LE CABINET DES ANTIQUES
A M0NS4EUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL Conseiller aulique, auteur de l'Histoire de l'Empire ottoman.
Cher baron,
Von* vons êtes *i chaudement intéressé à ma longue et vaste histoire des nneurs françaises au dix-neuvieme siècle, et vous avez accordé de tels fBeooragements .1 mon oeuvre, qne vous m'avez ain-^î donné le droit d'attacher votre nom à l'un des fragments qui en feront partie. N'ctesj 1 un des plus graves représentants de la consciencieuse et stu-
dieuse Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander d'autres et pi oteger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir obtenue, que j'ai tâche de la mériter en continuant mes travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde littéraire n'aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliques aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et souvent soutenu l'ardeur de mes veilles occupées par les détails de notre moderne : ne serez-vous pas heureux de le savoir, vous dont la naïve honte peut se comparer à celle de notre La Fontaine?
Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération pour vous et votre œuvre vienne vous trouvera Dobling, et vous y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères admirateurs et amis.
De Balzac.
Dans une des moins importantes préfectures de France, au centre de la ville, au coin d'une rue, est une maisoia ; mais les noms de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un écri-
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vain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son temps!... La maison -appelait l'hôtel d'Esgrignon \ mais faites comme si d'Esgrignon était un nom de convention, sans plus de réalité que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie, les Adalbert ou Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux personnages seront également changés. Ici l'auteur voudrait rassembler des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité sous un tas d'inîrajsemblances et de choses absurdes; mais, quoi qu'il fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en jets vigoureux, à travers un vignoble labouré.
L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un vieux gentilhomme, nommé Charles- Marie-Victor-Ange Carol, marquis d'Esgrignon ou des < . 1 ignons, suivant d'anciens titres. La société commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d'années la plupart des habitants avaient fini par dire sérieusement Yhôtel d'Esgrignon en désignant la demeure du marqua.
Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl) était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis du Nord pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n'avaient plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir, un honneur, et non le simulacre d'une charge supposée; le fief d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province, ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage, mais souveraine aux États, mais respectée
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gens du paya comme une superstition et à l'égal (rime bonne vierge qui guéri I Les maui de dents, cette m ùson s'était conservée au fond de sa province comme les pieux charbonnés de quelque pont de César Be coniit au tond d'un Qeuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans dot ou mises au couvent : les cadets avaient constamment accepté leur.- légitimes maternelles, étaient devenus soldat-, évêques, uu s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le titre de duc.
— Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que le roi tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n'était alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se conserva, noble et ûer jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon actuel n'émigra pas : il devait défendre sa Marche. Le respect qu'il avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tète de l'échafaud; mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans. Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, état mineure, ituva quelques poi lions du fief par l'entremise d'unjeune intendant de la famille, qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente : le château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son
nom, avec les denier- que lui apporta le marquis, certaine? parties du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que l'église, le presbytère et les jardins du château.
Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur mademoiselle -rignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage desquels tétait employé maitre Chesnel, son ancien intendant, devenu notaire. Mais, hélas ! le château pillé, démeublé, n était-il pas trop vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles avaient été supprimés, dont les forets avaient été dépecées, et qui pout le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac des terres conservées de ses anciens domaines ?
Quand le notaire ramena son ancien maitre, au mois d'octobre 1800, dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits. Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon resta longtemps muet, il aspira la senteur patrimoniale de l'air et jeta la plus mélancolique des interjections.
— Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y habiter, pui^quïft me défendent d'y rétablir mes armes.
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Il montra le chAteau, se retourna, remonta nu cheval et accompagn i - 1 sœur, venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant au notaire. A la ville, |)lu> d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées deux manufactures. Maitre Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle, à coombier, où jadis était établi d'abord le Bailliage seigneurial, puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié sérieusement, cette maison fut appelée hôtel d'Esgrignon.
En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement. Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville, se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille : ils étaient ruinés. Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron mourut deux mois après, consumé de Éhagrins. Mademoiselle de Nouastre avait vingt-deux ans, les Noustre étaient du plus pur sang noble, le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison ; mais elle mourut en couches, tuée par l'habileté du médecin, et laissa fort heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique le marquis n'eût al»rs que cinquante-trois ans, l'adversité et les cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze mois aux années), ce vieillard, donc, perdit la joie de ses vieux jours en voyant expirer la plus jolie pas créatures humaines, une noble femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des ligures
réminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coupi terribles dont le» retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après être restés quelques instants debout devant le lit, il baisa le front de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointe»; il tira sa montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. 11 était onze heure» avant midi.
— Mademoiselle d'Esgrignon, pi ion» Dieu que cette heure ne soit pas fatale à notre maison. Mon oncle, mon»eigneur l'archevêque, a été massacré à cette heure, à cette heure mourut au»»i mon père...
11 -agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tète; sa sœur l'imita. Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent : mademoiselle d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant, la chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de Franc, cet homme joignait une intrépidité chrétienne.
Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoi»elle d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu, fournisseur de- année» de la République, né dans le pays, riche de mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu sisUmces, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l'un que l'autre d'une semblable har- . Chesnel lut au désespoir de s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depui» ce jour, il ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles du inarqui» <: ; . - n cette caressante bienveillance qui pouvait pa»»er pour de l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui delà reconnaissance. Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs au notaire. 11 est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble un payement énorme, et qui préfèrent la douce
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g dite de sentiment que donnent l'harmonie des pen- • la fusion volontaire des âmes. Maître < hesnel rail goûté le plaisir de cette honorable amitié; le oarquis l'avait élevé jusqu'à lui. l'ourle vieux noble, e bonhomme était moins qu'un enfant et plus qu'un eiviteur, il était L'homme-lige volontaire, le serf attahe par tous les liens du cœur à son suzerain. Ou ne omptait plus avec le notaire, tout se balançait par les ontinuels échanges d'une affection vraie. Aux yeux du oarquis, le caractère officiel que le notariat donnait à Ihesnel ne signifiait rien, son serviteur lui semblait dénisé en notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis était m être qui appartenait toujours à une race divine; il royait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son livrait les portes du salon et disait : .Monsieur le oarquis est servi. Son dévouement à la noble maison minée ne procédai! pas d'une foi, mais d'un égoîsme, i B€ considérait comme faisant partie de la famille. Son bagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur D marquis malgré la défense du marquis : — Chesnel, ui répondit le vieux noble d'un ton grave, tu ne te serais «as permis de si injurieuses suppositions avant les rouilles. Que sont donc les nouvelles doctrines si elles l'ont gâté?
Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y •tait considéré ; sa haute probité, sa grande fortune eontribuaient à lui donner de l'importance ; il eut dès urs uu3 aversion décidée pour le sieur du Croisier. Quoique le notaire lût peu rancuneux, il fit épouser ses ■épugnances à bon nombre de familles. Lkicroisier, îomme haineux et capable de couver une vengeance tendant vingt ans, conçut pour le notaire et pour la amille d'Esgrignon une de ces haines sourdes et capitales, comme il s'en rencontre eu province. Ce refus
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le tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était Tenu p*f .et qu'il voulait dominer. Ce fut une catastrophe si réelle que les effets ne tardèrent pas à s'en taire sentir. Du Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il s'ad] en désespoir de cause. Ainsi, les plans ambitieux qu'il avait formé? d'abord manquèrent une première fois pal le refus de mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.
En 1805, monsieur de la Roche-Guyon, l'aine d'une des plus anciennes familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, fit demander, par maitre Chesnel, la main de mademoiselle d'Esgrignon. Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa d'entendre le notaire.
— Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.
Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait du berceau ; il lui baisa la main respectueusement ; puis, en se rasseyant, il retrouva la parole pour dire : Vous êtes une d'Esgrignon, ma sœur!
La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux i, monsieur d'Esgrignon, père du marquis, avait é la petite-tille d'un traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une horrible mésaM liance par la famille, mais sans importance, puisqu'il n'en était résulté qu'une tille. Aimande savait cela. Quoique son frère fut excellent pour elle, il la regardait toujours comme une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne couronnait-elle pas
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idmirablement la noble conduite qu'elle avait tenue Lepuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité,
■hacuue .le ges actions fut marquée au coin du déouemenl Le plus pur? Elle avait une sorte de culte tour son frère.
— Je mourrai, mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle implement au notaire.
— 11 n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit ihesnel, qui crut lui faire un compliment. La pauvre fille rougit.
— Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux narquis tout à la fois flatté du mot de son ancien seriteur. et peiné du chagrin qu'il causait à sa sœur. Une
K^rignon peut épouser un Montmorency : notre sang
'est pas aussi mêlé que Va été le leur. Les d'Esgrignon
/• a deux bandes de gueules, et rien, depuis
eul cents ans, n'a changé dans leur écusson ; il est tel
I ue le premier jour. De là notre devise cil est nostre ni fut prise au tournoi de Philippe-Auguste, ainsi que ? chevalier armé d'or pour tenant de droite et le lion e gueules à gauche.
i Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui ait autant que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui la litté-
II rature contemporaine est, entre autres choses, redevable de cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais un enfant, et peut-être les imr ges qu'elle a
~ées dans ma mémoire doivent-elles la vivacité de
leurs teintes à la disposition qui nous entraine alors
vers les choses merveilleuses... Quand je la voyais
venant de loin sur le Cours où je jouais avec d'autres
I enfants, et quelle y amenait Victurnien, son neveu,
l| j'éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des sen-
lTti SI I NES DE LA VIE DE PROVINCE
» Battons produites par le galvanisme sur les êtres » morts.Quelquejeuneque je fusse, je me sentais comme » doué d'uni' nouvelle \ie. Mademoiselle Armande avait i tes cheveux d'un blond fauve, ses joues étaient cou- » vertes d'un nvs fin duvet à reflets argentés que je me » plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe » de sa figure lût illuminée par le jour, et je me lais- » sais aller aux fascinations de ces yeux d'émeraude » qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils tombaient » sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe devant » elle en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses pieds mi- » gnons pour les admirer de plus près. La molle blan- » cheur de son teint, la finesse de ses traits, la pureté des » lignes de son front, l'élégance de sa taille mince me » surprenaient sans que je m'aperen.-se de l'élégance » de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l'o- » vale parfait de son visage. Je l'admirais comme on » prie h mon âge, sans trop savoir pourquoi. Quand » mes regards perçants avaient enfin attiré les siensj » et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me sem- » blait déployer plus de volume que toutes les autres » voix : — Que fais-tu là, petit? pourquoi me regar- » des-tu? Je venais, je me tortillais, je me mordais les » doigts, je rougissais et je disais : — Je ne sais pas. Si » par hasard elle passait sa main blanche dans mes » cheveux en me demandant mon âge, je m'en allais en « courant et en lui répondant de loin : — Onze ans! » Quand, en lisant les Mille et une Nuits, je voyais ap- » paraître une reine ou une fée, je leur prêtais les traits » et la démarche de mademoiselle d'Esgrignon. Quand » mon maître de dessin me fit copier des tètes d'après » l'antique, je remarquais que ces tètes étaient coiffées » comme l'était mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, » quand ces folles idées s'en allèrent une à une, made-
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> moiselle Armande, pour laquelle les hommes se dé- » rangeaient respectueusement sur le Cours afin de lui
> l'un plact, e1 qui contemplaient Les jeux de sa longue i robe brune jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdue de vue,
i mademoiselle Annan. le resta vaguement dans ma
i mémoire comme un type. Ses formes exquises, dont
la rondeur était parfois révélée par un coup de vent,
et que je savais retrouver malgré l'ampleur de sa robe,
irmes i evinrent dans mes rêves de jeune homme. Puis, encre plus tard, quand je songeai gravement à quelques mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure et dans l'attitude de mademoiselled Esgrignon. L'admirable calme de cette tète intérieurement ardente, la dignité des mouvement-, la sainteté des devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient Les entants sont plus pénétrâmes qu'on ne le croit par les invisibles effets des idées : ils ne >e moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable grâce les touche, la beauté les attire parce qu'ils sont beaux et qu'il existe des liens mystérieux entre les choses de même nature. Made- . rignon fut une de mes religions. Aujourd'hui jamais ma folle imagination ne grimpe
tiier en colimaçon d'un antique manoir sans s'y peindre mademoiselle Armande comme le génie de la Féodalité. Quand je lis les vieilles chroniques, elle parait à mes yeux sous les traits des femmes célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie Touchet, Gabrielle, je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et qu'elle n'exprima jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les nuageuses illu-ions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées de mes rêves. T)
H INES DE LA ME DE PEOtINCI
Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique! Mademoiselle d'Esgrigron est une des figures les phu instructives de cette histoire : elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, les vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.
Tondant les années 1804 et 1805, les deux tiers des familles émigrées revinrent en France, et presque toutes celles de la province où demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans le sol paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour ; d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup d'entre eux restèrent à Paris ; mais il y eut huit ou neuf familles nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées sur la monarchie écroulée : lesRoche-Guyon,les Nouâtre, les Yerneuil,;les Castéran les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches ; mais le plus ou le moins d'or ne se comptait pas : l'antiquité, la conservation de la race étaient tout pour elles, absolument comme pour un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison et de la pureté des lettres et de la tète et de l'ancienneté du coin. Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon : sa maison devint leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, %lors i Mittau; là le Département fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance. L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du marquis d'Esgrignon lui valaient de sincères hommages; de même que ses malheurs, sa constance, ^on inaltérable attachement à ses opinions, lui méri-