L'auteur écrivait alors au Nain Jaune
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Michel-Ange, Raphaël ou Shakespeare ! Assurément, je ne veux point blâmer ces biographies qui ont leur intérêt, pourvu qu'on le mesure, mais je les trouve trop grosses. L'auteur est trop le Plutarque de Scnpin, et il ne s'y occuperait pas plus sérieusement de gens qui auraient sauvé la patrie, au lieu simplement de l'amuser ! Mais que voulezvous ? le vent souffle de ce côté, et il souffle fort! Il faut en effet qu'il souffle terriblement fort, ce Borée, pour que M. Francisque Sarcey, car c'est de lui que je parle, cet âpre bon sens dupe de si peu de choses, ait l'air de partager l'opinion de cette vieille Épicurienne que j'ai connue, et qui disait : « On ne tombe pas à l'eau tous les jours, mais tous les jours on peut être aimable. Tous les jours on n'a pas l'occasion de sauver sa patrie, et il faut l'amuser tous les soirs. »
Eh bien, véritablement, c'est par trop... Ne trouvez-vous pas?... Quelque besoin que nous ayons d'être amusés et quelque reconnaissance que nous devions avoir pour nos amuseurs, c'est par trop de considération pour des choses qui, dans aucun temps, ne furent jamais si considérées...
C'est pour un peuple, qui fut solide, par trop se dissoudre comme cela en amour des spectacles et en vanités extérieures! Avec les mœurs que le Théâtre lui fait en ce moment, la société, retournée comme un gant, n'a plus que des dehors... Le dedans commence à lui manquer. Superficielle et fastueuse, avec ses femmes caparaçonnées et ses exhibitions perpétuelles, la société sans moeurs intimes, sans foyer (que celui des théâtres), n'a plus rien de profond, de voilé, de chaste et de familial. Elle n'a plus rien de ce qui rendait les sociétés modernes si intéressantes et si différentes des sociétés païennes qui n'avaient, elles, qu'une vie publique dans son agitation monotone et sa fatigante simplicité. Eh bien, oui, c'est par trop... et ce n'est pas assez. Les nations, comme les hommes, doivent avoir l'esprit de leur âge. N'arrive-t- il donc pas un certain moment dans la vie de l'homme où il devient misérablement ridicule, s'il se permet de faire l'amour? Ne fut-il pas un autre instant où il eût passé pour un imbécile s'il avait continué de jouer avec les poupées et les pantins de son enfance, et les nations seules seraient exemptes du ridicule qu'infligent à l'homme les goûts déplacés des âges qu'il a vécus, devenus les goûts dépravés de sa vieillesse ! Non pas! Les nations qui, dans leur besoin d'être diverties, mettent leurs divertisseurs sur de tels pavois, sont des nations dont la vieillesse rejoint
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l'enfance. J'ignore si elles doivent bientôt périr. Le grand artiste qui a fait le monde sait varier son drame mieux que nous. Quand la décrépitude de Rome était, comme nous, folle de spectacles, on pouvait déjà voir briller dans les brumes du Nord la pointe des flèches de ces barbares sous lesquelles elle devait tomber. Puisqu'il n'est plus de barbares dans ce monde pourri, on peut tout aussi bien mourir sous les flèches de la moquerie des esprits justes.
Destinée certaine de ces nations, Polichinelles elles-mêmes, qui ont fait de leurs Polichinelles les burlesques dieux de leurs derniers jours !
9 Mars 1866.
Les Effacés! Qu'est-ce à dire, cela?... Les reconnaitrez-vous à l'étiquette?... Etre effacé, c'est presque n'être pas. Où voyez-vous là un ridicule ? Ce n'est pas même un vice. Ah! monsieur, comme disait Dufresny, c'est bien pis! C'est une pauvreté. C'est une impuissance. Seulement, voyez vous, il est des temps, il est d'agréables saisons pour l'esprit humain où l'impuissance peut devenir tout à coup une puissance, — et une impertinence aussi! — et la plus atroce impertinence pour ceux-là qu'insulte le succès des sots! Alors ce n'est plus là un ridicule du temps, c'est un temps qui est ridicule ! . . . Les Effacés! Nous eûmes, une fois, les Importants, et la graine n'en est pas perdue. L'Impur-
tance est, Dieu soit béni! un ridicule qui subsiste toujours, gros et gras, bien portant, et le reste; mais une fois, sous la Fronde, je crois, dans les commencements du xvne siècle, elle fut un ridicule du temps, plus spécial au temps, et superbe ! On disait, la bouche toute grande, « les Importants! » quand on parlait des mouches du coche politique. Le cardinal de Retz en riait. Qu'aurait-il fait des doctrinaires?... Tandis que les Importants d'aujourd'hui, les Importants du xixe siècle, je ne crois pas qu'on puisse en rire, fût-on cardinal! Ils ne sont pas gais. Je les trouve même tristes. Ce sont les Effacés.
Voulez-vous que nous en parlions à notre aise ?. . . Voulez-vous que je vous prouve que je ne rêve point et que je n'invente rien, quand je vous parle des Effacés? Voulez-vous que je vous les montre de mes deux index, — le droit et le gauche, — ces Effacés que j'appelle hardiment les Importants du xixe siècle?... Voulez-vous que je vous en montre le genre d'abord, dans sa nuance générale, peu appuyée, fuyante; puis, après, les individus? Pas tous, — ce serait impossible! — mais quelques-uns, qui suffiront pour éclairer le genre et pour le rendre si visible que vous ne puissiez plus jamais vous y tromper et que vous direz aisément à la première vue d'un de ces galants : « Tiens ! c'est là un des hommes à succès, un des
séducteurs de ce temps, qui, moi aussi, allait peutêtre me séduire. Eh! mais je n'en suis pas surpris: c'est un Effacé. »
Car ils plaisent tout d'abord... Ils plaisent à la majorité... On les trouve aimables, ces heureux coquins d'Effacés qui ne choquent ni l'œil, ni le tympan, ni l'esprit, ni la vanité de personne, et qui peuvent, de temps en temps, reposer un homme d'esprit fatigué, comme Mme Grant reposait Talleyrand. Ils plaisent... sera-ce long?... mais ils plaisent, ce n'est pas douteux. Ils s'insinuent comme une huile douce. Ils s'avalent sans peine, comme un lait assez frais, qui ne serait pas sucré; comme l'eau quand elle n'est pas glacée, quand surtout elle n'a pas passé sur des tapis de menthe ou de marjolaine et qu'elle est restée de l'eau, dans sa simple insipidité! — Les Effacés, que je ne veux pas tuer, que je ne veux pas supprimer, certes! — les Effacés représentent dans l'ordre intellectuel un tas d'objets qui ne manquent ni d'agrément ni d'utilité dans l'ordre physique. Ils ont quelque bon... Ils font penser avec assez de
suavité aux oreillers, aux édredons, aux gardevues, aux lunettes bleues, à la camomille, aux ronds en cuir que l'on met précieusement sous soi, aux petits bouchons de coton matelassant l'oreille, toutes choses qui ont leur succès d'estime et de commodité. Quelquefois même ils ont eu davantage! Quelquefois dans l'histoire (cela s'est vu!), quand le temps était le moins aux Eflacés, quand le talent vibrait le plus haut et s'attestait avec le plus de force, des esprits dignes d'aimer l'originalité en vertu d'une distinction incomparable, des talents qui n'avaient à trembler pour leur compte devant le talent de personne, s'engouaient tout à coup, le croira-t-on ? de quelque Effacé, mais qui l'était jusqu'à la platitude, ce qui est le sublime du genre pour un Effacé! En plein Louis XIV, c'est-à-dire en plein soleil, Mrae de Sévigné préféra Pradon à Racine. C'était rare, alors, j'en conviens, que de telles préférences, mais elles sont devenues communes. Talleyrand finit par épouser Mme Grant. La société a épousé les Eflacés avec enthousiasme ! Cette dernière moitié du xixe siècle a fait aux Effacés non seulement une position, mais une destinée! Et cela n'a pas été un accident, mais comme une loi de cette dernière moitié du siècle que, pour avoir un succès certain, indiscuté, rapide, roulant moelleusement son homme où il veut aller, sur des roues de velours, — à la fortune, à La
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gloire, à l'Académie, — ii fallait avant tout être un Erlacé!
Et on l'a été ! On a trouvé des Effacés, vous pensez bien! plus que d'hommes de génie. Le génie est rare en tout temps, et l'imbécile aussi, quand il est absolu. L'imbécile absolu est l'homme de génie de la Bêtise, et il rentre par là dans la rareté de génie. Mais des Effacés! Roratecœli! Il en pleut. Dans cet état de civilisation qui fait notre gloire, les Effacés forment, entre l'imbécile relatif et l'homme d'esprit, un joli niveau intellectuel tout en nuances, — des nuances qui s'en vont toujours de moins en moins, et voilà le délice! On dit des Effacés : quelle finesse! quand c'est si effacé qu'il n'y a plus rien! Je n'ai pas affirmé, je n'affirmerai point qu'ils n'ont aucun talent, aucun esprit, les Effacés! Ils en ont. C'est pâlot et faiblot, mais c'est précisément ce pâlot et ce faiblot qu'on aime. Nous sommes si sensibles et si généreux! Leur caractère est de n'en point avoir. Ils ne pensent pas fort; ils ne peignent pas ardent. Ils n'ont ni relief, ni couleur, ni expression, ni aucun de ces dons du talent qui sont d'abominables distinctions divines ! Ils ne connaissent pas cette odieuse originalité qui, par ce temps vertueusement égalitaire, .vaut titre de duc pour le talent qui Ta, et qui écrase tout d'une supériorité haïe! Les Effacés, eux, n'ont jamais blessé le commun des esprits qui dit
si bien devant les manifestations du génie, comme si c'était une raison pour le nier : « Je ne comprends pas! » Les Effacés sont toujours faciles à comprendre. Ils sont clairs, ils entrent dans l'esprit tout droit. Quel profit et quel charme! Ils n'ont rien de tapageur. Ils laissent tranquilles. Ils ne donnent point de secousses. Ils ne sont point des piles de Volta, et, pour toutes ces raisons, on les adore, on leur bat des mains, ils sont la coqueluche de leur siècle, et ces coqueluchons s'en croient la gloire ! Et la Critique qui en est fière (car elle en est fière!) ne se contente plus d'admirer leurs œuvres, mais aussi leurs personnes! La Critique hébétée nous dit aujourd'hui la couleur de leurs moustaches, et peut-être demain soir nous dirat-eile l'heure à laquelle ils seront allés à la garderobe le matin ! !
Et direz-vous que j'exagère? que je suis de mauvais ton et de mauvaise humeur? Mais si vous le dites, la Chronique est là, et les Journaux, et les discours, ces discours de l'Académie que nous entendions hier encore, et tout le siècle enfin, qui se lève, et par ses mille voix proclame qu'en France,
en ce pays qui aimait les Éclatants autrefois, l'ère des Effacés est ouverte ! Laissons faire encore au vieux Hugo son bruit. Il vit sur son passé. Il est d'un temps où le génie entrait avec effraction dans la gloire, — où la fracassante couleur de Delacroix finissait par fracasser les stupides résistances des cuistres, conjurés contre sa palette; mais Hugo, lui-même, s'il débutait maintenant, serait distancé et vaincu par les Effacés! par ces gaillards à qui tout est facile et que voilà partout, nombreux, en magnifiques ou en agréables postures, importants, sûrs de plaire et de suffire, disposés à prendre la place et même les airs du génie, et, ma foi... les prenant avec une lestesse et un dégagé que le génie indubitablement n'aurait pas! Au fond, cependant, ils sentent bien, croyez-le, ce qu'ils sont et ce pourquoi ils réussissent dans une société démocratisée jusque d'intelligence; mais, devant le triomphe de leur effacement, ils ont l'impertinence qui se laisse faire, — la plus drôle, par parenthèse, et la plus inoffensive impertinence des gens heureux!
Ces Effacés, nés Effacés, comme on naît coiffé, puisqu'à présent c'est un bonheur de l'être, ces Effacés, qui avaient certainement, dès l'origine, quelque chose là comme Chénier, mais quelque chose sur quoi on ne peut plus rêver maintenant, car ils n'ont pas été guillotinés et c'est sorti, et nous avons vu que ce quelque chose était, en
somme, peu de chose; oui, ces Effacés qui ne le sont pas devenus, mais qui l'étaient comme on est poète, ne les connaissez-vous pas tous, et sur le moindre mot qu'on en pourrait dire, ne seriezvous pas très capables de les nommer?... Échantilions-en seulement quelques-uns. Tenez, en voici un, enfant geâté peut-être parce qu'il est malade, à qui on trouvait dernièrement des tournures de Corneille (de Corneille! ô Dieu juste!) et qui n'est pourtant, à le bien prendre, que du Casimir Delavigne... effacé! Puis, en voici un autre qui a lavé, avec je ne sais quelle eau de son, les pastels charmants des comédies de de Musset, pour en rendre les couleurs moins voyantes et moins scandaleuses aux yeux des bourgeois! Et après?... Après, en voici un troisième, qui n'est pas, celui-là, un simple littérateur, mais un écrivain politique, qui est arrivé presque d'emblée aux plus hauts honneurs, et que ses amis appellent Fontanes! et, au fait, il a de Fontanes, mais en l'effaçant, ce qui fait de l'effacé sur de l'effacé, c'est-à-dire trop d'effacé! Enfin, voici le poète comique de l'autre jour, bien plus comique à l'Académie qu'à la scène, qui ne nous a effacé, lui, en aucun sens, l'Alfred de Vigny auquel il succède et qui nous a rappelé le vers de La Fontaine, sans le mériter :
« Mon fils, — dit la souris. — ce doucet est un chat. »
Car il n'est point chat, ce Doucet! Il n'a du chat ni la grâce, ni la griffe, ni l'escrime, ni le bond, ni l'œil luisant, ni le miaulement amoureux ou sauvage, ni h peau tachetée, mais tout au plus, ce jourlà, vu la circonstance, l'humble contenance et l'air doux. Et ce n'est pas tout. Vous me permettrez bien d'en citer encore un, pour en finir de tous ces Effacés qui font broussailles autour de nous et à travers lesquels il n'est pas aisé de s'enfuir, et ce sera, si vous le voulez bien, cet autre académicien de fraîche date, — encore plus pincé qu'effacé, je le reconnais, — qu'on a déposé moelleusement, et enterré avec honneur, dans une de ses phrases, — une phrase que personne de ceux qui en ont parlé n'a eu le courage de trouver ridicule, excepté moi!
Or, la voici, pour que vous jugiez tout à la fois de moi et d'elle :
« Salut, lettres chéries, douces et puissantes « consolatrices!... Vous êtes comme ces sources « limpides, cachées, à deux pas du chemin, sous de « frais ombrages. Celui qui vous ignore continue à « marcher d'un pas fatigué, ou tombe épuisé sur « la route; celui qui vous connaît accourt à vous, « rafraîchit son front et rajeunit en vous son cœur. « Vous êtes éternellement belles, éternellement « pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui
« vous aime. Vous nous donnez le repos; et si « nous savons vous adorer avec une âme recon- « naissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez « par surcroît quelque gloire. Qu'il s'élève entre « les morts et qu'il vous accuse, celui que vous « avez jamais trompé! »
Qu'en pensez-vous ? O déclamation ! ô Eucharis ! ô Télémaque ! C'est bien la peine de lire l'anglais et de se grimer en petit Swift, cruel et propret, pour ne foire que du Fénelon effacé!
Mais effacé, voilà le point ! — Voilà ce qu'il faut taire et être avant tout, si on tient au succès immédiat et sans lutte, si l'on veut être classé sans coup férir, — ambition des esprits décents, — parmi les hommes d'un talent sérieux, qui honorent, sans l'agiter, la littérature ! La mettre sens dessus dessous, au contraire, cette pauvre littérature, par de l'invention, par de la passion, par de la nouveauté, par des initiatives quelconques, c'est un mauvais jeu que je ne conseillerais pas à mon plus grand ennemi de jouer... Être effacé est bien plus sûr... N'être pas nul,, non! bien entendu, — oh! n'être
pas nul, — on n'exige pas cela!... mais être effacé,
— n'être pas quelqu'un, patatras! mais rappeler quelqu'un, gentiment, en taille-douce, avec nuances, avec sobriété, avec goût, le goût, cette petite faculté d'eunuque, parfaitement opéré! Posséder et surveiller (surtout) un de ces talents qui n'en sont presque pas un, mais qui ne sont pas rien du tout, non plus, tel est le meilleur moyen de fortune littéraire qu'il y ait aujourd'hui parmi nous, et cela sans inconvénient d'aucune sorte, pas même celui d'être ridicule, car dans cette société de soixante-dix ans, comme la désignait Stendhal, dans cette société, despote et cacochyme, qui ne veut plus pour favoris que des esprits qui s'effacent, le comique, le mordant, la verdeur énergique du Ridicule s'en vont aussi, avec toutes les autres puissances, et il n'y a non plus pour l'observateur, qui aime à rire, que des ridicules — comme les esprits
— effacés !
Quand je vous ai dit qu'ils n'étaient pas gais, les Importants du xix.e siècle, — et même qu'ils étaient un peu mélancoliques, — est-ce que je n'avais pas raison ?. . .
Samedi, 24 février 18G6.
C'est la pluie de sauterelles du Journalisme contemporain. L'Egypte, cette pauvre vieille, maudissait ses sauterelles. Elle les appelait douloureusement une plaie... mais le Journalisme tend son chapeau aux siennes, comme les Croisés, après une sécheresse, tendaient leurs casques à la rosée... Il les recueille, il les ramasse, il les recherche et il les paie des prix fabuleux, qui ne sont pas des fables car il publie, pour qu'on n'en ignore et pour forcer la foi aux choses incroyables, ses traités deLaurentle-Magnifique avec eux. Importants, ces messieurs? que dis-je? ils sont indispensables. Ils sont les rois du Journalisme. Pour eux Barnum crèverait une de ses caisses et ouvrirait l'autre. Les Chroniqueurs,
dans les journaux! Ce sont les Térésa de ces Alcazars !
Singulier et récent avatar du Journalisme, — de ce Protée qui n'était pas un Dieu, comme vous voyez! et que voilà réduit à sa dernière métamorphose ! En effet, qu'on ie dise ! que peut-il maintenant devenir?... Rappelez-vous seulement le Journalisme d'il y a vingt-cinq ans! Se doutait-on, il y a vingt-cinq ans, même M. de Girardin, qui avait mis la Presse à quarante francs avec une magnanimité commerciale et démocratique que j'admire, se doutait-on qu'un jour, dans l'avenir, il y aurait des journaux à deux sous, des journaux à un sou, et qu'on les achèterait avec furie, et non pas simplement les cochers et les femmes de chambre, mais les maîtres... devenus les rivaux de la lecture de leurs femmes de chambre et de leurs cochers? Pouvait-on prévoir que le salon et la cuisine seraient un jour égaux devant le journal, et que pour faire aller splendidement cette boutique à deux sous ou à un sou, il y aurait des chroniqueurs à vingt mille francs pièce ?...
Genre inattendu de littérature! Évolution, qui est parbleu ! bien une révolution tout entière ! Ce qu'on appelle présentement le chroniqueur et la chronique, c'est le fait-Paris devenu souverain ! C'est le fait-Paris, passant sur le ventre aux Idées, à la Discussion, à la Critique, à toutes les choses intellec-
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tuelles, qui composaient une hiérarchie d'importances dans le journalisme d'autrefois... Ah! tu ne veux plus que des faits qui t'amusent, vieille société ennu)'ée et positive, qui as inventé le positivisme en philosophie, et, en art dramatique, les petites machines à précision, les petites mécaniques à dénoûment de M. Dumas fils et de M. de Girardin ! Eh bien! on t'en campera, des faits, puisque tu les aimes; on t'en campera à pleines mains, on t'en fourrera jusqu'au nœud de la gorge, on t'en donnera des indigestions qui, malheureusement, ne te tueront pas, curiosité badaude, que rien ne peut tuer! Et sous le despotisme de la circonstance, du succès exploité, du goût du public, Vanimal aux têtes frivoles, ainsi que disait La Fontaine qui le flattait, en n'en disant que cela, des hommes, faits pour mieux, descendront des hauteurs de leur esprit pour faire la chasse au fait-Paris, pour courir après ce bruit qui court, et, de personnes qu'ils étaient, se transformeront en échos, car ils s'appellent eux-mêmes des Echotiers, les Chroniqueurs! Echotiers et blagueurs, deux mots, également, d'une époque qui a les journaux à un sou et qui se fait une langue d'un sou pour y écrire. Echotiers et blagueurs! Franchement, je suis de l'avis de M. Louis Yeuillot. Je préfère l'époque où l'on inventait le mot pudeur !
Ridicule, — oui, — aussi, c'est encore un des ridicules du dix-neuvième siècle que ce triomphe de Trajan du fait-Paris; que toute une société qui se tasse et se réduit et se fond là-dedans, elle, son esprit et sa littérature; mais c'est bien pis et bien plus grave qu'un ridicule, c'est une abjection littéraire. Abjection pour aujourd'hui, qui peut être un déshonneur littéraire demain ! Il faut savoir le dire, puisqu'on se plaît à l'ignorer. L'amour du fait, eu dehors des expériences que le moraliste et le savant peuvent en tirer, est le propre des esprits inférieurs, et doit nécessairement, dans un temps donné, constituer une littérature de portières...
Et pas d'illusion! C'est là que nous marchons ! Si nous continuons dans la voie où nous sommes engagés, si notre mobilité ne nous sauve pas et n'amène pas la réaction par le dégoût, la littérature, digne de ce nom et telle qn'on doit l'entendre, est finie! Elle mourra, tuée par la chronique, le journal à un sou, et le machinisme théâtral, toutes choses qui s'engendrent et se poussent, car toutes les trois sont l'exploitation des besoins, matériels et bas, de la foule ; toutes les trois développent à
outrance cette curiosité des sens, souvent bête, aussi souvent impure, et qui nous corrompt, l'un n'empêchant pas l'autre, après nous avoir abêtis! Pour ne parler que du journal, qui tend à remplacer le livre, qui, dans trente ans, l'aura remplacé, quel journal s'élevant en ce moment oserait se passer de chronique et de chroniqueurs,. et ne calcule par l'intérêt de sa feuille et de sa caisse sur la nouvelle, le bruit, le commérage, le petit fait, l'aimable petit fait, ce charmant petit polisson de petit fait, le Chérubin, l'enfant gâté de tout le monde ! . . . Bone Deus ! mais c'est le Dieu des Dieux, c'est l'Amour que le petit fait; l'Amour, Dieu des Dieux et des hommes ! Et il n'a besoin de rien que de lui seul pour réussir. Il peut aller tout nu, comme l'Amour. On ne l'en aimera que davantage. On lui permet encore, je le sais bien, d'être spirituel quand il peut. Reste d'habitude d'une race intellectuelle qui ne se déprend pas en une fois de ce qu'elle a longtemps adoré, on permet encore au chroniqueur, à l'historien du petit fait, de montrer du talent, s'il en a, — d'enjoliver son petit fait, — d'empenner le bâton stupide, de l'aiguiser, d'en faire une flèche, — de monter et sertir le caillou du chemin comme si c'était une escarboucle... Mais bah! on se passera bientôt de tout ce luxe d'accompagnement inutile. Le fait seul suffira. Le fait seul, bien insignifiant et bien plat.
8o RIDICULES DU TEMPS
Sans tant chercher midi à quatorze heures, on dira, par exemple, la couleur de la voiture de Mme de Metternich, ou comment sont rangés les volumes dans la bibliothèque de M. de Girardin, et ce sera assez ! Ce sera assez pour suspendre l'attention haletante de tout Paris au bout de la plume allégée, — fameux débarras pour ces malheureux chroniqueurs !
Car je les plains, je les ai toujours plaints et rarement enviés. Leur métier est épouvantable!... Jeunes, presque tous, ayant de la vie en eux et devant eux, des facultés aiguës et légères, je ne sais quoi qui plaît et qu'on aime, je ne sais quoi de français et de militaire dans l'esprit qui va d'abord au fait comme à l'action, ils émiettent bientôt et ils éparpillent dans cette chasse au fait de chaque jour, ce qui deviendrait certainement le meilleur et le plus solide de leur force. Supposez-les s'enfermant chez eux, comme le voulait Pascal,, travaillant et chassant solitairement au chef-d'œuvre, qui est la chasse au tigre pour les esprits courageux, ils en abattraient peut-être un, plus tard... Mais passionnés, comme tout ce qui est jeune, ayant besoin de vivre dans toutes les acceptions du mot, ils sont tentés, ces jeunes gens qui ne sont pas des saint Antoine !
Ils trouvent joli et même brillant ce double métier d'écrivain et de mondain, qui écrit ses obser-
varions pour le journal du lendemain sur son calepin de contredanses, et vraiment cela le serait, brillant et joli, si un tel métier n'était tout simplement l'impossible ! si les hommes, qui ne sont pas après tout des colosses de Rhodes, pouvaient se fendre de cette largeur et avoir en même temps un de leurs pieds chaussé pour le bal dans le monde, et l'autre, en pantoufle, sous la table de leur cabinet de travail!
Mi-partie, en effet, de journalistes et de gens du monde, sous peine de ne pas être renseignés, de ne plus être des Chroniqueurs, coureurs de salons, de théâtre, de cafés et de fêtes quelconques, n'ayant pas l'ubiquité d'un Dieu qu'il leur faudrait, aux pauvres diables, il faut qu'ils aillent, il faut qu'ils trottent, il faut qu'ils fassent leurs articles debout, comme les Juifs communiaient, et encore les Juifs, pas même le Juif-Errant, ne communiaient en courant ! tandis qu'eux, il faut qu'ils improvisent à la course! Il faut qu'ils saisissent aux crins l'Improvisation comme ils peuvent, et sautent sur le dos ailé de cet hippogriffe ! Aussi que de sauts manques, de courbatures et de fatigues ! Ni courrier diplomatique, courant la poste, avant l'invention des chemins de fer, vissé sur sa selle dont il ne descendait pas même pour changer de chevaux, et nourri d'œufs durs par précaution, ni Basque d'ancien régime, ni commissionnaire, ni surnuméraire, ni
solliciteurs quelconques, habitués à grimper et à dégringoler tous les escaliers de la création, ne sauraient être comparés, pour le tourbillonnement et pour la fatigue, à ces chasseurs de la nouvelle, du petit fait, du détail sur toute chose, sans lesquels il n'y a pas de chronique! sans lesquels ce gros prince de Public, qui veut dîner, peut se plaindre à ses Vatels en faute « que la marée n'arrive pas!!! » Ah! certes, non! ce n'est pas vingt mille francs qu'il faut donner à ces esprits qui mourront efflanqués, s'ils continuent, ou qui modestement s'abonnent à inspirer la phrase de généralissime que l'orgueil légitime des rédacteurs en chef se permettra très bien : « J'ai tué sous moi tant de-chroniqueurs ; » c'est quarante mille francs et même davantage ! car l'avenir, le talent possible, l'espérance sont des choses impayables, que toute la terre ne saurait acheter! Et pourtant c'est là ce qu'ils donnent, et la plupart encore à des prix qui ne sont pas ceux-là! Dans cette vie haletante du chroniqueur, brûlée par tous les bouts à tous les candélabres, il n'y a pas que les fatigues atfreuses et les vacuités du moment présent; il y a l'impossibilité, très vite venue, de sortir de ces fatigues, et l'engloutissement de l'avenir ! Qu'ils prennent garde, qu'ils prennent garde, ces jeunes gens! Lorsqu'on a couru le petit fait pendant quelque temps, on n'est plus capable que de courir le petit fait. L'idée méprisée devient infidèle. L'in-
vention ne vous prend plus dans ses bras féconds.
Quand ils ne chassent plus, les vieux lévriers rêvent, disait le Prince de Ligne. Eh bien, c'est un avantage que doivent avoir les vieux lévriers sur les vieux chroniqueurs, s'il y en a, car tout chroniqueur doit être jeune comme tout danseur, la Chronique étant pour l'esprit une danse du diable qui n'est permise qu'à la jeunesse, lorsqu'elle en a encore la beauté! Seulement, n'est-il pas vrai? si on ne se figure pas très bien un vieux chroniqueur, on a, au contraire, une conception assez tristement nette d'une vie intellectuelle tout entière qui se serait passée à chroniquer ! Si déjà, avant les chroniques, quand nous n'avions que celles de Turpin, on tenait, pour l'esprit, dangereux et terrible la dépense intellectuelle d'un article tous les jours sur un sujet quelconque, que sera-ce d'un article tous les jours, sans aucun sujet?... Bobynans chimera in vacuo, disait Rabelais. On aura bobyné avec plus ou moins d'éclat ou d'éblouissement dans le vide, mais ce sera toujours le vide dans lequel on aura bobyné !
Hélas! ceux qui ont l'expérience de ces damnées besognes le savent bien. J'en connais un, — et peut-être le premier de tous, — en cet art singulier et coûteusement frivole de prendre, non pas aux cheveux, mais au seul cheveu qu'il ait, le petit fait, chauve comme l'Occasion, de concentrer le rien, d'achever le mot incomplet et de donner du
piquant et de la profondeur à la plus chétive anecdote, et il est bien las de courir cette bague... je vous assure. Il est aussi détaché de sa propre chronique que M. de Lamartine, de l'Académie ! Il pousse l'indifférence et le dédain de ce qu'il fait au point de ne pas corriger ses épreuves. Qu'importe! dit-il. Ch'importa! Et ce n'est pas dandysme, c'est naturel. Il avait débuté, si je m'en souviens, par un roman aux qualités âpres, aux saveurs amères. Esprit froid et nerveux, coupant comme l'acier d'un rasoir anglais, observateur cruel, qui fût, avec du temps et de la peine, devenu quelque grand moraliste implacable, la Chronique l'a pris, cette fille qui n'est pas si facile, et il a dépensé pour elle la fortune de son talent, mise en petite monnaie pour en faire mieux des ricochets! Or, qu'est-ce qui reste des ricochets, même les mieux faits, même les plus supérieurs? Ah! je voudrais souffler à ces dépensiers spirituels une petite terreur salutaire ! Je ne suis pas absolument le docteur Pangloss , qui trouvait tout bien. Je ne suis pas M. Philarète Chasles, un peu trop optimiste à mon gré, lequel nous donnait l'autre jour, ici même, pour preuve de la supériorité de la littérature théâtrale sur toutes les autres littératures, l'argent qu'on gagne à faire des pièces comme Un Mari qui prend du ventre ou le Chapeau d: paille d'Italie, et du peu que rapportent des Histoires de la civilisation...
Singulière mesure qui, par parenthèse, m'a rappelé cet archange de l'Apocalypse, mesurant avec une règle d'or les murs de la Cité céleste. C'est avec cette règle que M. Chasles mesure les choses littéraires de son temps, qui ne sont pas précisément célestes, mais je ne suis point l'archange Philarète. J'ai une autre mesure que sa règle d'or, et je ne crains pas d'affirmer que quand tous les chroniqueurs de la terre deviendraient riches, à faire de la chronique, autant que des Crésus... ou des épiciers, ils feraient encore un métier de dupes de s'enrôler sur cette galère, et quoi qu'on leur donnât, je dis qu'on leur aurait toujours pris bien plus qu'on ne leur eût donné!
Oui, j'ose l'affirmer : c'est la mort de la littérature ! Et qui en accuser, si ce n'est le goût du temps, l'esprit du temps, le temps tout entier? Quand Mirabeau disait : « Lorsque tout le monde a tort, tout le monde a raison, » il disait un mensonge, mais, de plus, une lâcheté, malgré tout son génie ! Les spéculateurs, les fondateurs de journaux, les rédacteurs en chef, au lieu d'être de vi-
goureux éducateurs du public, de forts nourrisseurs d'intelligence, croient bien jouer leur jeu en ne lui servant que ce qu'il aime. Ils se font les odalisques de ce Sultan, ou plutôt ses fournisseurs d'odalisques. Les Odalisques, pour l'instant, ce sont les Chroniqueurs! Ah! les rédacteurs en chef! qu'ils soient bien tranquilles, s'ils le peuvent; ils périront par où ils auront péché. A une époque plus prochaine qu'on ne croit, le journal, qui aura tué et dévoré le livre, cessera lui-même d'être un journal. Le petit fait le rongera. Ce sera son insecte, ce sera sa vermine. Comme le lierre qui dégrade les murs sur lesquels il s'étale, la Chronique grimpera à toute page du journal et couvrira tout, entrelacée d'annonces et de réclames, qui sont aussi de petits faits, mais de petits faits d'un grand rapport...
Alors, plus de doctrines sur rien, développées ou soutenues (à quoi cela servirait-il?...), mais des cancans de club ou de coulisses, des indiscrétions de vie privée ou de chambre à coucher, — et comme la Médisance elle-même tend à mourir dans cette société aplatie de tout, même de bec, on priera messieurs les domestiques de laisser voir les appartements des gens riches ou célèbres, et nous aurons des descriptions de commissaires- priseurs et des inventaires ou des mémoires de tapissier. Ce sera beau! Quel plaisir et quel orgueil de vivre ce temps-là! Progrès ineffable! Les journaux à un
sou auront baissé! Il y aura des journaux pour rien qu'on vous donnera dans la rue, qu'on poussera brutalement dans votre poche quand vous dédaignerez de les prendre, comme ces annonces de chapelier qu'un homme payé pour cela vous tend parfois sur la voie publique, à l'angle des carrefours, comme une escopette. Au fait, c'est l'escopette du commerçant! Alors encore... qui sait? il y aura peut-être un spéculateur, un Millaud plus inventif et plus fort que les autres, qui, au lieu de donner un journal pour un sou avec ses chroniqueurs et ses chroniques, armes et bagages, étatmajor fort cher, le tout pour un sou!! donnera un sou pour qu'on prenne le sien...
Et ce ne sera pas assez cher! ou... ce le sera trop !
7 février 1 866.
Prenez garde!... Il faut l'adresse de Mme Saqui, dansant sur sa corde, pour se risquer à en parler... Ils sont prépondérants... Les Mœurs, ces sottes bêtes, n'en rient plus et, seuls, quelques moralistes, incorrigiblement gais, en rient encore... Ridicule accepté ou qui va l'être, ils seront peut-être demain une institution.
Ah! depuis Addison, qui écrivit, je crois, le premier, dans son Spectateur, ce nom de Bas-bleus, devenu maintenant une injure pour l'amour-propre de ces dames et qui sera prochainement remplacé par un compliment, les Bas-bleus ont marché, comme des bottes de sept lieues ! Ce n'est plus, comme du temps d'Addison, un petit club de
péronnelles beaux esprits dans un coin ignoré de Londres; un petit club dans ce pays du Club, où, dès qu'on est trois, on en fait un; où l'on en fait pour boire du thé et pour siroter son Porto, car, en Angleterre, on a jusqu'au Club des si râleurs! Ce n'est plus cette imperceptible poignée de pédantes à qui ce doux et innocent Addison a prêté des bas de la couleur qui lui a plu, car elles n'ont jamais relevé leurs robes pour qu'il pût en juger, ces prudes femmes du pays de la grande Pruderie, du pays de la Haute Hypocrisie, qui a inventé et accepté la virginité d'Elisabeth! Non, corbleu! (c'est le cas de le dire!) les Basbleus ne sont plus seulement cela. Ils ont produit, quoique bréhaignes, ils ont multiplié, comme s'ils avaient été bénis !
En deux siècles, comme les chrétiens de Tertullien, ils se sont répandus partout ; ils ont tout couvert, ils ont tout rempli. L'encre a monté... flot sur flot. L'encre de la petite vertu, de la très petite aussi. Les Bas-bleus n'ont plus été particuliers à l'Angleterre. Ils ont été Européens, — ils ont été Américains et ils deviendront Asiatiques, mais plus tard. En Asie, la paresse du harem et le manque radical d'orthographe (Dieu soit loué !) leur résiste un peu... Et quel changement dans leur tenue! Allons donc! des bas bleus? Vous êtes bien... Addison, si vous vous imaginez qu'ils en portent!
Vous pouvez me croire, moi qui ne les flatte pas, et je vous en donne ma parole d'honneur. Ils ne mettent plus, malgré leur nom, le classique bas bleu sur leurs jambes indifférentes... D'abord, leurs jambes ne sont jamais indifférentes... Non, ils n'ont plus cette orde affectation de s'encuistrer la jambe dans un bas bleu de savant ou de bel esprit négligé qui méprise les choses de la matière, même quand elles sont (ô vilain homme !) de la soie rose sur de la chair rose ! Ils ont laissé là, parfaitement laissé là les bas à l'envers de La Fontaine, les bas taboulés ou crottés de Colletet. Comment donc ! Je connais des Bas-bleus pour l'heure — et des Bas-bleus sterling ! — qui portent très bien des bas roses. J'en connais qui, de leurs anciennes chausses bleues, n'ont gardé que des jarretières lilas. J'en connais enfin qui, s'entortillent dans la robe de velours (bleu, il est vrai) et les guipures de la princesse de Cadignan... Addison l'ingénu, luimême, Addison-Grandisson y serait pris comme Daniel Darthès. Ils l'encapuchonneraient et l'emmitoufleraient dans cette robe, et si bien (c'est encore le cas de le dire!) qu'il n'y verrait plus que du bleu!
Eh bien, cependant, — rien n'y fait et rien n'y fera, société décadente, ridicule effacé, manège de femmes, bassesse des hommes ! — ces Bas-bleus, à la veille d'être souverains, ces Bas-bleus savon-
nés, lavés, passés au blanc forcé de toutes les élégances, ne pourront pas effacer l'odieuse petite tache bleue, qui restera bleue sur leur cou-de-pied, comme l'atroce petite tache rouge est restée rouge sur la main de lady Macbeth, et toutes les crèmes de lys n'y feront que de l'eau claire! Elle restera. Ce sera un tatouage à perpétuité! De quoi les hommes ne sont-ils pas capables? Ils diront peutêtre que cela fera mieux, comme cela, aux femmes qui la frotteront, cette petite tache, pour la faire disparaître, mais elle restera !
Et ce sera justice. On ne donne pas impunément un démenti aux lois éternelles de ce monde, à l'Ordre divin, à la Hiérarchie, à la Nature, à la Société et à la Grâce, — la grâce en soi et la grâce de soi! Je connais un vieux moraliste, que je vous citerai souvent, qui dit très bien que « les soufflets qu'on donne à l'Ordre sont des coups de poing qu'on en reçoit » et que cela fait de fiers bleus, mérités et ineffaçables ! Les Bas-bleus en attrapent leur part, ce qui ne change rien à leur uniforme, car les Bas-bleus, c'est la révolte femme. Non pas
la révolte au sérail qui pourrait être amusante dans nos moments turcs, et nous avons tous des moments turcs dans la vie ; mais c'est la révolte chez nous, dans la maison et la famille chrétiennes; c'est l'insurrection de la femme contre sa fonction même, et cela cesse très vite d'être amusant, même pour le chrétien qui n'est pas chrétien! Nées pour faire des enfants et pour les élever, — pour leur apprendre à prier Dieu, — disait Joseph de Maistre, — et à ne pas craindre le canon, les femmes qui se font Bas-bleus aiment mieux écrire de méchants petits livres ou des chefs-d'œuvre, — ce qui est plus rare, — que de créer de beaux enfants sans savoir comment, lesquels pourraient si aisément devenir des hommes aimables ou des héros, dans leurs charmantes mains! Physiologiquementhomme impossible, le Bas-bleu prétend l'être malgré la loi qui le fait femme de pied en cap, le cap compris. Le Bas-bleu ne veut pas que le cap soit jamais compris! Il veut du génie à tout prix. 11 veut, comme un enfant gâté, de cette lune, et pour en avoir, que de grimaces ! Des grimaces à le faire coucher!
En France, — ce pays du bon sens. . . qui passe et de la grâce... qui s'en va, — en France, les femmes ne commencèrent que tard à avoir ces laides fantaisies. C'était dans le xvne siècle. Molière était là qui les aimait, lui, le pauvre cœur brisé par elles,
mais qui précisément parce qu'il les aimait et qu'il les voyait ridicules, leur partit au nez de ces deux formidables éclats de rire : les Femmes savantes et les Précieuses! Or, à quelque époque que ce soit, comme les femmes ne sont jamais très courageuses contre le rire qui les déconcerte et qu'elles lui préfèrent l'enthousiasme, qui ne les déconcerte pas, les Cathoisanies du XVIIe siècle eurent leur petit pathos, coupé par le grand rire de Molière, et elles se turent et se tinrent tranquilles pendant quelque temps. Mais plus tard, au xvnie siècle, en ce siècle de toutes les émancipations, l'envie de la lune, déjà désirée, leur revient, cuisante. Elles voulurent regoûter à leur chimère. Le Bas-bleuisme allait-il naître?... MI!e de l'Espinasse est un bas de leu bien plus qu'un Bas-bleu, et Mme du Deifand, l'adorable ennuyée, qui n'y voyait goutte, ne put jamais savoir de quelle couleur étaient ses bas; mais la Du Châtelet de Voltaire, cette pécore mathématique et amphigourique, fut le type du Bas-bleu parlait, tel qu'il se cultivait lui-même en Angleterre, et tel que nous l'avons vu pousser de toutes parts, en pleine terre de France, à partir de Mme de Staël !
Car, j'en suis assez affligé pour elle, c'est Mme de Staël qui est vraiment la mère — maicr castronim, — des Bas-bleus français ! Avant elle, on les comptait, — baliveaux dans le raz du désert! — depuis elle, c'est une forêt, on ne les compte plus. C'est
Mme de Staël qui leur a donné l'audace d'être. C'est elle qui leur a délivré des lettres de naturalité et fourni une possession d'état, en écrivant Corinne. Corinne poère, antiquaire, historien, critique, le diable Légion littéraire, et, en même temps, androgyne infernal, la solennelle et détestable diablesse de l'ennui ! Pauvre Mme de Staël ! Avec son esprit qui était presque du génie, de ce génie qui pourrait brûler dans sa flamme le ridicule s'il voulait naître ! avec son cœur, grand comme le monde, — ce qui est peut-être la raison pour laquelle tant de monde y entra, — Mme de Staël avait plus d'âme, de talent spontané, de vie, qu'il n'en faut pour être un Bas-bleu ou la mère Gigogne de tous les Basbleus de la génération présente. Elle en avait incomparablement plus à son petit doigt, — qui n'était pas très petit, — qu'à tout leur corps, les nombreux enfants qu'elle a faits. Oui, malgré cet affreux turban que les Bas-bleus de notre âge se garderont bien de porter, mais qu'elle immortalise, malgré son pied à la Samuel Johnson qu'elle chaussait de flloselle, hélas! et qu'un soir de bal masqué, Rivarol reconnut comme « un piédestal », avec une flatteuse insolence, on ne comprendrait même pas qu'elle eût été un Bas-bleu, cette femme de tant de passion et de vérité, si on ne savait pas qu'elle était la fille de Mme Necker, un Bas-bleu pire qu'un Bas-bleu anglais, puisque c'était un Bas-
bleu suisse, et si, dès douze ans, elle n'avait perché sur le cap Misène d'un tabouret, au milieu des philosophes du temps émerveillés, et qui laissèrent sur sa jeune tète l'influence de leur pédantisme! Qui eût pu résister à cela? Voilà ce qui doit être dit à la décharge de Mme de Staël! et pour l'expliquer, cette femme toujours femme, sous le turban, la filoselle, et le bas bleu; qui rêva toujours, au contraire des Bas-bleus, l'amour dans le mariage, et la beauté qu'elle n'eut jamais, et qui, tout Basbleu qu'elle pût être, n'a pas laissé du moins de théorie du Bas-blenisme, comme les Bas-bleus concentrés qui lui ont succédé !
Et, de fait, voilà le progrès : c'est la théorie ! Mme de Staël n'est que Corinne. Or, Corinne quitte son écritoire, ses médailles, ses musées, toutes ses petites tribunes, à cette conférencière d'avant les conférences d'aujourd'hui, pour courir après l'homme qu'elle aime; et sans le dénoûment du livre où le Bas-bleu revient mourir en position, j'absoudrais et j'aimerais Corinne. Mais Corinne, c'est la poésie du Bas-bleu, et c'est la théorie qu'il faut connaître! C'est dans la profondeur de cet azur, c'est dans le foncé de cet indigo, qu'il faut pénétrer. Qu'est-ce, en effet, après tout que Corinne et ses exhibitions intellectuelles, en comparaison de celles-là auxquelles nous assistons tous les jours? Corinne ne posait que le droit de Corinne à l'exhi-
bition intellectuelle ; les Corinnes d'à présent posent le ilroit de toutes les Corinnes, à tous les genres d'exhibition possible , c'est-à-dire de toutes les femmes de l'humanité. Il ne s'agit plus d'un pauvre livre, pondu discrètement par quelque esprit pudibond de femme timide. Ah! bien oui! il s'agit de cela ! Toutes les manifestations de la Libre-Pensée les font pétiller de désirs! Il y a à la fin de Corinne (ici je parle du roman) une petite note, bien modeste, — un soupir! — sur le temps où l'on voyait en Italie les femmes professer quelque chose avec l'écharpe noire au cou; mais ce n'est plus un soupir maintenant que nous entendons, c'est une clameur, c'est un hennissement ! c'est le bruit d'une charge (dans les deux sens du mot !). Il faut que la femme professe non pas quelque chose, mais toutes choses, mais quoi que ce soit ! De même qu'il n'y a qu'une substance, selon le grand Hegel, il n'y aura bientôt plus qu'un sexe, et en attendant que l'identification des deux anciens s'accomplisse en bloc, elle se fera en détail, et voilà qu'elle commence ! Nous avons présentement des bachelières, des licenciées, des professeuses, des conférencières , oh ! acharnées, les conférencières, à poser le droit de conférence}-, car la langue elle-même est victime de ces charmantes ambitions! On joue pourtant encore les Femmes savantes et les Précieuses ridicules au Théâtre-Français,, mais Molière (dira-t-on un de
ces jours, dans une conférence braquée par un Basbleu contre son génie), Molière n'est plus qu'un vieux Gaulois sans élévation, comme cet autre gueux de La Fontaine. Il manque d'idéal; et ce n'est pas seulement les femmes dont il se moque qui le disent pour se venger, — jugez la profondeur du mal par le comique de la chose ! — c'est M. Théophile Gautier qui a fait un jour ce procès à Molière, M. Gautier, comme vous savez, une élévation à perte de vue, un pur idéaliste, un éther ! Ainsi, vous le voyez, les Bas-bleus ne font pas scandale, en faisant école. Les hommes disent comme eux et vont à leur école. Libertinage intellectuel ou autre! Ils trouvent gentil ce mélange de sexe où déjà on ne se reconnaît plus. Byron, qui a fait une comédie : « les Bas-bleus » qu'on ne lit plus guère, se moquait de Mme de Staël, quoiqu'il l'aimât pourtant. Napoléon l'a dédaignée. Mais les petits Français de 1866, qui ont des Madame de Staël d'un bien autre bleu que la madame de Staël du premier Empire, n'ont, eux, ni dédain, ni moquerie. Que dis-je ! Ils sont tout prêts à avoir de l'admiration ! A leur sens, le Bas-bleu n'est plus le Bas-bleu. C'est un vieux nom qui ne convient plus aux mœurs nouvelles. Trouvez un nom qui convienne mieux ! En effet, qu'est-ce que ce petit nom fané de Bas-bleu peut dire maintenant, quand on a passé par la tunique barbeau de la femme libre
de Saint-Simon, la redingote de velours noir de M. George Sand (par parenthèse, une aristocratie, cette redingote), par la blouse américaine, qui détrônera la crinoline, et, qu'en attendant, on fait des pointes dans les bottines lapis lazuli de Mesdemoiselles Benoiton, qui seront peut-être des bottes à l'écuyère demain !
Lauzun se faisait tirer les siennes par Henriette de Bourbon. Mais il n'y a plus de Lauzuns, dans cet âge qui n'est plus ni fat, ni frivole. Ce sont les Bas-bleus d'aujourd'hui qui seront les Lauzuns un jour et qui mettront leurs bottes, — tenez, permettez-moi le mot, — au derrière des hommes, pour leur peine d'avoir souffert qu'elles pussent en porter !