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L'ÈRE DES SERVANTES

Dimanche, 13 octobre 1867.

Ce n'a pas été sans effort, mais enfin elle vient de s'ouvrir tout à coup, comme un cactus qui craque, cette ère immense, peut-être le dernier mot de la démocratie! Les femmes, ces servantes de l'homme, ancillœ domiîii, n'allaient pas mal depuis quelque temps. Elles étaient assez lasses de leur domini. Nous avions eu en 1848 Mme Niboyet et le club des femmes. Puis, Mmc Audouard, revenue tout à fait homme d'Orient, exigeant pour les femmes d'Occident une Chambre... qui ne serait plus la chambre à coucher. Egalitaires charmantes ! Tout cela était bien, mais n'allait pas assez à fond. Cela sentait encore son patchouli, sa poudre de riz, sa petite aristocratie. Cela n'était pas assez raidement démocratique. Il nous fallait l'ère des ser-

vantes, — mais des vraies servantes! Il nous fallait l'odeur du graillon !

Et nous l'avons maintenant, odeur et tout, cette ère des servantes, qui fait depuis quelques jours flotter son torchon sur nos tètes! Nous l'avons. Respirons la chose. Soyons heureux et soyons tiers! Il ne s'agit plus aujourd'hui de Mme Niboyet, la grave Matrone qui mange sa langue depuis 1848 et ravale ses discours : amère nourriture ! ni de Mme Olympe Audouard, — un Olympe de charmes! — qui ne voulaient, elles, inaugurer que l'ère des femmes et des bourgeoises ayant cuisinière, quand elles l'ont. Il s'agit des cuisinières elles-mêmes et des servantes supérieures, par là, à leurs maîtresses, comme tout ce qui est intérieur est supérieur en démocratie! Il s'agit de Celle qui a inauguré cette ère des servantes. Il s'agit de Sophie Véron, — comme on dit en style de servantes, — de Sophie Véron, qui, jusqu'ici, n'avait été entrevue qu'à la lueur du feu de sa cuisine, vidant des poulets, — sacrés, il est vrai, par leur destination, ou composant quelque ragoût pour la petite bouche adorée de son doux maître; mais qui est devenue Sophie tout court, c'est-à-dire sagesse, — l'amie des sénateurs et des académiciens attendris, et l'Egérie des ministres d'État embarrassés !

Ah ! le Numa que notre grand Delacroix a peint si magnifiquement, et si poétiquement penché sur

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les bords de sa source, est tout à fait enfoncé ! Il y aurait bien mieux. C'est Numa Fould, allant chercher des inspirations et des conseils aux bords de la lèche-frite de Sophie, et les y puisant, et les y goûtant, et s'en léchant les badingoinces, comme disait Rabelais.

Ma foi! il manque ici, Rabelais. Il jouirait, lui, le vaste Homère de la mangeaille, qui ht, dans sa merveilleuse épopée, de Tailleboudin un capitaine; il jouirait de voir une demoiselle de cette famille des Tailleboudin traiter Changarnier comme une andouille, et le petit Thiers comme une andouillette.

Changarnier, — un héros pour de bon, celui-là! Et le petit Thiers, qui n'est certainement pas aussi difficile à tailleboudiner que Changarnier, mais qui ne doit pas cependant, pour Sophie, être aussi aisé à mettre dans la poêle à frire que le goujon du docteur...

Et c'est pourtant ce qui vient d'être révélé au monde étonné par les journaux, devenus les évangélistes de Sophie; les journaux, ces serviteurs des servantes, qui parlent également de toutes les Sophies, depuis Sophie Arnould jusqu'à Sophie Véron; Sophie Véron, dont ils publient les lettres :

Il est, Sophie, un monstre à l'œil perfide... Plus de secret, même pour les amours !

Sophie Véron, à qui ils demanderont des mots, ces ramasseurs de bouts de cigares déjà fumés! Sophie Véron, dont ils sont capables de nous faire dans quelques jours la Sophie Arnould du xixe siècle, et même de la préférer à celle du xvme, parce qu'elle fait le dîner, chose décisive pour ces âmes de restaurateurs, et que l'autre, qui se connaissait en gens aimables, ne les y eût pas invités!

Eh bien, pourtant, malgré le ridicule profond de la chose, j'avoue que ce qu'il y a d'instinct de haut comique en moi se dresse quand il s'agit de cette Sophie Véron, qu'on vienr d'élever, sur le lumier de son monsieur (pour parler toujours comme les servantes), au niveau des plus célèbres personnages ! J'avoue que je me demande avec curiosité ce qu'elle est, cette fille qui n'est, après tout, de fonction, qu'une simple cuisinière, à qui Joseph Delorme, si longtemps amateur du tablier blanc en sa jeunesse, dit si familièrement : Nous, aujourd'hui, du fond âes honneurs qui sont venus orner ses

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