‹ Les rivalitésChapitre 17 sur 30 · LE CABINET DLS ANTIQUES · texte numérisé non relu

LE CABINET DLS ANTIQUES

son ancien intendant; quoique bous cette rudesse, Chesuel devinât une affection magnifique. L'att iiumu du marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à celle que le maître a pour

son chien, et qui le porterait ;'i se battre avec qui d< niKTuit un coup de pie 1 à sa l>ète : il la regarde comme une partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout à l'ait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.

— 11 était temps de taire quitter cette ville à monsieur le comte, mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.

— Oui. répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade'.'

— Non, mademoiselle.

— Eli bien ! pourquoi l'accusex-TOUS ?

— Mademoiselle, je ne L'accuse pas. Non, je ne l'accusc pas. Je suie bien loin de l'accuser, Jo ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il lasse !

La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif, se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. 11 s'excusa gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir autant que de s'aller noyer : le. démon de la curiosité lui éearquillait les yeux, et de si main délicate ôtait le coton que le Chevalier avait mi> dans les oreilles.

— Eh bien! Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit mademoiselle Armande inquiète.

— Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est imposssible de parler à monsieur le marquis : il tomberait foudroyé par une apoplexie.

— lûtes donc, reprit-elle en penchant sa belle tète sur le dos de sa bergère et lais:?ant ai 1er ses bras le long

de >u taille comme une personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.

— M lie, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, eït le jonet de petite.- gens en train d'épier une grande vengeance : ils nous voudraient minés, humilié-: Le Président du Tribunal, le sieur du Ronceret, a, comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaire- .

— Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.

— Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez -vous pas reçu chez vous; il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le duc de Verneuil, ni chez le marquis de Casteran ; mais il est un des piliers du salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu peut fra\er sans trop se compromettre (il lui faut des compagnons;, eh bien! ce jeune homme est le conseiller de toutes ses folies, lui et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi de monsieur le Chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre neveu, le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par < cophante de du Croisier qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore tout, vous la connaissez, je l'aurais su plu- tût -i elle avait des oreilles pour entendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous n'étaient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force de rire, les meneur- se sont compromis, les niais ont compris, et, depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire quelques mot- quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par des

une.- chagrines de voir un m beau, un si noble et si charmant jeune homme se perdant ;i plaisir. ï>ans

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ce moment, on le plaint, dans qu< Lques jours il Fera... |e q*o

— Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle Armande.

— flélas! comment voulez-vous empêcher les meilleurs gens do la ville, qui ae savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les actions do leur prochain? Ainsi, los portos do monsieur le comte au jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs d'envolés; et chacun se demande où il le prend. Quand on en parle devant moi, je vous les rappelle à Tordre ! Ali! mais... Croyez-vous, leur disais-je ce matin, si Ton a pris les droits utiles et les terres de la maison d'Es-

ii. qu'on ait mis la main sur les trésors? Le jeune comte a le droit do ?o conduire à sa guise j et tant qu'il ne vous devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.

Mademoiselle Armande tendit sa main, sur laquelle le vieux notaire mit un respectueux baiser.

— Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverezvous des fonds pour ce voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang.

— Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.

— Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, comment ferons-nous pour vous récompenser ?

— En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition. Vous comprenez que l'emprunt a été

tement mené pour ne pas vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison d'Es^rignon.

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les voyant, prit un pli do la robe de cette noble fille et le baisa.

— Ce no scia rien, reprit-il, il faut que les jeunes gêna jettent leur gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des idées du jeune

homme. El ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus nobles cœurs, le> plus dignes permîmes du monde, mais ils ne sont pas amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé de descendre, et il finirait par s'encanailler.

Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d*Esgrignon vit lé jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner, des intentions formées à son égard : il irait à la Cour demander du service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir rien demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de la maison.

Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien, et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter la province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait servir dans les Pages; que les fils de familles les plus illustres allaient à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins que les fils de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient la chance d'avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père, il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris, il laissa

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i roire au marquis et a sa tante Armande qu'il au- ■ monter dans les » u rosses «lu Roi, à ; que s'attribuaient les - ion au temps actuel, Bt à frayer arec les plus grands seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu'un domestique pour l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme île confiance qui aurait soin de lui. qui veillerait fidèleaffaires, t--t de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer auprès de lui par un jeune domestique.

— S' .m venez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous «tes un Carol, que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a pour devise '.lia

,'u'il vous permet d'aller partout la tète haute, et de prétendre à des reines. Rendes: - mtre père,

comme moi je lis au mien. Nous devons a l'honneur de nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse, devant le Hoi et devant Dieu. Voilà le plu- grand de nos privilèges.

Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il notait pas mêlé des recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour; mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un des plus anciens notaires de Paris. La paternité factiee et réelle que Chesnel portait à Vieturnien serait incompris . si l'on omettait de donner cette lettre, comparable peutêtre au discours de Dédale à Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des comparaisons dignes de cet homme antique?

i Mon cher et respectable Sorbier,

» Je me souviens, avec délices. d'av< ir (ait mes pre-

» mières armes dans notre honorable carrière chez ton

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» père, '»ù tu m'as aimé, pauvre petit clerc que j'étais. 1 -■ a avenirs de cléricature, si doux

-. que je m'adresse pour réclamer de toi i<

rice que je t'aurai demandé dans le cours de no- » tre Longue vie, ti tstrophes politi-

» ques auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir

» ton collègue. I e, je te le demande, monaini,

s sur le bord de la tombe, au nom de mes cheveux » blancs qui tomberaient de douleur, ,-i tu n'obtempé- » rais à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi » ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel » et n'ai pas d'enfants. Hélas! il s'agit de plus que ma » famille, si j'en avais une ; il s'agit du fils unique de » monsieur le marquis d'Esgrignon, de qui j'ai eu » l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude, où » son père m'avait envoyé à ses frais, dans l'intention de » me faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, » a subi tous les malheurs delà Révolution. J'ai pu lui » sauver quelque bien, mais qu'est-ce en comparaison » de l'opulence éteinte? Sorbier, je ne saurais t'expri- » mer à quel point je :>uis attaché à cette grande mai- » son que j'ai vue près de choir dans l'abîme des temps : » la prescription, la confiscation , la vieillesse et point » d'enfant! Combien de malheurs! Monsieur le mar- » quis s'est marié, sa femme est morte en couches du » jeune comte, il ne reste aujourd'hui de bien vivant » que ce noble, cher et précieux enfant. Les destinées » de cette maison résident en ce jeune homme, il a fait » quelques dettes en s'amusant ici. Que devenir en pro- » vince avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent » louis, voilà où en est la grande maison d'Esgrignon. » Dans cette extrémité, son père a senti la néces.-ité de » l'envoyer à Paris y réclamer à la cour la faveur du » Roi. Paris est un lieu bien dangereux pour la jeu-

LI CABIlfBI i" - LRTIQUES

tse. H faut la «l >se d< \u tait notaires

» pour y ôi re sagement. ' d'ailleurs au d

i de savoir ce pauvre enfant vivant des privations » que nous avons connu s. I uviens-tu du plaisir

c lequel tu as partage mon petit pain, au parterre t> du Théâtre-Français, quand n ras y sommes restes un i jour et une nuit pour voir la représentation du Mations étions! Nous i étions heureux et pauvres, mais un noble ne saurait » être heureux dans l'indigence. L'indigence d'un noble » est une chose contre nature. Ah! Sorbier, quand on » a eu le bonheur d'avoir, de sa main, arrêté dans sa » chute l*un des plus beaux arbres généalogiques du i royaume, il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, » de l'arroser, de vouloir le voir refleuri, que tu ne » t'étonneras point des précautions que je prends, et » de m'entendre réclamer le concours de tes lumières

ir faire arrivera bien notre jeune homme. Lamai- » son d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille » francs aux frais du voyage entrepris par monsieur le » comte. Tu le verras, il n'y a pas à Paris de jeune » homme qui puisse lui être comparé ! Tu t'intéresseras » à lui* comme à un Gis unique. Enfin je suis certain » que madame Sorbier n'hésitera pas à te seconder dans » la tutelle morale dont je t'investis. La pension de » monsieur le comte Victumien e^t fixée à deux mille » francs par mois; mais tu commenceras par lui en re- » mettre dix mille pour ses premiers frais. Ainsi, la » famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le cas » d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions » alors à prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon » v ioil ami, à cette œuvre, et tiens les cordons de la » bourse un peu serrés. Sans admonester monsieur le » comte, soumets-lui des considérations, retiens-le au-

» tant que tu pourras, et tais en sorte qu'il n'anticipe i point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons,

il ne faudrait pas le désespérer dans une cir- » constance où l'honneur serait engagé. Informe-toi de

i marches, de ce qu'il fait, des gens qu'il fré- » quentera; surveille ses liaisons. Monsieur le Chevalier » m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra coûtait souvent i moin.- cher qu'une femme de la Cour. Prends des in- » formations sur ce point, et retourne-moi ta réponse. » Madame Sorbier pourrait, si tu es trop occupé, savoir » ce que deviendra le jeune homme, où il ira. Peut- » être l'idée de se faire l'ange gardien d'un enfant si » charmant et si noble lui sourira-t-elle ! Dieu lui saura » gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son cœur » tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur » le comte Victurnien court de dangers dans Paris; » vous le verrez : il est aussi beau que jeune, aussi » spirituel que confiant. S'il se liait à quelque mauvaise » femme, madame Sorbier pourrait mieux que toi l'a- » vertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est accom- » pagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien » des choses. Sonde Joséphin, à qui j'ai dit de te con- » sulter dans les conjonctures délicates. Mais pourquoi » t'en dirais-je davantage"? Nous avons été clercs et » malins, rappelle-toi nos escapades, et aie pour cette » atï'aire quelque retour de jeunesse, mon vieil ami. » Les soixante mille francs te seront remis en un bon » sur le Trésor, par un monsieur ue notre ville, qui se » rend à Paris, etc. »

Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût été obligé de payer '.rois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon. Cependant il y avait d le choix du dépositaire une ample sagesse. Un banquier

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donne des il qu'il en a dans sa cai $se, a celui

qui bc trouve crédité ches lui, taudis qu'à chaque beloin d'argeiR Le jeune comte serait obligé d'aller foire ■ne \ isite au notaire qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sajoie en apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener DO train de Prince.

Le jeune comte partit le surlendemain, accompagné des bénédictions de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père, par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux pleins de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées Les entretiens de la Mlle, il remua surtout les cœurs haineux du salon de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'E-grignon, l'ancien fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur proie s' échappant. Leur vengeance était fondée sur les \iees de cet étourdi, désormais hors de leur portée.

Lue pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débauchée de la fille d'une dévole, une dévote de la tille d'une femme légère, la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante de la loi des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une vieille maison de province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient, de gens graves affectionnés à leurs maîtres et en harmonie avec les couleurs antiques de cette demeure, cet enfant n'avait vu que des amis respectables. Excepté le Chevalier séculaire, tous ceux qui l'entourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et sentencieuses. Il avait été caressé par ces femmes à jupes grises, à mitaines brodées, que Blondet

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a dépeintes. L'intérieur Je la maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé -ans

fausse religion, plein du cette aménité des vieillards u v siècles qui apportent dans le nôtre les roses Bêchées de leur expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien, que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout conseillait de continuer la gloire d'une maison historique, en prenant sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus dangereuses idées. Il voyait dans .-a noblesse un marchepied bon à l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du moi, à suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeu-

. il s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises; complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, quelque belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui

- n'est pas le train d'une ville de province: sa vraie devinée le menait plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne pas évaluer le fait à sa valeur sociale, maw relative ; il trouvait ses actions bonnes en 1 de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la circonstance ; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie esi aux œuvres d'art, une cause uelle d'irrégularité'. Doué d'un coupd'œil perçant et rapide, il voyait bien etjuste, mais il agissait vite et mal.

M CABMR1 DBS LNTIQUE8

Je ne Bais quoi d'incomplet qui ne s'explique pas et qui ucontre en beaucoup déjeunes gens, altérait sa

conduite. Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations, dès que la sensation parlait, la ceri obscurcie semblait ne plus exister. Il eût fait

l'étonnement des sages, il était capable de surprendre OS. S. m désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces clairs et lucides de son cerveau; puis, après des dissipations contre Lesquelles il se trouvait Uns force, il tombait en des abattements de tète, de cu'iir et de corps, en des prostrations complètes où il était imbécile a demi : caractère à traîner un homme dans la boue quand il est livré à lui-même, à le conduire au sommet de L'État quand il est soutenu* par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni la tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de coins à la po.-ie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son centre.

Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement était presque insensé, il aspirait à Paris avec une violence fatale, il s'y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de la féerie, et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. Il croyait y primer comme dans la ville et dans le département où régnait le nom des<.n père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses jouissances s'y agrandissaient de toute la grandeur de Paris. Il franchit la distance avec rapidité. De même que la pensée, sa voiture ne mit aucune transition entre l'horizon borné de sa province et Le monde énorme de la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du bou- 1. et se hâta de prendre possession de Paris connu •

un cheval affamé se rue surune prairie. Il eut bientôt distingué la différence dos deui pays. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut, avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il sérail fou de se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur auprès du Roi : ii l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu des splendeurs aristocratiques; le lendemain il le rencontra sur le boulevard, à pied, un parapluie à la main, llànant, sans aucune distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire avait dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet des Antiques et les Tuileries ; il y avait une dislance de plusieurs siècl

A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec celles des autres règnes. Dans cette sphère, H semble que ce soit le Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour punis cicette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis Wlll mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui ornaient celle de Louis XV : les Rivière, les Blacas, les d'Avaray, les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, Lafochejaquelein, Lzes, Laine, de Villele, La Bourdonnaye,etc. Si vous comparez la Cour de Henri IV à celle il • Louis XIV, vous n'y trouverez pas cinq grandes mai-

LE CÀIUNF.T L>F.S ANTIQUES

ions subsistantes, Villeroy : favori de Louis \l\, était le petit-fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu de Richelieu n'y esl presque rien déjà. Lesd'Esgrignnn, quasi princiers s us Les Valois, tout-puissants sou- Henri IV, n'avaient aucune chance à la Cour de Louis W 111, qui ne songeait seulement pas à eux. Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, connue 1 sFoix-Grailly, le> d'Héroufille, Taule d'argent, la seule puissance de ce temps, sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Au>sitôt que Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en se sentant blessé par I lité parisienne, monstre qui acheva sous la Restauration de dévuer le dernier morceau de l'État social, il voulut reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussees,que le siècle laissait à la noblesse : il imita les allures de ceux à qui Par;.- accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne. Comme le lui dit de Rfarsay, le premier dandy qu'il trouva dans le premier salon où il fut introduit, il fallait se mettre à la hauteur de son époque. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maximes de Trailles, des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda- Pinto, des Beaudenord, des la Roche Bugon et des Manerville, qu'il trouva chez la marquise d'Espard, chez les duchesses de Grindlieu, de Carigliano, de Chaulieu, chez les marquises d'Aiglemont et de Listomère, chez madame Firmiani, chez la comtesse de Sérisy, à l'Opéra, aux ambassades, partout où le mena son beau aorn et sa fortune apparente. A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg Saint-Germain, qui sait ses provinces ^ur le bout du doigt, est

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un passe-port qui ouvre les portes Us pliLs difficiles à tourner sur leurs gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire. Victurnien trouva tous trents aimables et accueillants dès qu'il ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu sur-le-champ que le moyen Je ne rien obtenir était de demander quelque chose, a Paris, si le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité, l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte, le portèrent à prendre, au contraire, une attitude agit. ssi\e. Les ducs de Verneuil, d'Hérouville, de Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse, les princes de Cadignan, de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter au roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison ; mais sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilo- I tisme auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'État, ni à l'armée, entin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la dud'Angoulème, au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse superficielle dus à L'héritier d'une vieille famille dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Victurnien, ii y avait la pairie et un beau mariage; mais sa vanité i 'empêcha de déclarer sa p isition, il resta sous les armes de sa fausse opulence. 11 fut d'ailleurs si complimenté

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de n tenue, u beureui de son premier succès, qu'une honte épn ravée par bien des jeunes gens, la bonté d'abdiquer, lui Conseilla de garder son attitude. Il prit an petil appartement dans la rue du Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la fie élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné.

Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien à l Étude de son ami; mais son ami était décédé. En voyant une lettre d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, dit au jeune comte que le mandat sur le Trésor serait nul s'il était à l'ordre de son prédécesseur. En réponse à L'épître si longuement méditée par le vieux notaire de province, maître Cardot écrivit une lettre de quatre lignes pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel tit le mandat au nom du jeune notaire, qui, peu susceptible d'épouser la sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut immédiatement pour une vingtaine de mille francs de dettes chez ses fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune étant assez promptement grossie par l'opinion publique et par Joséphin, espèce de Chesnel en livrée.

Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une dizaine de mille francs chez son notaire. 11 avait simplement joué au whist chez les ducs

RIS ftl LA Vif 1>K PROVINCE

de Navarreins, de Chaulieu, de Lenoncourt, et au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers de

francs, il en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de se faire une bourse de jeu. Victaruien avait l'esprit qui plaît au monde et qui permet aux Jeunes gens de grande famille de se mettre au niveau de toute élévation. Non-seulement il fut aussitôt admis comme un personnage dans la bande de la belle jeunesse, mais encore il y fut envie. Quand il se vit l'objet de l'envie, il éprouva une satisfaction enivrante, peu faite pour lui inspirer des réformes. Il fut, sous ce rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans ses sacs comme s'ils devaient toujours se remplir, et se défendit à lui-même de réfléchir à ce qu'il adviendrait de ce système. Dans ce monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens : il n'y a rien de plus mauvais goût que de les discuter. Chacun doit perpétuer ses riche»es comme la nature perpétue la sienne, en secret. On cause des dé- - échues, on s'inquiète en raillant de la fortune de ceux que l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. In jeune homme comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain, et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout cela très-finement, tres-élégamment, par un mot, par une phrase; enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel, dont le père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château héiéditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les maisons où il y a des jeunes femmes ennuyée-, des mères accompagnées de tilles à "îiarier, ou de belles danseuses sans dot. Le monde l'at-

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tn.i donc, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre. Les banquettes que les marquis d'autrefois

paient sur la scène existent toujours à Pai les noms changent, mais non lus choses.

Victurnien retrouva dans la société du Faubourg Saint-Germain où l'on se comptait avec le plus de ré-

. le double du Chevalier, dans la personne du vidante de Pamiers. Le ridame était un chevalier de Valois

à la dixième puissance, entouré de tous les pres-

de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce cher vidame était l'entrepôt de toutes

infidences, la gazette du faubourg; discret néants, et comme toutes les gazettes, ne disant que ce que Ton peut publier. Victurnien entendit encore proférer les doctrine.- transcendantes du Chevaliér.Le \idame ditàd'Esgrignon, sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se permettait alors, est si loin des mœurs modernes où l'àme et la passion jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame lit mieux, il dit en forme de conclusion à Victurnien : — Je vous donne à dîner demain au cabaret. Après l'Opéra où nous irons digérer, je vous mènerai dans une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de Cancale, où il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et Blondet. Emile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de

léon qui avait paré aux Bourbons. Le vidame pro-

B4 t NES DE LA VIE 1>K 1-R0V1.NCE

il une profonde mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six. Selon lui, dans ce

in*\ avait plus ni conversation, ni cuisine, oivim goûtés en connaissance de eause.

— le ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher enfant, dit-il en prenant Victurnien

par les mains et les Lui tapotant. Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité toutes les jeunes et jolies femmes qui ont des prétentions à l'esprit. La littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur. C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale monarchique, la livrée de ce temps-ci.

— C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là, dit de Marsay.

— Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient à notre compagnon, dit Rastigoac en frappant familièrement sur l'épaule de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, les méditations à petits sentiments, les romans à grandes marges infestent un peu trop l'esprit et les canapés.

— Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.

— Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ littéraire.

— Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins brillantes idées.

— Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus heureux ce soir...

— Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois

M CABIKB1 DES ANTIQUES

i peine a-t-il eu le temps de secouer ! i pondre de son vi«u\ manoir, d'essuyer La saumure où sa tante l'axait conservé : à peine a-t-il eu un cheval anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.

■ — Non, non. il n'a pas «le groom, dit Rastigi interrompant de Marsai : il a une manière de petit n qu'il a amené de son endroit, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.

— Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler sur Beaudenor, qui a sur vous

m.- petits amis, l'avantage de posséder le Mai lîgre anglais...

— Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshomn France, s'écria Victurnien. Pour eux la grande

question est d'avoir un tigre, un cheval anglais et des babioles. ..

— Ouais ! dit Blondet, en montrant Victurnien,

Le bon sens de monsieor quelquefois m'épouvante.

— Eh bien ! oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez même plu-, comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre il y a cinquante ans ! Nous faisons de la débauche à un second étage, rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de Camp du Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur Blondet, tils cadet d'un misérable juge de province, à qui vous ne donniez pas la main là-bas, el qui dans dix ans peut

>ir à côté de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous pouvez !

— Eh bien ! dit Rastignac, nous :?on]ine> passés du

SCÈNES DE LA fil L>K PROVINCE

l'ait à l'Idée, de la force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...

— Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de m sir gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des lions, il n'en a pas besoin.

— 11 ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement arrivé.

— Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de l'esprit, il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous le pousserons...

— Où? dit Blondet.

— Curieux! répliqua Rastignac.

— Avec qui s'emménage-t-il ce soir ? demanda de Marsay.

— Avec tout un sérail, dit le vidame.

— Peste! qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais bien du malheur si je ne la connaissais pas...

— J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay.

Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les suivre chez mademoiselle des Touches* Ces deux roués y allèrent à l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner par leur

Il < \ I •• I M I DES AMIol I- J.'{|

présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie parle fiel du dandy jaloux. Victurnien avait cette effronterie .i1 qui aide beaucoup à L'aisance: aussi, en obser- ?ant le nouveau-Tenu faisant son entrée, Rastigna tonna-t-U de sa prompte initiation aux belles manières du moment

— Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à bod compagnon.

— C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.

Le vidame pre'senta le jeune comte à l'une des ducbesses les plus aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne firent explosion que Cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire, soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait alors le relief que prête à une femme comme à un homme la calomnie parisienne : la calomnie n'atteint jamais les médiocrités qui enragent de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse, une demoiselle d'L'xelles, dont le beau-père existait encore, et qui ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie de la duchesse de Langeais, amie de la vicmtesse de fleauséant, deux splendeurs disparues, elle était intime avec la marquise dEspard, à qui elle disputait en ce moment la fragile royauté de la >l>de. lue parenté considérable la protégea pendant longtemps; mais elle appartenait à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment, dévoreraient les revenus de la Terre et ceux de la Lune si l'on pouvait les toucher. Son caractère ne faisait que se d ner, de Marsay seul l'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de Rastignae.

BHBf l'i Là fil DE fl'.i'N IHC1

— Mon cher, il sera, dit-il, uist! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fis

Ce m<»t horriblement vulgaire présidait admirablement les événements de cette passion. La duchesse de llaulrïgneuse -était affolée «le Victurnien apiès l'avoir sérieusement étudié, lu amoureux qui eût vu le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmi sont comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la ducheese, en uce du vidame, sur un terrain sans danger : elles sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret, d'oeil à œil, sans répétition possible dans aucune glace, et que personne ne surprit.

— Comme elle s'est préparée ! dit Rastignac à Marsay. Quelle toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de madone inviolée, quelle robe blanche, quelle teinture de petite fille! Qui dirait que tu as passé par là?

— Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un air de triomphe.

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse surprit ce sourire et devina le discours. Klle lança aux deux roués une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes de leur argenterie , leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de glace britannique qui rafraîchissent un salon, quand il s'y trouve une certaine quantité de ladies. Les deux jeunes gens devinrent sérieux comme commis qui attendent une gratification au bout de la remontrance que leur fait un directeur. En urachant de Victurnien, la duchesse s'était ré-

LE CABIV QUE8

tolue à jouer ce rôle d'Agni a rom in tique, que pins femmes imitèrent pour le malheur *1* * la jeunessi d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de B*in viser ange, comme elle méditait de t urner à la littérature et à la science vers quarante ans au lieude tourner à li dévotion. Elle tenait à De ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des bonnets et des opinion-, des toilettes et des façons d'agir Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle avait joué h femme instruite et presque perverse : elle s'était permis des réparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui prouvaient son ignorance aui vrais connaisseurs. Comme l'époque de ce mariage lui détendait de dérober à la connaissance des temps la moindre petit.- année, et qu'elle atteignait -i-si\ an-, elle avait inventé de se faiie immaculée. Elle paraissait à \ eine tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot, d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand peintre géi; sine par jalousie au moment ou il était en train de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste de toutes et qui se voit a peine sous sa vitre dans une petite nie de Gènes, cette céleste madone était une atessaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse. femmes se demandaient comment la jeune étourdie était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme la dernière tombée de sur la plus haute des Alpes, comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer un.- i^rge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment elle pouvait être si imma-

•J3i RfcS DE LA VIE PE P10VINCE

térielle en coulant bod regard d'une façon si assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés parce coup d'u-il presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune. Des jeunes gensnailV.il y en a\ lit quelques-uns à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, môme dans les dernières intimités, un tutoyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la terre. Celte mode leur permettait de rester dans leur empyrée semi-catholique et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient ignorer tous les détail- vulgaires de la vie, ce qui accommodait bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de Victurnien.

— Mon petit, lui dit-il, reste où tu es : notre Nucingen te fera ta fortune, tandis que la duchesse te ruinerait. C'est une femme trop chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage : il savait son Paris. Il savait que la plus pré* cieuM\ la plus noble, que la femme la plus désintéressée du monde , à qui l'on ne saurait faire accepter autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme que les tilles d'Opéra d'autrefois. En effet, les lille.- d'Opéra, sont passées à l'état mythologique. Le? moeurs actuelles des théâtres ont fait des

i l | \l. IM i DES am

u-'- et .le- actrices quelque chose d'amusant comme ui lion des Droits de la Femme, des

poup< promènent le matin en mères de famille

fertueuses et respectables . avant de montrer Leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle d'homme, lui fond de son cabinet de province, Le bon ne! avait bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit Victurnien, qui fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette ceinture de petite fille, accroche' - ucles tournées par la main des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en mousseline, à cette m délibérée comme une loi dans les deux Cbaii suffit-il l'as que celui qui doit croire aux

mensonges d'une femme Le reste du monde a

la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était. ?ans compliment, une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues.

-avez qu'il y a dans le monde amoureux autant de plus j tes dt Paris, que de pl>

dans la littérature. A l'âge de Victurnien, la ersation qu'il eut avec la duchesse peut se soutenir ^an- trop de fatigue. Assez jeune et as.-ez peu au fait de la vie parisienne, jl n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière -pesées trèsdrôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel des anciennes causeries françaises : on s* y aime entre deux nuages. Victurnien avait précisément d'innocence départementale pour demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la dusse, car les femmes ne sont pas plus les dupe- des

S< l :HE8 DE LA vil flRCE

comédies que jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrig stima, non sans effroi, l'erreur du

jeune comte à sii bons mois d'amour pur. Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur d regards sous les ils, que la mar-

quise d'Espard, en venant lui dire adieu, cornu i par lui souffler: «Rien! très-bien! ma chère!» à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'e^ pas une conception aussi ridicule que le pensent quelques personnes. (Jette carte se regrave de siècle en avec d'autres noms, et mène toujours à la même capitale. En une heure de tète-à-tète public , dans un coin, sur un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques, aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait alors à montrer ses dagues, ses mâchicoulis, ses cottehauberts, ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilde réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi l'espoir, enlin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Cette belle litre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir, passé avec si - m hattemittes que

ture imprimée ne peindra jamais.

— Vous m'oublierez! disait-elle, tous Terrez tant de femmes empressées i tous faire la cour au lieu de tous •'•< 1 ûrer... — M lis trous me reviendrez desabus.-. — • lavant".'... Non. Comme TOUS Tondrez.— Moi je dis tout naïvement que vos visites me

il CÀBIRI1 DES \ H i iv

plairaient I qui ont de L'âme son! si

. et je vous en crois. — Allons, adieu, l'on finirait p h causer de noua si nous causions davanta ■ A li lettre, elle s'envola. Victnrnien ne resta pas imps après le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser deviner son ravissement par cette altitude des gens heureux, qui tient à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et delà béatitude concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal.

— Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans le petit salon de mademoiselle des louches : des Lupeaulx, un maître de> requêtes en faveur de Vandenesse, la vicomtesse de Grandlieu Canalis et madame de Sérisy.

— D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher, répondit madame de Sérisy, qui avait la prétention de dire des mots.

— Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit des Lupeaulx.

— Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.

— Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches.

— Oh ! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la vicomtesse en se levant.

Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon. Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il lui peignit ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il recevait partout, de manière à satisfaire

BGiRBB Dl la ni DI PROVINCE

père. Le marquis se lit lire deux fois cette longue lettre et m frotta les mains en entendant

it du dîner donné pur la vidame de Pamiers, une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à la duchesse ; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre la présence du fils cadet d'un juge, du sieur Blondet, qui avait été Accusateur Public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans le Cabinet des Antiques: on s'y entretint des succès du jeune comte. On fut si discret sur madame de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul hurnrne à qui l'un se confia. Cette lettre était sans postscript** financier, sans la conclusi< m désagréable relative au nerf delà guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande communiqua la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la moindre objection. 11 était clair, comme le disaient le Chevalier et le marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigi allait être un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfn elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de s'intéi \ iclurnien. Le cénacle du Cabinet des Antique.eut été digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire de la vraie conédie. Yicturnien re< ut des lettres charmantes de son père, de sa tauto, un Chevalier, qui .?e rappelait au souvenir du vidame, avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux enfant. Madc-

m CAB1N1 LHTlQUEfl

lie Annan. U' semblait en > - plai-

ulanu1 de Maufrigneuse. Heureux de l'appro-

imille, le .jeune comte entra vigoureu-

:it dans le sentier périlleux et coûteux du dandysme. 11 eut cinq chevaux, il fut modère : de M en a%ait quatorze. 11 rendit an Vidame, à de Mu

. et même à Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial l'ut fêté par ces

eurs, sur la même échelle, grandement. Il joua beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. 11 organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse ; de là, il la retrouvait au bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes, les spectacles se par-

ient les heures du jeune comte. Victurnien brillait

lit, car partout il jetait les perles de son esprit, il jugeait par des mots profonds les hommes, les cl les événements . vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. 11 mena cette lassante vie où Von dissipe plus d'âme encore peut-être que d'argent, Ou s'enterrent les plus beaux talents, ou meurent les plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons : elle aimait à voir les premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne connaissait pas le cabaret : d'Esgrignon lui arrangea une charmante partie au Rocher de Cancale avec la Société des aimables roués quelle pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel, d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres.

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