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LES LAURÉATS D'ACADÉMIE

Jeudi, 27 décembre 1866.

L'Historiographe des Ridicules contemporains ne peut pas oublier l'événement littéraire de la semaine dernière. L'Académie a distribué ses prix annuels, et Paris, une fois de plus, a pu voir la grotesque cérémonie, à laquelle, comme tradition, je préfère de beaucoup, pour mon compte parti culier, le ballet des matassins dans M. de Pourceaugnac, ou le divertissement du Malade imaginaire, mais à laquelle pourtant assiste ponctuellement, avec la badauderie toujours prête à tous les spectacles, un public plus grotesque encore que les Figurants !

Ils ont donc procédé, les quarante archevêques

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de Reims de la littérature, qui sacrent le génie français, sans Sainte Ampoule et sans Ange pour la leur apporter, au couronnement de trois poètes, dans leur petite cathédrale du Palais Mazarin : MM. Manuel, Siméon Pécontal et Mérat — et, comme toujours, ils ont montré, ces bénisseurs, le tact élevé qui les distingue et l'impartialité de ces décisions qui les honorent et qui tient, d'ordinaire, moins compte du mérite des gens que de leurs relations !

M. Manuel, — qui vient le premier dans les faveurs de l'Académie, — est un professeur, et personne pour cette raison ne s'est étonné qu'il vînt le premier. L'Académie, cette botte d'asperges montées de l'Ecole normale, a l'amour de son origine. Les professeurs de l'Université y trouvent leurs petits Invalides, et tous ces vieux Narcisse casse-noisettes qui s'adorent, aiment à se mirer dans les jeunes visages — ce sont leurs ruisseaux — des jeunes professeurs, qui, en attendant d'être académiciens, aspirent modestement à être lauréats. C'était M. Patin, dont le visage a remplacé celui de M. Villemain, la semaine derrière, qui s'est miré dans le visage de M. Manuel et qui s'est reconnu! M. Manuel, professeur-poète, auteur de petits vers, comme Oronte, mais de petits vers de professeur qui a du goût, comme ils disent dans leurs schibûklhs de Mandarins! Les vers de M. Ma-

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nuel sont lissés, vernissés, brossés, époussetés, faits en français comme on fait de jolis vers en latin, pour le Concours Général, avec le même procédé de limage et de gradus, des vers de pédant cultivé, mais qui veut avoir du sentiment tout comme un autre, et son petit bout d'âme à exhiber, sans inconvénient pour les moeurs et la gravité de son état, avec les femmes de sa société qui aiment la mélancolie ! Un tel homme et de pareils vers devaient passer nécessairement avant M. Siméon Pécontal, qui n'a pas, lui, la bonne fortune d'être professeur, et d'avoir sa niche au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes.

Dans un temps où les choses les plus vite dites sont les meilleures, AL Siméon Pécontal a eu le courage de faire un poème de plusieurs milliers de vers, et il a cru, ô l'honnête homme ! que l'Académie le lirait d'un bout à l'autre pour le juger. Auteur d'un recueil de Ballades dont il eut vraiment un jour le naïf et le frais génie, M. Siméon Pécontal a osé — et j'aime cette audace — écrire, en ce vil temps de prose, un poème digne de s'appeler Kosmos, comme le livre de Humboldt. Il a repris l'idée d'André Chénier, qui devait nous donner un Hermès auquel la guillotine de la place de la Révolution trancha la tète, mais il Ta reprise comme on pouvait la reprendre au xixe siècle : pour la première fois, la science de nos jours

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a trouvé son truchement poétique. L'univers, qu'embrasse la muse de M. Siméon Pécontal, non pas avec les griffes de la Chimère, mais avec les mains placides de la Réalité, est décrit à beaucoup de places dans ce poème, moderne d'inspiration, de pensée, de facture, mais dont la. forme d'ensemble est entachée de vieillesse et de préjugé, malgré l'art qu'emploie l'auteur pour la rajeunir. En effet, après Cbild-Harold, ce poème cosmopolite aussi, quoique d'une ambition moins haute que la Divine Odyssée (titre terrible dont tous les esprits peureux feront repentir M. Pécontal), il n'est guère plus permis de se promener avec une Muse par les airs. La Muse avec laquelle M. Pécontal monte en charà-bancs aérien ne suffit pas. Une si vieille fiction, M. Pécontal qui est un homme d'esprit, quoiqu'il croie à l'Académie, ne l'a peut-être machinée que pour plaire à la vieille Lady, mais cette galanterie ne lui a servi à rien du tout. Elle ne l'a nommé que le second, lui qui aurait dû être le premier. Quant à M. Mérat, est-ce le Parnassien? Je le voudrais. J'ai prédit que les Parnassiens seraient un jour de l'Académie; j'ai dit que c'est de ce bois qu'on faisait des flûtes... En attendant la flûte, voici déjà M. Mérat... flageolet!

Mais, laissons ces lauréats d'hier et parlons des lauréats quelconques, de ces hommes qui, même avec du talent, recherchent ce titre de lauréat de l'Académie française.

L'Académie française, qui manque à son règlement toutes les fois qu'elle reçoit individuellement les visites de ceux qui désirent entrer dans son sein, — je demande bien pardon aux femmes de me servir d'un mot qui rappelle une des plus charmantes parties d'elles-mêmes, pour dire : le giron de l'Académie, — l'Académie française règne assez despotiquement sur la littérature et sur l'opinion, encore plus bête sur ce point que la littérature, pour, dans la distribution de ses prix, n'avoir pas à se préoccuper du mérite littéraire des concurrents, mais de ses convenances particulières, politiques, religieuses, sociales, protectrices et camaradesques. Elle admet sultanesquement les gens qui lui plaisent, et par la seule raison qu'ils lui plaisent, et personne n'a rien à voir à cela ! Un jour, elle a couronné des femmes chez lesquelles elle allait, dans la personne de deux ou trois vieux roquentins

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amoureux '. Ce jour-là, elle était galante et tendre... Mais ce n'était point là de la littérature. Un autre jour, devenue philanthropique, elle couronnait de petites misères avec des prix fondés dans un but de récompense littéraire et non de gratification; et l'opinion, presque touchée, acceptait ces façons d'agir. Le gouvernement du bon plaisir, qu'on ne permet plus à tous ces pauvres princes, que j'aime, moi, quand ils ont de la tête (ce qui ne me compromet pas beaucoup), on le passe à l'Académie française, ce despotisme à quarante perruques, cette impertinence organisée qui dure depuis trop longtemps, et justement parce qu'elle est une impertinence !

C'est un caractère de ce pays, si prompt au point d'honneur pourtant, de se laisser énormément imposer par l'impertinence. On se laisse toujours imposer par ce qu'on aime, et l'impertinence, c'est la maîtresse de l'esprit français! Dans le monde et dans les comédies, qui ont pour prétention de le

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