AU XIX SIECLE
Jeudi, iS juilUt 1867.
D'abord, elle n'est pas ronde. Elle est carrée. Et ceux qui s'assoient autour de cette table ne sont ni des pairs de Charlemagne, ni des héros^ et voilà comment les siècles ne se ressemblent pas! Ce ne sont, eux, — ceux-ci, — que les Chevaliers de la choppe ou de l'absinthe, panachée ou non panachée, les Pairs de tout le monde, Pairs dans le bavardage et dans la pose, et souvent dans la médiocrité ! Voulez-vous en juger? Entrez dans le premier café
venu! Vous les y trouverez tous, le verre devant eux, le cigare ou la pipe au bec, le journal à la main, criant, gesticulant, disputant, et, comme dirait le père Rabelais : « débagoulant, à cœur de journée, sur toute 'chose! » Ils rappellent tous les vers dédaigneux de Gresset :
L'orateur des cafés et des mauvais propos!
Car ils sont tous orateurs, lâcheurs de phrases, de calembours, d'utopie, de fumée! Chevaliers de blague aussi, — une bien jolie institution du xixe siècle ! Tenez, en voici deux qui entrent : Blaguons, disent-ils voluptueusement, en s'asseyant, après avoir donné leur chapeau au garçon qui le suspend a la patère, et, en se frottant les mains, comme s'ils suspendaient avec leur chapeau toutes les choses sérieuses de la vie, comme s'ils oubliaient la maison, la famille, la fonction, les devoirs, le travail, et que, sortis de chez eux pour se planter là et pour y vivre pendant les plus longues heures de la journée, ils ne se sentissent que là vraiment chez eux! Et c'est qu'ils n'y sont que là, en effet. Oh! là ils se flanquent à leur aise, ils débouclent tous les ceinturons, lâchent toutes les sous-ventrières, et sans gène, de mauvais ton, grossiers, quel délice! se vautrant sur ces bancs-canapés de
la banalité, usés et ternis, ils jouissent bruyamment de cette Capoue à bon marché qu'on appelle « la vie de café », cette vie spéciale à notre siècle, et qu'à distance de deux siècles nos pères ne connaissaient pas.
Ces brillants cabarets modernes, fils parvenus de ces cabarets plus modestes où Santeuil et Despréaux allaient boire le vin du pays qui leur réchauffait le cœur dans leurs gaillardes poitrines, n'ont guère plus à nous offrir maintenant que ces drogues de l'autre monde, qui trouent le crâne comme une balle de pistolet, nous brûlent le sang, et provoquent le ddirium tremens dont mourut Edgar Poe, dans le ruisseau d'une rue! Boutiques d'excitants moraux comme d'excitants physiques, car on y joue comme on y boit, dans ces cafés, comme on y dispute, comme on y frotte sa vanité contre toutes les vanités réunies, ânes qui se grattent, asinos asini fricant, ou tigres qui se lèchent pours'écorcher. Ah! les cafés, ces salons de mauvaise compagnie où la maîtresse de maison est remplacée par la dame de comptoir ! les cafés, ces palais de la bohème, ces Alhambras pour des pouilleux, qui s'y donnent des airs de califes entre la tasse de chicorée et une cigarette de caporal ; les cafés, qui sont en train pour l'heure de démolir le logis, le home, le coin du feu, la vie de famille, l'intimité chaste et recueillie, quelle belle histoire
pour un moraliste que d'écrire celle de leur influence!
Mme de Staël a manqué celle-là !
Mrae de Staël, qui a inventé la littérature des influences, — qui nous a fait l'influence des passions sur le bonheur individuel, — qui nous a fait l'influence des passions sur la littérature, — ne nous a pas fait celle des cafés.
Étant toute petite, cependant, chez Madame sa mère, quand elle écoutait jaser les messieurs, assise sur son tabouret de fillette, entre les genoux de singe de l'énasé Gibbon, elle a dû entendre parler avec admiration de ce fameux café Procope où Diderot, moins éloquent que M. Necker, — naturellement! — mais suffisamment sublime encore comme ça, se livrait à ses pétarades philosophiques et démolissait Dieu, entre une partie d'échecs et une partie de tric-trac! Mais, à part ee grand café Procope, je m'imagine que Mme de Staël, qui n'était ni une M"' NiboyetniuneMmeAudouard de son temps, ne savait pas grand'chose sur les cafés. Si virile qu'elle fût, cette grenadière de lettres, elle my allait pas... D'ailleurs, les cafés de son temps n'étaient pas littéraires. Ils étaient militaires, comme son temps. Ils étaient le théâtre de bien d'autres tapages que des tapages d'idées ou de mots. On s'y provoquait. On s'y souffletait. On s y cassait les reins. On s'y envoyait des bouteilles
à la figure. On y faisait voler en éclats les lustres et les glaces. On y montait sur le tapis des billards pour mettre l'épée à la main. Et c'est longtemps après Mme de Staël, — c'est particulièrement en ces dernières années d'un siècle dont la fin ressemble si peu au commencement, que les cafés ont repris la tradition du café Procope, et que les flaireurs d'influence ont à constater, s'ils veulent, l'influence de ces affreuses boutiques sur notre société et sur notre littérature!
Oui, les cafés... Ne souriez pas, superficiels. Je n'exagère pas, et je n'aime pas plus que vous les thèses puritaines... Oui, les cafés ont assez multiplié et assez grandi pour qu'on ne puisse facilement reconnaître en ces établissements d'un luxe presque insolent, la noire caverne du café Procope, qui date avec éclat l'ère des cafés en France. Ils ont, certes, pris assez de place dans nos habitudes et dans nos mœurs. Nous sommes nés d'hier, disait Tertullien, des chrétiens de son temps, et nous sommes partout, nous couvrons tout. Les cafés î mais sur vingt maisons, dans chaque rue, il y a un café, et il est toujours plein! D'un autre côté, à son tour, le Neveu de Rameau, ce hanteur du café Procope, a fait immensément de petits! Eh bien, pour tous les Neveux de Rameau du xixe siècle, qui mangent leur oncle de son vivant, pour toute cette inépuisable race d'eunuques intellectuels qui se
perpétuent on ne sait comment, et qui prouvent que même l'impuissance peut avoir sa fécondité, tout café, maintenant, quel qu'il soit, est une espèce de café Procope, une image dégradée de ce fameux café qui vit tous les beaux esprits du xvin* siècle s'asseoir autour de ses tables, et qui fut le berceau du premier bavardage public que la France ait jamais entendu, et que tant d'autres devaient suivre! L'immense bavardage n'a pas cessé, et dans ce moment il détonne. Les Procopes du xixc siècle n'ont pas sans doute de Diderot bouillonnant parmi leurs orateurs ordinaires, ni de Lesage parmi leurs joueurs de dominos. Mais ils ont ce qu'ils ont. Ils ont tous ceux-là qu'ils attirent. Ils ont enfin tous les esprits sans cœur qui préfèrent au travail chez eux, au silence, au recueillement, à la solitude, couveuse de la pensée, l'écho vain et l'inepte galerie de ces cafés, qu'on pourrait appeler des bavardoirs.
Bavardoirs, fumoirs et crachoirs, où les hommes se dépensent en conversations prétentieuses, hâbleuses, inutiles, y a-t-il, à votre connaissance et à la mienne, assez de germes de talents avortés et perdus par le fait de cette vie oisive de café qui s'universalise de plus en plus, et qui, comme tout ce qui tend à mêler les hommes, tend à les superficialiser? Politiques de café, peintres de café, sculpteurs de café, gens de lettres de café, critiques
de café (faites le tour de l'esprit humain!), lesquels, en dehors du café, ne sont ni politiques, ni peintres, ni sculpteurs, ni gens de lettres, ni critiques, ni rien du tout, si ce n'est peut-être des impuissants qui se jouent à eux-mêmes et aux autres la comédie de leur supériorité méconnue! Les cafés sont la Sainte- Périne des vieux débutants éternels, et qui n'en peuvent plus, des auteurs tombés qui se ramassent là, l'amour-propre en morceaux, et qui en opèrent le recollage en ces conversations consolatrices qui consolent en France de tous les échecs ; car dire comme quoi on n'a pas réussi, suffit à la très drôle fatuité française et lui fait encore un succès! Grandes casernes de l'envie, qui y astique des mots, des anecdotes et des calomnies contre toute célébrité qui s'élève, et qui méprise les camaraderies de l'heure de l'absinthe ou du vermouth ! Faux salons où notre sociabilité naturelle va s'engloutir (hélas! je le comprends!), en ce temps où les salons vrais disparus ont été remplacés par des expositions de toilettes enragées, dont les femmes ne sont que les mannequins , les cafés ont tous les inconvénients des salons vrais sans en avoir les avantages! Otez la ravalante familiarité de la camaraderie, il n'est ici ni convenance, ni politesse, ni respect. Et comment pourrait-il y en avoir, du reste ?
Dans un lieu où chacun a le droit de se mettre à
côté de vous pour son argent, les convenances, c'est ce qui convient à soi-même. L'Egoïsme, cegros ventru, cette citrouille qui prendtoute la plate-bande, y veut ses coudées franches et se soucie peu, pour les avoir, des coups de coude qu'il donne, et il a raison ! Il est dans son droit, l'Égoïsme. Chacun che^ soi, chacun son droit, comme disait Dupin ! Pas de politesse sans les femmes. Les amours-propres des hommes sont si ruants, qu'il faut leur mettre toujours, pour qu'ils ne se maltraitent pas, la barre qu'on met aux chevaux, à l'écurie, même à la mangeoire, et cette barre, ce sont les femmes. Au café, il n'y en a qu'une, devant laquelle on ne se gêne pas plus que si elle était un des mascarons qui ornent son comptoir. Pauvre malheureuse! Il faut, pour rester dame de comptoir dans un café, être plus qu'un bon cheval de trompette ; il faut être la jument de bronze de l'Impudeur, qui ne se cabre point devant les indécences qu'on dit autour d'elle, et qui doit se montrer impassible sous le feu croisé des plus sales propos! Seulement, si ce n'est pas assez pour inspirer la politesse aux hommes qu'une dame de comptoir, c'est assez pour exciter leur vanité, à ces hommes, qui sont tous les mêmes dans leurs prétentions à l'aspect du moindre jupon, même bêtement porté, et qui devient le chiffon rouge excitateur en cette joute perpétuelle et comique de coqs qui veulent être regardés... par la poule!
Et regardés ! entendus ! remarqués ! trouvés beaux! quand ce ne serait pas même par la poule! Entre eux, tout simplement entre eux, les hommes sont aussi fats maintenant qu'ils l'étaient avec les femmes autrefois. Les fats sont devenus les poseurs : nom moderne comme la chose qu'il exprime. Les Poseurs! les Poseurs qui, s'ils ne sont pas nés dans les cafés, y vivent comme dans leur encadrure! y parlent haut pour qu'on les entende ! y font les beaux bras pour qu'on les voie ! pour qu'on dise à la table voisine et que le son de cela leur revienne : « Vous voyez bien ce monsieur là-bas? Eh bien,
c'est M un tel. » Trop heureux si on dit :
« C'est le fameux un tel. » Alors, ils sourient dans leur barbe, ils se la peignent lentement d'une main contente, et s'allongent, dans les glaces d'en face, des regards!... Ah! l'amour-propre qui se confit, quel bon spectacle !
Il y a toujours bien dans un café de Paris quelqu'un qui vous connaît, que diable, et qui peut vous nommer à un autre qui ne vous connaît pas. Et si avec cela vous avez la moindre notoriété, grosse comme une tête d'épingle, si la veille vous avez fait jouer le plus mince petit vaudevillet, — poussé le moindre petit bruit quelconque, alors entrez dans un café ! Et laissez-moi vous regarder, vous regarder seulement, et je serai heureux! Autrefois la Gloire était représentée comme une bat-
teuse de tambour ou une sonneuse de trompette. A présent, il faudrait la peindre offrant des petits verres et en demoiselle de café !
Et cela doit être ainsi, du reste. Quand on réfléchit, pareille chose vous apparaît comme un développement naturel et une conséquence, très peu surprenante, de toutes les tendances du temps présent. Les cafés entrent pour leur part dans la grande farandole des mœurs que nous nous faisons pour l'heure, et qui ne doivent ressembler, en aucune manière , aux vieilles mœurs du temps passé. La vie publique, comme une mer qui ronge le pied d'un roc, et qui va monter alentour, entame chaque jour un peu plus la vie privée, et cette vie privée, où l'homme se retrempait autrefois contre Y usé dévorant de la vie publique, la vie privée, mère de la force personnelle et de la fière originalité, cessera un jour d'être... et les cafés sont les caravansérails de la route dans le chemin que nous faisons vers cette époque de fraternité et de méli-mélo
universel, où nous nous régalerons tous à la même gamelle :
Comme des chiens errants buvant à l'abreuvoir!
Assurément, lorsque la tendance la plus marquée du temps actuel est de faire tout en public, quand il y fera tout, vous verrez, — et peut-être les enfants aussi, car j'ai connu un philosophe qui, par piété pour l'humanité, maintenant Dieu, comme on sait, voulait que les enfants se fissent solennellement au conspect des peuples, sur ce qu'il appelait, lui, l'autel de la nature, — quand enfin il y a de pareilles fermentations dans l'atmosphère des idées, tout aussi réelle que l'autre atmosphère, étonnezvous donc que les cafés subsistent, remplacent la maison, et soient même un refuge contre les disciplines de la maison, et des commodités de liberté bien agréables à tous ceux qui veulent, pardieu ! se débonder. Étonnez-vous que les cafés soient des centres d'opinion et aient puissance sur l'opinion!... Étonnez- vous, non seulement que les bohèmes, les lazzaroni de cette société débandée y viennent pendant le jour, puisque la nuit ils sont fermés, chercher une pierre, — non, mais un coussin pour reposer leurs têtes, — mais que les hommes riches y viennent autant que les bohèmes, et préfèrent ce luxe voyant et vulgaire, ce grossier confort
mercantile, aux délicatesses, aux fantaisies et aux' recherches d'un luxe domestique intelligent!...
J'ai vu, moi qui écris ceci, des écrivains qui n'étaient pas de pauvres diables, — comme j'en connais aussi, lesquels, au prix d'un simple grog, font au café, du matin au soir, leur correspondance de province,— mais qui, opulents, avaient chez eux largement ce que j'appelle toutes les aises de la pensée, et qui travaillaient au café, — qui y faisaient leurs livres entre deux conversations imbéciles aux tables voisines, lesquelles conversations tombaient parfois dans le livre, éclaboussant tout de leur bêtise, petit accident dont l'auteur ne s'apercevait pas ! Oui, ils écrivaient sur la table de marbre au milieu du bruit, — du va-et-vient de tout le monde, — de la poussière que les garçons faisaient en balayant vers deux heures, — et ils allaient ainsi jusqu'au soir, pour reprendre après le dîner ! Ils écrivaient au café comme on ramait anciennement sur les galères du roi, mais l'idée qu'ils étaient au café allégeait toutes les besognes.
Ils se croyaient... Que se croyaient-ils? Je n'en ai jamais eu l'idée claire... Mais ils avaient sans doute l'amour du café, le dandysme du café, lequel a, comme tout, son dandysme ; et une fois qu'il y a dandysme, le plus fort des hommes ne sait pas jusqu'à quel point il peut aller!
Et ce n'est pas là une chimère! Il y a des dandys
de café; il y a des gens pour qui l'opinion qu'on doit saluer, l'opinion qui fait plier leur propre bon sens, est l'opinion de leur café, devant laquelle ils escarbouilleraient leur cervelle ! Je sais, pour ma part, un rédacteur en chef que je ne nommerai point et qui passe pour fort, lequel n'oserait pas vous féliciter d'un article qui lui plaît, si chez Peters ou chez Grosse-Tête, on ne l'avait pas trouvé bon ! Cet homme, qui se croit certainement quelque chose, et qui n'est qu'un garçon de café, puisqu'il prend l'ordre de son café, comme les autres garçons de l'établissement, devinerait que je parle de lui en écrivant ceci, qu'il n'en serait ni blessé ni honteux, par la raison que c'est un dandy de café. Les dandys de café, type curieux, mais déjà vulgaire ! Beaucoup de rédacteurs en chef, Turcarets du journalisme en voiture, sont des dandys de café qui y déjeunent tous les jours, pour le plaisir du parvenu de fourrer un louis sur l'assiette et de se voir rendre, sensation nouvelle! sur un louis. Et à quatre heures, — cette heure solennelle de l'absinthe, et des nouvelles et des tripoteries, — ils y reparaissent, déposant là pour un moment le poids de l'empire, et voulant bien batifoler! Les dandys de café, pour qui la France c'est leur café, dominés quelquefois par une antichambre ministérielle ! . . . Ces dandys de café, qui font de la politique de café, de la littérature de café, de l'art de café, et qui
nous font prendre notre café, à nous, — à nous qui aimons à respirer l'arôme de tous les ridicules de ce temps, et qui les gardons en cassolettes pour la réjouissance des nez futurs qui voudront jouir !
Seulement, chevaliers de la choppe et de la demitasse, qui vous contentez de boire dans votre verre et à votre table, — ce qui me fait l'effet d'être encore bien aristocrate, au lieu de boire au même goulot, à la fraternelle, comme un jour vous y boirez, — combien vous faudra-t-il de siècles pour paraître, aux gens des cafés de l'avenir, aussi poétiques et aussi fabuleux que nous le paraissent à nous, en vous regardant, les chevaliers de la Table Ronde et les douze pairs de Charlemagne?
Dimanche, 23 juin 1867
En voilà une consigne hardie ! Ne trouvez-vous pas? « Et surtout pas d'ennui! » Qui dit cela? Comment, vous l'ignorez? Mais c'est le mot d'ordre que Y Époque vient de se donner à elle-même ! V Époque... vous savez... ce journal qui ne fut jamais un serpent, et qui change de peau et se taille en ce moment un habit dans une peau nouvelle. Oui, c'est cette pauvre Époque, incolore, inodore et insipide (les qualités de l'eau, moins la pureté), qui, oublieuse de son passé, ose aujourd'hui inscrire crânement, sur la bannière de son programme, ces mots présomptueux et légers : « Et surtout pas d'ennui ! » comme s'il s'agissait seulement de ne
pas vouloir être ennuyeux pour ne pas ennuyer son monde! Eh bien! par Dieu, nous allons voir! Nous allons voir comme elle va s'y prendre, cette Époque endimanchée dans son habit neuf, pour être amusante, pour éviter l'écueil universel, pourchasser, si haut la main, de chez elle, l'ennui, ce vieux cul-de-jatte d'ennui, accroupi, à présent, dans tous les journaux, et que le talent lui-même — quand il y en a — n'est pas capable de faire entièrement déguerpir! Chateaubriand disait des faiseurs de coups d'Etat qui manquaient leur coup : « Us croient qu'il n'y a qu'à enfoncer leur chapeau et donner de l'éperon ! » Et Y Epoque, qu'il n'y a qu'à dire, impérieuse et comique : « Et surtout pas d'ennui ! » pour ne pas être ennuyeuse ! Elle croit, elle, qu'il n'y a, pour nous intéresser et nous divertir, qu'à nous montrer une fois de plus ce que nous montrent, depuis des temps infinis, tous les journaux entre leur quatre chandelles ! En cela, Y Epoque, ne connaît pas l'époque. Elle méconnaît les obligations de son titre. Je la destitue de son nom.
Et, de fait, V Epoque n'y peut rien, ni malheureusement personne! Ce n'est pas Y Epoque (le journal) qui est ennuyeuse, quoiqu'elle puisse très bien l'être et continuer sa tradition, c'est le siècle (pas le journal non plus), mais le siècle, le xixe siècle, qui est ennuyé. Or, les ennuyés,
ET SURTOUT PAS d'eXXUi! 20J
vous le savez, sont aussi ennuyeux que les ennuyeux sont ennuyés. C'est un prêté pour un rendu. C'est une douce revanche! L'ennui donc, l'ennui universel, voilà le mal, et pour nous servir d'un mot ennuyeux aussi, le mal constitutionnel du xixe siècle ! Nous avons beau soupailler et cocotter, nous nous ennuyons ! L'ennui est à califourchon sur nos nuques : solide cavalier qu'on ne désarçonne pas ! L'ennui, le fils des civilisations excessives, arrivées à ce point d'épuisement qu'on n'a plus qu'à répéter les mots déjà dits! Si déjà, il y a une vingtaine d'années, M. de Lamartine, ce grand poète dont, malgré son génie, on est aujourd'hui ennuyé comme de tout, constatait dans une phrase célèbre, qui restera comme une inscription lapidaire de l'histoire, que « la France s'ennuyait », que pourrait-il dire aujourd'hui ? A la France, il pourrait ajouter l'Europe et même le monde tout entier ! Croyezvous que le roulement actuel de tous les peuples vers Paris, auxquels on appliquerait très bien, mais en le renversant et en l'élargissant, le mot d'Anne Comnène, parlant de la plus considérable des Croisades : « Il semblait que l'Europe, arrachée de ses fondements, se précipitât sur l'Asie, » crovezvous que cette croisade de la curiosité qui a remplacé la croisade de la foi (avec quels avantages ? nous le saurons plus tard \) ne soit pas le signe colossal du colossal ennui qui pèse sur le monde ?
Croyez-vous que si chaque peuple s'intéressait chez soi et y vivait d'une vie fortement religieuse, nationale ou artiste, de la vie des sentiments intenses et des idées spirituelles, ils se rueraient tous, comme ils le font, pêle-mêle, à cette exhibition, à cette exposition des choses physiques, qui est peut-être le dernier mot du matérialisme sur la terre? Croyezvous enfin que si les souverains de ces peuples ennu vés, qui ont remplacé les bœufs des rois fainéants par la locomotive aux ailes de feu, n'étaient pas pour le moins autant ennuyés que leurs peuples, ils arriveraient tous, comme des juges de province en vacances à Paris, avec la fringale de s'amuser, et le pied encore dans ces bottes que Charles XII n'ôta pas pendant sept ans, — mais pour aller plus vite à la bataille, — courraient se régaler. . . de quoi ? par exemple, de la Grande -Duchesse de Gérolsteiii, cette farce musicale née du besoin de farce, inhérent aux peuples qui s'ennuient, — ce qui, par parenthèse, explique, dans tous les ordres de faits, les triomphes et les incroyables fortunes de toutes les queues rouges de ce temps ?
Car l'arc a ses queues rouges, et la littérature aussi, et le journalisme, et tous les états, et toutes les industries, ont les leurs. Dans les siècles ordinaires où les grands intérêts de l'esprit et les violentes passions du cœur existent et produisent, les queues rouges ne sont que des queues rouges, des amuseurs qui font rire en passant, et sont, pour leur peine, assez méprisés. Mais quand l'ennui écœure les âmes, les queues rouges deviennent flamboyantes et sont les comètes... à queue, de la situation. Ne racontait-on pas que Brunet, il y a déjà je ne sais combien d'années, était un dieu pour le prince de Metternich, le grand ministre, et Paul de Kock, l'Homère de cet Alexandre de la diplomatie ?... Dans ce temps-là, l'ennui n'existait guère qu'en haut, dans les sphères supérieures qui sont si souvent des sphères vides, tandis que maintenant il est partout, en haut comme en bas.
Nos fébriles activités, nos mœurs bruyantes, l'assommante nécessité de gagner pour vivre sa misérable pièce de cent sous, ne nous en ont pas préservés. Il s'est étendu sur nous tous, peu à peu
et silencieusement, à travers ce que nous taisions, comme une inondation nocturne. Nous sommes tous couverts. Nous avions l'égalité civile et politique. Nous avons aussi, par dessus ou par-dessous (comme on voudra, asyoulike), l'égalité dans l'ennui. Or, l'ennui n'est pas difficile. Il manque profondément de fierté. Ce qu'il lui faut, c'est à tout prix de se débarrasser de lui-même, et pour cela il n'y a pour lui ni bassesses d'âme, ni bassesses de goût. Tout est bon. Le bison se roule dans la fange pour se guérir de ses blessures, voilà une image de l'ennui! Est-ce que pour redonner du cœur à ceux qu'il ronge, il n'est pas bon de leur faire un peu la honte de l'étudier?...
En dehors des misères individuelles et particulières à chaque âme, je ne connais guère que trois grands ennuis qui comptent dans l'histoire. C'est l'ennui romain, l'ennui anglais, et l'ennui de cette heure du siècle, qui est le nôtre, et comme les peuples en sont à la mêlée et à la vautrerie, qui tend à devenir cosmopolite autant que nos mœurs, ces trois ennuis, ces trois genres de lèpre, se ressem-
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blent et diffèrent. L'ennui romain, le plus terrible des trois, fils de la satiété de la Toute-Puissance,
— un genre de blasement qui ne s'est pas renouvelé depuis, du moins dans de telles proportions,
— fut d'un sérieux qui épouvante encore, et qui a poussé ceux qui le ressentirent à des horreurs d'une immortelle mémoire.
L'Apocarypse elle-même n'a pas, dans ses épouvantements, de dragon plus affreux que cette bête pourpre à plusieurs têtes de César, qui furent Tibère, Caligula, Caracalla, Néron. Héliogabale, ces mascarons méduséens d'une civilisation forcenée, mère d'un ennui forcené. L'ennui anglais, qui ressemble par quelques traits à l'ennui romain, en diffère cependant autant que peut différer de l'ennui d'un peuple païen l'ennui d'un peuple chrétien, qui n'a pas éteint, qui n'éteindra jamais, quoi qu'il fasse, l'étincelle de spiritualisme que le paganisme et le matérialisme romain étouffèrent, eux! sous le poids de l'univers, qu'ils avaient pris et mis sur leur âme... En effet, il est évident que le matérialisme anglais n'équivaudra jamais au matérialisme romain. L'ennui anglais aura beau machiniser tout, que, dans ce fer forgé par lui, dans cet acier de Birmingham qu'il aura trempé, il se rencontrera une petite paille qui fera soudainement éclater le métal et la mécanique, et cette petite paille, c'est la famille, — la famille telle que le christianisme
l'a constituée, et qui est le cœur vivant de l'Angleterre ! Presque aussi sérieux que l'ennui romain, l'ennui anglais en frise parfois l'atrocité, car là où il y a un taureau qui éventrc un homme, un dompteur de bêtes dont le visage peut être croqué comme une pomme par une gueule sanglante, un Anglais est là, le binocle dans l'œil, pour se donner la sensation romaine; puisqu'il n'y a plus de gladiateurs ! Contracté à Londres, exaspéré à Calcutta, l'ennui anglais, ivrogne et nabab, qui se fuit à travers le monde, emporte avec son spleen sa famille, cette panacée qui ne le guérit pas toujours, mais qui le calme et qui l'arrête sur la pente de la monstruosité romaine, tandis que l'ennui... est-ce français qu'il faut dire? non! mais de l'heure présente, et dont nous sommes témoins, le troisième ennui n'a rien de tout cela. Il n'a ni le sérieux, ni le tragique, ni l'atroce des deux autres. Seulement, défiez-vous, défiez-vous, ô moralistes! l'ennui des peuples superficiels est peut-être pire que celui des peuples profonds !
L'ennui des peuples superficiels, dont c'est la seule profondeur !
Ah! cet ennui-là, que vous en dirai-je ?.. . Qui ne le connaît? qui a besoin de l'analyser?... Regardez en vous-même. Vous en saurez autant que moi sur cette inénarrable défaillance, sur ce mal de cœur de notre pauvre temps? Cet ennui-là, ceux
qui l'éprouvent le plus en ont fait justice, en ne l'appelant plus même du nom d'ennui qui l'exprimait autrefois! L'ennui, ce sentiment de lion nostalgique, lassé et repu, s'est encanaillé comme tout le reste. On ne l'appelle plus de l'ennui, on l'appelle de... l'embêtement. On l'appelle encore... le second mot. Vous l'entendez partout; mais, malgré Cambronne et M. Victor Hugo, je ne suis pas encore assez du xixe siècle pour l'écrire. Aimables mœurs et délicieux langage ! On dit, sans le moindre dégoût : « Je m'embête, » au lieu de « Je m'ennuie. » On ne dit pas, il est vrai, l'autre mot à soi-même, mais on le dit très bien à un autre, ce mot ignoble, qui ne signifie pas autre chose que la pestilence universelle, que l'infection générale qu'on se donne et qu'on se rend de toutes parts...
Eh bien! franchement, c'est cet ennui contre lequel l'Époque, la guillerette Époque veut aujourd'hui combattre ; c'est ce dégoût universel, qui plane sur tour, qu'elle veut conjurer! Elle comprend la situation, cette fûtée, dont l'administrateur général s'entend au commerce! Elle sent que ce monde en-
nuyé, et embêté,... et le reste, — le troisième mot et la troisième chose, — a besoin de sortir de cette oppression de l'ennui, — de l'embêtement — et surtout de la troisième chose... ineffable, et pour cela elle est prête à tout! Elle nous donne son programme aujourd'hui, la petite exposition de ce qu'elle va faire, et cela paraît peut-être un peu gringalet après l'Exposition universelle. En somme, c'est toujours le même vieux mobilier de tous les journaux qui ne le renouvellent pas, et dont on ne peut pas faire, hélas ! malheureusement, quand le diable y serait, des Cafés-Chantants, car le succès serait sûr alors. C'est toujours le premier Taris, au ventre majestueux; le roman filateur, qui file, file, file; la chronique, scandaleuse à point; et toutes les amusettes qui sont les plus hautes nécessités du journalisme contemporain. Vous verrez que les matérialistes ennuyés de cet âge, qui n'ont plus de vie que dans les yeux, préféreront à tout l'esprit futur de Y Epoque, les tapis turcs et les bijoux chinois. Elle ne se doute pas, la malheureuse, des déceptions qui l'attendent, mais elle n'en a pas moins le chapeau sur l'oreille.
Elle n'en fait pas moins clic-clac, comme le postillon de Longjumeau, et même un clic-clac assez rude pour ses rédacteurs, à qui elle allonge un « et surtout pas d'ennui ! » que je trouve menaçant ! «Pas d'ennui! » dans ce temps ennuyé! Com-
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ment fera-t-elle pour éviter ce qui est dans l'air même que nous respirons?... Elle est prête à tout pour divertir son public, c'est très bien. Mais cela peut la mener loin !
Du reste, qu'importe! Un jour, le cardinal de Richelieu, de terrible mémoire, — un ennuyé aussi, — mit ses jambes et ses bas rouges de cardinal dans un pantalon de velours vert, et, castagnettes aux doigts, dansa une sarabande. Après un tel exemple, ce n'est pas Y Epoque, qui n'a ni la dignité, ni la qualité de Son Éminence le cardinal de Richelieu, qui peut avoir peur d'aucune espèce de pantalon !
Dimanche, 31 mars 1867.
Puisqu'aujourd'hui c'est le genre h la mode que la littérature personnelle, qu'on me permette de parler de moi, — deux minutes, — comme si j'étais un chroniqueur.
Depuis longtemps, je ne suis plus ce qu'on appelle un homme du monde. Le monde et moi nous nous sommes dit, l'un à l'autre, ce que nous avions à nous dire, et Mire dans tes yeux mes yeux! est une romance que je ne lui chante plus. Seulement, comme un vieux corsaire retiré, qui fait parfois sur mer un tour de barquette, je fais encore parfois, dans ce monde abandonné, une pointe, —
2l8 RIDICULES DU TEMPS
et c'était une de ces pointes-là que je faisais chez la comtesse de Bor..., il y a quelques soirs.
La comtesse est une belle personne de vingtsept ans (de vingt-sept ans pour trente, car, à Paris, trente c'est toujours vingt-sept), et son mari, — un des meilleurs gymnastes de chez Triât, — n'en a pas quarante. C'est Romain et Sabine; un couple superbe et musclé ! et il n'y avait point à s'étonner du tout, — mais du tout ! — que la comtesse fût dans h position intéressante, inventée parles bégueules anglaises, pour dire... une chose simple comme bonjour. Je ne m'en étonnai donc point, et je ne l'aurais même pas remarqué si, en se levant pour recevoir la princesse Imalo. . . qui entra dans le salon avec le faste languissant de la maternité heureuse, — à son premier bonheur, — je n'avais vu, comme les deux soleils du poète, deux charmantes lignes courbes aller au-devant l'une de l'autre.
— Tiens, pensai-je, on dirait qu'elles sont du même mois !
Et je me mis à rêver... à ce qui ne me regardait pas, quand une troisième femme qui marchait presque sur la traîne de la princesse, tant elle entra tôt après elle, fit surgir à son tour des flots de sa robe de velours, vert comme l'Océan, un troisième soleil de maternité rayonnante, mais d'un disque plus grand et plus bombé... Et, coup sur coup, cette majestueuse à pleine ceinture fut aussi immédiate-
ment suivie d'une autre, toujours dans le même état glorieux de ventripotence maternelle !
— C'est donc la fête des femmes enceintes, que la comtesse célèbre ce soir?... glissai-je à l'oreille de ce diable de Bornst... que les femmes appellent « le Serpent-Noir », à cause de la noirceur de sa langue (la noirceur morale, bien entendu, car sa noirceur physique, je ne pense pas qu'elles la connaissent. . .). Il n'eut point le temps de me répondre. Il riait de ce rire silencieux, aux lèvres retroussées, queMéphistophélès a pour sourire, et, du doigt que les gens du monde savent mettre dans leur œil, il m'indiquait la vieille Mme Duv... qui parle toujours, en fait d'hommes séduisants, des grenadiers de la première Garde impériale, et qui, elle aussi, maigre comme une vieille cravache, écaillée à force d'avoir servi, étalait comme une chose naturelle un petit ventre tout aussi bien modelé, ma foi ! tout aussi rondelet, tout aussi réussi que celui de ces autres dames, et qu'elle virait et retournait, à gauche et à droite, en faisant ces antiques airs de coquette posthume, ces sourires promenés au bout d'une perche dans toute l'étendue d'un salon, comme un filet dépenaillé dans lequel ne se prend plus la moindre crevette...
J'en bondis presque de surprise.
— Ah! fis-je à Bornst... bon pour les autres encore! Mais pour Mme Duv... ça n'est pas possi-
ble... Que diable! les temps de sainte Elisabeth sont passés ! C'est donc une maladie, une maladie épidémique... Du moins, on le dirait, ce soir... Presque chaque siècle a en sa maladie. L'un a eu la peste noire. L'autre, le feu Saint-Antoine. Pourquoi notre temps n'aurait-il pas...
— Le feu des grossesses? interrompit Bornst... de sa voix mordante, même quand il parle bas. — Allons donc, le siècle est malthusien, mon cher!... On voit bien — continua-t-il en m'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre, — que vous êtes devenu un solitaire et que vous ne dégringolez pas souvent de votre colonne de Stylite, car vous sauriez que de toutes ces positions intéressantes, révélées par ces délicieux girons accusateurs, il n'y en a peut-être pas une seule vraie, et que tout cela est affaire de mode, d'esthétique et de... caoutchouc! De rondeurs en rondeurs montrées, nous en sommes arrivés au ventre des femmes enceintes ! Mon Dieu, oui ! Comme disent MM. les calicots qui les vendent : en ce moment, rien de mieux porté. Cela se nuance beaucoup dans la forme... Il y a les termes (c'est le nom qu'on a donné à ces amours de postiches), puis les demi-termes pour les très jeunes filles! C'est à dégoûter vraiment de la virginité! Dans un temps qui tourne à la mère, et où l'affectation du sentiment maternel est la seule hypocrisie que nos lâches mœurs se permettent, nous four-
roi;i> ia maternité jusqu'en mode, et nous coquettons avec son signe extérieur que nos pères — qui aimaient leurs femmes pourtant, et mieux que nous î — trouvaient laid et traitaient comme un inconvénient. Nos pères étaient des imbéciles. Il ne s'agit plus maintenant, en fait de mode, de ce qui est joli, seyant, plaisant aux yeux; pour le moment, il nous faut du sentimental, du moral, du pudique ! La réaction commencée par les Idàs de Mme Aubray continue... Autrefois, les femmes, si vous vous le rappelez, mettaient, vous savez où, un quelque chose qu'elles appelaient crânement (le mot est consacré) un polisson. Eh bien, en le changeant de côté, il devient un terme, et au lieu d'un polisson, en le retournant, vous avez... une pudeur!
Voilà, sur mon âme, comment, l'autre soir, j'appris d'un dandy renseigné de ce temps baroque, cette mode nouvelle des petits ventres qui va régner sur le monde moralisé et attendri, et qui, en drôlerie et en fantocherie, enfonce les Chinois euxmêmes ! Oui, les Chinois, qui ont fait mon bonheur toute ma vie, seront enfoncés du coup jusqu'à la
queue de leurs crânes rasés! Eux, les adorables civilisés et corrompus tout à la fois, quoi qu'on ait dit, non bis in idem, n'ont inventé que des portes, rondes comme des chattières, pour la commodité des hommes qui n'y passaient pas à quatre pattes, mais debout. Ils n'ont inventé que de casser le pied à leurs femmes, pour les faire marcher comme des oies, et de se gorger, eux, de riz comme des sacs, pour se donner ces impayables tournures de poussahs qu'ils ont presque tous, dans ce pays, sans être députés du centre; mais enfin, si magots et poussahs qu'ils soient et puissent être pour leur propre compte, ils ont au moins respecté la taille de bambou de leurs pauvres petites compatriotes, et ils n'ont pas songé à la gâter avec des ventres faux, des ventres chimériques, des ventres de cruche vide, pour donner à toute la population féminine qui s'habille, babille et se déshabille, depuis le fleuve Bleu jusqu'au fleuve Jaune, l'air d'une population tout entière de femmes enceintes ! Les Chinois, tout Chinois qu'ils sont, ont manqué ce coche.
C'était à une mode française de faire cela ! C'était chez nous, le plus élégant, le plus gracieux, le plus spirituel des peuples de la terre (ancien style !) que devait prendre cette inimaginable idée de toute une population de femmes enceintes, jusqu'aux petites filles, car les petites filles sont des petites femmes, et elles auront aussi leurs petits ventres, — leurs
ventriculets, — comme elles ont eu déjà leurs crinolines, leurs toquets, leurs bottines à glands, et leurs cannes ! Signe précurseur ! Chez ce peuple d'un goût exquis, lequel depuis assez longtemps se détériorait, on a vu des choses bizarres... On s'en mettait, par exemple,, d'assez étonnantes sur la tète, — non pas les hommes, qui parfois y en ont de drôles, — mais les femmes, qui ne devraient y en avoir que de charmantes. On les avait vues s'y camper de petites assiettes, des plats montés, des chignons énormes, qui cachaient la nuque : cette séduction, — la nuque tentatrice! — et qui ressemblaient à la valise d'un postillon sur la croupe de son cheval de poste! C'était, et c'est encore, hideux! On les avait vues en cerceaux comme des singes, avec cette différence que le singe a l'esprit de passer à travers, et elles, la bêtise d'y rester! Mais nous n'avions pas vu, dans leur attirail de toilette, le petit ventre! — le petit ventre avec son renflement naïf ou sa plénitude indécente, — car une femme très délicate et très pudique, une fois visiblement enceinte, doit se voiler, s'entortiller et même ne plus sortir, — enfin nous n'avions pas vu le mensonge impudent et en permanence de toutes ces piaffeuses de maternité! C'est aujourd'hui que nous le voyons. Journellement, la houle des petits ventres augmente. Les salons s'emplissent de caoutchoucs qui se regardent et se touchent nez à nez,
quand les femmes se rapprochent pour se faire leurs petites mamours de politesse... On dirait les salles de la Maternité ! Toutes ces femmes qui causent ont l'air de chercher des nourrices... Ce ne sont plus des fleurs sur leurs tiges (ancien style !), mais (style nouveau!) les sacoches remplies et bénies de la fécondité. Que tu me plais donc, société française, dans tes virevoustes de girouettes et tes développements, et je peux dire même : tes enflements inattendus !...
Ah ! si nous faisions jamais la généalogie de tes contradictions et de tes contrastes!... Vo}Tez seulement : hier encore, pas plus tard qu'hier, on se décolletait... peut-être, franchement, un peu trop. Les Sévères disaient d'un ton bourru, pittoresquement, mais, hélas! avec une certaine vérité : « C'est une horreur ! on se dépoitraillé jusqu'au ventre ! » quand, tout à coup, corsages se ferment (se fermentils ? est-ce bien sûr?...) et petits ventres redondants s'avancent, ventres modestes, ventres touchants, ventres vertueux, non pas ventres de ces fillesmères que M. Alexandre Dumas fils ramasse dans la crotte, fi donc ! mais petits ventres de mères morales, des mères pour de bon... C'est un puritanisme général de grossesses... en effigie! L'air pclile maman succède souplement à l'air courtisane que nous avions un peu, convenons-en! Les cocottes nous avaient gâtées... Hier encore, toujours hier,
on dansait, et, au cotillon, dans les plus purs salons, on se permettait une nuance de danse risquée, hé ! hé ? des pincements légers d'un genre de danse ondoyé de Champagne que je ne veux pas caractériser; mais à présent, c'est bien fini, ou du moins ça doit l'être ! Comment pourrait-on faire danser, visà-vis les uns des autres, en des postures dangereuses et contradictoires, tous ces caoutchoucs qui représentent les délicatesses de la maternité souffrante sur la terre?... Et en descendant dans des milieux moins corrects, car les filles-mères de M. Dumas fils suivent les modes, et vont s'en donner, du petit ventre, autant que les plus chastes duchesses, vous figurez-vous, si elles osaient se livrer à leurs horribles habitudes et tourdions, ce que deviendrait le soi-disant fruit de leurs entrailles, en ces brimbalements et trimbalements insensés ? Quoique la fausse couche ne fût pas possible, ce serait pourtant, avouez-le, un affreux spectacle ! 11 y a, dit-on, sur le portail de la cathédrale de Rouen, une Hérodiade qui, pour avoir la tête de saint Jean, danse sur la sienne devant Hérode. Eh bien, sans être Hérode, je me rappelle avoir un jour vu — mais ce n'était pas dans une cathédrale — une danse presque aussi échevelée, où les deux pieds de la danseuse n'étaient pas en même temps tous les deux en l'air, comme ceux de la miss Hérodiade de Rouen ; mais il y en avait un, ma foi ! qui fai-
sait angle droit avec le nez du cavalier qui dansait en face. C'était un diable de pied, cambré, fin, étroit, insolent, chaussé d'une bottine rose (là n'est pas la question)! Seulement, quand je pense, ce qui m' arrive parfois, à cette insolente bottine rose, laquelle mettait toujours le cap sur le nez de son cavalier, je me demande rétrospectivement l'effet qu'aurait produit, avec ce système de grand écart, le pauvre petit en caoutchouc, inventé aujourd'hui, et balancé et envoyé à tous les diables par cet effroyable mouvement de compas ouvert! Et je me le demande, voyez-vous, non pas au point de vue moral, mais au point de vue esthétique. Je sais bien, pardieu ! qu'il n'y aurait pas eu là d'infanticide, — mais l'effet physique? l'effet de cette mode sentimentalo-grotesque du petit ventre ?
En mon âme et conscience, quand je songe à cela, il est jugé !
Et si ce n'était que grotesque, ridiculement grotesque, en tout état de cause, — si ce n'était que franchement laid et franchement ridicule, cette
mode de petits ventres, je n'en parlerais pas ou je n'en parlerais que pour mémoire... Qu'est-ce que cela fait, un peu plus de laid dans ce monde du laid?... Les modistes, expression de nos mœurs pour le moins autant que la littérature, ne sont pas des artistes, mais des cousettes. Elles n'habillent pas les femmes, qui les honorent de leur sotte confiance, comme le vieux Titien habillait, lui, les femmes de ses portraits. Nous avons fait depuis quelque temps trop d'études sur le laid pour être difficiles sur le beau, et pour nous étonner du bizarre. Mais, au fond, ce n'est pas même ce qu'a de laid toute grossesse, pour qui n'en a pas la vanité d'auteur, qui nous fait repousser cette mode, encore plus odieuse que comique, des petits ventres maternels. C'est ce qu'une pareille mode veut avoir de vertueux, dans un monde corrompu jusqu'aux moelles ! Le garde- Infant d'Espagne, qui ressemblait beaucoup à la crinoline récemment trépassée, était une mode triste, sévère, inventée par les terribles duègnes espagnoles; du moins ce n'était pas une mode hypocrite, et elle pouvait avoir, pour l'enfant, son utilité. Mais remplacer le garde-Infant par un faux Infant, un paquet menteur, un attifement, une singerie de maternité, ce n'est véritablement pas la peine ! Des ventres tartufes à présent ? Il suffisait des cœurs tartufes, qui ne nous ont jamais manqué !
Ce mauvais plaisant de calotin, l'abbé Morellet, disait avec le cynique égoïsme du célibataire : « Je n'aime les enfants que quand ils crient. » Et on s'étonnait! et on demandait pourquoi?
« Parce que, quand ils crient, on les emporte ! » — répondait-il froidement.
Les petits en caoutchouc, ces enfants postiches, ne crient pas, eux ! Mais vous feriez tout aussi bien de les emporter !
Jeudi, 7 mars 1867.
Voilà un titre qui va en étonner plus d'un... Mais, réfléchissez deux minutes! et vous trouverez que j'ai nommé, en l'employant, la littérature de ce quart d'heure du dix-neuvième siècle! La littérature du tabac ! Est-ce que vous croyez donc que si l'on écrivait l'histoire de la Chine, il n'y aurait pas un chapitre intitulé : « la littérature de l'opium ? » Eh bien! c'est ce chapitre qu'il est bon d'écrire. Nous nous Chinoisons tous les jours! Le tabac, cette drogue dont le furieux emploi tend à devenir une furie universelle, est notre opium occidental. Nous le fumons en attendant l'autre, — l'opium oriental, le véritable opium dont il est le préci :-
seur, et par lequel (il n'y a pas à en douter) les nations de ce côté-ci du globe finiront cette longue agonie, qu'ils nomment « progrès » dans leurs rêves. Le tabac appelle l'opium comme l'abîme appelle l'abîme, comme un petit trou appelle un grand trou. Nous n'en sommes encore qu'aux premières secousses de la torpille, de ce monstre de l'Engourdissement qui, demain, nous prendra dans ses inextricables bras, puissants à force d'être mous ! En narcotisant nos cerveaux si vifs de l'Occident, en les imprégnant, en les pénétrant de ces subtiles et énervantes vapeurs, auxquelles on s'accoutume avec la lâcheté qui fait de la passion un vice, le tabac précède de bien peu l'invasion de l'opium, un jour nécessaire. C'est son maréchal- des-logis chef. . . et il est peut-être curieux de voir comment ce singulier maréchal prépare à l'opium ses logements, qui sont nos cerveaux, et qui vont devenir ses casernes. Il est surtout curieux de voir ce qui doit résulter de cela pour nos esprits et pour leurs œuvres.
Un jour, M. Henri Rochefort, cet observateur aiguisé, a écrit l'histoire des Français de la décadence. Il pourrait, en retournant seulement son titre, nous faire un autre livre qui ne serait pas la répétition du premier. L'histoire des causes de nos décadences l'emporte sur l'histoire de nos décadences, si énergiquement peintes qu'elles puissent être, et,
cela, de toute la supériorité de l'influence qui produit les faits sur les faits eux-mêmes — qu'elle a produits. Or, l'une des causes de notre décadence littéraire, — puisqu'il ne s'agit aujourd'hui que de celle-là, — l'une des causes les plus certaines et les moins aperçues, parce qu'elle est la plus facile à voir (on ne voit jamais ce qui crève les yeux), c'est l'influence effrayante du tabac sur l'intelligence et la sensibilité des hommes de notre Age, — de cet Age qui peut maintenant s'appliquer, en les modifiant, les fameux vers grecs :
« J'ai craché sur la terre, et la terre ne l'a point enduré. Comme tu m'empoisonnes, a-t-elle dit, par l'excès de ton mal ! »
Car la terre l'endure très bien, ce crachat, et bien d'autres! Et elle trouve, au contraire, excellent, la vilaine, d'être empoisonnée !
Assurément, il ne faut pas être un bien grand clerc pour constater et préciser l'effet du tabac sur l'organisme humain. Tout homme qui a fumé pendant une couple d'heures en sait aussi long, sur ce point, que tous les Instituts qui ne fument peut-être
pas, mais qui n'en mettent pas moins dans leurs rapports scientifiques de la fumée... de la fumée de lampe qui pue. L'effet du tabac sur le cerveau d'abord, et ensuite sur l'économie générale de tout notre être, toujours plus ou moins victime du cerveau, est un engourdissement voluptueux qui nous arrive par douches invisibles et qui nous vient lentement, à travers les titillations piquantes de la bouche, réveillée à mesure que le cerveau s'endort. Raconter cela seulement, peut donner aux bouches vierges l'idée de cette sensation si particulière... Malheureusement, toute volupté se paye avec de la vie. Tout plaisir n'est qu'une déperdition. Fumer, — cette sensation si vive et si acre, qu'un jour M. Paul de Saint- Victor me disait ces mots terribles, qu'il ne entait pas terribles, lui, cet Héliogabale du cigare : « Il n'y aura jamais pour moi de malheur complet tant qu'il y aura du tabac sur la terre, et s'il n'y en avait plus, il n'y aurait plus de bonheur du tout ; » — fumer, que les Alain Chartier de ce temps-ci préféreraient, fussent-ils réveillés, à être embrassés par des reines; fumer, cet esclavage qui devient de la tyrannie, ce picotement imbécillisant des muqueuses dans lequel les hommes modernes absorbent le meilleur de leur vie, depuis l'amant qui fume chez sa maîtresse, insolent et égoïste, jusqu'à l'assassin qui ne veut que ce Viatique abject, quand il va à la guillotine, fier comme Arta-
ban, et la pipe ou le cigare à la gueule. . '. à sa gueule sanglante; fumer, n'est pas cependant une sensation purement matérielle, comme on pourrait le croire, une manière grossière d'oublier tout dans l'épaisseur d'une jouissance; c'est aussi... je risquerai l'alliance de ces deux mots qui peuvent sembler contradictoires,... une sensation intellectuelle. Double plaisir, par conséquent. Par conséquent, double déperdition. Le talent n'est qu'un stoïcisme. L'impalpable vapeur du tabac, cette impondérable, traverse les milieux de la chair et va pénétrer au plus intime de nos esprits, pour en dissoudre languissamment les énergies. L'esprit fait pour vivre dans la clarté, dans la précision, dans la lutte, dans la procréation vigoureuse, se contente, sous l'action de cette vapeur stupéfiante, de brumes semblables à elle, de contours flottants et noyés, de contemplations stériles et de rêveries... Ah! la rêverie, j'ai dit tout, en disant ce mot, puissance ou impuissance, qualité ou défaut de l'esprit au dix-neuvième siècle ! La rêverie, cet efféminement de l'esprit, a pris la place de la mâle pensée... et les poètes , les échos de toutes les âmes de leur temps, sont si fiers de leur énervement qu'ils s'appellent eux-mêmes « des rêveurs ». Voyez avec quel orgueil Victor Hugo, Lamartine et de Musset ont semé ce nom dans leurs œuvres ! Fumée ellemême, la Rêverie, fille de la fumée, a créé le seul
génie qui appartienne en propre au dix-neuvième siècle : le génie fantastique, sa meilleure gloire. Elle a créé et bercé Hoffmann dans de la fumée de pipe allemande, et je ne nommerai pas Edgar Poë, quoique son nom soit au bout de ma plume... Edgar Poë a devancé le temps. Il appartient, lui, à la littérature de l'opium, à la littérature de l'avenir. C'est un champignon chinois, poussé en Amérique, sur le fumier de sa propre corruption, qui valait bien celle de la Chine... Seulement Hoffmann, et même Edgar Poë, et tous les plus puissants fantastiques, ne sauraient compenser ce que le monde perdrait si l'énervation de la rêverie, chloroforme immense, se glissait dans l'esprit humain pour y rester et en consommer la destruction.
Or, y restera-t-il ? Voilà la question. — Mais, pour avoir commencé de s'y glisser, la chose est évidente. La littérature du dix-neuvième siècle — je parle de la plus récente, de la plus jeune littérarature du dix-neuvième siècle — a subi d'une manière perceptiblement déplorable l'influence de cette intoxication matérielle de la pensée, qui doit un jour ou l'autre empoisonner jusqu'à nos mœurs!
Et quand je parle de la littérature, je ne parle pas des premiers venus, de ces imberbes à qui la barbe ne poussera jamais, des petits crevés littéraires, comme on dit maintenant, car la littérature a le bonheur d'avoir ses petits crevés, comme le
monde. Non, je parle de ceux qui sont nés sous cette heureuse étoile du talent, cette étoile qu'on a dans la tête et qui est plus belle que les étoiles du ciel. Je parle de ceux-là qui ont une renommée tout entière ou un commencement de renommée. Enfin, puisque des noms propres et des exemples portent plus loin que des raisons, je parle de Mme Sand, de M. Théophile Gautier, de M. Flaubert, de MM. deGoncourt, de M. Paul Saint-Victor, et de tant d'autres qui sont devenus en quelques années ce que j'ose appeler « des énervés du cigare », ou qui, comme le dernier (M. de Saint-Victor), plus jeune au moins d'oeuvres, et que je voudrais arracher au danger de stupéfier des facultés superbes, doivent, un jour, immanquablement le devenir!
Oui, stupéfier des facultés, quelque fortes, brillantes, flexibles et vivantes qu'elles puissent être, voilà le péril! Le mal ne se fait pas tout de suite, mais il n'en est pas moins certain. Pour en revenir seulement à ceux que j'ai cités, si Mme George Sand — à laquelle, pour mon compte, je n'ai jamais reconnu plus de talent qu'il n'en peut tenir
dans un charmant (quand il l'est) petit front de femme, — si Mme George Sand a depuis des années produit romans sur romans, tous plus faibles que les premiers, qui firent sa gloire, — ce cigare aussi, que voilà fumé! — si M. Gustave Flaubert, le vigoureux auteur de Madame. Bovary, le rude chirurgien qui a transporté dans le roman le scalpel de son père et s'est opéré lui-même le cœur de la main la plus sûre, est tout à coup tombé dans les pretintailles carthaginoises de Salammbô et a perdu le sens de la nature humaine et de son temps ; — si M. Th. Gautier, ce beau vase de poésie, dans lequel l'âme n'a jamais rien versé, est, au bout de trente ans, arrivé à nous faire grimacer cette vieille tapisserie de fantômes et de fantoches qu'on appelle le Capitaine Fracasse; — si MM. de Goncourt, ces réalistes déterminés à tout, qui jetteraient au feu leur palette si c'était le moyen d'en faire flamber les couleurs, se sont, dans le roman qu'actuellement ils publient, mis à décalquer modestement les indécences de l 'affaire Clemenceau; — enfin, si M. Paul de Saint-Victor, le récent auteur des Hommes et des Dieux, qui, après quinze ans de feuilleton, de talent, de couleur à flots, d'esprit à torrents et de diamants de toute espèce jetés par cette fenêtre du feuilleton , au lieu de nous donner un livre composé et profond qui eût pris sa mesure et révélé sa maturité, quelque livre taillé en pleine
humanité ou en pleine idée, se contente de jouer une fois de plus cette martingale éblouissante de la description qui lui réussir toujours, mais à laquelle il est fait pour préférer autre chose, demandez-vous à quoi imputer de tels accidents, qui ne sont pas des phénomènes?... Demandez-vous comment de telles robustesses naturelles ont de ces défaillances?... Demandez-vous, surtout, comment il se fait que ce soient les facultés les plus mâles de l'esprit qui soient, en de tels écrivains, oblitérées ou même mortes : je veux dire l'originalité de la pensée, la création, la sensibilité passionnée, la grande sensibilité, car ils ont la petite, celle qui tient à la sensualité. Les qualités physiques, pour ainsi parler, du talent, celle qui, comme la faculté représentative, répercute les choses par dehors, sont chez eux les plus solides, les plus résistantes ; mais il ne faudrait pas trop s'y fier cependant. Je doute fort que l'art de peindre, le coloris, cette fraîcheur, le flamboiement de la couleur, si puissant qu'il soit, puisse résister longtemps à l'influence du poison dont nous nous croyons les Mithridates impunis. Une seule loi gouverne tous les faits. Il est bien probable que l'action de la fumée, qui embrume les choses matérielles, doit exercer une action semblable sur les qualités les plus lumineuses de l'esprit. Seulement, ce que je sais, à n'en pouvoir douter, c'est le dégât fait par l'influence que je signale et que je
combats, sur l'intellectualité et la moralité sensible du talent, comme si dans l'ordre de l'esprit, autant que dans l'ordre de la conscience, la spiritualité devait être la victime de sa plus redoutable ennemie, la matière; la matière implacable toujours.
Et si cela est pour ceux qui sont le mieux doués littérairement, pour les organisations les plus exceptionnellement heureuses, je demande ce que cela devient et peut être pour la moyenne des esprits, pour le flot coulant de la littérature. Il ne s'agit plus ici de la grande invention, de la grande sensibilité, qui manquent ou s'affaiblissent dans les Maîtres et qu'on regrette en eux; mais il s'agit de la plus incroyable sécheresse, de la plus humiliante stérilité dont puisse être frappée une littérature dans son ensemble. Véritablement, nous en sommes arrivés aux sept vaches maigres d'Egypte ! Lisez tout ce qui s'écrit présentement, journaux, romans, pièces de théâtre : ce qui vous sautera aux yeux tout d'abord, c'est le manque absolu de vie quelconque. Tout se ressemble. On se répète, ne pouvant se varier, et le procédé de l'antithèse, qui n'est pas bien compliqué, n'est-ce pas ? est l'unique procédé littéraire. Hier, un feuilletoniste annonçait, à propos des Brebis galeuses de M. Barrière, qu'on était fatigué du monde immonde des demi-mondes, sur lequel on vit depuis si longtemps, et qu'on allait enfin se retourner vers un idéal sévère, — faire
de la comédie stoïque après avoir fait de la comédie débordée, — pour l'unique raison qui fait qu'on raccourcit outrageusement les robes après les avoir démesurément allongées; et, en annonçant cela, ce feuilletoniste, si aisément prophète, attestait une fois de plus notre pauvreté intellectuelle, le profond dessèchement cérébral de ce temps. Rien, en effet, de pareil ou de comparable ne s'était vu dans cette littérature française, autrefois si animée et si féconde. Stupéfiée aujourd'hui, demain sera-t-elle donc stupide ? Mais, en résumé, quoi de plus juste que le mal dont elle souffre ?...
Votre société l'a voulu! Matérialiste de principes, matérialiste de mœurs, ne se préoccupant que du physique en toutes choses, comme de l'important de la vie, votre société qui ne vit que par les nerfs, les sensations et l'argent, n'a plus que la littérature de la matière , et cette littérature-là est bientôt faite. C'est bientôt brassé. C'est bientôt épuisé. On en voit vite le bout, et nous le voyons aujourd'hui! Je sais bien que les benêts de la modération, qui se lèvent avec la majesté d'un commissaire de police dans toute question chaudement agitée, pour réclamer contre le paradoxe, et ramener au juste milieu de la vérité, comme on conduit au violon, ne manqueront pas de dire que j'exagère l'action du tabac et du cigare sur la littérature contemporaine. Mais je ne la tiens pas moins pour
réelle, cette action. Cause de décadence qui n'est pas la seule, je le veux bien, mais cause de décadence ! Balzac, qu'on trouve que je cite trop, comme si c'était ma faute, à moi, de rencontrer sur toutes les routes intellectuelles ce génie de l'ubiquité, Balzac, inquiet comme moi des habitudes physiques du monde moderne, fit un traité des Excitants; mais les Stupéfiants, les Engourdissants, les Amollissants ne sont pas moins à craindre, et par le fait ils le sont davantage, car les Excitants ne tuent l'esprit ou ne l'épuisent qu'après l'avoir fécondé. Balzac, sans les cinquante mille tasses de café dont il mourut, n'aurait peut-être pas écrit la Comédie humaine, tandis que les Stupéfiants ou les Engourdissants tuent la faculté de produire, même souvent avant qu'elle ait produit. Telle l'explication de cette littérature que j'ai appelée « la littérature de tabac », et que nous avons, en attendant la littérature de l'opium que nous aurons aussi... Pauvre littérature, qui aura le sort de la fumée dont elle est sortie ! L'Eglise dit, précisément aujourd'hui, à ses enfants : « Souviens-toi que tu n'es que poussière et que tu retourneras en poussière. »
Nous, nous pouvons dire à cette littérature : « Souviens-toi que tu n'es que fumée et que tu retourneras en fumée... »
io janvier 1866.
Les Conférences continuent à la salle de... a (Tous les journaux.)
Mon Dieu, oui... C'est ainsi qu'elles parlent, toutes ces commères du jour... A ce mot répété partout, écrit partout, de « Conférences », on pourra croire, dans un siècle ou deux, — si ces pauvres journaux d'aujourd'hui, fabriqués en mauvais français, sur de mauvais papier, ne sont pas tombés en charpie et s'il en reste quelque lambeau, — que toute la France, — de ce moment-ci du xis.e siècle, — n'était plus composée, — odieuse chose! — que d'avocats et de professeurs! Il n'y a qu'eux, en effet, qui fassent ordinairement des Conférences. La Conférence est pour les avocats comme une banale pierre à aiguiser sur laquelle ils
peuvent venir tous affiler le couteau de leurs langues; et les professeurs en font aussi! La Conférence est encore pour les professeurs un exercice à s'affiler le bec, moins meurtrier que pour les avocats, il est vrai, mais un exercice de rémouleurs aussi, — de rémouleurs d'idées ou de formes littéraires! En sus de cela, qui est connu, — que tout le monde sait, — pourra-t-on se douter, dans l'avenir, sur ce mot retrouvé de « Conférences », qu'on aura vu, en cette présente année de ce glorieux xixe siècle, des Conférences d'hommes de lettres, — des Conférences de femmes de lettres, — des Conférences de gens sans lettres, — des Conférences comme s'il en pleuvait, — à bras raccourci et à langue tirée, faites par le premier venu qui veut se servir de la sienne et la faire aller ! et la faire claquer! et que la France et que Paris, ce pays léger autrefois, anti-pédant, anti-ennuyeux, s'en lût allé tout entier et eût perdu son esprit comme on perd tout son sang, en cet universel déguisement et bavarderies de Conférences !!!...
Evidemment nos fils diront avec étonnement, s'ils valent mieux que nous : C'était donc comme cela en 1866, à Paris! Quoi! ces anciens causeurs français qui, seuls dans le monde, savaient jouer ce beau jeu de raquettes et de volant qui s'appelait « la conversation » en Europe, et qui y portaient, comme au combat, la furie, française, quoi! ces
impatients de l'esprit, pour qui le mot qu'on lance n'allait pas assez vite et qui, sans la politesse (autre chose française qui avait aussi existé!), se le seraient arraché des lèvres, tant chacun avait hâte de dire le sien! se sont donc jetés et déjetés à parler tous, non plus, comme autrefois, par éclairs, en monosyllabes charmants, mordants, brillants, dans la minute qu'ils mettaient à feu, — en ces salons où tout ce qui avait de l'esprit était de plain-pied, — mais pesamment, mais longuement, dans des salles publiques, grimpés sur des estrades, comme sur leurs perchoirs des perroquets, et une heure ou deux à chaque fois, sans s'interrompre, hélas ! et sans être interrompus par cette nation singulière qui ne part pas en mille épigrammes et moqueries contre ces spectacles grotesques, — qui ne fait pas finir, sous les coups de batte de son ancienne gaieté, ces renégats du génie de leur race, mais qui, même, devient leur complice en les écoutant! Certes! si les ridicules de chaque temps avaient leur histoire, — et pourquoi ne l'auraient-ils pas?... — un des premiers en ligne du nôtre serait cette manie de Conférences qui a saisi tout à coup, par la langue, la littérature. Seulement, je ne veux pas que l'on s'y trompe, ce n'est pas d'un ridicule de plus ou de moins que je me révolte, mais bien de ce qu'un pareil ridicule n'est pas un ridicule français !
Et, en effet, il ne l'est pas. Il est d'importation
anglaise. La Conférence est née en Angleterre. On l'y appelle plus communément « la Lecture », parce que l'homme qui la fait y lit plus qu'il n'y parle, contrairement à ce qui doit avoir lieu en France, où l'ambition de bien parler est devenue la prétention des tètes les plus frivoles. En Angleterre, pays positif, les Conférences ou les Lectures ont été inventées par l'intérêt matériel ; tandis qu'en France, pays de pose et de beaux bras, quel que soit le développement d'importance qu'y prend l'écu, — cette lune qui va toujours s'élargissant dans le pauvre ciel de la préoccupation universelle, — les Conférences n'ont guère été acceptées que par la vanité. Du moins, à cela, nous nous reconnaissons ! En Angleterre, les Conférences ont été comme un petit impôt à la Pitt mis sur les cockneys, les meilleurs fermiers de l'Angleterre! Dickens, m'a-t-on assuré, doit la meilleure partie de son immense fortune à la lecture en public de ses romans. Cela m'est absolument indifférent. Selon moi, 'Dickens est, au fond, un esprit très vulgaire, malgré les ressources de son talent. Mais, j'ai souffert, je l'avoue, de voir Thomas Carlyle, avec son auguste visage de penseur, Carlyle, le somnambule résurrectionnistc de l'Histoire, venir se planter, comme une curiosité, devant le public, et lui lire, à ce Bridoison de public, cette grande chose écrite par la pensée solitaire pour être lue par la pensée
solitaire, et qu'il intitule : « Les Héros ». Pour un vieux puritain, je trouve la situation inférieure et j'aime mieux celle de Pym ou de Foe... au pilori! Mais, justement, c'est parce qu'il est un puritain que Thomas Carlyle a bravé, ou n'a pas même compris le ridicule de cette exhibition en public de sa noble et imposante personne. L'ancien prêcheur, .qui nasille toujours, plus ou moins, au fond de tout puritain, a cru retrouver dans la Lecture un reste de voix et de prêcherie... Mais, supposez tous les esprits cavaliers de l'Angleterre, ceux-là qui, malgré le cant et le roide tempérament du pays, ont eu, de naissance, la grâce, la souplesse, le mordant, la distinction suprême, l'instinct et l'intuition du ridicule, ce don! Supposez Byron vivant, Sheridan vivant, — Sheridan, qui fut pourtant un orateur; — supposez tous les dandys vivants, depuis Brummell jusqu'à d'Orsay, et vous entendrez, par la pensée, les plaisanteries qu'ils feraient, ces railleurs charmants et superbes, sur cette institution moderne des Conférences, lesquelles ne sont que les sermons littéraires d'un pays de speeches, même après dîner, quand il cuve son porto et son gingembre, et qui a inventé le monologue pour se dispenser de dialoguer! C'est à travers la prêchaillerie puritaine et les discours parlementaires que la Conférence a poussé en Angleterre, et ce devait être, si on y réfléchit, sa véritable terre natale.
Mais chez nous... chez nous, la Conférence devaitelle jamais se naturaliser?... Pour qu'elle s'y montrât seulement le temps que l'y voilà, il fallait que nos anciennes mœurs, de monde et de littérature, fussent déformées par trente ans de pédantisme doctrinaire, et que des bonnets carrés de la force de Royer-Collard ou de M. Guizot eussent passé par là!... Il fallait que surgissent les hommes sérieux, espèce nouvelle, et ces jeunes gens graves, dont Stendhal s'est si cruellement moqué ! Il fallait que dans le pays de la repartie et du trait on fit de la bouillie avec le plomb de ses balles ; qu'on demandât au moins un quart d'heure, montre à la main, pour avoir un peu d'esprit, et qu'enfin on ne causât plus, mais qu'on pérorât!!!
Que de fois, en ces trente dernières années dont quelqu'un dit un jour le mot de tout le monde : « La France s'ennuie », ne vit-on pas tel jeune homme, rengorgé sur cravate blanche, discourir dans un salon, à trois pas des femmes qui en riaient sous leurs éventails, comme s'il eût été en chaire publique ou à la Chambre! On aurait juré qu'il s'y croyait. Eh bien! l'illusion est devenue une réalité. Paris s'est tout à coup hérissé de petites chaires dans lesquelles toutes sortes d'orateurs apparaissent, comme les petits bonshommes de boîtes à surprise, et qui viennent là, tous, faire leur petit prechi prêcha, pataîi patata ! Et la chose
est devenue si forte qu'il n'y a pas que des hommes, — le vilain sexe, le sexe barbu, — qui se culbutent autour de ces petites chaires et qui veulent y grimper ; nous y avons vu des femmes, en rougissant pour elles, comme Beaumarchais pour Mme Goësman ! et nous en verrons certainement encore... Avec quelle badauderie servile, des journaux, n'ont-ils pas annoncé que Mme Sand nous préparait une de ces petites lippées oratoires, qui font notre bonheur au moment actuel ; Mme Sand, que Saint-Victor comparait un jour à une vache rêveuse, en conversation, mais à une vache de l'Inde, une vache sacrée!! C'est ainsi qu'il n'y a pas de sexe quand il s'agit de Conférences, et qu'on peut appliquer à la France de 1866 la plaisanterie connue : Ni hommes, ni femmes, tous Auvergnats ! Ni hommes, ni femmes, tous orateurs1 !
Ridicule dans tous les cas, du reste, et chez toutes les nations, cette fureur d'exhibition et de jargonage ! Mais ridicule, dix fois plus ridicule, chez nous ! Les Grecs, à l'heure de la décadence, la connurent. Il y eut un moment pour Athènes où il n'y avait pas de bornes sur laquelle ne fût fiché un orateur. Les sophistes et les rhéteurs
1. Au moment où nous finissons d'écrire cette page, Mrae Sand vient de donner sa démission des Conférences, avec beaucoup de bonne grâce et de naturel. Eh bien... Bravo!... Pédante... mais jusque-là!
étaient alors ses donneurs de Conférences... Et Rome, qui méprisait la Grèce avec juste raison, qui appelait les Grecs Graciai, — les petits Grecs, — Rome eut aussi ses conférenciers et ses orateurs saltimbanques. Rome remplaça l'atrocité par le ridicule, quand elle remplaça le gladiateur qui, du moins, mettait sa vie au jeu, par le rhéteur qui n'y mettait que sa dignité, et qui l'y laissait... Les Anglais qui, par tant d'endroits, ressemblent aux Romains; les Anglais, discuteurs d'affaires, qui se taisent quand ils n'ont rien à dire d'utile ; les Allemands, cette race de pédagogues, qui ne parleraient pas s'ils n'avaient quelque chose à enseigner, peuvent pratiquer le discours en quatre points jusqu'à l'abus : ils sont dans leur droit intellectuel, ils se précipitent dans le sens de leurs facultés ; ils sont dans ce que j'appelle le ridicule de la race. Mais nous ! Grand Dieu ! Nous ! N'avons-nous pas assez de ridicules, à nous appartenant , pour en prendre encore aux nations étrangères et aux nations qui ne nous ressemblent pas ! pour nous plaquer justetement ceux-là qui . font le plus grimacer notre génie ! Assurément, nous étions davantage dans la vérité de notre nature et de notre nation quand nos colonels, qui se battaient si joliment à Fontenoy, parfilaient l'or de leurs épaulettes ou brodaient au tambour (toujours le tambour) dans les salons du xvme siècle. C'était ridicule, il est vrai. C'était un
ridicule du temps, mais c'était là un ridicule français, un ridicule de ce peuple de Sardanapales qui peut se mettre en femme et rester homme, qui tient un miroir, mais qui peut hardiment monter au bûcher ! Et quand, au sortir de la Révolution, nous nous fîmes tous Incroyables, et que nous nous mîmes à zézayer le français comme une tradition veut qu'Alcibiade zézayât le grec, il y avait encore, jusque dans le fond de cette affectation ridicule et stupide, le génie androgyne de la race. Nous faisions grimacer abominablement la grâce française, mais, certes, nous n'y renoncions pas. Tandis qu'en devenant les pédants de discours et les expectorateurs de tribune que nous sommes devenus, au lieu de rester les troupes légères de la conversation et les premiers tirailleurs du monde, nous nous renonçons nous-mêmes, et nous abdiquons la royauté de la patrie, — d'une patrie reine deux fois, et par le tir de son esprit et par le tir de son canon !
Et de fait, d'ailleurs, pour ce que nous avons vu et entendu déjà en ces Conférences, qui, si elles continuent comme elles ont commencé, ne renouvelleront pas l'art oratoire , était-ce bien vraiment la peine de perdre ses meilleures qualités de Français?.,. Jusqu'ici, l'orateur qu'on rêve ou qu'on s'y rêve y a manqué. On a beau semer du feuilletoniste, dans ce pot à orateur qu'on appelle
une chaire ou une tribune, l'orateur n'y pousse pas pour cela. Nous avons vu le pot, et même toute une rangée de pots, mais il paraît que nous n'avions pas la graine! Et, quant au causeur... il y avait, à tort ou à raison, des gens qui avaient une réputation de causerie, mais en abordant cette estrade traîtresse, ils se sont morfondus et fondus ! AI. Alexandre Dumas, présentement le commisvoyageur de la Conférence en Europe, — lequel, par parenthèse, donne une assez triste idée de l'honnêteté du commerce français, en essayant le placement de l'esprit qu'il n'a plus, — M. Alexandre Dumas, qui passait pour amusant dans la conversation jusqu'à sa dixième histoire (mais pas plus!) est occupé à prouver à l'Europe qu'on ne cause pas tout seul, devant le public, comme on chante, et qu'on ne joue pas de la causerie comme d'une clarinette... Ni causerie donc, ni éloquence réelle, en ces Conférences d'aujourd'hui, — parce que l'éloquence réelle ne jaillit qu'au choc des idées ou des intérêts, parce que le leçonnier n'est pas l'orateur, et qu'il n'y a ici d'autre intérêt que le très mince de la vanité de monsieur tel, qui veut faire le petit déballage d'une leçon, — mais un genre neutre qui n'est ni chair ni poisson, ni jour ni nuit, qui n'a que la solennité de la leçon et de la causerie, au plus que la familiarité ! Les sujets qu'on y a traités sont, à bien peu d'exceptions près, aussi vains que
les discours des sophistes grecs. Pour mieux dire, ce sont des articles de journal qu'on y parle. On y professe ce qu'on peut lire partout, et c'est le mot de Gilbert qui revient en écoutant tout cela :
S'il faut vous écouter, j'aime encor mieux vous lire !
Un monsieur prend Balzac, par exemple, et a la bonté de nous dire ce qu'il faut penser de ses romans, — qu'heureusement j'ai là, sous la main. Un autre y parlera de Polichinelle. On y jongle avec tous les noms. Xous avons vu M. Féval y raconter une anecdote de la jeunesse de Nodier, qui, moins travaillée, moins enflée, moins omelette soufflée, aurait paru bien plus piquante s'il l'avait racontée vivement et sobrement, après souper, dans son salon, — au pas de course de l'anecdote, — mais qui, alors, n'aurait pas défrayé l'heure et demie de rigueur employée à ces amusettes !
Mais je ne veux pas aller plus loin... L'autre jour, une plume de photographe, cruel comme tous les photographes, a, dans un article spirituel et sensé, montré le déchet, le lamentable déchet de la Littérature contemporaine , en ces Conférences, dans lesquelles elle avait la coquetterie un peu fate de se montrer en public comme la femme de ce représentant de la première République, laquelle disait : « Ouvrez les portières
de ma voiture pour me faire mieux voir à mon peuple ! » Le malin photographe a montré que, ni spirituellement, ni physiquement, la Littérature n'avait eu raison de se révéler en personne au peuple de ses admirateurs. Il a dit le rire insolent du bourgeois déconfit, qui a raison d'être insolent dans sa déconfiture, car il croyait assister à une sarabande de soleils, et il dit maintenant : C'est donc comme cela qu'ils sont et qu'ils parlent, les hommes de lettres! — Moi, je serai plus compatissant et plus discret. Je voilerai les malheurs de la Littérature. C'est bien moins, du reste, l'exécution des Conférences dont je me soucie que de leur principe et de leur introduction dans un pays de gaie science, autrefois, et qui sont mortellement contraires à son genre d'esprit et à ses mœurs. Le tintamarre de palabres qui s'élève de toutes parts, sous prétexte... (est-ce de nous enseigner ou de nous amuser? on ne sait pas encore lequel des deux) doit certainement développer ce pédantisme d'endoctrinement qui s'est étalé parmi nous depuis plus de trente ans, et qui s'y prélasse. Le mal, n'en doutez pas, va s'aggraver. Endoctriner et discourir, discourir et endoctriner, voilà quelle sera désormais l'importante affaire de la vie! Le monologue, l'assommant monologue, tuera le dialogue dans une nation qui savait si bien dialoguer. Rabelais disait de tout, en son temps : « Matière
de bréviaire ! » La France , ce salon de bonne compagnie, est en train de se faire l'École Normale de tous les amours-propres, en démangeaison de professer. Mais la langue, cette chose preste comme notre esprit, — qui cessera d'être élégant pour devenir lourd, — portera nécessairement la peine de cet essai de pédantisme général.
« Si vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid, — disait La Bruyère aux affectés de son temps, — que ne me dites-vous tout simplement : il fait froid ?... Est-ce un si grand mal que d'être entendu et de parler comme tout le monde? » Eh bien! aujourd'hui, que dirait La Bruyère?... Tout à l'heure, aujourd'hui, on ne pourra plus même dire simplement qu'il fait froid, — sans disserter et professer sur le froid, et sans faire sa petite gesticulation d'orateur ! . . .
Ah! où es-tu, Rabelais?
18 avril 1867.
Le Figaro publiait hier soir une lettre trop comique, pour que qui se pique de regarder les choses morales autant que les choses littéraires, et qui aime à rire de tout ce qui est gai, n'en dise pas un mot aujourd'hui.
Cette lettre, qui est signée du nom de Dupin, est un cri de piété blessée... Balzac a fait les Paroi l s pauvres ; il reste encore à faire les Parents pieux, les dévoués aux mémoires... C'est un parent pieux que voici... Il paraît que M. Henri Rochefort, ce bandit de la plaisanterie, qui n'a pas, lui, de piété pour grand'chose, — un Swift fran-
çais! — a traité,, dans une de ses chroniques, sans aucune cérémonie, le vieux Dupin, l'académicien, le Dupin calceamentam , le paysan aux gros souliers et qui en avait les clous dans l'humeur et dans le langage. Je n'ai pas lu cet article de M. Rochefort, mais, certes ! je me fie bien à lui pour verser n'importe sur qui, quand il lui plait, une corne d'abondance de plaisanteries féroces, et le parent pieux d'aujourd'hui va probablement l'apprendre. Il me fait bien l'effet, le brave homme que c'est! de détourner cette maîtresse corne de la tête de son vénérable parent pour la retourner sur la sienne... Ce parent pieux ne dit point son degré de parenté avec le célèbre Dupin, mais il parle au nom de la famille contristée.
Il mène le deuil de la famille Dupin contre les plaisanteries de M. Henri Rochefort. C'est un beau cortège ! Il afErme contre M. Rochefort, dans un style Dupin (parent jusqu'au style !), que ce grand écrivain morvanais avait bien le droit d'être de l'Académie française, et ce n'est pas tout. Malgré la solennité de la chose et le touchant de son attitude, le parent pieux, qui n'est pas Dupin pour des prunes, n'en offre point à M. Henri Rochefort. Il a la matoiserie renardine de lui parler vaudeville et de lui préférer, comme plaisanterie, le vieux Dupin, lequel, comme on le sait, avait le génie du calembour et de la calembredaine, et qui aurait
25b RIDICULES DU TEMPS
été, selon le parent, un bien meilleur chroniqueur que M. Rochefort au Figaro. Encore une fois, je crois que ceci pourra bien rapporter au parent pieux quelque démonstration sur le vif de la force de plaisanterie qu'il conteste... Il pourra bien avoir à comparer, sur son propre dos à lui-même, lequel l'emporte de Rochefort vivant ou de Dupin trépassé, — mais ce n'est pas là mon affaire.
Ce qui est mon affaire, c'est autre chose. C'est la découverte du parent pieux en matière de libre critique, soit de littérature soit d'histoire. C'est cette bouffonnerie sérieuse d'un Monsieur quelconque, chaussé du même nom, qui, quand il s'agit de l'appréciation des actes et des écrits d'un homme public, se lève tout à coup, salue comme le commissaire des morts aux enterrements, et, la main sur son cœur, dit : « Permettez... je suis un parent et je représente la famille ! » Oui, je dis que cette bouffonnerie, drapée de noir et en pleureuse, c'est mon affaire, et celle de tout ce qui tient une plume et veut s'en servir.
En effet, vous avez des opinions diamétralement opposées à celle que j'ai touchant le Dupin, ou tout autre qui a jeté hardiment son nom pendant quarante ans sur le tremplin de la publicité; je le trouve un sot ou un piètre écrivain, à mes risques et périls, bien entendu, et vous, vous le trouvez au contraire un génie ou un foudre d'éloquence à
tout casser, et vous cherchez à faire triompher vos opinions contre les miennes. Il n'y a rien à dire à cela. C'est très bien. On ne voit en histoire que des opinions contraires qui se mesurent, et sur les débris desquelles finissent par s'établir des opinions triomphantes. C'est ce qu'on appelle la discussion des libres esprits. Mais ce n'est plus là le cas présent. Ce n'est plus là cette prodigieuse intervention de la famille s'opposant, comme aujourd'hui, à la Critique, au nom des sentiments de tous ses membres affligés qui viennent en corps, ou par représentant, contrarier ses jugements ou en contester la convenance !
Ce n'est plus là cette nouveauté qui surgit, en ce moment, du parent pieux, de ce tendre champignon de parent pieux qui pousse sur une tombe et qui dit , sur le point de devenir vénéneux , ce champignon innocent : « J'ai le respect de ce mort, parce que j'en porte le nom; et si vous touchez à sa mémoire, je dirai que vous n'avez pas le respect des morts ! » Or, n avoir pas le respeci des morts, c'est une phrase imbécile, mais route-puissante chez un peuple aussi sentimental que nous. C'est le coup de Jarnac du sentiment. Vous pouvez démontrer vingt-cinq fois qu'on ne doit le respect qu'à ce qui est respectable, mort ou vivant, que : n'avoir pas le respect des morts, n'en restera pas moins un cliché vainqueur qui tuera
2jS RIDICULES DU TEMPS
toujours son homme aux yeux des sots, entêtés comme des mules, et qui, semblables à ces petits bonshommes de plomb qu'on met sur la tète, et qui retombent sur leur derrière, sont les culs-deplomb récalcitrants d'une éternelle absurdité!
Ah ! rien ne serait plus ridicule au fond que ce respect, mais rien ne paraîtrait, en très peu de temps, plus touchant et plus honorable. Le respect des morts, cette chinoiserie de gens qui, pour la plupart, ne croient pas à l'immortalité de Pâme, finirait par l'emporter même sur l'ancienne maxime, qui n'était pourtant pas si héroïque : « On doit des procédés aux vivants, mais on ne doit aux morts que la vérité! » La vérité,, on ne la dirait plus si elle n'était pas respectueuse; et elle l'est rarement, cette coquine de vérité! On devrait s'abstenir de l'écrire par respect pour messieurs les morts, auraient-ils été, de leur vivant, des goujats d'esprit ou de caractère ! Et où s'arrèterait-on dans cette voie? car les parents pieux, cette aristocratie des parents pieux, qui demande à naître,
peuvent apparaître à la première, à la seconde, à la troisième génération ! Il peut très bien se trouver quelque neveu très pieux de l'archidiacre et de l'archi-ennuyeux Trublet, par exemple, qui évoque le respect des morts pour garantir la charmante mémoire de son oncle, comme il se rencontre aujourd'hui, contre M. Rochefort, un pieux agnat ou cognât (on ne sait lequel) du vieux Dupin! Vous figurez-vous, si elles avaient lieu et si elles étaient autorisées, l'effet de ces réclamations de famille, voulant mettre des grilles autour des mémoires, comme on en met (toujours par respect) autour des tombeaux? Vous figurez-vous les ira-lala qu'il y aurait dans les familles au moindre livre, au moindre article, à la moindre phrase qu'on publierait sur un homme qui ne s'est peutêtre pas respecté lui-même tout le temps qu'il a vécu, et que nous voici tenus de respecter, à présent qu'il n'est plus, et par cette seule raison qu'il n'est plus et qu'il a des parents pieux qui ont la piété intéressée du nom qu'ils portent?... Alors, c'en serait fait à jamais de l'Examen qui va courageusement au fond, de la Critique et de l'Histoire! Au seizième siècle, la jalousie italienne avait inventé, contre l'infidélité de la femme, une lâche petite précaution d'acier, qu'on appelait ceinture de chasteté, mais nous aurions un bien autre chefd'œuvre, non plus contre l'infidélité, mais contre
la fidélité de l'Histoire, ce serait la ceinture du respect des morts!
En la bouclant là-dedans, on l'y étranglerait, l'Histoire !
Et ne dites pas que je prends la chose de trop haut. Ne dites pas que j'exagère et que je fais, comme le dieu tonnant de Desbarreaux, beaucoup de bruit, non pas pour une omelette, mais pour un seul malheureux œuf cassé, par un des moulinets du grand bâtonniste Rochefort, dans le poulailler des Dupin ! Le cri de lamentin jeté aujourd'hui par ce parent pieux, qui se révèle du fond des roseaux de son obscurité, n'est pour nous que comique. C'est peut-être plus encore, même, le bonheur de dire qu'on s'appelle Dupin (on fait bonheur de tout), que la piété du parent, qui l'a poussé, ce petit cri en l'honneur du vieux crocodile, de ce vieux fort en gueule, pour lequel on vient demander des ménagements de parole après sa mort, quand il en gardait si peu, lui, de son vivant, avec personne! Nous en aurions souri et nous serions passé ; mais nous savons la puissance des
thèses sentimentales sur les sociétés qui manquent de virilité. Le respect des morts, cette jocrisserie mélancolique, s'est levé tout droit devant nous. Nous avons vu là un double danger. Le danger d'une idée bête qui peut s'implanter si vite dans les mœurs ; puis, le danger de l'attendrissement, qui ferait passer, haut le chapeau, les plus risibles bêtises... Dans un siècle amolli, nerveux, corrompu, femme et comédien, rien de plus canaille que les larmes !
14 novembre 1867.
Il est dans un état affreux. Hier, Ranc, ce talent mâle et ferme, Ranc, qui n'est encore que stoïque, mais que j'aimerais mieux chrétien, a prononcé sur ce qui se passe parmi nous, — car, malheureusement, nous sommes tous solidaires, — des paroles noblement tristes, et dont la tristesse faisait même la sévérité. Aujourd'hui, il faut y revenir, et, demain peut-être faudra-t-il y revenir encore, car la patrie est en danger ; la patrie de tout ce qui a une plume et veut la maintenir haute ! Le journalisme se perd, s'abolit, se meurt dans une mare... d'injures, de voies de fait, de provocations, qui
nous font ressembler à des Américains, moins la gravité et la logique, — moins les revolvers !
Rien d'égal à ce qui vient de se passer ne s'était vu. Le journalisme, qui pouvait tout s'il l'avait voulu ; le journalisme, ce Warwick sans épée qui aurait fait des rois et qui aurait été plus puissant que les gouvernements qu'il aurait faits, car il eût été le roi de l'opinion, et qui, sans être roi, a perdu la tète, comme s'il en était un; le journalisme, qui n'a rien compris à rien et qui a abusé de tout, descend depuis des années les marches du grand escalier qui conduit à l'abîme, — et nous les comptions une à une, — mais, depuis quelque temps il ne les descend pas même quatre à quatre : il se vautre et roule à travers !
C'est quelque chose d'inexprimablement triste et d'inexprimablement odieux, et contre quoi il faut réagir avec énergie pour peu qu'on ait de la fierté, — je ne dis pas même dans le cœur, mais seulement dans la pensée, — pour peu qu'on ait seulement la main blanche, et que l'on tienne à la blancheur de sa main !
Oui, il faut réagir ou nous sommes perdus ! Nous sommes déshonorés et ridicules, et le bourgeois qui nous regarde aura le droit de nous mépriser !
Est-ce le commencement de la fin ? Voîlà tout à l'heure six mois que cela dure, en prenant chaque jour des proportions plus intolérablement agrandies. Mais il y a plus de six mois que le mal s'est produit et que le journalisme s'est mis sur ce fumier de la personnalité et de l'injure... qu'il s'}' est mis ? Non ! On l'y a mis. C'est bien plus honteux. Et qui l'y a mis ? Deux ou trois personnes, esprits faux, les unes entraînées par les autres, maquignons spéculant sur l'abjection générale des esprits... Je pourrais les nommer. Je ne les nommerai pas. Je ne les imiterai point dans leurs polémiques sans idées, eux qui ont besoin des noms propres pour se faire lire et qui ont fait de leur journal une loge de portière et un bazar de cancans !
Ah ! Ranc s'est trompé ! Ce n'est pas, comme il le disait avec une bouche qui a bien le droit d'être amère, ce ne sont pas ceux-là qu'il appelle « les ennemis de la liberté » et qui ont inventé la signature au bas des articles; ce ne sont pas ceux-là qui ont fait du journalisme la chose immonde qu'il est
devenu, même spirituellement, car l'esprit, de première nécessité en France , a été remplacé sur toute la ligne par cette blague (il faut bien dire le mot) qu'un homme, le premier venu, trouve toujours au fond d'un verre d'absinthe ou de deux! A présent, si l'on voit encore une étincelle d'esprit briller à travers les bêtises ternes qui envahissent les journaux, c'est que l'esprit était bien fort dans celui qui a fait briller l'étincelle, puisqu'il n'a pu s'empêcher d'en avoir! Oui, deux à trois personnes seules ont trouvé joli et avantageux — piécettement parlant — de descendre jusque-là le journalisme, et cela a suffi, deux à trois personnes, et, derrière elles, tout le servitm pecus des imitateurs, tous les moutons de Dindenaut, les bêtes les plus fécondes de France qui, par année, mettent bas... on ne sait plus combien de fois !
Deux à trois personnes ! Il ne faut pas davantage pour pourrir tout un monde. Douze apôtres culbutèrent le monde païen, mais les apôtres ont, ci-bas, de bien burlesques et de bien insolentes caricatures. Quelques hommes — pas plus —
prennent une attitude, sans autorité d'aucune sorte; ils affectent un certain ton, et ils réussissent, parce que le ton est mauvais et peut-être parce qu'il est nouveau. Et le ton devient général — il devient un genre. On l'a, comme on fume des londrès. D'autres hommes qui, certes, ont bien assez d'esprit pour résister à ces influences et pour s'en moquer, y cèdent pourtant et se laissent enrégimenter dans un journalisme indigne d'eux et de leur talent, qui pouvait devenir supérieur! dans un journalisme qui tient l'art et la littérature absolument pour rien; qui dit avec la bonhomie de Turcaret à l'homme qui respecte sa pensée et veut l'exprimer tout entière ' : « Moins vous me ierez de copie, plus je vous paierai! » et qui, pour remplacer la littérature et toutes les choses de l'intelligence, dont on se soucie comme de ça, ne veut plus que deux choses, sur lesquelles il va tourner désormais incessamment, le journalisme, comme une dinde à la broche : — le ricanement et le renseignement, — ces deux superbes inventions !
Pour le renseignement, ils se croient Fouché, le ministre de la police qui savait tout; et pour le ricanement, ils se croient Candide, et, le diable m'emporte, peut-être Méphistophélès !