I. Historique
Ah ! si leur ricanement était le bon rire, le bon rire, ce Français aimable, et qui, quoique aimable, sait être cruel quand il faut l'être, et qui montre avec tant d'éclat ses trente-deux dents charmantes et terribles, entre lesquelles il emporte, ma foi ! le morceau! Ah! si c'était le rire qui est gai, qui est éclatant, qui est sonore, qui est la musique de l'esprit, sa guitare, sa fanfare et son tintamarre, eh bien ! on leur passerait le rire, on le leur passerait jusqu'à l'abus, on le leur passerait inextinguible, quoiqu'il y ait une heure pour les choses graves, et que nul cerveau et que nul cœur ne soient dispensés du sérieux, dans cette vie qui n'est une farce que pour les farceurs! Mais ce n'est pas le rire, c'est le ricanement imité de Voltaire, quand il rit comme un singe qui a la colique. Entre le rire et le ricanement, il y a autant de différence qu'entre la gaieté d'un bon enfant, d'enfant un peu fou, et l'insolence du mauvais garçon révolté et comprimé, qui se moque entre dents de son père; car le propre du ricanement, c'est de s'attacher aux choses sacrées ! On ricane des grands sentiments
de la vie, de la piété, de l'enthousiasme, de l'héroïsme, du dévouement à la patrie; mais on n'en rit pas, — et cela ne s'appelle plus rire que d'en ricaner !
Et, non-seulement, ils ont ricané parce que cela leur semblait supérieur, ce ricanement, qui ne donne jamais de raison de sa ricanerie, et qui répète, comme le Marquis, éternellement : tarte à la crème! ils ont ricané, parce que c'était insolent, vexant, et dépaysant et terrifiant pour le bourgeois, qui s'abonne d'autant plus qu'on se moque de lui et qu'on le traite par-dessous la jambe ; parce que c'était là un moyen de cacher le vide de leurs idées, de leurs connaissances, de leurs sentiments; parce que le ricanement est l'impertinence suprême de la nullité; mais ils n'ont pas uniquement ricané, ils ont élevé le ricanement à la hauteur d'une théorie ! Ils ont été les doctrinaires du ricanement ! Ils n'ont plus — de parti pris — fait autre chose que de ricaner. Leur phrase a été le même ricanement et, dans ce pays de la légèreté, cela n'a pas paru monotone! Leur talent s'est borné (théorie bien simple!) à parler en riant des choses lugubres, et sérieusement des choses bouffonnes. Ils ont parlé de palais comme si c'était de viles chaumières, et de chaumières comme si c'était de splendides palais ! Mécanique peu compliquée et qu'on a vue déjà dans les vaudevilles! Et c'est en ce double timbre
qui va et vient, c'est en cette cliquette, que se sont changées les plus mordantes castagnettes d'airain que j'aie entendues retentir, quand elles sonnèrent pour la première fois cette cachucha d'ironie cruelle qu'elles firent danser aux imbéciles, et dont le virtuose qui en joue, s'il n'avait pas son habile main prise dans un journalisme de conception fausse, aurait multiplié les airs !
Mais le ricanement — quand ce serait celui du diable en personne — ne peut pas tout seul faire un journal, et voilà, pour bâcler la chose, pourquoi on donna au ricanement le renseignement pour compagnon. Le renseignement, oh! la littérature du renseignement, comme disaient ces inventeurs sans littérature! Mais quelle espèce donc de renseignement, s'il vous plaît ?. . . Je lis dans ce moment la dernière correspondance de Victor Jacquemont, publiée par Lévy, et j'y trouve beaucoup de renseignements sur les Indes, Rundjet- Singh, les Sikes, la Compagnie anglaise. Sont-ce ces sortes de renseignements que vous nous don-
nez?... Ah! bien, oui, la science, les voyages, les livres, qui sont surtout (quoi qu'ils contiennent) des renseignements ! Pourquoi tomberaient-ils dans cette boîte aux Litres de tout le monde, dans cette gueule de la dénonciation universelle, qui ne devrait pas avoir la forme d'une gueule de lion, comme à Venise, mais d'une oreille ouverte, — mais pas de lion! Non, le renseignement qu'on met là-dedans n'est pas cela. C'est le petit renseignement ! le renseignement insignifiant ou bête, ou même faux, quelquefois infect, le renseignement quelconque, pour peu que cela ait nez ou même ombre de renseignement ! Le renseignement enfin qui vient par tout le monde, par le laquais, par le perruquier, par la concierge, et qu'on prendrait même du mouchard si le mouchard voulait vendre les renseignements qu'il pourrait donner '. Ne s'agit-il pas de prouver qu'on veut avoir à tout prix du renseignement?...
Ah ! la beauté et l'intérêt du renseignement ! Et les gens qui criblent cette poussière (j'aimerais mieux pour mon compte être employé à ramasser les grains de tabac dans les manufactures.) bouchent tout à l'idée, au talent, à tout ce qui serait l'honneur d'un journal, et en faisait autrefois la vie! Dans cette fringale comique, et en même temps
i . Il y err a.
lamentable du renseignement, quelquefois ils s'en viennent vous prendre sur les lèvres les mots spirituels ou drôles que vous pouvez dire, pour les citer, ces mots , pour faire une ligne avec, — et ils vous les gâtent ! Ces renseigneurs sont des gâteux de mots ! En vérité, c'est à leur dire, si on y tenait : « Laissez mes mots tranquilles. Ne leur mettez pas de bosses... Si vous en avez besoin, j'aimerais mieux vous en envoyer!... » Mais pour revenir au renseignement, s'il était sûr et vrai du moins ! Mais, pas même cela. Le lendemain, un démenti casse votre renseignement en quatre! On donne un démenti au renseignement! Le premier venu intervient à juste titre, et, sans se gêner, vous prie de vous taire, et on vous en prierait bien plus souvent encore, si des esprits fiers, qui savent comment vous avez fait la presse à votre image, ne laissaient passer indifféremment toutes les écumes de ce flot bavard ! Cependant un beau jour les gouvernements, qui ne partagent pas cette indifférence, font pleuvoir les communiqués. C'est égal. On se dit : « Cela nous donne un petit air d'indépendance. L'abonné prend la vérité entre le communiqué et notre renseignement, et cela lui en fait un troisième! » Enfin, si quelquefois (et c'est le plus beau !), le renseignement est une histoire, longuement et bravement blaguée, et si elle est vraiment trop forte pour passer, on dit le lendemain : « L'histoire d'hier
était un conte. » Il faut bien que les rois s'amusent. Le roi du journal s'amusait.
Et tout cela, comme dirait notre père Rabelais, n'est que méprisablement joyeux ou joyeusement méprisable; mais yoici, ô Ranc ! l'épouvantable après le comique! A force de vouloir faire du renseignement, la chose, indiscrète d'abord, devient laide. On prend partout le renseignement! On va le chercher n'importe où! On écoute aux portes de la vie privée. Cette vie, qu'on dit murée, on fait un grand trou ou un petit trou dans son mur. Alors ces indiscrétions menaçantes, ces percements de l'isthme... des secrets, engendrent, tout à coup, un horrible jour, des polémiques sans nom, des fureurs de personnalité blessée? L'injure se met à pleuvoir comme les communiqués, et atteint tout de l'effroyable rayonnement de ses éclaboussures! Il ne s'agit plus d'épigrammes, de critique, de formes littéraires, de formes quelconques! Il ne s'agit plus d'esprit du tout, il s'agit de s'engueuler comme des lessivières au lavoir et comme des charretiers au cul de leurs charrettes! Pour écrire cqs injures-là, il n'est pas même besoin de savoir l'orthographe : le
correcteur d'épreuves la mettrait! Et comme, au fond, si troublé qu'on soit, on sent profondément de tout cela la salissante ignominie, on se jette, pour en finir, sur l'épée, cette pauvre épée qu'on insulte aux mains héroïques du soldat, et qui ennoblit ce qu'elle touche sur la poitrine de ces ingrats! Et le spectacle, hélas! est donné, de ces maudites et exécrables choses, qui vont continuer si les esprits élevés du journalisme, — car il y en a peut-être encore, — ne se coalisent pas d'opinion contre ces combats de gladiateurs dont les bourgeois sont les empereurs augustes et qu'on donne à leurs Majestés imbéciles ; — si ces esprits élevés ne sont pas tous absolument résolus de s'opposer à ces luttes ignobles et stupides, qui commencent à la barengère et veulent finir (ô démocrates inconséquents!) à la gentilhomme! et s'ils ne prennent pas l'initiative d'une loi quelconque dont même le premier article, s'il était ainsi rédigé, je crois, suffirait :
« Tout mot, quel qu'il soit, ne sera jamais considéré comme une injure, s'il n'est, avant tout, spirituel. »
Comme cela, Ranc, nous aurions la paix!