LA \ N.II.I.I. I 11! I
Du Bousquier sourit, et ail i , comme futur maître du
. prendre la table de piquet. Le chevalier de Valois, perdu la tête, soit qu'il foulût rester là pour étudier li a désastre et j remédier,
h laissa faire comme un mouton qu'on mène a la boucherie, li avait recule plu- vit dent coup de massue qui puisse atteindre un homme; un gentilhomme pouvait étourdi à moins. Bientôt le digne abbé de Sponde et le vicomte deTroisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit si va i tncle à part et lui dit sa résolution à l'oreille. En apprenant que la maison de la rue du Cygne convenait à monsieur deTroisville, elle pria son futur de lui rendre le >< rvice de dire que son oncle la savait à vendre. Elle u'osa pas confier ce mensonge à l'abbé, de peur d'une distraction. Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1x15. Les uns riaient, les autres admettaient le main-', ceux-ci le blâmaient, ceux-là l'approuvaient. La ■ moyenne d' Alençon en fut heureuse, elle y vit une conquête? Le lendemain, chez ses amis, le chevalier do Valois dit un mot cruel.
— Les Cormon unissent comme ils ont commencé : d'intendant à fournisseur, il n'y a que la main !
La nouvelle du choix fait par mademoiselle de Cormon atteignit au cœur le pau\re Athanase, mais il I ne laissa rien transpirer des horribles agitations auxquelles il fut en proie. Quand il apprit le mariage, il était chez le président du Ronceret, où sa mère faisait un boston. Madame Granson regarda son fils dans une glace, elle le trouva pâle; mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement de ce ma-
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riage. Mademoiselle Cormon était une carte sur laquelle Athanase jouait sa vie, et le froid pressentiment dune catastrophe l'enveloppait déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont fait un fardeau trop lourd pour les épaules et pour le front ; quand une espérance longtemps caressée, dont les réalisations apaiseraient le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme n'a foi ni en lui maigri forces, ni en l'avenir malgré la puissance divine, alors il se brise. Athanase était un fruit de l'éducaiion impériale. La fatalité, cette religion de l'Empereur, descendit du trône jusque dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collège. Athanase arrêta ses yeflx sur le jeu de madame du Ronceret avec une stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indilFérence, que madame Granson crut s'être trompée ?ur les sentiments de son fils. L'apparente insouciance d' Athanase expliquait son refus de faire à ce mariage le sacrifice de ses opinions libérales, mot qui venait d'être créé pour l'empereur Alexandre, et qui procédait, je de madame de Staél par Benjamin Constant. A compter de cette fatale soirée, le malheureux jtune homme alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins. La rivière égayé les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le ■ je est plat, il ne manque pas de grâces décentes qui distinguent la. France, où )es yeux ne sont jamail ni fatigués par un jour oriental, ni attristés par de trop constantes brumes. Ce lieu était solitaire. En province, personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit défaut de poé>ie dans l'âme.
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S'il existe en province un mail, un plan, une promenade ci'"ù .m4 découvre une riche perspective, c'est l'endroit où personne ne va. Athanase affectionna cette solitude animée par l'eau, où les prés reverdissaient li'- premiers sourires du soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson : — Votre fils a quelque chose.
— Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait en donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.
Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais il parut, à plusieurs reprises, asseï . d d'ironie comme ceux qui insultent à eux seuls tout un inonde. Ce jeune homme, en dehors de toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait peu de personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. 11 n'y eut pas une àme qui sympathisât avec celle d'Athanase; pas une femme, pas un ami ne vinrent à lui pour sécher ses larmes, il les jeta dans la Sarthe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là, combien de malheurs n'aurait pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés ! Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit d'une aventure assez extraordinaire qui, vers 1799, avait commencé à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fille de Paris, belle comme les anges, avait été chargée par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons pour commander les chouans; elle l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour ' de son expédition de Mortagne : elle l'avait séduit et l'avait livré. Cette fantastique personne, ce pouvoir de
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la beauté sur L'homme, tout dans l'affaire de Marie de Verneui] et du marquis de Montauran, éblouit Suzanne; elle éprouva dès l'âge de raison un désir de se jouer de< hommes. Quelques mois iprès sa fuite, elle ne >e refusa donc pas à traverser sa ville natale peur aller en Bretagne avec un artiste. Elle voulut voir Fougèn s'était dénouée l'aventure du marquis de Montauran, et parcourir le théâtre de cette guerre pittoresque dont les tragédies, encore peu connues, avaient bercé soq jeune âge. Puis elle, désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien métamorphosée que personne ne la reconnût. Elle comptait en un seul moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicatement envoyer au pauvre Athanase la somme qui, dans notre époque, est pour le génie ce qu'était au moyen âge le cheval de combat et l'armure que Rebecca procure à Ivanhoé.
Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement au mariage de mademoiselle Cormon. 11 y eut un parti d'incrédules qui nia le mariage, et un parti de croyants qui l'affirma. Au bout de quinze jours, le parti des incrédules reçut un vigoureux échec : la maison de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille francs à monsieur de Troisville, qui ne voulait qu'une mai.-on fort simple à Alençon; car il devait aller plu] tard à Paris quand la princesse Sherbellof serait décédée : il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'oceupant à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les incrédules ne se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent que, marié ou non, du Bousquier faisait une excellente affaire: sa maison ne lui était revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les croyants lurent battus par cette péremptoire observation des incrédules. Choisnel, le notaire de mademoiselle Cormon, n'avait
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entendu parler du premier mot relativement au contrat, dirent encore les incrédules. Les croyants, fermes danl leur foi, remportèrent, Le vingtième jour, une victoire signalée sur Les incrédules. Monsieur Leii. notaire des Libéraux, vint chez mademoiselle m où Le contrat fut signé. Ce fut le premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle CormoD à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnelj il lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé de mademoiselle Armande, refus qui, M-luii lui, avait dicté celui de mademoiselle Cormon.Le Vieil athlète du Directoire fit si bien auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle àme du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts : elle sacrifia son notaire à l'amour! néanmoins elle lui communiqua le contrat, et Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, détendit par écrit les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs Lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzanne était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille francs à L'association, et desservit fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau ne secourrait plus lcsin ilheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de can-
cans distillés avec friandise, les bans se publiaient aux églises ri à la mairie. Àthanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet, où du Bousquier, flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et revenait pour diner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquier, disaient les incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez eux à la mairie, de la mairie à l'église dans une calèche, magnifique pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une espèce de calamité. Le sellier de la porte de Séez jetait les hauts cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient les raccommodages, Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité pour donner quelque dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en Normandie effrayèrent aussi beaucoup.
— Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent chercher.
Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse des nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans un stérile entd.^ernent. Enfin la meurtrière prophétie de la vieille fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie
LA VIEILLE FI LLC \ -il
juYIIi gnée quarante jours avant le mai
uMi ne li put sauver. Madame Granson, Mariette, malame <lu Coudrai, madame du Koneeret, toute la ville «marqua que madame «lu Bousquier était entrée à du pied gauche! présage d'autant plus horrible [M déjà le mot La Gawhi prenait une acception poliiqne. Le piètre chargé de lire la formule ouvrit par lasard 30n livre à l'endroit du De profundis. Ainsi ce nariage fut accompagné de circonstances si fatales, si j, si foudroyantes, que personne n'en augura tien. Tout alla de mal en pis. Il n'y eut point de noces, ar les nouveaux mariés partirent pour le Prébaudet. lUtumes parisiennes allaient donc triompher des outumes provinciales, se disait-on: Le soir, Alencon ■ommenta toutes ces niaiseries ; et il y eut un déchaînèrent assez général chez les personnes qui comptaient •ur une de ces noces de Gamache qui se font toujours •n province, et que la société considère comme lui •tant dues. La noce de Mariette et de Jacquelin se fit L'Elément ; ils furent les deux seules personnes qui conredirent les sinistres prophéties.
Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa naison à restaurer et moderniser L'hôtel Cormon. Il •.vait décidé de passer deux saisons au Prébaudet, et il
emmena son oncle deSponde. Cette nouvelle répandit 'effroi dane la ville, où chacun pressentit que du Bousjuier allait entraîner le pays dans la funeste voie du omfort. Cette peur s'augmenta quand les gens de la Ule aperçurent un matin du Bousquier venant du Pré- >audet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans in tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés tené en livrée. Le premier acte de son administration .vait été de placer toutes les économies de sa femme en ! sur le grand-livre, lesquelles étaient à UT fir.
Dans l'espace d'une année, pendant laquelle il joua coup stammenl î la hausse, il se lit une fortune personnelle pie aussi considérable que l'était cellede sa femme. Mais yants prés - s innovations pertur-
batrices furent dépassés par un événement quiserattaehait à ee mariage et le fit paraître encore plus funeste; 1- soir même de la célébration, Athanase et sa m< trouvaient, après leur diner, devant un petit feu de bourrées, nommées des régalades, et que la servante leur allumait au dessert dans le salon.
Eh bien ! nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque nous voilà sans mademoiselle Curmon, dit madame Granson. Mon Dieu! je ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me déchire les lèvres.
Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui pansait sa blessure sans la guérir.
— Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix lut douce, de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma chère maman, ne sortons pas encore, il l'ait si bon là, devant ce feu:
La mère entendit, sans la comprendre, cette suprême prière d'une mortelle douleur.
— Restons, mon enfant, dit-elle, j'aime certes mieux causer avec toi, écouter tes projets, que de faire un 1 'ii où je pui.-> perdre mon argent.
— Tu et belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis «lins un courant d'idées qui s'harmonisent à cepau- Me petit salon où nous avons tant souiï'ert.
— Oùnou^.jullriroiis encore, mon pauvre Athan
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jusqu'à ce que tes ouvrages réussissent Moi, je niii
i la misère; mais toi, mon ti ir ta belle
sans plaisir I rien que du travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une m elle me tourmente le soir, et le matin elle me réveille* Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous ai-je fait ? de quel ei ime me punissez-vous?
Elle quitta sa bergère, mit une petite chaise et se i illa contre Mhanase de manière à mettre sa tète sur Il poitrine ..e son enfant. Ii y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase bai mère sur le- yeux, sur -es cheveux gris, au front, avec la sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.
— Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromi mère sur la funeste résolution qu'il roulait dans
sa tête.
— Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte volonté, Luther a boule-
1" Europe. Eh bien ! tu t'illustreras, et tu feras le bien avec les* mêmes moyens qui lui ont servi à faire le mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te comprends plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la moindre de tes pensées y retentit encore autrefois le plus léger de tes mouvements.
— Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas te donner le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes an^u^ses. Oh! ma mère, laissemoi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi.
— Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre
mère qui sera ta servante s'il le faut , qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais; ta mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase, nous ne nous séparerons jamais.
Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la vie.
— Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que je vive, n'est-ce pas?
Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.— Voilà donc ce que tu couves ! On me le disait bien. Ainsi tu pars!
— Oui.
— Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. 11 te faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de dessous, il faut que je te les donne.
Athanase pleura.
— C'est tout ce que je voulais te dire, reprit il. Maintenant je vais te conduire chez le président. Allons...
Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda longtemps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant : — Grande indépendance eu cceur !
— Pauvre mère ! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la Sarthe.
11 arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité depuis quarante jours, et où il avait ap-
LA VIEILLI riLLI 1 il
porté deui grosses pierres pour s'asseoir. Il contempla celte belle nature alors éclairée par la lune : il rosit en quelques hêtres tout son avenir de gloire : il passa dans les rilles émues à son nom; il entendit les applaudissements de la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa Nie rêvée, il s'élança radieux en de radieux. triomphes, il se dressa sa statue, il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant un nu unent, maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans C€ moment suprême il étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami ; puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote et la boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. Il alla reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis longtemps; il >"> glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en lit très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint chei elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une lettre ; madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots : Ma bonne mère, je suis parti, ne m'en veux pas!
— Il a fait là un beau coup ! s'écria-t-elle. Et son linge, et de l'argent ! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants se croient toujours plus tins que père et mère. Et elle se coucha tranquille.
La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les pécheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps. Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille précautions pour la
préparer à recevoir cette horrible dépouille. La : ▼elle de ce suicide eut, comme on le pense 1
ind retentissement dans Alençon. La veille, te
pauvre homme de génie n'avait pas un seul . lecteur; le lendemain de sa mort, mille voix crièrent :—« Je l'aurais -i bien aidé, moi!» Il eit
si commode de se poser charitable gratis ! Ce suicide fut expliqué par le chevalier de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance , le naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites circonstances, et confirm récit- de monsieur de Valois. L'histoire devint touchante, quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une douleur concentrée, muette, qui fut peu com-:
. Il est pour les mères en deuil deux genre; douleur. Souvent le monde est dans le secret de leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, -ui une belle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux , excite d'universels regrets ; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur enfant, qui seules en ont reçu les sour rires, qui ont observé seules les trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils ; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier ne revînt à la Mlle, la présidente du Ronceret, Tune de ses bonnes
-.' était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les i de sa joie, lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le mie] de son premier mois de mariage. Quand
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une duBousquier rentra dans Alençon,eIk rencontra par hasard madame Gransoii an coin du Val-Noble! :.inl .le la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur. Ce lut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammà hes dans un rayon. M idame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe, ■idame Granson, l'une des personnes les plus opposées an curé de la ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agitée d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Kilo trouva le modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il donnait à tiler à toutes les femmes, à toutes les filles pauvre- de la ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité bien entendue qui sauva pluj d'un ménage incapable de mendier. Le curé quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa salle, où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la frugalité de son propre ménage.
— Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en larmes sans pouvoir achever.
— Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme: mais je me fie à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser Monseigneur àSéez. Oui. je prierai pour votre malheureux enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...
— Oui. oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant
Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. 11 s'y trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et voilées ; puis, les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques confidences de ce talent expiré. Ouatre torches éclairaient la bière couverte d"un crêpe. Le curé, senri par un discret enfant de chœur, dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété du fils.
Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur, et mue par une de ces inexplicables sous qu'ont les malheureux de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit où son lils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois. Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. Disons-le souvent : il est absurde de vouloir ramener les sentiments à des formules identiques ; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont propres et prennent sa physionomie.
LA VIEILLE FII.l I \ j.;
Madame Granson vit venir «Je loin une femme qui s'écria sur le lieu fatal : — C'est donc là '
in seule personne pleura là, comme j pleurait la ■ire. Cette créature était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athana-e avait vécu, elle aurait pu faire ce que «le m -Mes personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce i quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en écrivant dessus : Argent dû a par mi camarade qui vous le restitue. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant -:e.
La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloi- n t précipitamment après lui avoir dit : — Je l'aimais!
Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déque madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de lanuhanase et le cher chevalier de Valois.
Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit promptement oublier ses ; morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier ou si
Hfi SCENES DE LA VIE DE PROVINCE
elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même , indifférente à l'élégance ! Les tètes de nèvrre pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se noircirent, et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liseré de velours noir. L2 gilet se montra sillonné de roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combien i'àme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre ; mais le nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située au milieu do la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait autrefois de lui-même, et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut écrasé par un calembour de du Coudrai , qu'il fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant cette révolution nasale, avait nommé le chevalier Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les dents ; puis les bons mots devinrent rares ; mais l'appétit su soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes ses espérances ; s'il
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ira mollement ses prises, il mangea toujours ef- 11 nt. Vous devinerez le désastre que cet événement ameaa dans les idées -en apprenant que monsieur de \al->i> s'entretint moins fréquemment avec la princesse Gorilza. 1 n jour il vint chez mademoiselle Armandc avec un mollet devant son tibia. Cette banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout Alencon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, 06 personnage qui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu, guetté mademoiselle Cormon ; il avait, chasseur patient, ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la république impuissante l'emportait sur la vaillante aristocratie et en pleine restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu par la
! matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur, une grise tte blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il passa pour un libertin. Les libéraux lui jetèrent les enfants trouvés de du Bousquier, et le anbourg Saint-Germain d'Alençon les accepta très- Xgueilleusement; il en rit, et dit : — Ce bon chevalier, mliez-vous qu'il fit ? 11 plaignit le chevalier, le nit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la tète de du Bousquier. Onze «•sonnes passèrent aux d'Esgrignon et quittèrent le talon Cormon.
Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alencon. La maison d'Esgrignon y figura la haute aristocratie, car les Troisville revenus s'y ratachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile nlluence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans lie vraiment libérale, ni résolument royaliste, enfanta -i au jour où la lutte se précisa entre le p^ au-
piste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la Boyautéj et le plus faux, le plus changeant, le plus oppres pouvoir, le pouvoir dit parlementaire qu'exercent des oblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut hardiment libéral.
A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle Armande à laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier de Valofa à monsieur </>/ Bousquier. Jamais le cher chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux éteints : — Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis cinquante ans ! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés ! Au moment de ma mort, la République réapparaît encore sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile !
— 11 faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes , celui de la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle a péché.
— Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais mon bréviaire !
Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans
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ombre. l>u Bousquier avait fait planter un jardin an-
— C'était mieux, disait madame du Bousquier sans mais L'abbé Couturier l'avait autorise à commettre beaucoup de choses pour plaire à son mari.
Cette restauration ôta tout son lustre, sa bonhomie, json air patriarcal à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie pouvait passer pour une abdication , de même la majesté bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et m, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée à la moderne, remplit tes plats moins chauds, on n'y mangeait plus aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se «entait les calembours arrêtés dans le gosier par les ligures peintes sur les murs , et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de change : des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les rtj les mêlés, une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des lampes astrales ! L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons et la profane mu-
sique des fêles mondaines dans cette sainte maison] l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie ! Puis le système politique de salon fut lente-
ment perverti. Le Grand-Vicaire devina du Bousquier : il frémit de sou ton impérieux; il aperçut quelque! larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit - ivernement de sa fortune , et que son mari lui laissa seulement l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur était seule écoutée par Jacquelin devenu exclusivement cocher, par René, le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que fille de cuisine Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter. Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme la plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour son époux. Du juier se comporta d'abord admirablement pour sa femme ; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque nouvel empiétement. Cette chambre, si Longtemps déserte, entendit le soir la voix des deux
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v au coin du feu. Aussi, pendant les deux premières années de son mariage, madame du Bousquier M montra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, lin.iud qui distingue les jeunes femmes apiè- un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits <jui couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur humain. Rose-Marie-Victoire craignait tint, en déplaisant à son époux, en le heurtant, de le lésaffectionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies aiaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre ibbé de Sponde, qui supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce était heureuse. Million pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait un homme plus difficile à tromper que toute la ville ! Le chevalier de Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa vie chez les d'Esgrignon; il écoutait les médisances et les caquetages, il pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu et ses manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignit en pensant à la succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot intoï&aîice par le mot fermeté de principes, si veus ne voulez pas condamner dans l'àme catholique de l'ancien grand-vicaire le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'àme puritaine du père de Jranie Deans, si vous voulez reconnaître dans 1* Église romaine le potiùs mon quam fœdari que vous admirez dans l'opinion
républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé (11- Sponde alors qu'il \ i t dans le salon de son neveu le prêtre apostat, renégat, relaps, hérétrque, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition était de régenter le pays, voulut, pour premier gasoil pouvoir, réconcilier le desservant de Saint-Léonard le curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix, là où, selon l'immutable abbé, il -y avait trahison. Monsieur de Sponde se vit seul dans sa foi. L'ésèque vint chez du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de s'écrier avec Corneille :
Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr !
L'abbé mourut quand expira l'orthodoxie dans le diocèse.
En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenu^ territoriaux de madame du Bousquier à vingtcinq mille livres, sans compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus considérables du département, car les terres appartenant à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir ses capitaux chez les Relier à lJdi is, où il faisait quatre voyages par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus
riche du département de l'Orne. Cet homme habile, nel candidat dos Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles éleo t.«i des livrées sous la Restauration, et qui ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se (aire élire comme royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration malgré le sede la congrégation et de la magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par les trompeuses apparences d'une piété bien jouée : il accompagna sa femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville, il soutint la congrégation du Sacré-Coeur, il se prononça pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville, le Département ou l'Etat. Secrètement soutenu par les Libéraux, protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise jalousie des pouvoirs en Fiance. L'opinion constitutionnelle l'emporta dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toute les questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province en haine des familles logées sur la route de Bretagne. 11 préparait ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et
surtout contre Les d'Esgrignon, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un poignard envenimé. Il donna des fond- pour relever les manufactures de point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. En s' inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au oœur de la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais L'ènés, sont forcés d'abandonner à d'heureux sueirs. Il se posa comme banquier. Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles en prenant ses sûretés. Il faisait très-bien ses affaires en faisant le bien public; il était le moteur des assurances, le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les pétitions pour demander à l'admini-tration les chemins et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sud son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie. Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme constitutionnel à la lutte que soutinrent le Journal des Débati et monsieur de Chateaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier, comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le convoi de la Royauté , sans qu'aucune sympathie raccompagnât dans la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent encore incomplètement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans avait joué lu comédie afin de
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renversa lui-même le drapeau
blanc (Ki la Mairie aux applaudissements «lu peuple. Aucun homme, ci France, ne jeta sur le nouveau Irône élevé en août 1830, un regard plus enivré de joyeuse
urice. Pour lui. l'avènement de la branehe cadette ('■tait le triomphe de la Révolution. Pour lui. le triomphe du drapeau tricolore était la résurrection de la Mon>
. qui, celte fois, allait abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine, eii.e que son action serait moins violente. La Pairie sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin et le marquis, l'abolition de- majorats réclamée par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie, toutes les intentions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plu- savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux de son pays, monsieur du Bousquier e>t un homme de bien, un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dai mes des calèches, des coupés, des landaus, des cabrio-
I des tilbury-, sans s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, enrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus lard que cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs
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revenus. Le mot prophétique «lu président du Ronceret:
— Du B - •/ est un homrm très-fort! fut adopté par le [>a\~. Mais, malheureusement pour sa femme, ce mol est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble en rien à l'homme publie et politique. Ce grand citoyen, m libéral au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se comporte dans son ménage comme i! s* comportait envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'ée . i . Comme son ami Bernadotte, il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna i as d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature et le partiprètre, comme disait le Constitutionnel, donnèrent tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si vieille ! disait-on. D'ailleurs, quel bonheur pour cette pauvre femme, car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du Bousquier confiait en pleurant ses désespoir? périodiques à madame du Coudrai , à madame du Ronceret, ces dames lui disaient : — Mais vous êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait votre : Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, ne monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier, faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était assassinée par ces phrases cruelles.
— \ ,'ienheureuse, ma chère, d'avoir épousé*
un homme capable, voua éviterez les malheurs femme* qui -ont mariées à des gens sans énergie, in-
Capables de conduire leur fortune, de diriger leurs entants.
— Votre «ari voua rend la reine du pays, ma belle, il ne vous laissera jamais dans L'embarras, celui-là ! 11 mène tout dans Alençon.
— Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de peine pour le public, et qu'il...
— Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les femmes vous envient votre mari.
Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée qui lui becqueta toujours le cœur : J'aimais le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. j La mort de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre, comme chez madame Granson ; mais il s'étendit, chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir lentement imbibée.
Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise; car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain était difficile à surprendre : son salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à
tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule, il tenait une immense fortune, il régnai! dans Aient on. il se souciait de sa femme comme Kichard 111 se serait soucié de voir crever le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison d'Esgrignon, où elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses séjours à Paris elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mon de l'abbé de Sponde, mademoiselle Armande aborda madame du Bousquier au sortir de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en causant du cher défunt, de Saint- Léonard au Cours ; et du Cours, elles atteignirent l'hôtel interdit où mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux marquis qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.
— Eh bien ! chère vertueuse etbien-aiméedame, lui dit-il d'une voix émue, nous avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre deuil; oui, votre perte est au— i vivement sentie ici que chez vous... mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.
Apre- quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le chevalier prit galamment le bras de
LA VI Kl ILE FILLE 159
madame du Bousquier el le mil sur le sien, le i toit adorablement et l'emmena dans L'embrasure d'une Ire.
— Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voii paternelle.
— Oui, dit-elle en baissant les yeux.
En entendant ce oui, madame de Trois ville, la fille de la princesse Sherbellof et la vieille marquise deCastéran vinrent se joindre au chevalier, accompagnées de mademoiselle Armande. Toutes allèrent se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. « Nous la tenons, sachons le mot de l'énigme? » était une phrase écrite dans les regards que ces personnes se jetèrent.
— Pour que votre bonheur tût complet, dit mademoiselle Armande, il vous faudrait des enfants , un beau
n comme mon neveu...
Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.
— J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire, que vous aviez peur d'une grossesse ! dit le chevalier.
— Moi , dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années d'enfer.
Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauve fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était éloignée , afin de laisser les trois femmes causer ma-
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riage. Madame du Bousquier fut alors désabusée dei mille déceptions de son mariage ; et connue elle était restée elle amusa ses confidentes par de déli-
cieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger mariage de mademoiselle Cormon lit rire toute la ville bientôt initiée aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle ; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde l'admira. Cette pauvre madame du Bousquier remplaça cette bonne demoiselle Cormon. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir; et, quand chacun çut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la haine que du Bousquier portait à la maison d'Esgrignon à un tel point, qu'elle le rendit impitoyable au jour dé la vengeance. Madame du Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison. Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du Bousquier, qui venait de créer le Courrier de l'Orne, y fit insérer l'annonce suivante :
« Il sera délivré une inscription de mille francs de » rente à la personne qui pourra démontrer l'existence » d'un monsieur de JVnnltreton, avant, pendant ou après » l'émigration. »
Quoique son mariage fût essentiellement négatif, ma-
LA vif. il il. 1 il i t. 1 # - 1
dame «.lu Bousquier y \it des avantages : ne valait-il pu s'intéresser a L'homme !»■ plu- rem urqoable de la ville, que de vivre seule? Du l'. «usqnier était encore préférable aux chiens, aux chats, aux séries qu'adorent les célibataires: il portait à sa femme un sentiment plu> réel et moins intéressé que ne l'esl celui des servantes, des confesseurs, et des capteur- de 5 si on s. Plus tard, elle vit dan- son mari l'instrument de la colère céleste, car elle reconnut des pèches innombrables dans tous ses désirs de mariage; elle se regarda comme jugement punie ainsi des malheurs qu'elle avait causes à madame Granson, et de la mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles on admittistre la correction, elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au confessionnal ou le soir ians ses prières, 'lie pleurait souvent eu demandant i a Dieu des apostasies de son mari qui pensait le Dontraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en elle-même tous ses sentiments froissés et immolés, mais forcée par le devoir à aire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien, .t attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être l'habitude engendra, sa vie était un contresens perpétuel. Elle avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions, mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent elle jt.iit aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures, cpiand il trouvait le dîner bon ; elle veillait à ce que ses moindres désir- tissent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur une table, au lieu de la leter, madame disait : — René, laissez cela, monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il
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en voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour son bonheur matériel les plus minuti< précautions. S'il allait au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l'embrassait sur le front et lui disait : — Tu es une bonne femme ! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie- Victoire, car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la sainte femme i estait muette en entendant les discours que tenaient chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes- constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte de l'Église; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari. L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui traça le berger ; elle ne quitta plus le giron de l'Église et se livra aux pratiques religieuses les plus sévères , sans penser ni à Satan, ni à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus
LA VIEILLE PILL1 163
pores, et du Bousquier devint certes l'un des hommes les plus heûreui du royaume de France d de Navarre.
— Elle ssjra niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel Conservateur destitué, qui dînait cependant chei elk deui fois par semaine.
Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août 1830. 11 alla se joindre au cortège du roi Charles X, à Nonancourt, et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville, les Casteran, les d'Esgrignon, le Verneuil, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le prix de ~a rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis vie ses maîtres pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du dernier des Valois appartenait à la couronne. On ne sait ?i la ferveur de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon, qui abandonnait son beau royaume de France sans en empoiter un liard, et qui dut être attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que me, légataire universelle de monsieur de Valois, lit à peiue six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon, aussi cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira quand Charles X toucha la terre étrangère.
Madame du Valnoble et son protecteur, qui craignait alors les vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte de venir incognito dans le vil- Mage où mourut la mère de Suzanne. A la vente, qui jeut lieu par suite du décès du chevalier de Valois, Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami,
fit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille firmes. Le portrait delà princesse Goritza valait à lui seul cette pomme. Deui ans après, un jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier, recommandée par une façon merveilleuse. Le bijou, confident des plus belles amours du monde et le plaisir de toute une vieillesse, x trouve donc exposé dans une espèce de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tète du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.
Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services à la portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme une moralité bien plus élevée!. . ne démontre-t-elle pas la nécessité d'un enseignement nouveau ? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude >i éclairée des ministres de l'instruction publique, la création de chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous devance ? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout. S'ils -ont, selon l'Ecole Humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils sauveront les empires de toute révolution; pour peu que les professeurs d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent, jusque dans les masses départementales! Si mademoiselle Cormod eût été lettrée, s'il eût existé dans le département de l'Orne un professeur d'anthropologie, enfin, si elle avait
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lu l'Aitoete, ta effroyables malheurs ie >a vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait peut-être recherché pourquoi I»1 poète italien nous montre Angélique préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, i H >land dont la jument était morte et qui ne savait que M mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes qui détruisent tout sans rien produire? Nous publions, en en déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de monsieur Ballanche.
Aucun renseignement ne nous e^ parvenu sur les petites tètes de nègres en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de Valnoble à l'Opéra, Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Vains* elle a presque l'air d'une femme comme il faut, en n'étant qu'une femme comme il en faut.
Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confiderce à madame du Coudrai, dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.
Paris, octobre 1830.