‹ Les ridicules du tempsChapitre 3 sur 25 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

faute de l'auteur. A cela près, en effet, d'un petit nombre de chapitres comme l'Abbé Sosie, les Marchands de rubans, Madame de Maquerelas-Major, les Petits Ventres, l'Ère des Servantes, etc., etc., les ridicules de la présente exhibition sont presque tous des ridicules littéraires. Ils se ressemblent affreusement tous par ce côté. On dirait qu'il n'y en a qu'un... Quoi d'étonnant? Dans un pays sans titres, sans distinctions, où chacun veut être l'égal de tout le monde et où l'on ne se targue que de sa valeur personnelle, il n'y a plus guère qu'une prétention et qu'une vanité, et c'est la prétention et la vanité du talent littéraire, — que la société ne fait pas et qu'elle croit faire, la pauvre bête ! Hélas! elle ne fait tout au plus, avec ses éducations insensées, que de développer les médiocrités jusqu'à la plus splendide sottise. Allez! ce n'est pas seulement les femmes, c'est le siècle tout entier qui est bas-bleu... Encore une fois, ce n'est pas la faute de l'auteur des Ridicules du Temps s'il n'a à vous offrir que ceux de son siècle. Siècle pédant, dont la dernière invention a été l'Instruction gratuite et obligatoire. Siècle cuistre, et qui voudrait encuistr ailler , comme lui, toute l'humanité!

Jeudi, 21 février 1867.

Un chroniqueur démissionnaire, mais heureux, nous annonçait l'autre jour, à cette place, que définitivement « la Critique était morte », et dansait même une danse assez peu respectueuse sur le cadavre de la pauvre diablesse... Il disait là, mais au passé, ce pirouettant et macabresque Chroniqueur, ce que nous avions déjà dit, nous, au futur. Il confirmait, juste à un an de distance, ce que nous avions prophétisé sur le peu de durée de la Chronique, de cette pouilleuse de petits faits, dans une littérature qui semblait atteinte de la maladie pédiculaire. Rongés donc par cette vermine de commérages et de cancans qui les a dévorés, les Chroniqueurs crèvent présentement comme Antiochus et

comme Sylla, — rien n'est plus drôle, — et à l'exception de MM. Henri Rochefort et Aurélien Scholl, seuls, encore très vivants, ils râlent tous agréablement, — nous appreud M. Jules Vallès, qui, lui, s'est sauvé en Auvergne pour échapper à la mortalité générale et de là secoue ses oreilles... sur les oreilles de ses confrères. Certes, nous n'avons pas mis le pistolet sur la gorge pour le faire dire à M. Jules Vallès, mais, ma foi, nous ne sommes pas fâchés d'apprendre cela ! Nous ne sommes pas fâchés de savoir par l'un d'eux, — l'un des bons, — revenu et recru de ses courses, que les Chroniqueurs, ces lièvres qui ont tant couru après la nouvelle et le mot, sont maintenant vidés... comme des lièvres ! que les voilà à bout d'haleine, de ressources, de vieux mots refaits et retapés, de Bachaumont, d'à uns et de tout, et que, pour parler leur délicieux langage, ils en sont, pour de bon, à leur mot de la fin ! Seulement, une question et une question intéressante! Quel profit va faire cela à la littérature?... Quel changement allons-nous voir se produire dans les habitudes déjà dépravées que ces messieurs ont données au public?... Qui prendra, avec ou sans bénéfice d'inventaire, la succession ouverte de la Chronique trépassée?... Sera-ce la Critique? La Critique d'idées, mise à bas et chassée par les petits faits et par les anecdotes, — cette révolte de gamins! — qui viendrait reprendre,

parmi nous, le rang qu'elle n'eût dû jamais perdre?...

Eh bien, pour mon compte, je ne le crois pas. Dieu sait si je le voudrais! mais je ne le crois pas. A mes yeux la Critique, en France, est aussi morte que la Chronique elle-même,, et il y a bien plus longtemps. Des comptes rendus de livres ou de théâtre, comme on en fait encore, ne prouvent rien. Ils ne sont pas forcément de la Critique, de ce qu'ils sont des comptes rendus. Le genre n'est rien ici, ni même le talent, mais l'inspiration seule est tout. La Critique tient à un ensemble de mœurs littéraires qui a malheureusement cessé d'exister. Aussi, en fait de critique, n'en avons-nous plus guère que la comédie, — une farce aristophanesque dont l'éternelle race des badauds peut toujours être dupe, mais qui dégoûte profondément tous ceux qui ont vécu dans les coulisses de la littérature et qui savent comment cela peut se jouer !

J'ai dit le grand mot : des moeurs littéraires. De tous les genres de mœurs, celui peut-être qui nous manque le plus. Nous ne sommes pas bien forts

en d'autres mœurs, je le sais bien. Nous n'en avons des immensités d'aucune manière. Mais littérairement, il faut bien le dire, nous n'en avons pas.

Si, en politique ou en religion par exemple, nos mœurs ne sont pas bien profondes, au moins nous avons des partis-pris, des sympathies, des animosités. L'âme humaine, si percluse qu'elle soit devenue sous le contact de torpille d'un doute universel, a en elle, cependant, des tronçons de passion qui se tordent ou se remuent encore, quand il s'agit de ces deux grands intérêts sensibles, dont l'un étreint le présent et l'autre veut embrasser l'immortalité de l'avenir. Mais pour les choses exclusivement spirituelles, l'âme humaine, comme dés intellectualisée, semble avoir perdu toutes ses énergies d'autrefois. Ce n'est pas à présent, allez! qu'on verrait des masses entières d'esprits se passionner purement et simplement pour des œuvres d'art et de littérature, sans préconception d'autre chose que de leur forme même, sans préoccupation d'autre chose que du talent qui y brillerait..., ou qui n'y brillerait pas. Il n'y a plus maintenant de glachstes ou de piccinistes, qui s'assomment en sortant de l'Opéra pour des harmonies et des mélodies, et vous pourriez, je crois, passer en revue tous les régiments de dragons de l'armée française, que vous n'y trouveriez probablement pas un officier qui, comme Stendhal, fût tout prêt à mettre

l'épée à la main à cause de la phrase de Chateaubriand sur la cime indéterminée des forêts. Que si, aujourd'hui, on bataillotte dans les journaux à propos de la statue de Voltaire, ce n'est pas qu'il y soit question du génie de cet écrivain ou du mérite littéraire de ses œuvres, mais de ceci uniquement qui n'est ni esthétique, ni littéraire : comptonsnous! Comptons ceux qui tiennent pour Y infâme, ou ceux qui sont pour le galant homme qui a trouvé un si juste nom! L'indifférence en littérature est donc plus grande à cette heure que l'indifférence en matière de religion du temps de Lamennais. Non pas que les livres ne parlent à la vanité de ceux qui les font et à la curiosité de ceux qui les lisent; non pas que cette vanité ne veuille le succès plus âprement que le talent lui-même, qui est déjà payé de sa peine en faisant bien, et qui peut attendre son jour dans la tranquillité de la certitude; mais l'amour (fût-il enragé) du succès littéraire n'est nullement l'amour de la littérature, et c'est ce qu'il faut distinguer. Or, dans un pareil milieu d'indifférence, il est impossible que la Critique, qui se sent moins écoutée, soit aussi attentive à des défauts ou à des beautés qui intéressent médiocrement les imaginations, emportées d'un autre côté, moins spirituel et moins idéal. Il est impossible qu'elle soit autre chose — quand elle existe par hasard — que la fantaisie exceptionnelle

et hautaine d'un esprit solitaire et assez fortement trempé pour vouloir imposer à la foule ses admirations ou ses mépris.

Mais, aussi, c'est alors que le plus souvent circonscrite, entourée par les faux talents, les vanités et les industries de métier pour des raisons plus ou moins égoïstes et plus ou moins basses, la Critique, du moins celle qu'on appelle encore de ce nom, sans amour, sans principes, sans conviction vigoureuse, ne résiste pas... et se laisse aller à ces complaisances de Philinte, qui ont fait bien pis que de remplacer la sévère loyauté d'Alceste, car elles l'ont rendue presque ridicule... Alors, de Critique qu'elle était, la Critique tombe à n'être plus qu'une publicité. Elle change son flambeau en trompette, — une trompette à fanfares, toujours prête à sonner pour tous ceux qui ont pris le soin de se mettre bien avec elle. Et qui ne cherche pas à se mettre bien avec elle, dans ce temps-ci?... Quel est l'homme qui, comme cet animal farouche et incompréhensible de Stendhal, cet excentrique dont j'ai vu rire, lance son livre un matin et quitte Paris le soir, pour n'avoir pas à faire à la Critique les salamalecs obligés? Qui a maintenant de pareilles excentricités et commet de ces maladresses?... Puisque nous parlons de comédie, quand M. Cousin qui vient, lui, de passer par la petite comédie des oraisons funèbres, quand M. Cousin, de récente

LA COMEDIE DE LA CRITIQUE y

mémoire, mais qui sera de prompt oubli, nous disait un jour, du haut de sa chaire, avec ses gestes de moulin à vent et ce large bec d'engoulevent qu'il avait, et qui n'a pas engoulé que du vent avec ses soixante mille livres de rente, ce bec de philosophe : « Messieurs, rien n'est plus tacile que d'être célèbre. Vous priez trois ou quatre de vos amis de vous foire une célébrité, et ils vous la font. » Il disait là, d'un mot, le secret de la comédie de la Critique. Il s'y connaissait, le vieux malin... mais il était indiscret. Sa nature était d'être indiscret et sonore. Ah ! les trois ou quatre amis de M. Cousin ! Qui ne les a pas, voyons! dans le journalisme contemporain, devenu à peu près toute la littérature, et qui peut d'autant mieux se les faire, quand on ne les a pas, que tout homme littéraire étant, dans ce temps, plus ou moins journaliste, il peut un jour rendre très bien à son tour les services qu'il demande, et au même. prix! C'est ainsi que tacitement, ou même expressément, un traité de libre-échange est signé entre les francs-maçons du succès, et que l'opinion publique est pipée par ceux qui devraient l'éclairer! Corruption générale, facile, amicale, naïve, dont personne n'a l'air de se douter (la gangrène ne fait pas de mal) et dont tout le monde est si profondément atteint que cela semble la vie naturelle, et qu'on va probablement se moquer de mon bégueulisme, parce que je me

permets aujourd'hui de soulever ce grand mot de corruption, long comme une perche, contre une des plus charmantes choses qu'il y ait entre journalistes, l'amabilité des relations et ce qu'on appelle avec tant de franchise : une bonne confraternité !

Du reste, pour les amateurs de comique, les détails de celui-ci sont vraiment jolis et d'une variété ! ! Je ne parle pas des gros moyens de séduction, des coups de catapultes qui enfoncent tout, les consciences les plus cuirassées, les plus blindées, les mieux crénelées. Je ne parle pas des statuettes, des tableautins, des reliures fines, et jusqu'à des paquets de cigarettes offerts à la Critique par l'Art en souffrance ou par la Littérature en inquiétude. Tout le monde n'est pas Artaxercès pour pouvoir en faire les présents... ou Artaxercine. Je parle des petits et gentils moyens à la portée de tous. Je parle des coquetteries immatérielles, des séductions par le fait seul de l'esprit, des gracieusetés conspiratrices, des dédicaces en taille-douce de flatterie, et des lettres, oh! des lettres combinées pour être irrésistibles. La lettre, d'un si grand

emploi en amour, si dangereuse pour les jeunes filles, est d'un emploi non moins fréquent et non moins dangereux pour la Critique, malgré la fermeté de tête présumée de cette sévère demoiselle. Ce qu'un critique, dans une année, reçoit de lettres, est prodigieux! Les femmes surtout, bas-bleus, bottines bleues, chaussettes bleues, toutes les catégories de bkuisme, qui sont fort nombreuses, qui se croient toutes des entrelacs d'amour dans le style, comptent beaucoup sur l'effet des lettres, et elles les multiplient. Elles écrivent pendant que vous les lisez. Elles écrivent quand vous les avez lus, et elles écrivent encore, infatigables, persistantes, obstinées, comme l'abeille qui voudrait pomper tout le suc d'une fleur et qui finirait par en percer le calice, quand vous les avez lus, ces malheureux livres et que vous vous taisez... ce silence, qui est une bonté ! Quelquefois, elles font mieux ou plus que d'écrire : les voilà, tous volants aux vents, qui, un matin, montent chez vous, comme des hommes — et, de fait, dès qu'une femme a passé la chausse bleue, ce n'est plus une femme, c'est un garçon... qui n'est pas réussi, et elle peut aller voir son critique, tout comme un garçon ! et lui passer impunément à travers le cœur ce regard langoureux qui n'y doit pas rester ! et lui retourner, en le féminisant, le fameux vers de Marius au Cimbre :

Oseras-tu, barbare, égorger Marius?

Oseras-tu, barbare, égorger Maria?...

D'autres fois, selon les caractères, elles ne demandent pas de pitié. Elles sont intrépides. Amazones, reines du Thermodon, provocatrices d'une profondeur inquiétante : « Je viens chercher un éreintement », disent-elles d'un air de défi, d'un air qui sonne la diane... de l' éreintement, — car l' éreintement, ce mot affreux, créé par l'Amourpropre blessé contre la Conscience, est encore une manière de corruption contre la Critique, pour l'empêcher de faire justice et de frapper! Il y a des esprits, — adorables hermines de délicatesse, — qui, pour tout au monde, ne voudraient être cette chose grossière, — un éreinteur !

Et voilà comme la Critique n'est pas, et comme nous n'en avons aujourd'hui que la comédie! Dans cette société pantalonne, scaramouche, arlequine, carnaval de Venise en permanence, où les danseurs se fichent pas mal d'être reconnus et se promènent leur masque à la main; dans cette société où Ton paye des directeurs de spectacles, qui souscrivent

au marché et tendent leur chapeau pour jouer des opéras que peut-être l'on n'a pas faits; où, de la littérature et de l'art, on ne veut que ce qui rapporte à la vanité ou à la sordidité plus basse encore; n'invente-t-on pas chaque jour mille nonchalantes raisons, plus lâches les unes que les autres, pour chloroformer la Critique ? Rien n'est plus ordinaire ni plus curieux. Si c'est une femme qui a fait un mauvais livre, au lieu de faire de bonnes confitures : « Pourquoi tant de cruauté pour une pauvre femme ?. . . » dit chevaleresquement le premier niais sentimental ; et ne vous y méprenez pas, ce premier niais sentimental, c'est tout le monde! « Pourquoi — si c'est M. Véron, ce Tallemant des Réaux en creux, qui nous donne les Mémoires d'un Bourgeois de Paris, — pourquoi vous acharnez-vous sur un vieillard ? » Et si c'est un homme célèbre qui baisse de génie, mais qui écrit toujours : « Pourquoi insultez-vous aux gloires de la France ? » Et c'est ainsi que toujours et partout, et à tout coup, c'est une nouvelle raison pour supprimer la vérité de ce monde et faire de la Critique, cette rude vierge, la cocotte du genre humain ! « Qu 'est-ce que cela vous fait, mon cher ami, qu'il y ait un mauvais livre de plus ? » disent ceux-là pour qui les livres ne représentent absolument rien. « Est-ce que des relations qui conduisent à l'agrément ou à la fortune, des relations qu'on peut se faire si aisé-

ment avec la plume que vous avez, ne valent pas mieux, ne durent pas plus longtemps que le plus brillant des articles, météore d'un jour, allumé aujourd'hui, éteint demain?... »

J'ai vu des rédacteurs en chef de journaux imposer à leur Critique, — c'était bien le leur, puisqu'il le souffrait, — le joug de leurs relations personnelles, à eux ! J'en ai vu un, — que je pourrais nommer, — qui, du temps de la Revue de Paris, de MM. Laurent Pichat et Ducamp, ne voulait pas qu'on dît du mal de cette revue, parce qu'on aurait pu supprimer l'envoi gratuit qui lui en était fait!... Et c'est de tels bâillons que la presse, qui se plaint des gouvernements, met, de ses mains indépendantes, à ses propres rédacteurs !

Profonde absence de moeurs littéraires! Je l'ai dit : c'est parce que nous n'en avons plus, que nous souffrons ces despotiques indignités. Or, il faut bien le reconnaître, tout le temps que nous ne verrons pas, par exemple, un catholique comme lui faire le procès esthétique à M. Louis Veuillot, et un libre penseur à M. Renan, on pourra tenir pour certain que nous n'avons pas de mœurs littéraires, et que la Critique, étouffée dans les fanges molles et tièdes de ce temps pourri, sans passion pour le beau, jugé à peu près inutile, n'aura pas de raison pour exister.

Ht qu'on ne s'y méprenne pas, je dis la Critique.

Je ne dis pas l'attaque, la charge à fond de train faite contre quelqu'un, même avec du talent, un certain jour; je ne dis pas le mot impertinent, le paradoxe, la guerre, l'envie de faire du bruit en tirant un coup de pistolet dans la rue pour que les passants se retournent, l'insulte crâne, la réclame au sang , toutes ces impatiences et ces abus du génie français que malgré tout on aime !

Non! je dis la Critique, la calme et inflexible Critique qui, à part la personne, la situation, les opinions, le journal auquel elle appartient, prend un livre, le couche sur sa table d'anatomie, le coupe en quatre, explique les secrets ou de sa mort ou de sa vie, et, après avoir terminé ce cruel et noble ouvrage, se soucie peu du nom dont on l'appelle, fût-ce une injure ! Sur l'honneur, cela ne se voit plus!

Et si quelqu'un avait, comme on dit, la tête faite pour comprendre l'imprudente beauté de cela, je lui conseillerais de s'accoutumer à manger des sauterelles, comme saint Jean. Je lui conseillerais de vivre sur la colonne du Stylite, ou de rester invisible comme le Vieux de la Montagne.

Un Vieux de la Montagne qui devrait faire sa besogne tout seul!

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