‹ Les ridicules du tempsChapitre 4 sur 25 · ET LES BIOGRAPHIES · texte numérisé non relu

ET LES BIOGRAPHIES

Mais, quoi? Le canal est si beau Qu'il ne le quitte qu'avec peine !

(La Fontaine )

Et qu'y faisait-il, au bord de son canal, cet original ?. . . Parbleu ! que vouliez-vous qu'il lit ? Il s'y mirait, donc ! Il y faisait ce que nous faisons tous maintenant à chaque bout de rue, à chaque angle de carrefour, Narcisses affreux dont la ville est plantée ! Il s'y mirait et il ne s'y admirait pas, car c'était impossible. Mais le canal était si beau qu'il y restait à se mirer, malgré sa diable de figure... Nous, nous sommes, à coup sûr, pour le moins aussi laids, et le canal n'est plus si beau, mais nous sommes plus fats que l'homme de La Fontaine...

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Figure laide, canal encore plus laid ! Tous les avantages! Et quand je dis « canal », je devrais dire « canaux », car nous en avons deux qui s'entrecroisent et coulent partout, nous renvoyant, pour nous rendre heureux, nos infortunées figures... C'est la Photographie et la Biographie ! Photographie! Biographie! deux inventions à mettre en attelage. Filles siamoises de la même vanité ! choses du temps! signe du temps! cocasseries du temps que je veux incruster dans son médaillier de ridicules! Ah! les ridicules ont cela de bon qu'ils sont plus variés que les vices. On en finit avec les vices ; avec les ridicules, jamais ! Le vice est monotone. Le vice a l'uniformité du péché , qui est toujours le même, depuis Eve la blonde jusqu'à la cocotte la plus rouge de nos jours! Mais le ridicule, non !

« Je suis un jeune dieu, toujours beau, toujours frais ! »

A chaque siècle, il en sort toujours de nouveaux, comme il sortait des poux de l'inépuisable veine de Sylla! Pour une nation, il n'y a qu'une manière d'être Sodome, d'être la Grèce menteuse ou esclave, Rome oppressive ou corrompue; mais il y a cent manières d'être ridicules, — l'une après l'autre ou toutes à la fois ! Le kaléidoscope de la Comédie dans lequel tournent les ridicules, est

infini. Et plus ils sont petits, plus ils valent. Us déshonorent mieux qui les ont.

Eh bien, un des bons, dont l'histoire et les moralistes n'ont pas encore parlé, d'autant qu'on ne l'avait vu nulle part, avant cette heure bénie, n'estce pas celui d'un peuple tout entier devenu , sur son déclin, amoureux de lui-même, et occupé et acharné à reproduire et à contempler sa chère image?... Les moines du mont Athos ne regardaient que leur nombril, ces hommes modestes ! tandis que nous, nous regrettons qu'il n'y ait en nous que deux profils ou que deux faces par lesquelles nous puissions nous faire regarder. La Photographie, cette démocratie du portrait, cette égalité devant l'objectif, — brutale et menteuse, — cet art de quatre sous, mis à la portée de la vaniteuse gueuserie d'un siècle de bon marché et de camelote, la Photographie a remplacé , pour nous modernes , les images des anciens et les somptueux portraits de l'ancien régime, toutes ces choses grandioses, bien faites et rares, dans lesquelles, je le veux bien, l'orgueil de race trouvait son compte autant que

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les autres sentiments du cœur, mais qui, du moins, restaient fièrement et pudiquement appendues aux lambris de la maison, sous les yeux respectueux de la famille... La famille! il s'agit bien maintenant de cela ! Quand la vie publique, la vie percée à jour ronge un peu plus la vie privée, c'est la vitrine qui est la famille. On y fait queue, on s'y entasse, on s'y accumule, en portraits, depuis l'homme d'Etat jusqu'au portier, depuis la duchesse jusqu'à la cabotine, et tous, et toutes, avec l'orgueil d'être lorgné par l'imbécile badaud qui passe...

Gloire intelligente et charmante de la Photographie. Avoir la célébrité de la vitrine, faire lire souvent un vilain nom sous une vilaine figure , reproduite vilainement par un vilain procédé, quelle aubaine! Délice de l'amour-propre bien placé! Et comme doit raffoler d'un si mirifique étalage une société vieillie qui s'est faite coquette à l'envers! Du moins, quand la vieille horreur d'Elisabeth Tudor, devenue la Jézabel plâtrée et bonne à jeter aux chiens de l'Angleterre, confisquait les portraits où sa décrépitude était reproduite par des pinceaux ou des crayons trop fidèles, elle avait le sentiment de sa laideur qui l'envahissait avant la mort; mais quedire d'une race décadente et ramollie qui s'en vient individuellement multiplier ses portraits, avec une telle extravagance que jamais pluie de grenouilles véritables ou de crapauds réels n'égala en nombre

les photographies de ces grenouilles humaines et de ces crapauds humains, qui grouillent présentement aux vitrines des marchands, les Aquaria de ces monstres?... Quel vent de fatuité posthume a donc soufflé sur ces têtes en démence?... La Bruyère, ce grand benêt de La Bruyère, qui s'étonnait de tout, écrivait, en son temps : « On dit :

j'ai de la probité, j'ai des mœurs, j'ai du dévoû-

ment ; on n'ose pas dire : — ce serait trop fort !

• — j'ai les dents belles ou la jambe bien faite... » Mais quand on les a, par hasard, on fait mieux que de le dire à présent, on les expose, et le musée de cette exposition, c'est la rue ! et, pour être sûr qu'elles seront regardées , les portes contre lesquelles on les expose sont les portes où il vient naturellement le plus de monde, — ce sont celles des marchands de vin, des restaurants et des lupanars !

Dignes galeries de la nouvelle société française ! Que j'y en ai vu de toute sorte, des gloires et des obscurités, également heureuses d'y être, car l'encanaillement flatte les plus fiers dans ce délicieux monde à la renverse ! Philosophes, poètes, historiens, gens de science ou d'art, humbles religieux, — humbles jusqu'à la Photographie. — Evêques, fonctionnaires de tout genre et de tout uniforme, académiciens empalmés de laurier et même ornementés, — comme le Grand-Orient, Viennet, — des fastueuses et impayables breloques maçon-

niques, comédiennes pincées ou posées, faisant leurs mamours au public, drôles et drôlesses à maillot, une manière de réclame charnelle qui ne manque jamais son effet sur la porcherie contemporaine, — y en a-t-il assez sur les murs, de ces petits portraits bousillés par la Photographie, qui sont d'horribles affichages, et que nous n'offrons pas moins encadrés, avec des airs de prince (nous sommes tous princes à présent), car il n'y avait que les princes assez fats pour donner ainsi leurs portraits. En dehors des princes il n'y avait guère aussi, autrefois, que l'amour seul et l'amitié peutêtre, qui eussent cette foi en soi, cette foi osée de donner son image et de croire rendre heureux par un pareil don; mais aujourd'hui, le premier venu, le premier sot et le premier laideron feront, avec des airs de superbe magnificence, ce qu'on ne permettait jadis qu'aux plus ardents sentiments de la vie, et encore à ceux-là qui sont censés porter un bandeau sur les yeux! Oui, un monsieur, — et c'est là un monsieur particulier au dix-neuvième siècle, — aura les poches doublées de sa photographie. Il vous fusillera, à bout portant, de son portrait, comme si vous ne connaissiez pas que trop sa figure !

Et ce portrait, dont il s'accompagne en collection, il le laissera chez vous, si on ne vous y trouve pas, croyant justement, — cette conscience d'homme!

— qu'il suppléera pour vous l'ennui de l'entendre par l'ennui de le regarder! Une dame, particulière aussi à cet amusant dix-neuvième siècle, aura un album des photographies de la société tout entière, et fera musée de ces museaux... Elle les exhibera avec orgueil aux rares moments où la conversation défaille. Derniers développements d'une époque matérielle où la guenille l'emporte sur ce qu'elle couvre, on ne voit que ces portraits nabots, portraits par-ci, portraits par-là, portraits partout, portraits embusqués et qui fondent sur vous comme escopettes, portraits persécuteurs comme les seringues de M. de Pourceaugnac, et nous disparaîtrions sous l'avalanche de ces cartons photographiés, si heureusement le temps ne devait pas vite les réduire en pâte et en bouillie sous son invisible pilon, et par là priver les générations à venir du plaisir de contempler ces cartonnets qui devraient diablement étonner Charlemagne s'il revenait au monde, et si on lui disait : Tous ces cartonnets, c'est la glorieuse race de vos Francs !

Mais si elles doivent passer vite, ces Photographies, ce ne sera pas, hélas ! sitôt fait de ces Biogra-

phies jumelles qui ne sont que des photographies encore, — des photographies transposées de l'ordre physique dans l'ordre moral et intellectuel ! Photographies et Biographies! Par bien des côtés les choses se ressemblent, mais le ridicule de la photographie, ridicule du temps, passera avec le temps, comme un ricochet sur les eaux, tandis que le ridicule de la biographie a une influence plus profonde et touche à un vice, car il fausse l'histoire. La Biographie, cette histoire vivante, écrite par des vivants, en chemin de fer de la vie, dans le wagon d'à côté, pendant que l'histoire se fait encore, et que les derniers mots d'un homme ne sont pas dits, est ce que je connais de plus contraire à l'impartialité, au sang-froid et à la justice de l'histoire. Si Joseph de Maistre écrivait, il y a quarante ans, que l'histoire moderne était « une conspiration contre la vérité », que dirait-il en ce temps de biographies pullulantes et de biographes légers, qui galvaudent d'avance l'histoire de l'avenir en ayant l'air de la préparer ! Bouffonnerie des bouffonneries ! Des gens qui, s'ils étaient crevés, ne mériteraient certes pas l'épitaphe qu'on fait à un chien, ont aujourd'hui à leurs talons des biographes et peuvent se croire de taille historique. Eh bien! c'est ce que j'appelle hardiment un encanaillement de l'histoire, comme la photographie et l'exposition au trottoir sont l'encanaillement de la figure humaine et du portrait ! Mais je

sais faire la différence. Esclaves de leur procédé, honnêtes comme leur petite mécanique qui ne trompe personne en faisant plus laid que nature, les photographes ont cette supériorité sur les biographes, qu'ils ne mêlent pas du moins à leur travail leur ignorance, leurs passions, leurs ressentiments ou leur propre bêtise ! Sans mission, sans gravité, sans information, les spéculateurs de biographies qui font la traite des amours-propres, l'exploitation de la publicité et de la réclame qui tien a pas l'air, sont sortis un jour de dessous les pavés et ont organisé des dictionnaires. C'a été aussi vite bâclé que cela ! Dans un temps où la dignité de l'histoire imposait les plus difficiles obligations à qui voulait l'écrire, les héros étaient plus en peine de trouver des historiens que les historiens des héros; mais aujourd'hui c'est tout le contraire; ce sont les historiens qui abondent; on en trouve trente-six pour le moindre petit héros. Il n'est pas de gringalet, en effet, qui ne puisse avoir, et qui n'ait, s'il le veut, en ce siècle-ci, ses deux lignes de biographie. Et c'est une telle gamelle de publicité que ces dictionnaires, — inventés plus pour ceux qui les écrivent que pour ceux sur lesquels on les écrit, — qu'un homme un peu fier en détourne la tête et a mal au cœur de se voir là-dedans.

Car on l'y met bien souvent malgré lui, et souvent on l'y arrange si bien que si son nom. n'y était

pas en toutes lettres, il ne s'y reconnaîtrait pas ! Avantage amer d'un peu de notoriété, conquise par le talent ou les efforts d'un homme, que de n'être plus, lui, sa vie et son œuvre, qu'un moyen de spéculation dans la main des plus grossiers faiseurs. La Biographie est une ogresse qui veut chaque matin sa pâture, et quand elle ne l'a pas, elle mâche à vide. Eile mâche dans l'invention, dans les on-dii bêtes, mais elle fait le mouvement de mâchoires — mâchoire elle-même! — de mâcher toujours! Inconséquente, d'ailleurs, et sans conscience, elle confond sans souci les dates, les lieux et même les personnes, ce qui est plus fort ! J'en connais de ces Dictionnaires que les dadais de bibliothèques prennent pour les annales littéraires du xixe siècle, et dans lesquels on confond, par exemple, un frère avec son frère, où l'on impute à l'un, qui est romancier, les faits et gestes de l'autre qui est prêtre, attribuant les romans un peu vifs au prêtre et la prédication apostolique au romancier ! Et s'il n'y avait que l'ignorance ! La Biographie, quand elle n'a pas quelque bonne lâche raison pour être hostile et malhonnête, baisant par devant, poignardant par derrière, cachant les perfidies du libelle sous les coquetteries hypocrites et menteuses de l'information, est toujours, au plus bas mot, curieuse, indiscrète et impertinente. Elle écouterait volontiers aux portes pour voir dans la vie de qui

ne doit ;iu monde que sa pensée! Elle corromprait les femmes de chambre. Elle écrirait sous la dictée des laquais qu'on aurait chassés de la main et du pied... Mendiante famélique de faits, — de ces petits faits, chers aux imbéciles, — quand elle n'en moucharde pas, elle en quête. Elle en quête pour les besoins de sa pauvreté. Tantôt humble et Autant sa voix et son geste, elle vous prévient, elle vous salue, elle vous dit : Vous savez? je suis la Biographie et je compte bien vous en faire une dont vous serez content, allez ! Mais des renseignements, s'il vous plaît ! — et elle tend le chapeau, car les renseignements sont des écus pour elle, et la coquine n'est pas fière, elle prendrait pour un quart d'écu, pour une fraction de renseignement. . . tantôt menaçante, quoique humble encore, avec le chapeau, elle vous tend un petit bout de biographie, comme le pauvre du commencement du siècle qui vous tendait bien poliment un bout de broche, pour vous engager à lui donner...

L'histoire en est jolie. Permettez-moi d'en égayer ces pages... Ce n'était pas un biographe, ce mendiant-là... Sa petite industrie à lui n'était pas de faire des dictionnaires, mais de rougir, en plein Pont-Neuf, sur un fourneau portatif et commode, une broche de suffisante longueur, — puis quand il l'avait, à force de la chauffer, rendue délicieusement incarnadine, — écarlate à vous faire trem-

hier, — à s'approcher mystérieusement du premier venu qui passait, et, le chapeau dans la main, la broche dans l'autre, à moduler sur le ton le plus doux :

— Monsieur voudrait-il me permettre de la lui mettre ?. . .

Et, révérence parler, il disait nettement où. . . Vous comprenez quel bond on faisait sans se retourner, bien entendu ! Vous comprenez que personne ne voulait !

C'est alors qu'avec la suavité de la conciliation, il ajoutait : — Mais, au moins, que Monsieur me donne de quoi entretenir mon charbon ! — Et on donnait, on donnait toujours ! comme on donne aussi au biographe qui vous parle dans cette gammelà, en vous montrant précautionneusement la broche de sa biographie !

Samedi, 19 mai il

Vous rappelez-vous les fameux chats de La Bruyère, — qu'il s'amusa à grouper dans un champ de bataille idéal ?...

« Que si l'on disait, — s'écrie l'auteur des « Caractères, — que tous les chats d'un grand pays « se sont assemblés par milliers dans une plaine, « et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se « sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et « ont joué ensemble de la dent et de la griffe; « que, de cette mêlée, il est demeuré de part et « d'autre, sur la place, de neuf à dix mille chats « qui ont infecté l'air de leur puanteur, ne diriez- « vous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont « nous ayons jamais entendu parler?... »

Oui, certainement, nous le dirions. Mais ce n'est pas de ces chats-là qu'il sera question aujourd'hui.

Les chats d'aujourd'hui n'ont pas tant de bravoure. Us se battent bien entre eux, mais ce n'est pas en champ de bataille; mais c'est sans cris, sans miaulements, sans furie, sans sabbats, sans tous ces tapages de chats redevenus sauvages, redevenus tigres qu'ils étaient, à ce qu'il paraît, avant d'être chats, car j'ai ouï dire à un vieux naturaliste, — moraliste aussi, à ses heures, — dont les jambes m'ont servi de fauteuil quand j'étais petit, que le chat n'était rien qu'un tigre qui avait appris le latin. Mon vieux naturaliste s'illusionnait-il?... On sait le caractère du tigre. C'est un gaillard très net. Quand il attaque l'éléphant, il saute sur sa trompe! Rien de plus clair. Il n'est ni empoisonneur ni faussaire, tandis que les chats que voici sont légèrement faussaires et légèrement empoisonneurs. Oh! légèrement! ce n'est qu'une nuance; je n'exagère pas. Scélérats, — un peu, — mais sobres dans leur scélératesse, ils ne demandent pas la mer à boire ou à faire boire. Quand il est bon, une goutte de poison leur suffît, et encore, ils le distillent par la queue, — venenum in caudà, — pour ne pas se foire casser l'autre extrémité... Avantage de la civilisation et du latin, ils sont chats, ceux-là, et ils ne passent jamais au tigre! Ils ne sortent pas de

leur chatterie. Ils ne sortent pas de cette douceur traîtresse qui mord sans crier et griffe hypocritement du fond d'une patte de velours. Immuablement chats, ces chats particuliers ne sont pas des femmes, comme on pourrait le croire, — mais des hommes, — oui, des hommes, plus chats que les chats !

Déjà nombreuse en nature humaine, cette race de chats que j'ai le plaisir de vous signaler a beaucoup produit en ces dernières années, dans les gouttières de la Critique, et malgré l'abondance de la production qui abaisse toujours le prix des choses, elle n'en a pas moins été prisée, recherchée, trouvée charmante; que dis-je ? charmante ! la plus charmante de toutes les espèces en critique littéraire, et c'est pour cela qu'il faut aujourd'hui en parler! Certes, ce n'est pas du tout qu'il y ait de ces chats là qui nous étonne! L'homme, cette délicieuse ménagerie, ce résumé de toutes les bêtes qui étaient dans l'Arche, n'a pas plus le privilège de nous étonner quand il est un chat, — et un chat domestique, servile et poltron, — que quand il est un singe ou un porc, et nous n'insisterions pas aujourd'hui sur sa spécialité chattemite, si cette spécialité inférieure, lâche, fausse et câline, n'avait pas été placée tout récemment sur le pavois d'une théorie ; si ceux mêmes qui ne sont pas des chats ne proclamaient pas qu'être chat était en critique

la plus spirituelle manière d'être, et ne disaient en prenant des airs fins et charmés, comme le comble de l'éloge, du premier tortueux venu : « Il faut avouer qu'il est bien chat! » Enfin, si toute cette méprisable qualité qui va de la lâcheté à la perfidie n'était pas en train, à cette heure peu héroïque, de primer la magnanimité des lions eux-mêmes, — s'il y en avait !

Développement, changement, progrès, tout ce que vous voudrez, mais chose certaine! la Critique littéraire a trouvé, en ces derniers temps, un procédé qui, jusqu'ici, avait été parfaitement inconnu à ceux qui l'avaient cultivée. La Critique, en effet, jusqu'à ce moment, avait reposé sur une notion fière. Elle avait l'ambition d'un principe et la prétention de l'appliquer. Elle avait la force de l'affirmation et la hardiesse de la clarté. Elle n'allait pas par les quatre chemins de h prudence qui le plus souvent sont des impasses et ne mènent à rien, mais par la route unique et tout unie qui conduit à la vérité. Quand elle frappait, — car, dans ce monde, la Critique, qui est tout à la fois une éducation qu'on fait et une législation qu'on applique,

ne peut s'empêcher de frapper le faux dans les œuvres et la fausseté d'esprit qui le produit dans les auteurs, — quand elle frappait, c'était de haut, comme la Justice, froidement ou avec feu, selon le tempérament du critique, car si tous les critiques sont tenus d'avoir la même conscience, tous ne sont pas tenus d'avoir la même manière d'en traduire et d'en exprimer les arrêts. Elle frappait, mais elle montrait sa main ; et si elle frappait avec ses deux mains, elle les montrait toutes les deux. Elle n'insinuait pas, mais elle prononçait distinctement ce qu'elle avait à dire... Les grands critiques n'étaient ni bègues pour être plus malins, ni louches pour être plus habiles. La Critique, en somme, était une intrépidité de l'esprit et du caractère.

Prenez-les, tous les critiques qui ont laissé derrière eux, je ne dis pas un nom, mais le moindre sillage, et voyez s'ils ont eu jamais peur de ces deux choses qui sont l'essence de toute Critique : l'affirmation et la clarté. Même quand ils se sont trompés, même quand ils ont été injustes — critiques inférieurs, par conséquent, dans ces moments-là, — même quand ils ont écouté ces passions faites de sang, de bile et de nerfs, au lieu d'écouter la conscience faite de la lumière de l'esprit et de la droiture de la volonté, ils ont affirmé et ils ont été clairs ! C'était à leurs risques et périls qu'ils étaient

clairs et qu'ils affirmaient, mais jamais ils n'ont cru pouvoir se dispenser de cela. Quand Fréron attaquait Voltaire, il l'attaquait clairement, sans repli, sans ambage, sans subtilité. Il ne le mordait pas au talon, mais à la figure. Il ne s'embusquait pas comme Paris à la porte Scée. Il ne se mettait pas ventre à terre, lui et son arc, pour être mieux de niveau avec le talon qu'il voulait frapper! Comme l'archer de Philippe, au contraire, il mettait son trait : à l'œil gauche! à l'œil droit! au cœur de Voltaire! Et quand Clément Vinclément faisait comme Fréron, quand Grimm jugeait ses contemporains dans cette Correspondance qui est le premier en date des monuments qu'ait laissés la Critique, née d'hier, lorsque La Harpe élevait le second dans son Cours de littérature, lorsque Chénier et Morellet traitaient Chateaubriand comme Fréron et Clément avaient traité Voltaire, ils disaient nettement ce qu'ils pensaient et, pour le dire mieux, ils ne l'enveloppaient pas... Ces finesses, — disons le mot : ces chatteries sont venues plus tard. Le chat, en critique, ce brouilleur d'écheveau et de peloton, qui, après l'avoir brouillé, le déchire avec l'air de jouer et de le démêler, est un animal nouveauné. C'est un monsieur du xixe siècle. On pourrait, sans remonter bien haut dans l'histoire contemporaine et vivante, dire facilement le nom de celui qui fut le premier Minet de la Critique litté-

raire... et ce n'était pas un bien gros matou ! On le trouva tout de suite gentil dans sa distribution de petits coups de griffes qui avaient l'air de jeux innocents ou taquins, et qui étaient des perfidies... La société actuelle, qui est une vieille femme et qui, comme toutes les vieilles femmes, aime les cbats, fit le succès de celui-ci... Or, tout succès est prolifique dans ce pays indépendant. De ce qu'un homme a réussi en quelque chose, — n'importe quoi ! — vous voyez à l'instant même une foule d'esprits qui ont l'initiative... de l'imiter. De toute éternité, l'esprit imitateur et laquais se tient derrière toute réussite et monte, intellectuellement, derrière toute voiture. Après le succès du premier chat, les chats de la Critique ont pullulé; et encore une fois, et pour la dernière, ce n'est pas là ce qui nous étonne, mais c'est que dans un pays comme la France, avec son ancien caractère et son ancien génie, de pareils animaux puissent réussir !

Et s'ils ne réussissaient encore que comme curiosité, — que comme escrime, — que comme une certaine manière de s'en tirer, quand on a peur et qu'on a haine, qu'on voudrait être méchant et qu'on n'ose, et qu'on fait fine la pointe de l'arme de la haine ou de l'envie pour qu'elle puisse mieux,, sans avertir, pénétrer, on trouverait peut-être assez drôles ces petits coups donnés avec tant de calcul, de préméditation, de précaution et d'air de n'y pas

toucher par ces patte-pelus de la Critique; on rirait et

... J'ai ri, — nie voilà désarmé !

Mais il y a plus qu'eux dans la question... Le niai qu'ils font en égratignant quelques amourspropres, lesquels n'en mourront pas, est assez peu de chose. Mais le mal qu'ils font à l'opinion et même à la Critique peut être très grand. Évidemment ils descendent la notion de la Critique, et ils l'avilissent. Pour eux et depuis eux, la finesse, cette opposition à la force, est devenue la qualité première. Le sous-entendu, qui expose moins que la clarté, a paru plus piquant que cette bête de lumière, dans laquelle on voit tout d'un regard, et qui ne laisse rien à deviner. Parmi toutes ces échines qui plient, la souplesse, qui n'est pas la grâce, a passé pour elle. L'adresse de ces matois a semblé du génie. La trahison (mon Dieu, oui, même la trahison), quand elle s'y prenait d'une certaine façon, a eu son affreux petit charme. Le baiser de Judas n'a plus été qu'une question de forme. On disait alors (je l'ai entendu!) « Quel talent! quel bien joué! quelle habileté! quelle dextérité! quelle rétorsion dans la malice! » et on admirait... de cette admiration qui corrompt celui qui la donne, qui pourrit celui qui la reçoit! La Critique, cette forte fille, cette Minerve à la lance

et au casque, n'était plus alors qu'un eunuque de Bas-Empire, un chat... opéré, à deux rasoirs, dont l'un est la servitude des relations, et l'autre la peurl Ah! la Critique! qu'elle y prenne garde! Si elle n'y met pas ordre elle-même, elle ne sera bientôt plus, so'js les pattes de ces chats, qu'un égratignement empoisonné, qu'un adroit assassinat par derrière, d'autant plus félon qu'il est plus par derrière, — cela n'est pas contestable, — mais, le croiriezvous jamais? d'autant plus joli! Et là est le danger! En France, la scélératesse est bien près d'être absoute quand on la croit jolie. L'idée du joli est la séduction universelle ! On n'y résiste pas. L'homme qui disait du grand Corneille :

A mon gré, le Corneille est joli quelquefois,

faisait certainement une politesse — et bien française! — au grand Corneille, et il fallait être Boileau, le sévère Boileau, pour s'en fâcher. Le joli est le superlatif de tout pour les têtes françaises, pour ce peuple de jolis coeurs! Le joli homme, la jolie femme, les jolies choses, les jolis esprits, rien de plus puissant que tout cela, mais rien de plus troublant et de plus démoralisateur. Et voyez ! Dernièrement, ces chats de la Ciitique, qui se caressent à vous, au lieu de vous caresser, ne disaient-ils pas de Renan, ce chat comme eux,

qu'après tout, il était un joli écrivain, un joli romancier, un bien joli paysagiste, et cela dit, — à leurs yeux, et, croyaient-ils, aux yeux du monde, — l'odieux archi-patelin était amnistié ?

Mais aux nôtres, eux ne le sont pas ! Nous, nous n'avons eu jamais grand goût ni grande estime pour les échines qui se recroquevillent en tire-bouchon, pour les bancals au pas oblique, pour les messieurs louchards qui portent des lunettes, pour toute cette race enfin de petits Machiavels-Rodillardus littéraires qui finiraient, si on les laissait faire, par persuader au monde badaud qu'ils sont les forts parce qu'ils sont les pusillanimes ! et partout, partout où nous rencontrerons leur race, nous donnerons la chasse à ces chats ! Selon nous, le devoir du moraliste littéraire est de s'opposer aux influences, beaucoup plus réelles et nombreuses qu'on ne croit, de ces papelards qui sont bien capables d'ériger en système leur papelardise et de la faire entrer, comme une poétique, dans la littérature. Déjà, si vous vous le rappelez, il y a quelques années, un journal posé qui, pour plusieurs d'entre eux, fut un

grenier et la lucarne par laquelle ils miaulaient au public dans ces tons doux de chats qui rentrent leurs ongles pour les mieux ajuster, disait de leur critique « que c'était la seule critique des honnêtes gens », et ces benêts d'honnêtes gens séduits le croyaient, et semblent aujourd'hui de plus en plus le croire. Ils se prennent à « ces blocs enfarinés » et même ils en aiment la farine ! — Ridiculement inférieurs en cela au vieux rat de la Fable, qui, du moins, ne s'y prenait pas !

Mais lui, il y avait perdu la queue... et eux, — qu'on me passe le mot, en faveur de la chose, — on la leur fait !

Samedi, 31 mars 1866.

Par ce temps d'argot, on me pardonnera bien ce mot de Chroniques qui n'a qu'un tort, d'être

de moi, et non pas du premier vidangeur venu

Tel que le voilà, du reste, il dit nettement ce qu'il veut dire. Il est l'expression d'un fait nouveau dans la littérature et les moeurs françaises. Or, il faut bien que tout fait nouveau ait son nom, quin qù 'en grognent les Académies! Puisque les Chroniqueurs les ont fait naître, voici donc maintenant les Chroniques ! Je vous les devais.

Car les Chroniqueurs les ont fait naître. Chroniqueur et Chronique, c'est le substantif et c'est le régime. Semez le vent, — dit le prophète Osée qui n'a pas beaucoup osé en disant cela,

— et vous recueillerez la tempête! Les Chroniqueurs ont semé le vent le plus futile, et voici qu'ils font lever les plus vaines des vanités! vani, vanam. En France, vous le savez, la vanité est toujours prête. Elle est debout, dès qu'on l'appelle. Dès le premier mot de la Chronique, la Vanité a titillé de l'oreille et reniflé aux Chroniqueurs! Rien de plus naturel. Puisqu'on inventait une histoire par pieds, pouces et lignes, de toutes les insignifiances contemporaines, tous les Insignifiants se sont crus dignes à juste titre d'être les héros de cette histoire. Tous les amours-propres d'imbéciles se sont dit que cette Chronique, de date récente, devait être pour eux un bon pré où ils pourraient se vautrer, et se rouler et pétarader tout à leur aise; et comme l'âne qui regarde pardessus la haie le tapis vert dont il a envie, ils ont guigné de loin et convoité leur petit bout de chronique possible, — et, enfin, n'y résistant plus, ils ont fini par le demander

« Le chapeau dans la main, se tenant sur leurs membres, <>

aux Chroniqueurs! Le Chroniqueur est devenu une puissance. Les gens du monde qui laissaient les journaux à la politique et qui se contentaient pour leur gloire de commérages parlé*, ont jalousé les commérages écrits; et des salons où jamais peut-

être un écrivain n'aurait pénétré, pour des raisons plus ou moins bêtes, ont été ouverts avec empressement à ces Chroniqueurs qui font trompette de tout bruit, si humble et si discrètement poussé qu'il puisse être. Tout le monde a voulu être chronique, et la passion d'être chronique est allée si loin, et la recherche du Chroniqueur a été si ardente, qu'à l'heure qu'il est, il n'est pas d'invitation à souper ou à danser, au bas de laquelle on ne pût mettre : « Il y aura un Chroniqueur! »

Et ils s'en sont vantés — assez publiquement, comme dit Narcisse dans Britannicus. Et ils ont bien fait et je les en loue ! La Fatuité en France est une force. C'est l'escompte du succès. Gresset l'a dit assez lovelacement , pour un pied-plat de Jésuite qu'il était :

« Ce n'est qu'en se vantant de l'une, qu'on a l'autre! »

Ils s'en sont vantés, les Chroniqueurs! L'un d'eux, — celui que j'aime le plus, l'enfant d'esprit terrible qui, un jour, se moquera de la Chronique elle-même et qui la cravachera comme on cravache une maîtresse indigne de soi, — a parlé d'invitations qu'on lui adressait, et il en a, — paraît-il, — une malle pleine, — comme Bassompierre avait la sienne pleine de six mille lettres d'amour, écrites par des mains différentes! Or, puisque la vie

privée est en train de disparaître comme une modestie qui n'a plus de sens, puisque la Vanité agrandie ne trouve plus ses colonnes d'Hercule que dans le brouhaha des journaux, pourquoi ne pas publier ces lettres de maîtres de maison et de femmes du monde, de Turcarets et de Turcarettes qui demandent, comme le ramoneur à la dame qui passe, le petit soit de la publicité aux Chroniqueurs?

Qu'ils les publient donc, et qu'on sache les noms, pour en rire, de ces candidats au bruit, de ces surnuméraires à la réclame qui sont sans excuse, car ils n'ont rien à vendre, et qui pourtant la paient, en politesses et m amours quelconques, à ceux qui la font ! Soyons juste! pour la Chronique, c'est là un succès. Oui, c'est un succès et un succès qui arrive à merveille, puisqu'il arrive à temps. On commençait à s'en apercevoir. La pauvre diablesse n'en pouvait... A trois pas de son point de départ triomphal, pour deux temps de ce galop qui devait enfoncer toutes les résistances, elle soufflait, déjà épuisée... Et ces conducteurs de diligence, qu'on appelle toujours encore (quelle mauvaise habitude !)

des rédacteurs en chef de journaux, qui l'avaient attelée à leurs pataches, avaient été obligés de doubler l'attelage. Partout où il y avait un Chroniqueur, on en avait mis deux! Remisés à tour de rôle, ils n'ont plus eu à courir qu'un jour l'un, et ils ont marché, le nez auvent, et moins hennissants, entre la crainte fort naturelle d'être fourbus et la résignation forcée d'avoir un compagnon de brancard pour tirer convenablement la voiture; mais ce succès, — cette autorité que l'on décerne aujourd'hui aux Chroniqueurs et l'influence de leurs papillotes de chaque jour sur l'opinion, — doit leur remettre le cœur au ventre, à ces malheureux tourneurs de roue, — à ces travailleurs du vent et du vide, plus fatigués et plus à plaindre que les travailleurs de la mer!

Ils périssaient... Les voilà sauvés, du moins pour ira temps... C'est le renversement du proverbe : « Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. » Ici, justement, c'est le contraire. L'Expérience, une rude sifflense, siffle parfois outrageusement la Sagesse des nations. Eux, ils périssaient par la flûte, les voilà sauvés par le tambour! Vani vanam. La Vanité est venue en aide à ses vains. La Vanité qui ne veut plus ni d'obscurité, ni de silence, ni de pudeur, ni de mystère, la Vanité qui ne veut plus qu'on sache qu'on a le cœur haut, l'esprit charmant, même la jambe belle,

— car c'est l'ancienne Vanité, cela! — mais la Vanité nouvelle, moderne, transformée, la Vanité du Progrès, la Vanité du xixe siècle qui veut qu'on sache qu'on a un salon, des chevaux, et des cheveux! et des robes! et de telle couleur! et de telle nuance dans la couleur! et de tel prix, — oh! surtout de tel prix! a bien compris l'utilité pour elle des Titi boum ! boum ! des Chroniqueurs, et ils sont devenus les tambours de ville de cette Vanité. Il est vrai qu'ils l'avaient prévenue. Convenons-en, ils avaient été polis, ils l'avaient prévenue. Avant qu'elle eût senti le besoin qu'elle avait d'eux, ils avaient senti le besoin qu'ils avaient d'elle; ils étaient Français et l'affaire pouvait s'arranger :

« Il faut qu'à frais communs se fassent les avances ! »

Et les Chroniqueurs avaient fait les premières... On n'est point altier quand on a la faim du renseignement au ventre. A toute personne qui, pour une raison ou une autre, attirait les gros yeux de bœuf du Public, des Chroniqueurs empressés ont envoyé leurs cartes et demandé à être reçus. L'écho demandait qu'on lui chantât quelque chose pour le répéter ! Il ne s'est pas produit ou il n'a pas débarqué dans notre pays de saltimbanques plus ou moins célèbres, qu'à l'instant même les Chroniqueurs ne soient allés à eux et ne leur aient offert

les quelques lignes pour lesquelles à présent on vendrait son âme, si on en avait!

Ils n'ont pas dit, comme le Père de la débutante le dit si drôlement dans la pièce : « Anaïs, dites donc quelque chose de Monsieur à Monsieur! » mais ils ont dit : « Si Monsieur voulait nous dire quelque chose sur Monsieur! » et Monsieur le disait et Messieurs le redisaient le soir, et la Chronique avait de quoi fourrer dans la bouche du public, de ce Gargantua de badauderies et de canards, qui l'a toujours ouverte à tout, et insatiable! Certes! c'était déjà fructueux, agréable et facile, cela, mais il y a eu bientôt mieux pour les Chroniqueurs. La Vanité, flatteusement provoquée, les a flatteusement provoqués à son tour. Il ne s'est plus agi de saltimbanques, ayant non pas pignon sur rue, mais tente d'un jour dans la célébrité! Il s'est agi de femmes du monde.

Dans l'histrionisme général qui nous transporte et nous emporte, des femmes du monde ont été jalouses des actrices et se sont fait actrices le plus qu'elles ont pu, et leurs feuilletonistes, non point du lundi, mais de tous les jours, à elles, ont été les Chroniqueurs. Or, comme ils ne pouvaient pas dire qu'elles avaient du talent, puisqu'elles n'en avaient pas, ils ont dit qu'elles avaient autre chose ! Ils ont parlé de leurs toilettes, — de ces toilettes insensées qui ne sont plus des toilettes, car la femme fran-

çaise qui savait si bien s'habiller autrefois, ne s'habille plus, mais se costume. Cette race de femmes, qui a donné au monde charmé les plus délicieuses maîtresses de maison qu'on ait jamais vues... et adorées, ne donne plus maintenant que des mannequins d'étalage, et ce n'est pas seulement au physique que la femme française s'est perdue dans sa robe, — c'est aussi au moral, et, de toutes manières, au moral! Le luxe de la robe a été bête et insolent comme sa mère, la pièce de cent sous, et plus il a coûté, moins (naturellement) il s'est cru obligé d'être spirituel. Où est maintenant la robe feuille-morte de Madame de Maintenon? Le justaucorps d'étamine noire de Mme Geoffrin ? Le simple linon de Marie-Antoinette, dans lequel elle était assez belle pour être charmante?... Cherchez-les dans cette société de parvenus qui aime les bijoux, comme M. Josse? Ils en ont vendu, ils en achètent! Les Chroniqueurs n'ont plus à demander aux femmes de ce temps, moins spirituelles que leurs couturières qui se moquent d'elles, en les habillant, de ces mots qui feraient leur fortune. Les Guêpes, d'Alphonse Karr, où tant de femmes mirent leur aiguillon (car les Guêpes d'Alphonse Karr furent une ruche d'abeilles), seraient à présent impossibles. Les Chroniqueurs d'aujourd'hui ne pourraient raconter les histoires qui sont le rôti quand il manque, car le rôti ne manque jamais, mais les

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histoires! Invités à ces dîners qui sont aussi des étalages, les Chroniqueurs peuvent compter les plats qu'on y sert, mais ils se tairont sur les platitudes qu'on y dit, craignant trop qu'on ne les croie d'eux...

Et ils ont raison. On pourrait s'y tromper.

Vous le voyez donc s'ils s'impliquent, s'ils sont solidaires les uns des autres, les Chroniqueurs et les Chroniques ! Sans les Chroniques, qui ont pris goût à la dragée qu'on leur a tendue et qui veulent maintenant à tout prix leur petit bonbon de Chronique, depuis longtemps il n'y aurait plus de Chroniqueurs! Réduits au renseignement qui est le même pour tous, à la nouvelle-omnibus, à toutes les souris à cinq chats dont il ne reste rien quand on les partage, les Chroniqueurs seraient morts d'inanition et d'inanité, s'ils n'avaient trouvé devant eux la fièvre de vanité et de publicité qu'ils ont allumée. Cette fureur de vivre de la vie publique, de jeter son nom sur le tremplin des journaux, ce besoin d'être remarquée, caractère des courtisanes de toutes les époques et qui tend à devenir celui

de l'honnête femme de France, a sauvé la Chronique aux abois et à l'agonie, et a fait relever leur plume épuisée aux Chroniqueurs. Ce n'est pas leur faute, à eux, si leurs Chroniques ne sont pas plus intéressants et plus aimables. Ce n'est pas leur faute, à eux, les sténographes de tout ce qu'ils entendent, les photographes de tout ce qu'ils voient (sténographes, photographes, métiers de chien!), si ce qu'ils entendent n'est pas spirituel, si ce qu'ils voient manque de beauté simple, d'âme et de grandeur ! si la société qui fut française et qui devient... on ne sait plus quoi, hébétée de matérialisme, a perdu ses anciennes jolies vanités d'autrefois pour les vanités lourdes et idiotes d'un luxe sot! Ce n'est pas leur faute, à eux, si, comme Trublet qui n'imaginait rien,

Et compilait, compilait, compilait,

ils compilent, compilent, compilent, et que dans leurs compilations au jour le jour, une fois le salon décrit jusqu'à son dernier tabouret, et la robe des femmes jusqu'à son dernier falbala, il n'y a plus rien sur rien ni sur personne ! Non, ce n'est pas leur faute, à eux, si l'Américanisme qui, prochainement, tuera le salon par le cercle, nous a envahis et déjà nous déborde, grossièreté et argot en tète (c'est la musique du régiment) ! Mais leur faute, que je leur reproche et que je ne cesserai jamais de

leur reprocher, c'est d'être les Chroniqueurs de tout cela ! c'est d'être les madame de Renneville de la Chronique, dans une société où la personnalité des femmes n'est plus que dans leur robe, et qui, hors leur robe, ne sont plus ! C'est de se ravaler à n'être que les historiens de bals stupides, de convulsions de marionnettes, de comédies de société dans une société qui devient de plus en plus cabotine, et de raconter ces piètres choses, non pour s'en moquer courageusement et en faire des râtelées de rire, — car rire et se moquer sont les meilleurs enseignements qu'il y ait en France, — mais de les raconter sérieusement et comme si c'étaient choses importantes et tout l'intérêt de la vie! Ah! Chroniqueurs et Chroniques, qui êtes, à vous deux, l'histoire des pauvres mœurs du xixe siècle, que pensera de vous le siècle futur?... Les Chroniques, ces néants, je comprends qu'ils trouvent très bon d'avoir leurs deux petits mots d'histoire; mais qu'ils les trouvent! que des plumes qui ont du talent et pourraient faire autre chose, les leur donnent!... mais que des gens d'esprit fassent ainsi les affaires de la vanité d'imbéciles ou de charlatans, qui les flattent et qui peut-être les méprisent, voilà ce que je ne comprends pas, ô mes pauvres amis aveugles, ô grandes taupes de Chroniqueurs ! !

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