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L ERE DES SERVANTES

il y avait encore dans les mœurs, ces vieilles mœurs, qui s'en vont, Dieu merci ! qu'une servante n'était qu'une servante, et qu'on riait, dans les Comédies et dans les Contes, quand une de ces drôlesses (on disait encore ainsi!) se mettait sur le pied de camaraderie ou d'autorité avec son maître. Il y avait même une jolie et maligne expression proverbiale pour désigner ces sortes de servantes-maîtresses : On les appelait des servantes de curé. Mais Sophie Véron, cette dernière servante de curé, qui avait pour curés, à ce qu'il parait, tous ceux qui dînaient chez le curé Véron, son « espécial » maître, a emporté le ridicule de la servante du curé dans un pli de son tablier triomphant !

Nous ne rirons plus de son grotesque empire... ô Gaulois!

Sophie Véron a certainement plus fait, sans aucun Oncle Tom que ses sauces, pour l'égalité du domestique et du maître, que Mme Beecher-Stowe, adorée de John Lemoinne, pour l'égalité du noir et du blanc.

Et voilà pourquoi nous lui dressons, nous, un arc de triomphe, à cette abolitionniste de la domesticité!... L'ère des servantes! c'est-à-dire plus de servantes, mais des sœurs à qui nous serons forcés de faire un doigt de cour pour leur faire cirer nos bottes!... Des servantes! allons donc, mais des obligeantes, quand cela leur plaira... à

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leurs heures ! Et ces heures-là, c'est nous qui les prendrons!...

Nous avions autrefois des révolutions de palais. Nous n'avons plus à présent que des révolutions de cuisine. Mais après celles-là, qu'aurons-nous?...

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Dimanche, 28 juilUt 1867.

Cela n'est peut-être pas bien français encore, mais cela le sera, et avant peu, je vous en réponds. Les mœurs soufflettent les Académies. Que peuvent de pauvres Académiciens, ces gardiens de sérail qu'on n'a pas même eu besoin d'opérer pour les mettre en grand uniforme, lorsqu'il s'agit d'empêcher un mot nouveau d'entrer dans la langue, quand ce mot nouveau exprime une réalité nouvelle? et le mot lâcheur s'y est carrément mis...

Il a bien fait et il est bien fait, du reste, ce mot. Être bien fait, le secret de la force pour les mots comme pour les hommes ! Ce n'est pas là un enfant trouvé, né sous un chou ou sous une misère,

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comme ces robustes bâtards de l'argot que j'ai toujours aimés, pour leur énergie de bâtards... Nonï celui-ci a de la naissance. Peste ! il descend de lâcheté, nom et chose bien connus dans le monde qu'ils expliquent et qu'ils ont souvent gouverné. La lâcheté, c'est la mère des lâcheurs ! Mais il faut comprendre cette maternité. Un soir, à souper, Mme de Sabran disait au Régent, — au Régent, cette fille qui aimait qu'on lui manquât de respect :

« Lorsque Dieu, dans sa gloire et dans sa puissance, eut fait les laquais, il prit de la boue et du crachat qui restaient, et il en fit des princes. » Quand la lâcheté, la mère Gigogne de tant de fils ! eut fait les lâches, il restait encore quelque chose, un regain, une espèce d'arrière-faix à rejeter de ce vagin mollassement immonde, et ce furent... les lâcheurs!

Mais les lâcheurs ne sont point des lâches. Vous êtes prié de ne pas confondre. Des lâches ! c'est net et c'est précis. Les lâches sont créés par la nature et ses procédés ordinaires. C'est simple comme bonjour. Mais les lâcheurs, c'est beaucoup moins net, c'est une nuance, comme dirait Sainte- Beuve. On est un lâche comme on est un lièvre, comme au lieu de sang rouge on a du sang blanc ! Mais les lâcheurs, c'est autre chose. Ils ne sont pas faits seulement par la nature, eux : ils sont achevés parla civilisation. Pour qu'ils naissent, croissent.

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se multiplient et fassent remous, comme en ce moment, il faut un certain état spécial de société, il faut un degré de ramollissement général qui n'est pas commun, même chez les peuples vieux, et qui détrempe les caractères, comme du pain d'épice dans de l'eau.

J'ai connu des héros qui étaient des lâcheurs. Bedeau, qui mit la crosse en l'air dans les journées de 48, était un lâcheur plein de bravoure. Mais que voulez-vous ? Il était de son temps. Dans toute âme du dix-neuvième siècle , il y a un lâcheur toujours prêt à sortir. . . C'est là l'ivraie, et cela pousse ! . . . Une mauvaise herbe, dans un coin de marbre, le fait éclater. Il pousse du lâcheur jusque dans les relations de la vie, que l'on crovait le plus solides, le plus à l'épreuve de la bombe, et sous le lâcheur elles s'en vont en deux, comme un mur qui se fend!

Ah! le lâcheur, cet homme fugace, cette fumée d'homme! Partout, n'entendez-vous pas dire : « Je faisais telle chose avec un tel; il m'a lâché, et cette chose est tombée dans l'eau?» — « Je comptais sur cet homme comme sur un ami. Je le vo}Tais tous les jours. Il m'a lâché; je ne le vois plus. » — Je la lâchai!... — Vous rappelez-vous comme le vieux fat de la comédie (lisait ce mot-là ? Eh bien ! ce mot, qui nous faisait tant rire, est devenu l'épigraphe du siècle, une épigraphe à faire pleurer ! On ne s'est

pas brouillé. On n'a pas rompu. Se brouiller, rompre, c'est clair et franc ; en se brouillant et en rompant, on s'arrache quelque chose, on peut se faire saigner quelque chose, cela implique de l'énergie encore. Mais on s'est lâché, l'un a lâché l'autre, ou l'on s'est lâché de part et d'autre !

Et s'il n'y avait que des lâcheurs en amour, en amitié, en camaraderie! S'il n'y avait que des mains sans muscle, sans nerf et sans chaleur, de ces mains grasses, aux ignobles doigts de saucisse, qui n'ont jamais su étreindre la vôtre, et qui, le jour où vous les avez vaillamment serrées, ont coulé à travers vos doigts !

Mais il }' a des lâcheurs d'honneur, d'opinion, de conviction, de position prise, qui lâchent tout, non pas d'un coup comme le ballon, mais peu à peu, parce que c'est mieux de lâcher comme cela... Rois, ministres, sujets, soldats, prêtres, partis, opposition, penseurs, législateurs, et jusqu'au marmiton de Pascal, tout le tremblement, — et c'est tremblement qu'il faut dire, car ils tremblent tous, et c'est pour cela qu'ils lâchent, — sont des lâcheurs ou sont en train de le devenir !

On se maintenait intégral. On mourait intégral. On ne lâchait rien de soi; mais lâcher de soi, de sa conviction, de sa pensée, de sa fonction, de son devoir, sous prétexte de largeur, de libéralité, de tolérance, de plus grande compréhension de la vie.

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est devenu la tendance du siècle et ce qu'il imagine sa sagesse ! L'empereur Joseph II disait gaiement : « Mon métier, à moi, est d'être royaliste ; » mais, à présent, que dirait-il?... Le métier de tout le monde, à présent, est de ne plus faire son métier et de lâcher les rigueurs du métier, comme tout le reste.

Dans cette lâcherie qui va son train, dans cette escarbouillade universelle, on va jusqu'à lâcher son sexe. Les hommes deviennent femmes, les femmes, hommes. Il y a des Hercules demoiselles de comptoir, qui minaudent dans de longues barbes noires, et qui vous apportent des guipures et des dentelles sur leurs poignes musclées et poilues. Il y a des femmes blondes, à chair de pâte d'amande, qui se griment en Barbe-à-crocs du génie littéraire et qui veulent être encore les Barbe-à-crocs du génie politique! Et cela ne paraît pas plus bête ou plus insensé qu'autre chose, tant nous avons lâché de notre bon sens dans de ridicules tolérances, dans de ridicules indulgences, au fond desquelles la force, comme la dignité d'une société, n'a plus qu'à mourir !

Enervés par le scepticisme, ramollis par la philanthropie, qui croit à l'abolition de toute espèce de bobo, et dont le dernier succès sera de nous changer en doux bâtons de sucre d'orge, nous laissons faire cette ramollisseuse qui débuta avec

Condorcet par ne pas vouloir de la peine de mort, ni même de la mort, et qui ne voulant plus de peine du tout, ni du fouet pour les enfants, ni de la guerre pour les hommes, cette immense pénalité, essaie de gratter en cet instant les comminatoires de la loi avec la sandaraque du sentiment et, — avant de supprimer entièrement l'armée, le sacerdoce et la magistrature, cette Trinité sociale investie du droit de réprimer et de punir, — d'encotonner les baïonnettes. C'est ainsi que nous travaille la philanthropie. C'est ainsi qu'on abolit Sparte, cette Sparte qui se retrouve toujours dans l'âme de l'humanité quand elle est restée grande et fière ; mais aussi, pour peu que l'on ne meure pas dans l'épreuve, pour peu qu'on ne sombre pas noyé dans cette fonte des esprits et des caractères devenus fange, c'est ainsi qu'on prépare la réaction furieuse de ces lois de Lynch, latentes représailles cachées au fond des cœurs et qui, un jour, pourront en sortir!...

« Y en a-t-il ? Y en a-t-il ? Que de fer ! Que de fer! » disait le vieux Didier en voyant briller à plein horizon la forêt des lances de Charlemagne. — Que de lâcheurs! Que de lâcheurs! pouvons-nous dire maintenant; mais, différence des temps! ce que nous voyons, ce n'est pas du fer, c'est du caoutchouc.

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Oui, du caoutchouc sur toute la ligne et sur toutes les lignes ! Du caoutchouc ! invention adéquate dans l'industrie et dans les mœurs ! Nulle part dans l'histoire, avant ce jour, nous n'avions vu pareil spectacle, et pourtant Dieu sait si l'histoire est féconde en spectacles, ridiculement fameux! Décadences, corruptions, chutes honteuses, — sinistres ou grotesques, — voilà ce qui regorge dans l'histoire; mais on n'y avait pas encore contemplé une nation qui n'a pas l'air de mourir, qui se cabre d'orgueil révolté au premier mot de décadence, et qui, quoi qu'elle fasse, donne après tout le ton au Monde, présenter dans ses mœurs ce phénomène unique, non pas d'un relâchement, mais d'une îâcherie universelle.

Le relâchement dans les mœurs d'un peuple ! ce relâchement, qui le met si bas et souvent précède immédiatement sa ruine, parbleu î.nous savons ce que c'est ! Mais une nation tout entière, de relâchée (ce n'était pas assez!) devenue lâcheuse, occupée à donner sa démission de toutes ses forces, les unes après les autres, et à proclamer par ses

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gestes et par ses paroles que la virilité, c'est trop viril !

Voilà ce que nous ne connaissions pas et ce que nous apprenons à connaître ! Jusqu'à ce jour, les historiens ne nous avaient pas montré cela. Je sais bien que les historiens, aux gros yeux de bœuf comme Junon, ne voient que les gros faits éclatants qui les crèvent ; mais les moralistes, ces lynx qui voient plus loin et plus profond que les historiens, n'ont pas vu plus que les historiens. Ils n'ont pas vu le Lâcheur, cette superfétation des derniers temps, qui crevasse tout dans l'état social, et ils ne l'ont pas vu par la bonne raison que, quand ils écrivaient, monsieur n'était pas né.

Tenez, pour ne nous éloigner que de deux siècles, demandez seulement à La Bruyère ce que c'est qu'un lâcheur, il ne sera pas fichu, comme on dit dans le style lâché, de vous le dire. La Bruyère a connu et a peint, dans son temps, l'hypocrite, le libertin, le voluptueux, le gourmand, le fat, le superficiel et le sot, tous les caractères de son époque, qui sont aussi les caractères de la nôtre; mais du lâcheur... Rien! nulles nouvelles. Il n'en avait pas. Il n'avait pas fait jouer le télégraphe de l'avenir! Avec tout le microscope de son esprit, ce sagace La Bruyère, il n'a pas entrevu et ne pouvait pas entrevoir les premiers linéaments de cette végétation sociale, qui devait pousser, à

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tas, sur nos dernières déliquescences, et y fermer le magnifique mucus qui recouvre notre crapaudière !

Et si la société du temps de La Bruyère se tenait trop ferme pour que le lâcheur pût en sourdre, demandez à Duclos, à Diderot, à Champion, à tous les moralistes du dix-huitième siècle, — lequel, lui, ne se piquait pas de rigueur, et se relâchait, Dieu sait la vie! ce J03'eux siècle déboutonné, qui soupait chez le Régent, chez d'Holbach, chez M1Ie Qiiinaut, et qui couchait partout, — demandez-leur sMs ont aperçu quelque part, dans leur temps, le lâcheur, ce rien du tout, quand il est seul, cette imperceptibilité, ce termite , mais qui , multiplié une fois, comme les termites devient formidable, et dissout tous les liens sociaux, comme les termites dissolvent leur poutre, fût-elle du chêne le plus dur ! Non, même dans leur temps non plus, le lâcheur n'existait pas, et il n'était pas encore près de naître.

Ce n'est pas en effet avec des lâcheurs, et contre des lâcheurs, que devait se faire la Révolution française, cette puissante Révolution dont les idées ne recommenceraient pas aujourd'hui leur travail terrible, tant, dès qu'il s'agit d'efforts, de cohésion, de vigueur d'étreinte, nous sommes devenus des lâcheurs!

Car nous le sommes, hélas ! plus ou moins. Nous le sommes à tous les étages, en haut, en bas, à gauche, à droite. Peuple de lâcheurs qui n'en rougit pas, qui ne l'est pas de fatigue, d'affaiblissement, de caducité, mais qui, de léflexion, veut l'être. Autrefois , il n'y a pas bien longtemps, il y avait dans ce peuple-là des opinions, surtout, qu'on n'abandonnait pas, qui restaient debout et face à face d'opinions ennemies, sans transaction, sans tiers parti, sans tous ces échanges de concessions, où chacune d'elles, pour s'entendre, a lâché d'ellemême ! Il y avait alors des capitaines d'opinions et d'idées, qui ne se rendaient pas, qui ne décampaient pas, qui ne... lâchaient pas le camp, pour ne pas dire un mot plus vif. Il y avait encore de l'étoffe à fanatisme, en France, une étoffe qu'aucune âme maintenant ne serait assez riche pour porter !

Et de penser cela, — une chose terrible, — n'arrêtera donc pas dans leurs éternelles lâcheries, messieurs les lâcheurs?

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