convertir en petits écus de gros sous, risqués à propos. On ne sait pas encore ce que deviendra le Palais- Pompéien; cet immeuble, comme dit élégamment M. Albéric Second :
« Sera-t-il dieu, table ou cuvette? »
Cuvette, c'est-à-dire maison de bains? — restaurant? — caravansérail?... D'aucuns, je crois, par trop archéologues, avaient parlé d'un autre genre d'établissement, connu tout autant dans le monde antique que dans le nôtre, — et alors ce n'eût pas été de simples salades à la Messaline qu'on nous eût servies ! — mais le désir archaïque de ces gens-là a été trompé. C'était une erreur, je le veux bien ; seulement, quoi qu'on pût décider de V immeuble (style Second), il devait être évidemment utile d'y donner une première représentation qui le sacrât aux yeux de la foule, de déployer, au-dessus de son toit, la banderole qui attire les badauds, et cette banderole a été une serviette, — que dis-jc ! une serviette ? tout un pavoisement de serviettes, autour d'une table ouverte à la littérature ! C'était, d'ailleurs, sinon de la couleur antique, au moins de la couleur locale, si \ immeuble (toujours style
Second!) doit un jour être un restaurant! Lui, Barnumet, était expliqué, amnistié, justifié, et méritait d'être applaudi par les autres Barnumets qui pullulent, pour faire ainsi, non pas d'une pierre deux coups, mais dix coups, car cette réclame au dîner est une accumulation de réclames, une espèce de boîte à je ne sais combien de compartiments et de fonds, dont il est bon de démonter l'ingénieux mécanisme pour l'éducation des petits Barnumets futurs. Comptons sur nos doigts, s'il vous plaît. D'abord nous avons dans ce machiavélique dîner la réclame de celui qui le donne et qui se pose en amphitryon magnifique, en bienfaiteur monumentaire de la littérature, en restaurateur, non pas des lettres comme François Ier, mais des littérateurs, tout en n'étant qu'un usurier, prêtant à cinquante pour cent de publicité sur les plats qu'il sert! — Ensuite la réclame de la chose pour laquelle on le donne, ce dîner à la petite semaine, qui ne semble vouloir que les délices de ses dîneurs ! — Puis, la réclame du dîner lui-même, qui coûte justement moins à Barnumet, parce qu'on la fait, cette réclame, au restaurant qui l'a fourni ! Puis encore la réclame, jusque des domestiques, loués aux mollets, et dont, entre la poire et le fromage, l'amphitryon peut vous donner l'adresse pour le cas où un jour de frairie vous auriez besoin de ces mollets! Enfin, — et c'est ici le superfin du fin et le coup
de maître ! la réclame de ceux qui vont écrire cette réclame collective, compliquée, multiface, et qui ne l'écriraient pas, — je vous en... flanque mon billet! — si, dans cette réclame monstre, ils ne mettaient fastueusement la leur !
Eh bien, encore une fois, Barnumet joue son jeu; mais la littérature?... La littérature qui a du talent, de l'esprit, de quoi diner, et le sentiment du ridicule, quand il s'agit des autres... seulement, joue-t-elle le sien en ces dîners que lui offre l'industrie, et où certainement elle ne s'amuse pas?... L'esprit n'aime pas les grands dîners; il n'y parait jamais. Le bruit le chasse, lui, au lieu de le faire venir! Il n'a pas besoin de réclames pour s'exciter. 11 est parce qu'il est. Montrer à la France comment les hommes qui passent pour l'esprit de la France causent en dînant, pourrait être un intéressant spectacle; mais ce jour-là, ces gens d'esprit dîneront chez eux, et ils n'y seront pas tous. Ce jour-là, surtout, ils ne se feront les serviteurs de personne. J'ai lu, ces jours-ci, les comptes rendus du dîner Pompéien. Je n'y ai rien trouvé qui dit que c'était là la plus spirituelle littérature du monde qui dînait. Les dîners du Caveau qui, du moins, étaient des dîners d'esprit et non d'industrie, n'étaient pas tous brillants et gais, mais ils finissaient par la fusée des chansons, et de ces chansons il est resté quelques pétillants chefs-d'œuvre, qui pétillent tou-
jours! tandis que le dîner Pompéien? Qu'en restera -t- il?... On peut dire déjà : qu'en est-il resté?...
Je le sais bien, — mais je ne vous le dirai pas!
Jeudi, 2i novembre 1S67.
On a, si vous vous le rappelez, beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de la boîte aux giffles de Genève, cette ville tranquille et bien administrée; — mais personne n'a donné l'étymologie de cette appellation de boîte aux giffles, légèrement polissonne pour dire l'hôtel de ville d'une grave ville d'horlogers comme Genève, car qu'y a-t-il de moins turbulent,, de moins gifflant, de plus placide, de plus patient qu'un horloger ? L'horloger est pour la patience le bonhomme Job de l'Industrie... Ces honnêtes culs de plomb, qui passent leur vie l'œil à la loupe, pour épousseter et faire marcher de petits rouages fins comme des cheveux, doivent
remonter leur administration, quand elle est dérangée, comme ils remontent leurs montres et leurs horloges... Et ils se giffleraient entre eux?? Ce n'est pas possible! Ce n'est, cela, ni horloger, ni genevois'. Gifïïe n'est pas, d'ailleurs, un mot suisse. C'est un joli mot français, pimpant et leste, leste surtout ! qui ne sent ni la rue, ni les démocraties, ni les argots d'aujourd'hui. Je le trouve déjà en Mathurin Régnier, dans des vers charmants :
Dit Virgile passable, — encor' qu'en quelques pages Il méritât, au Louvre, d'être gifflé des Pages!
A la bonne heure! Les giffles des Pages! Même au Louvre, on les conçoit très bien... Mais les giffles de messieurs les horlogers de Genève, en leur hôtel de ville, c'est là ce qui paraît incompréhensible, et quand on le dit, on vous en donne une, — une giffle ! — celle de l'étonncment !
L'étonnement, en effet, la surprise, la déception, tous ces coups inattendus de la vie, tombant
i. Il paraît que si, cependant. C'est le Palais Électoral qui s'appelle, à Genève, boîte à giffles, parce qu'on s'y soufflette, les jours d élections. Les horlogers s'y cassent.leur grand ressort sur la figure.
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sur nos visages de badauds qui ne s'y attendaient pas, sont, — bien appliques, — en réalité, de véritables giffles, et si c'est là ce qu'ils entendent, les Genevois, je commence un peu à comprendre leur boîte. La municipalité de Genève giffle sans doute ses administrés avec des arrêtés qui les étonnent, — qui les étonnent comme le Congrès de la Paix, bien digne de leur boite, par exemple, les a étonnés et gifflés, quand il a eu lieu, eux et toute l'Europe!... Oui, l'Europe, l'Europe qui s'attendait à autre chose, a reçu, ce jour-Là, sur son nez curieux qui s'allongeait du côté de Genève, l'aplatissement de je ne sais combien de déceptions. Elle s'attendait à une grande pièce.
Elle s'attendait à voir Victor Hugo, ce Garibaldi de la poésie, donner le baiser fraternel à Garibaldi, ce Victor Hugo de l'action révolutionnaire; mais bernique! Victor Hugo, craignant le ridicule pour la première fois de sa vie, n'a pas paru au Congrès de la Paix, première giffle! et Gariraldi, âpre-, y avoir montré un bout de chemise rouge, a fait un trou... pas à sa chemise, mais à la lune, et a disparu, seconde giffle! Seconde giffle suivie de tout un feu de peloton de giffles, car le Congrès de la Paix, très étonnant en cela seul, nous a donné bien plus de bêtises que celles sur lesquelles nous comptions. Nous pensions bien qu'il nous en donnerait. Nous pensions certainement qu'il serait
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abondamment bête ; mais nous ne pensions pas qu'il le serait au point de tromper notre attente et même notre espoir, et de nous gratifier de cet énorme paquet de giffles que nous avons maintenant, comme des messieurs de Pourceaugnac, l'honneur de porter !
Eh bien ! ces nombreuses et magnifiques giffles de l'étonnement et de ia déception, il n'y a pas que les Genevois qui en aient une boite et une boite pleine. Nous venons d'en avoir une aussi à Paris; mais, pour nous, ce n'a pas été notre Hôtel-de- Ville, quoique M. Haussmann, qui l'habite, ce terrible giffleur de maisons, mais dont les giffles les abattent, ne nous ait pas mal gifflé depuis quelque temps! Nous avons eu une boîte plus grande que celle des Genevois. Et c'a été cet immense bazar du Champ de Mars qui, à présent, enlève ses tréteaux et ses marchandises. Oui, notre Exposition universelle a été noire coffre aux giffles... Eh bien, puisqu'on le ferme aujourd'hui, ce grand coffre aux désappointements, pourquoi n'écririons-nous pas des navissima verba sur son couvercle, et ne nous tâterions-nous pas un peu la joue pour constater (affaire d'histoire!) que nous avons été parfaitement uifflés !
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Ah! nous l'avons été dans chacune de nos illusions, dans chacune de nos espérances! Comme dit Suzanne à Figaro : Il a plu des soufflets! Rappelez-vous donc ce qu'était pour nous tous cette idée d'une Exposition universelle avant qu'elle fût réalisée. Mais c'était un éblouissement ! Mais c'était la plus grande et la plus féconde idée du siècle, et pourquoi pas de tous les siècles ! ! Mais c'était le Jubilé des temps nouveaux!! l'éclatante inauguration de l'ère de la paix ! ! Mais c'était la plus splendide des fêtes que la France de la Civilisation, de l'Art et de l'Industrie, pût offrir au genre humain tout entier, et cette fête devait certainement rapporter à la France des torrents de gloire et de richesse ! ! Oh! l'Exposition universelle, les plus froids d'entre nous n'en parlaient, avant qu'elle fût faite, qu'en style de cantate ! Comme cette exposition poserait fièrement, — et aimablement, — et, pour la première fois, du consentement de tous les peuples, la supériorité de Paris, ce cerveau du monde, et comme elle la ferait accepter aux susceptibilités étrangères! Comme elle augmenterait, comme elle exciterait ce généreux cosmopoli-
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tisme qui doit remplacer, avant peu, d'absurdes nationalités! Sympathies, enthousiasmes, admiration, quelle rafle nous allions faire dans tous les sentiments du monde !
L'Exposition universelle triplerait, quintuplerait, décuplerait (on ne s'arrêtait pas) toutes les forces vives de la France. Quel élan rapide elle imprimerait à son génie ! Et comme dans le noble monde d'aujourd'hui, qui aime l'or, qui boit l'or, qui suce l'or, et pour lequel sans or il n'y a ni grandeur, ni gloire, ni bonheur, ni rien du tout, de quels flots d'or nous couvrirait et nous abreuverait cette prodigue de tous les biens, l'Exposition universelle!... et c'était même celle-là la plus exaltée, la plus enflammée de nos espérances, celle qui tendait avec le plus de passion sa joue rose à la vigoureuse gifSe qui, tout à coup, est venue raidement y tomber !
Oui, voilà ce que nous nous disions tous, ce que nous pensions tous avant l'expérience; mais l'expérience est consommée maintenant... Nous avons vu la fin de la fête, et du Jubilé, et de toutes les grandes choses dont nous donnions si naïvement les noms à l'Exposition universelle. Dans quelques jours, les pavillons du Champ de Mars, ces pavillons soufflés comme des bulles de savon, et qui en auront eu l'éphémère destinée, auront disparu. On aura vidé l'immense bazar dans lequel
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seront venues s'étaler et parader toutes les boutiques de l'univers. Les lourdes machines seront démontées, les bijoux rentrés dans leur gaine, les tapisseries et les tableaux roulés autour de leurs bâtons. Le spectacle sera terminé, le gaz éteint, — les grandes phrases aussi; et calmés, froidis, nous pourrons voir clairement, et nous commençons de le voir déjà, ce qui nous reste, ailleurs qu'aux veux, de cette Exposition universelle ! Nous pourrons, suffisamment instruits, nous rendre compte de ce qu'en tout genre elle aura rapporté de profits et d'avantages à la France, et lui demander ce qu'en définitive elle a fait, cette cosmopolite, qui semble n'avoir eu en vue que le plaisir vain de tous les badauds de la terre, pour ce qui nous importe seul, à nous, — les accroissements de la patrie !
Et la réponse qu'elle fera, — ne la pressentezvous pas ? — sera précisément le contraire de tout ce qui nous avait jusqu'ici paru indubitable.
L'Exposition, cette grandiose idée moderne, qui devait dater avec tant d'éclat l'ère de l'industrie,
comme on dit, n'a été, au fond, rien de plus que ce que furent autrefois les grandes foires du Moyen Age, — de ce Moyen Age dont les Tufières du progrès se donnent les airs de rire aujourd'hui. Et encore, les grandes foires du Moyen Age pour la simple exhibition des produits! car on y vendait et on y achetait sur une échelle immense, tandis qu'à cela près de quelques rares achats autorisés, l'Exposition, fidèle à son nom, n'a fait qu'exposer! Cette fête inouïe du genre humain, qui promettait d'être l'ardente et flamboyante kermesse de la civilisation tout entière, faisant une de ces bombances d'orgueil, de curiosité et de profusions comme on n'en avait jamais vu, et où tous les peuples devaient venir verser le trop plein de leurs mains et la corne d'abondance de leurs richesses, n'a été, en somme, qu'une assez triste ripaille de restaurants et de lupanars ! Il n'y avait pas là, comme vous voyez, de quoi enrichir beaucoup la France.
Paris, qui se croit Babylone et Rome tout à la fois, n'a pas même su inventer quelque nouvelle jouissance pour la consommation de ces étrangers, qu'il avait conviés à ces saturnales de la Matière triomphante, dans tous les rutilements de sa beauté! Paris, le spirituel Paris, a manqué d'esprit par fatuité. Il avait cru qu'il tenait par son chignon d'or TOccasien, cette sœur de la Fortune; mais, indiscret comme toujours, le vieux fat, qui se
vante de ses conquêtes avant qu'elles soient faites, a, par ses indiscrétions, averti les étrangers, lesquels, prudemment, ont surveillé leur bourse et resserré leur ceinture. Aussi jamais peut-être, dans Paris, on n'a plus mesuré ses dépenses que dans le temps où elles auraient dû être exaspérées par le rapprochement de toutes les passions, de toutes les vanités rivales et de tous les luxes, bouillonnant à la même place, dans le cratère du même volcan. Jamais, peut-être, le commerce de Paris n'a subi une dépression pareille à celle dont il souffre depuis l'Exposition universelle, et qui lui fait pousser en ce moment des cris féroces, car, du moins, s'il a été giflé, le commerce parisien, il sait se plaindre de la pesanteur des soufflets !
Et le génie? le génie aussi, le génie français, qui plus que tous les autres, a besoin de galerie, de public, d'électricité extérieure, et à qui l'Exposition apportait tout cela dans des proportions colossales, qu'a-t-il été, comment s'est-il montré, comment s'est-il prouvé, pendant toute la durée de l'Exposition, le génie français?... Je ne parle point des oeuvres d'art ou d'industrie exhibées au Champ de Mars, et que l'Exposition n'a pas créées, — qui n'en auraient pas moins été faites quand il n'y aurait pas eu, de par le monde, d'exposition, et dont la plupart remontaient à plusieurs années. Je parle des oeuvres immédiates, des oeuvres inspi-
rées par un moment qu'on disait unique dans l'histoire, et je me demande où elles sont?... Je me demande à quelle époque le génie français a été plus infécond, plus morne et plus muet que dans la circonstance qui aurait dû le faire éclater et déborder en chefs-d'œuvre. Pas un livre nouveau n'a été publié, pas une pièce nouvelle n'a été jouée, comme si, pendant cette période d'exposition, toute notre vie intellectuelle s'en était allée par nos yeux !
Les étrangers ont vécu, comme ils ont pu, sur d'autres trognons dramatiques que nous avions assez rongés, ou sur ces immenses machines théâtrales d'un temps de machines, splendides malpropretés, qui sont encore des expositions ! Mais il ne leur a pas été permis de goûter à une production vraiment spirituelle, qui leur eût donné une idée de la valeur de l'esprit français ! Ils s'étaient dit pourtant en quittant leur pays : Nous allons donc pouvoir juger sur place cette fameuse merveille de l'esprit français! Mais quand ils reviendront, ils pourront dire à leurs compatriotes : « Restez chez vous sans jalousie », et même leur montrer deux échantillons (qui les y feront rester) de l'esprit français chauffé par une Exposition. Ils pourront tour à tour leur exhiber les deux grandes compositions de l'Exposition universelle : la grotesque cantate du vieux Rossini, tombé en enfance
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musicale, et le Paris, ce guide publié par Lacroix, ce livre qui n'est pas un livre, cette servile production, dans laquelle toute une littérature sans fierté s'est faite cicérone, cornac, interprète, montreuse de curiosités au service des étrangers, et a brossé Paris, pour le faire reluire, comme les décrotteurs brossent des bottes...
La cantate de Rossini et le Paris de Lacroix ! ah ! quelles giffles! Croyez-vous qu'il en soit sorti de l'Exposition, notre coffre aux giffles, deux de plus belle espèce que ces deux-là?...
Et nous pourrions continuer de fouiller dans ce coffre inépuisable, que nous en trouverions toujours. Il y en avait, il y en a encore! Cela ne finit pas; c'est une Sainte -Ampoule de giffles. Nous en avons dit quelques-unes; quelques-unes largement données, largement reçues ! Mais que d'autres, bon Dieu! dont nous n'avons pas parlé! Et la giffle à la moralité publique que l'Exposition, comme tous les vastes amoncellements d'hommes, — et d'hommes venus dans un but de plaisir universel! — n'a certes pas augmentée ! Car les hommes sont
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comme les fruits : ils se pourrissent en se touchant ! Et la giffle à la beauté de Paris, devenu hideux depuis qu'il est passé à l'état de fourmilière du genre humain, du genre humain sans pittoresque, et habillé comme un pleutre à tous les bons marchés du monde ! Et la giffle à la santé même de Paris, car, burlesque soufflet, celui-là! Messieurs les étrangers, Artaxercès de leurs propres présents, nous ont galamment apporté la gale, en attendant les maladies d'ordre composite qui résulteront plus tard du mélange impur de toutes ces races, et qui déconcerteront la science et giffleront le médecin ! Il y a les giffles de l'avenir, les giffles restées au fond du coffre, mais qui prochainement s'en échapperont aussi! et qui nous tomberont sur la face, modifiant, à cette place, nos idées sur les Expositions !
Fascinés un instant par elles, nous avions imaginé que les Expositions seraient bien plus que des spectacles offerts aux curiosités fiévreuses et aux vanités des nations. Nous avions pensé que moralement, économiquement, intellectuellement, au nom de tous les intérêts et de toutes les facultés de la vie, ces Expositions seraient pour les peuples des bénéfices immenses. Il n'en est rien. Nous nous étions trompés. La preuve en est faite aujourd'hui pour la France, la France qui vient de se gaver dune des plus vastes Expositions qu'on eût encore
admirées, et qui n'a vu se produire aucun des immenses bénéfices que de toutes parts on annonçait.
Des giffles plus ou moins cuisantes, et, en y tombant, plus ou moins grotesques, se sont abattues sur les oreilles et sur le nez de nos illusions, mais elles n'ont peut-être pas tué en nous la plus grande et la plus dangereuse de toutes, celle de croire que ces Expositions, la folie actuelle de tous les peuples, apprennent aux peuples la sympathie — et que c'est toujours la même messe de la fédération du genre humain, qu'on a dite encore au Champ de Mars cette année. Parce que nous y avons vu le roi de Prusse et son ministre Bismarck, communier en bourgeois à cette messe de l'Exposition universelle, nous avons, qui sait? été assez généreusement Jocrisses pour nous persuader que les' expositions seraient désormais les grandes alliances de la pensée et du travail, et qu'elles fonderaient une paix éternelle... Mais quel démenti, quelle impertinence de désappointement, quelle terrible giffle doit répondre tout à l'heure à cette idée-là ! Ah ! quand nous l'entendrons retentir, cette giffle-là, elle nous tirera, il faut le croire, de l'imbécile duperie où nous étions plongés quand, ouvrant les bras à l'étranger, l'incorrigible, l'éternel étranger, en ces expositions imprudentes, nous n'avons pas craint d'apprendre à l'ennemi un che-
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min qu'il pense peut-être à faire encore, et à lu; donner l'envie de revenir à Paris pour autre chose que pour s'amuser ! !