L'ABBÉ SOSIE
Mercredi, 24 janvier 1866.
Si vous ne le trouvez pas dans La Bruyère, c'est que du temps de La Bruyère il n'existait pas. Malgré son nom grec, c'est un produit tout à fait moderne, et nous seuls, nous, le xixe siècle, et encore le xixc siècle de ces dernières années, l'avons mis au monde, cet abbé Sosie.
Au temps de La Bruyère, il y avait bien déjà toutes sortes d'abbés qui ne réjouissaient pas précisément le cœur de la sainte Église Romaine et qui relevaient un peu du coup de lanière — cette discipline ! — du moraliste chrétien. Il y avait alors des abbés de cour et de ville, dont les mœurs commençaient à devenir légères, la science légère, l'orthodoxie légère. On était à la veille de ce xvnie siècle, qui, lui, ne s'en est pas tenu à des légèretés ! Il foisonnait et pullulait partout des abbés gallicans, des
abbés jansénistes, des abbés quiétistes, des abbés scandaleux, qui tachaient tous, de leur indignité relative, le pur et grand clergé de France; mais d'abbé Sosie, non ! il n'y en avait pas ! Parmi tous ces abbés, plus ou moins diables d'abbés, nul Sosie ! Son espèce, à celui-là, était absolument inconnue. Graine cachée qui devait lever dans l'avenir, et qui a si bien levé qu'incessamment nous pourrons dire mieux que « l'abbé Sosie »] nous dirons « les abbés Sosie » !
Fils d'une époque qui a supprimé avec tant d'autres choses le vieil antagonisme de la ville et de la cour, l'abbé Sosie n'est donc ni de la cour, ni de la ville, ni d'aucune paroisse en particulier. Religieux d'un ordre quelconque, ou prêtre attaché à une église, il est aussi bien du clergé roulant que du clergé qui ne roule pas. Il n'est ni gallican, quoiqu'il pût l'être, ni janséniste, ni quiétiste, ces choses finies, ni scandaleux, cette chose qui peut toujours durer! Que dis-je, scandaleux ? il est édifiant! Pour ma part, je connais de braves gens que l'abbé Sosie édifie ! D'aucuns disent que c'est un grand clerc, — je le veux bien; — qu'il a de la foi, — accordons-le; — des mœurs, — je le crois, et même de la charité... Je vous attendais là! C'est à la charité surtout qu'on reconnaît l'abbé Sosie. Seulement, la sienne n'est pas cette forte charité dont parle saint Paul, qui ne craint ni de châtier, ni de