LE CABOTIN1SME
Dimanche, \~ ma/s 1866.
Ce n'est pas pour en dégoûter que je donne ce nom bas à ce ridioule-ci : c'est pour ma satisfaction personnelle... Je sais qu'on ne dégoûte de rien quand les goûts sont vifs, — pas même des crapauds, lorsqu'on les aime, — et celui qui nous entraîne vers le... cabotinisme, puisque c'est le mot, a pris de telles proportions et une telle intensité, que le diable lui-même, — tout ce que je connais de plus fort après Dieu, — n'y pourrait absolument rien. Le goût de cette crapaudière des choses de théâtre est, pour le moment, aussi furieux qu'universel. C'est la danse de Saint-Guy du dix-neuvième siècle, et tout le monde la danse, jusqu'aux culs-de-jatte. Quel effet d'optique! Il y a une vieille
ronde française , faite sans doute par quelque misanthrope en gaîté, et dont le refrain m'a toujours plu :
« Nous sommes tous des gredins, des gredines, « Nous sommes tous des gredines, des gredins ! »
Gredins tous, — peut-être pas encore, mais cabotins, oui! et cabotines! La société française tout entière se fait cabotine et nous passons fièrement à l'histrionisme, avec armes et bagage, mèche allumée et tambour battant !
C'est curieux, un tel mouvement d'ensemble! curieux et grotesque! Mais encore plus curieux! L'histrionisme, à la vérité, n'est pas une chose nouvelle. Il est de tous les temps et de tous les pays. Il a toujours plus ou moins existé. Les besoins de comédie sont ancrés à une grande profondeur dans le cœur humain, ce farceur, qui mentit à Dieu dès le premier jour; et les nations les plus sérieuses, autant que les plus frivoles, ont eu toutes, à un certain âge de leur vie, la rage de ces amusettes, de ces Polichinelles, qu'elles finirent (les plus sérieuses, comme les Romains) par tremper dans du sang vrai, pour les rendre plus dramatiques. Seulement, nulle part et en aucun moment de l'histoire, on n'avait vu cesamusettes glorifiées comme les plus grandes choses de la vie, et ces Polichinelles n'être pas seulement, comme Titus, les
LE CABOTIKISME
délices du genre humain, mais des nécessités sociales, — de l'importance des plus grands hommes et des héros! Pour voir cela, il fallait ce temps-ci... Le Moyen Age, tout entier, a passé avec ses Bouffons officiels sans que ces Bouffons ou leurs aides, — des aides littéraires quelconques, — aient fait la poétique ou l'histoire de leur bouffonnerie, mais la comédie et les comédiens du dix-neuvième siècle ont été plus heureux que les Bouffons du Moyen Age... Ils ont eu pour aides toute la littérature! Ils ont eu leurs historiographes, leurs apologistes, leurs courtisans, qui les ont élevés à la haute puissance où les voici parvenus ! L'opinion s'est mise de la partie. Néron, méprisé, même comme histrion par les Sévères de l'Antiquité, a été réhabilité par les modernes touchés de cela seul, dans ce monstre, qu'après tout il aimait Vart et qu'il était comédien, et Racine, le chaste Racine, qui se contentait de vivre avec La Champmeslé en catimini, sans croire pour cela les comédiennes, auxquelles il faisait jouer ses rôles de princesses, les Princesses de l'humanité, Racine ne pourrait aujourd'hui se permettre d'écrire ces beaux vers de Britannicus qui firent rougir le jeune Louis XIV et rentrer en lui le comédien qui ne demandait qu'à sortir.
Et c'est là ce qui est nouveau. Toute la société est devenue ce Louis XIV, moins la jeunesse et la honte ; et Racine, avec ses plus beaux vers, ne la corrigerait pas. Le monde est un théâtre, disait le vieux cliché, mais c'est le théâtre qui est maintenant le monde. La proposition a été renversée. Ecoutez-les dire ! Littéralement, le théâtre est la première des formes de l'art, et la plus comptée, et la plus escomptée; et cette forme, si éclatante et si supérieure, est d'une telle tentation à l'esprit qu veut le succès instantané et sur place, l'ivresse physique de l'applaudissement et les pièces de cent sous, ces douces choses, qu'il faut réellement avoir dans le ventre les ongles de tigre de la Vocation, qui vous traîne après elle, pour ne pas, dès qu'on possède un bout de plume, se jeter dans la voie du théâtre, la seule voie littéraire où l'on puisse trouver à charretées ces bienheureuses pièces de cent sous, hosties d'argent qui contiennent le seul Dieu vivant ! Et le théâtre n'est pas uniquement la plus grande des préoccupations littéraires. C'est une préoccupation bien autrement vaste : c'est la préoccupation sociale entière. Le théâtre est partout...