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tus le poêle du mariage, l'autre n'était pas d< ractèreè la fendre heureuse'; là, cil»' devinait quelque goutte héréditaire ; ici, des antécédents immoraux lYttïa\ aient ; comme l'Église, elle exigeait un beau prêtre pour ses autels ; puis, elle voulait être épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa source dans les sentiments les plus délibats de la femme ; elle comptait régaler sou amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont soigneusement voilées Mais elle fut mal comprise : la noble fille ne renconlra que des Unes vulgaires où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendait rien aux beaux calculs du sentiment. Plus elle s'avança vers cette fatale époque >i ingénieusement nommée la seconde jeunesse, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle, que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colin -maillard exigeait une étude à laquelle se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre mesure ; elle courut sus aux gens riches, et les gens riches pouvaient contracter de grands maiiages ; elle craignait les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont elle faisait tant de cas en une semblable affaire ; en sorte que ses exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir sous un faux
jour. Son caractère contracta nécessairement une intime misanthropie qui jota certaine teinte d'amertume dans - sation et quelque sévérité dans son re-
gard. Son célibat détermina dan- ses mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en
;poir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur des raison- se-
. t mjours mal interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée; celui-là lui prêtait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les fatigues de la maternité. Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point
- i personne l'auxiliaire obligé de ses dé.-irs. Elle n'avait d'autre beauté que celle-ci improprement nommée la béant' du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, thdologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds de l'héritière étaient larges et plats; sa jambe, quelle laissait souvent voir parla manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa
quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme. C'était une jambe nerveuse, à petit mol-
lillant et dru, comme celui d'un matelot. Une bonne gro.-se taille, un embonpoint de nourrice, des brai fort! et potelés, des mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur
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ratés normandes, Ge« yeui d'une couleur indé- Qeur il*.1 tête, donnaient au visage, dont les contours irronAsj n'avaient aucune noblesse, un air d'é- Idonement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs a une vieille fille; h Rose o'ayaitpas été innocenu , elle eût semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que eette forme de nez n'implique pas un beau Iront. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par l'intelligence : elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la Vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence ipour les qualités du Vice. Des cheveux châtains, et i d'une longueur extraordinaire, prêtaient à la figure de Rose Corn* n eette beauté qui résulte de la force et de i l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, Rose affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une trèsj jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes , rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire eette exclamation : « Quel beau brin de fille ! » Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ee corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces s supérieures ; mais la nature l'avait douée d'un
contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure. Chez elle tout était bien
Mai. En se triplant, Le menton avait diminué la longueur du col et gêné Le port de la tête. Rose n'avait pas de rides, mais des plis ^ et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants. Celte personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives. Celait la perdix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants Parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans ! En ce moment, après avoir pendant longtemps combattu pour mettre dans sa Aie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités bien gardées; un confesseur dirigeait assez niaisement, depuis trois ans, mademoiselle Cormon dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un ell'et contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de Rose Cormon, a>sez souvent au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient La maturité. Le léger duvet dont sa lèvre; supérieure était ornée a ers les coins s'avisait de grandir et destinait comme une fumée. Les tempes pre-
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i dea tons miroitants! Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique «1 ras Alençon que 1«- sang ou rm en tait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ofidencea au chevalier de Valois, à qui elk oomtiait ses bains de pieds, eu combinant avec lui des réfrits. Le lin compère tirait alors sa tabatière, et, par orme de conclusion, contemplait la princesse Goritza.
— Le Mai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.
— Mais à qui se lier? répondait-elle.
Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se ouriaient dans les plis du pon-de-soie ou sur son gilet. *Our tout le monde, ce geste eût été fort naturel; il donnait toujours des inquiétudes à la pauvre ille. La violence de cette passion sans objet était si grande, que Rose n'osait regarder un homme en face, ant elle craignait de laisser apercevoir dans son regard e sentiment qui la poignait. Par un caprice qui n'était «ut-être que la continuation de ses anciens procédés, moiqu'elle se sentit attirée vers les hommes qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être axée de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle es traitait peu gracieusement. La plupart des personnes le sa société, se trouvant incapables d'apprécier ses notifs, toujours si nobles, expliquaient sa manière d'ère avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un ■efus essuyé ou prévu. Quand commença l'année 18lo, tose atteignit à cet âge fatal qu'elle n'avouait pas, à parante-deux ans. Son désir acquit alors une intensité mi a voisina la monomanie, car elle comprit que toute :hance de progéniture finirait par se perdre: et ce que, lans sa céleste ignorance, elle désirait par-dessus tout, /était des enfants. 11 n'y avait pas une seule personne lans tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse tille
un seul désir des licences amoureuses; elle aimait ea bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une A catholique, incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des troupes ira. péri île- et la reconstitution de l'armée royale opéraient un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui retournaient, les uns en demi-solde, ies autres avec ou sans pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait être un délicieux commencement. 11 était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave militaire honorable, valide -urtout, d'âge convenable, de qui le caractère servirait de passe-port aux opinions bonapartistes ; peut-être même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant ies premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles, moiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse , il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eut tournure de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soir- i'ai-
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Baient asseï bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivai pas «I ins Uençon un soûl étranger sans qu'elle
in* lût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Àlençon n'est pas une ville qui affriande L'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune capitale, jlle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à Plris ne b'j arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes: vmà son œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la prin- 9BBM Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle Cormon, avouons-le, Etait peu d'esprit : elle ne comprenait rien au manège lie la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre le matin esprit. Sa rigide dévotion et les principes [les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poéjsies condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, jun fumeur qu'elle se proposait de rendre, à force de 'soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait
le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans. un bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme. L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce ?oit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ soixante-dix ans, attribuait le? désastres de la Révolution française à quelque :n de la Providence, empressée de frapper une dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel; il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications ; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains : il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Église et propre salut. Il avait laissé l'administration de ses bien! à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce, qui le regardait comme un père ; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations de la chair, et remerciant Dieu de ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jeanine, qui a écrit que « l'étai </- virginiU autant, mirdettui •!■ 'état de mariagi qm on detsu» de l'homme. » Habituée à oncloj
mademoiselle Coi mon n'osait pas l'initier aux désirs
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|iie lui inspirait nu changement d'état LebODhomme, accoutumé de son côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction d'un maître au logis, cupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les animes de la prière, l'abbé de Sponde avait soin ont ém distractions que les gens de sa société prenaient p.nir des absences : peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, , manières solennelles, dont le visage ex-
primait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à celte maison une autorité sainte. 11 aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris delà no-
et du clergé, quoique de mœurs différent reconnaissaient à leurs traits généraux. I ('ailleurs, le cbevalier était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec ses gri.»et'
Quelques personnes pourraient croire que madenoiselle Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adres>ait à la toilette, qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point ! Elle était héroïque et immobile d tns ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces deux art^tes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de 1 élégance ; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes; mais peut être les lourdes façons de allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la pauvre fille! vous la trouverez sublime, aines généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme
que prend le sentiment, et l'admirez là où il est ! Ici quelques femm< - essayeront peut-être de chica-
ner la vraisemblance de ce récit, elles diront qu'il n'existe pas en France de fille assez niaise pour ignorer
l'art de pêcher un homme, que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; aussi l'amour ou le calcul devaient-ils venir la trouver très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères célestes ; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît qu'il est extrêmement difficile de décider si les personnes stupides deviennent naturellement dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Son^ez-y bien, la vertu catholique la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa pieuse
soumission aux ordres de Dieu, avec m croyance à
l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises .l»1 1 1 fie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers repli- de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux yeux de ceux
qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne uperait-on | as des malheurs de la bêtise, comme t'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément Micial infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus le prouvait . En ee moment même, une jeune tille de seize ans qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase; tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte d'autrui. Capable d'inventer les raftinements de grandeur sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles perles de l'Humanité, convenait, comme un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'Etat. Un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme de sentiment peut être une grande sotte. Enfin,
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une dévote peut avoir une âme sublime, et ne reconnaître l< - - ras que rend une belle \\m à ses côtés. ! prîcefl produits par les infirmités physiqu
ren.-oiitrent également dans l'ordre moral. Cette bonne me, qui se désolait de ne faire ses confitures que • lie et son vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se -entaient pris de sympathie, pour elle à eau qualités, et quelques-uns à cause de ses
défauts, se moquaient de ses mariages manques. Dans plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond, malgré ; carences, une fille originale. En province il n'est pas permis d'être orignal; c'est avoir des idées incomprises par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité des mœurs. Le ma- - de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804 quelque chose de si problématique que se marier me mademoiselle Cormon fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la plus railleuse - H >ns. Il faut que l'esprit moqueur çoit un des plus impérieui besoins de la France pour que cette excellente personne excitât quelques railleries dans >n. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs des habitants, qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car elle s'était encroûtée dans ibitudes de la province, ell^ n'en était jamai- sort tie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les intérêt^ elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en fonds déterre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson des maisons moins riches. Quand
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elle m- rendait à sa terre du Prébaudet, elle j allait dans mit- vieille farriole d'osier, suspendue sur deuxsoopentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, et que fermaient à peine deui rideaux de cuir i<mi i par le temps. Cette carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient gré à mademoiselle Cormon de ne i - humilier par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses raa- - manques. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole. <>r5 la province, qui voit toujours la fin, s'inquiète as>ez peu de la beauté des moyens, pourvu qu'ils •oient efficients.
Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette mai.-on, il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé deSponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante ans, gros et court, rougeaud, brun, à ligure de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux ans. 11 servait à table, il pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commuions, sciait le bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, dit-on, Josette, tille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'amaient-ils en silence, attendant et désirant le ma-
riage de mademoiselle, comme les Juifs attendent le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.
Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation; il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société.
Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées pour une pensée fixe, deve-
naii difficile, tracassière, moins par caractère qu le besoin dltmployer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un îiidii, d'enfants et dos soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. Klle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une douzaine de serviettes ftllimérotées Z qu'elle trouvait mi.-es avant l'O.
— A «moi pense donc Josette ! s'écriait-elle. Josette ne prend donc garde à rien?
M demoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son avoine à deu.v heures, parce qu'une seule fois iacquelin s'était attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une couche de pousiftère oubliée parle plumeau, des tranches de pain mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jaequelin à venir fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil d«»nt le> rayons mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. In jour Josette lui donna la Journée du Chrétien au lieu de la Quinzaine de Pâques. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des énormites. Elle l'ut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet accident.
— Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive plus !
.Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, trèsheureuse de ces petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit a ses exigences ; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalité? d'humeur furent acceptées par Josette et Jaequelin, comme les
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intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient: « Ii lait beau temps» ou il «pleut! Le ciel. Parfois, en se levant, le
matin dan- la cuisine, Us se demandaient dans quelle humeur se Lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoieelleCormon avait fini par se contempler ellemême dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, Bes confitures à faire et les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient. Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions dan> les différents bols alimentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton ! Avec quelle joie toutes deux disaient : — Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre!
— Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis toujours de faire doux pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a pas plus de mémoire que...
— Que le lièvre, disait Josette.
— C'est nui, répondait mademoiselle, elle n'a pas phu de ni', h ire que le lièvre, tu as bien trouvé cela.
Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle Cormon allait passer un certain
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nombre de jours à sa terre de Prébaudet On était alon
à !;i im-iiiai, époque à laquelle mademoiselle Gormon voulait voir ti ses pommiers avaient bien neigé, mot du piiji qui exprime L'effet produit bous ces arbres par la chute de leurs ileur.-. Quand l'amas circulaire des pé taie.- t<>ml>L;- ressemble à une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiut avait nécessitées; elle ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle tirait de nombreuse* provisions. Chaque saison avait sa nature d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un diner d'adieu idèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dan Uençon que le départ de mademoiselle Cormon. i retard d'une visite, venaient alors la voir : son appartement de réception était plein ; chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût du faire route pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprit une nouvelle en se répétant les uns aux autres :
— Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet ! Par ici, l'un disait : — Elle a au pain de cuit, celle-là. — Hé! mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne: si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant... Par là, un autre :
— Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles de haute futaie sont en fleur, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu? — Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant : le mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne veut pas. Bah!
c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe! — Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé. Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement: — Mademoiselle Cormon est partie. Ou* — Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?
Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant la matinée, ils était dit et passé des choses en ville qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la veille fille délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande, sœur du vieux marquis d'Esgrignon, et la reine du salon aristocratique.
S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la. nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué; ce soupçon le confirmait dans sesprincipes à l'endroit des femmes.
Dans ces jours de gala, la table était déjà mise chez mademoiselle vers trois heures et demie. En ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à deux heures aprèfl midi, comme jadis ; mais l'on soupait! Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur régoïsme, consistait dans l'indicible satisfac-
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lion qu'elle éprouvait à b€ voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtr>. Quand aile B'était ainsi mise sous les armes, il se glissait dans
lea téoèbrea de son cœur un rayon d'espoir; une voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques ; elle se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des distances égales ; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes ; après •voir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prit dans le ménage et qui donnait lieu à de i graves discussions sur la place de chaque convive ; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle, qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais L'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entrainer le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité
doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille.
Mademoiselle Cormon regardait comme un d«' devoirs de parier; non qu'elle fût bavardé, elle avait maiheureu-ement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrit par la religion qui nous ordonne d'ê - bîe à notre prochain. Cettl obligation lui coûtait tant quelle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente, qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chosi à dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de saint François de Sales soi les devoirs de la femme du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation s'allanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les dis—
m éteintes. Elle lâchait alors de- proposition^ étranges, comme celle-ci: pers nm ne peut se tro 1 la fois, à moins d i tre petit oit par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion bot l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de rentrées lui méritaient dsm si société 1" surnom de la bonne mademoiA selle Corn . Da n la bouche des beaux esprits de la
.'•, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante connue une carpe, et un peu bestiote; mais beaucoup de per-
Monte de prônaient l'épithète dans son vrai
I répondaient : — oh ! oui, mademoiselle Connon Sri excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes, toujours pour être agréable à ses hôtes el remplir ses devoirs envers le monde, que le monde éclatait do rire. Elle demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis ri longtemps : pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce country gentleman qui, entendant toujours parler de la postérité à la Chambre 1 lommunes, se leva pour faire ce speech devenu célèbre : « — Messieurs, j'entends toujours parler ici de
i la postérité, je voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre. » Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au secours de la vieille Bile toutes les forces de sa spirituelle diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle
( Cormon en la soutenant paradoxalement ; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois, entendant parler des élèves et des difficultés que ce commerce présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des montes, et demanda pourquoi Von m faisait pat deux montes pur an ! Le chevalier attira les rires sur lui. — C'est très-possible, dit-il. Les
assistants l'éeoutèrent. — La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su contraindre les juments à porter moins de orne mois. La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Ya- ■rvait une ingrate, car jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, car le héros du genre distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.
— Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle pensait : — Si j'avais un mari, je serais ainsi: ; mon oncle, si tout arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute chose ?
— Certes, fit gravement l'abbé de Sponde, qui chérisrant sa nièce se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.
— Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?
— Oui, mon enfant, dit l'abbé.
— Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de
bm marier demain, -.1 volonté peu) être détruite par la mienne?
— Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, répondit l'ancien prieur de la Sorbonne. Remarque donc, ma fille, que tu mets un si.
La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une discussion matrimoniale par un argument ad (Mmipotentem, resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande, logique sauvent embarrassante.
— Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent filles: car elles doivent être ou toutes tilles ou toutes femmes. Il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.
— Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église ;jui prescrit le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.
— liais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique, le genre humain finirait donc, mon oncle ?
— Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.
Un mot pareil excitait un sourire de sati> faction sur les lèvres de la pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait à prendre d'ellemême. Et voilà comment le monde, comment nos amis et nos ennemis sont les complices de nos défauts ! En ce jmoment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités entre ies gens de ia maison et les personnes invitées. Mariette disait au président du tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant passer : — Ah! monsieur du Roncere*, j'ai fait
les choux-fleurs au gratin à votre intention, car mademoiselle ^ait combien vous les aimez, et m'a dit : — Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le président.
— Cette bonne demoiselle Cormon ! répondit le justicier du pays. Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est plus onctueux !
Le président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et l'avis du maître.
— Bonjour, madame, disait Josette à madame Grauson, qui courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat de poisson.
Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger d'un grand seigneur qui se familiarise: — Eh bien, cher cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la Légion d'honneur, y a-t-il quelque fin morceau pour lequel il faille se réserver?
— Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il pesait quatorze livres.
— Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse quatorze livres!
Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son cœur; quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame Granson et le chevalier