LA Î1BILL1 P 1 L L E
de \ l' i- avaient suipris de naïfs iegards coulés en desmis, donl la signification était assez claire pour que tous deui essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de l'ani ien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deui convives, que leurs fonctions excusaient par avance, se fais dent attendre ; l'un était monsieur du Coudrai, le Conservateur des hypothèques; l'autre, monsieur de Choisnel, ancien intendant de la maison G »rdes, le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable. Quand ces deux retardataires ai rivèrent, Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon : — Ils sont tous au jardin.
Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à
l'aspect du Conservateur des hypothèques, un des
nommes les plus aimables de la ville, et qui n'avait
que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, une
vieille femme insupportable et de commettre d'énormes
calembours dont il riait le premier, il s'éleva le léger
brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en
semblable occurrence. En aitendant l'annonce officielle
du service , la compagnie se promenait sur la terrasse,
le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviati-
les, la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons
accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries de bois,
les fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de
quelque chambre en avant sur la rivière, les jardinets
où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin
ûisères de petites villes auxquelles le voisinage des
. un saule pleureur penché, des fleurs, un rosier
Dommuniquentje ne sais quelle grâce, digne des paysa-
s. Le chevalier étudiait toutes les figures, car il
avait appris que son brûlot s'était très-heureusement
attaché aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore h huit».' voix de cette grande nouvelle, de Suianne et de du Bousquier. Les gens de proTinee possèdent au plus haut degré l'art de distiller . - m ms : Le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé, il fallait que < hacun >e fût reeordé. Donc on se disait à l'oreille : — Vous savez? — « mi. — Du Bousquier? — Et la belle Suzanne.— Mademoiselle Cormoo n'en >ait rien. — \un. — Ah ! C'était le piano du cancan dont le rinforallait éclater quand on en serait à déguster la première entrée. Tout à coup monsieur de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à bouquets d'oreille* d'ours, et dont la figure pétillait. Etait-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter daiir- la vie monotone de ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu; la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel!..! Au>-itùt il .*e retourna pour examiner Athanase, et le surprit dan- le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment, porta dans du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le pas
— Ah ! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je sois expot
i-ieur de Valois se rapprocha de mademoiselle
l m pour pouvoir lui donner , la conduit
i la salle à nu - r. L vieille 611e avait pour le
,iier une considération respectueuse; car i
son nom et la place qu'il occupait parmi les constella-
i\ VIEILLE PILLE 85
lions aristocratiques du département cm faisaient le brillanl ornement de son salon, Dans son forintérieur, depuis douze ans, mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une branche à laquelle s'attai haienl les Idées qui essaimaient de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures d'un parti; mais si le chevalier devant l'homme choisi par le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique peignée comme le - ont Jean d'une procession, effrayait mademoiselle Cormon; -i elle voyait un gentilhomme en lui, la 611e m voyait pas de mari. L'indifférence affectée parle chevalier en fait de maria-.1, et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de nwttes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, .1 renient à >e> prévision». Ce gentilhomme, qui trait mi >i ju>te dans l'affaire de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier «avaient se traduire par ce mot : — Quel dommage ]u'il ne soit pas un peu libertin! Les observateurs du oui- humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils Soient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle flus belle destinée donneriez-vous à la femme veineuse que celle de purifier à la manière du charbon es eaux trouble? du vice ? Mais comment n'a-t-on pas «il que ces noble- créatures, réduites par la rigidité de eurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement désirer un mari de haute Expérience pratique ! Les mauvais sujets sont de? grands îommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de - ii vase d'élection cassé en deux morceauï. heu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du
Bousquier. Pour bien faire comprendre l'importance du peu île mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles le> opinions étaient divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'j trouvait mystérieusement mêlé. L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté ie serment constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon, dont les ?ympathies étaient acquises au desservant de Saint- Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique de toutes les oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies de la clas-e moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir un théâtre était close dans la ville d'Alençon. Les Séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans le- bureaux de la mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme oflrit a la vieille lille son bras pour se prome-
lie L'accepta, non sans le remercier, par un regard beureui de cette attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air lin.
— Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques liens...
— Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.
— Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre? 11 n'est déjà pas très-religieui, il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de heaucoup plus grave, ne se jelte-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de ce répuhlicain déguisé, de du Bousquier...
— Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas directeur ; il est toujours planté devant vous comme un terne...
— Qui ne pense à rien ! s'écria le conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol , celui-là ! Je présente mes devoares au chevalier de Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à laquelle appartenait le conservateur des hypothèques.
Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui maintient sa distance ; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de fleurs plus loin , pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il ne voulait pas être espionné.
— Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à l'oreille de mademoiselle Cormon, que
unes gens élevés dans ces détestables lycées impériaux aient des id les bonnes mœurs et la nobles habitudes qui produisent les grandes idée- et les belles amours. 11 n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve !
— Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille ; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant la nuit?
— Miis cela l'épuisé, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille fille .-ur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient vraiment horribles.
— Oh ! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tète? Leurs maîtres n'avaient pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées !
— v,,iià quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme? Lui il baisse les yeux quand il vous voit ! ce jeune homme m'eH'raye parce qu'il m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas insun ectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.
i. \ \ IBILLB 1 il.l l 89
— Oh! elle L'empêcha en demiet li Mauvaise société, j'en suis sûre, le vais lui
parler, dit mademoiselle Cormon, car il pourrait perdre
sa place à la mairie. Et Je quoi lui et sa mère vivraient- 1 i lut frémir.
mue monsieur Je Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant made-
11" Cormon : — Qu'on m'en trouve une plus bête! foi île gentilhomme! la vertu qui Ote l'intelligence D*est-elle pas un vice ? Biais quelle adorable femme pour un homme de mmi âge ! Quels principes ! «nielle ignorance !
Comprenez bien que ce monologue adressé à la prin-
Goritza se lit en préparant une prise de tabac. M i I une Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de cette
isation, elle suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant conservateur des hypothèques, qui commençait avoir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier: il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique , sur madame Granson.
— Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet inté-
évanouit par la faute de votre tils ; il est i; ivli-ieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les DO-
napartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette conduite j»«ut lui faire perdre sa place à la mairie. \ i avi c qiu-1 soin le gouvernement du roi s'é-
pure! Où votre cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de radministration !
— Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée^ combien ne vus dois-je pas de reconnaissance! Vous avez rai?on, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais léclairer.
Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis longtemps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris par ce mot de liberté si mal défini, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste , avec ses amères contemplations de l'état social. Il ignorait qu'à trente-six ans , à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au côté gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts npent autour des plu- graves questions d'empire à empire. Les convives bordaient enfin celle table chargée du premier service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit,
LA VIII lit I ILLE 9i
•t non comme à Paris. <»îi il semble que li - m&i h « meuvenl par des lois Bomptuaires qui prennent à tain- .if démentir les l« >i> de l'anatomie. \ Paris, on mange lu bout des dents, on escamote son plaisir; tandis ra*en province les choses se passent naturellement, et oncentre peut-être un peu trop sur ce gnnd et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures. Ce fut à la fin du premier ser- \ ice que mademoiselle Cormon fit la plus célèbre de ses es, car on en parla pendant plus de deux ans, et la chose ï>e conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du cure assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela les jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. 11 n'y a plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme im pernicieux ar-
92 SCENES DE LA VIE DE I'H"MM h
tisan d'intrigues, capable de fain battn
— Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne B'occupail que d'enfantillag
Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodti:;eux su© l -linon obtint un beau
triomphe : elle lit choir la princesse Goritza 1< contre la table. Le chevalier, qui ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée,fut h émerveillé, qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italien-, en simulant du bout des doigts un applaudi: -sèment .
— Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.
— Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.
— Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le chevalier.
Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la raison de son succès. Alors commença le forte du cancan. Du Douanier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire , d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul L'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses inours se dévoilait enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valoir le pins habile chef d'orchestre en ce genre, Poorerfare de ce cancan fut magnifique.
— Je ne sais pas, «lit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d'épouséf une mademoiselle Suzann I rament H nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame
t, je ne oonnaii ces petites tilles que de i\ sette Su/, ai est une grande belle fille, impertinente, œil ;ris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à | |ittention,mais dont la démarche m'a paru fort Lnsok nte, •llf est de beaucoup supérieure comme manières à du piier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la leauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle me mésalliance. Vous savei que l'empereur Joseph eut ■ iosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui ofl'rit on bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de ant d'honneur, hésitait à le prendre : — La beauté sera oujours reine , lui dit l'empereur. Remarquez que "et ut un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. I s, z-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour très-
vstique, est un pays de noble chevalerie et de belles nanières, surtout vers la Pologne et la Hongrie, où il •e trouve d<
Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans me allusion à son bonheur personnel j il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la irincesse qui lui souriait depuis trente-six ans.
— Ce mot était fort délicat pour Louis XV. dit du lonceret.
— Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, re- Drit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.
— Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le présilent, le n «taire et le conservateur échangeant des regards malicieux: madame du Barry était la Suzanne de i.ouis X> . cire nstance assez connue de mauvais sujets somme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les eunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes .m diamant sans tache j les corruptions historiques ne vous atteignent point.
L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier
de Valois, et inclina la tète en signe d'approbation laudative.
— Mademoiselle ne connaît pas l'histoire? dit le conservateur des hypothèqu
— Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la bouche pleine.
— Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera difficilement à se marier.
— Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.
— Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le président du tribunal.
— S'il était honnête homme, ;1 le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes...
— Azor est cependant un grand fournisseur , dit d'un air fin le conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.
Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ain:i du Bousquier était un père sévère, — un p< n matumts — un père sifflé, — un père vert, — un rond, — un p< re foré, — un père dû, — un -père si- • 'iu-:. — 11 n'était ni père, ni maire; ni un m<
. il jouait à pair ou non ; ce notait pas non plus un rit.
— Ce n'est pas toujours un père n , dit l'abbé
nde avec une gravité qui arrêta le rire.
— Ni un pi n noble, reprit le chevalier de Valois. L'Église et la noblesse étaient de^eendues dans l'arène
du calembour en conservant toute leur dignité.
— Chut ! lit le conservateur des hypothè [ues , j'entt-inp- crier les buttes de du Bousquier, qui, certes, sont plus que jamais an
Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte; une ville entière îpe de lui, le calomnie ou le tympan ise, s'il n'a : amis, il ne saura rien. Or, l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance; personne ne lui avait parlé des ttions de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l'intéresse possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase, qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoti • tait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient
en lui comme une ivresse qui changeait la petite vota claire de la vieille fille en un doux murmure, et plate> idé - en motifs pli ins d'esprit.
L'amour est un faux-monayeur <jui change continueUement les gros sous en louis d'or, et qui souvenl aussi fait de ses louis des gros sous.
— EU bien ! Athanase, me le promettez-vous? Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune
homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.
— Quoi, mademoiselle? répondit-il.
M [demoiselle Cormon se leva brusquement en r< dant du Bousquier, qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la table que la République mettait su écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille : — Ma pauvre amie, votre ûls e^t idiol ! Le lycée Ta perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.
Quel coup de foudre ! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amasssés dans le cœur de la vieille fille ; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion ; car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait ; mais cette stupide avidité qui caractérise L'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.
— Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à son fils.
— Kien.
— Rien,- j'expliquerai cela! se dit-elle en remettante demain les affaires sérieuses, car elle attacha peud'im-
partance i ce mot en croyant du Bousquiei perdu dans ['esprit de la vieille fille.
Bientôt le> quatre tables se garnirent de leurs seize Joueurs. Quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la Heur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon : — Vous allez donc demain au Prébaudet ?
— Mais il le faut bien, répondait-elle.
Généralement la maîtresse delà maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de L'état peu naturel où se trouvait la vieille ûlle; mademoiselle Cormon pensait.
— A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.
— Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix écus !
— Dix écus ! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné autant.
— Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants !
Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorier* de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment g-andi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.
— Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-
SGÈHKfl DE LA MK DE PROVINCE
on pas l'indemnise! lui. plutôt qu'à
nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort marnai- sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du Bousquier ! il faut être bien libertine pour s'adressera lui.
— Cynique ! Votre fils vous apprend, ma chère, des m<>ts latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?
— Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel ; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon: seulement, tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très-hêureuse;les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation ; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous parait idiot, ma dure, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune tille de quinze ans ; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui/... Eh bien ! changez les termes, comme disait mon pauvre mari ; il en e»t de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. You< serez calomniée, vous; mais dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenezvous ?
— Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands jeux en tendant toutes les forces de son intelligence.
— Hé bien, cou>ine, puisqu'il faut mettre les points sur les *', Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...
— . quoi aime-t-on donc ri l'on n'aime pas avec le cœur?
Ici madame Granson se «lit en elle-même ce qu'avait
le chevalier de Valois: — Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission. — Chère enfuit, reprit-elle à haute voix, il nie semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.
— Mais si, ma chère, car la Sainte- Vierge...
— Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saintfimrit :
— C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme ! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour
- uni?, l'engagent à se marier.
— Vous pouvez, cousine, amener ce' résultat...
— Hc comment? dit la vieille tille avec l'enthouie de la charité chrétienne.
— Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une
lis devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.
— A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à
plus haut degré d'animation.
pes de femmes bien mises, le lennel, l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de . on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment du Bousquier, qui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame du
VjnWertitaj WBUOTHECA
Ronceret, était L'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelque*, jeunes rerames qui, sous prétexte de regarda jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.
— Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.
Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième ruooer, pour quitter la table.
— Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis décidément trop malheureux.
Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.
Ce mot fit naturellement le tour du salon, où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.
— Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.
DuBousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après d'innombrables répétitions du mèrne texte varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. Celait inévitablement: — Mademoiselle Cormou était bien ce soir. — Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière. — Comme ce pauvre abbé baisse.
roua vu comme il dort? 11 ne sait plus où sont sei -. il a des distractions. — Nous aurons le ch il(> le perdre. — 11 tait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain ! — Un beau temps pour que les pommiers passent fleur '. —Vous nousavez battus; mais quand nous êtes avec monsieur «-le Valois, vous n'en faites jamais d'autres. — Combien a-t-il donc gagné ? — . ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. 11 ne perd jamais. — Oui, ma foi, savez-vuus qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année, et qu'à ce prixlà son jeu vaut une ferme! — Ah! quels coups nous irons essuyés ce soir! — Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, vous voilà chez vous; mais nous, nous irons la moitié de la ville à faire. — Je ne vous plains \ ous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir a pied. — Ah ! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre iil> a Paris nous emporte l'autre. — Vous en faites toujours un magistrat? —Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le n»i. Parfois une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant cette conversation. Mais, en ce moment, elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux de : Femme sensible, mtends-tu h: ramage? etc. Pour les uns, du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, le président du Ronceret inclinait fers du Bousquier. Pour les autres, le fournisseur était
un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable de tout. En province, oomme à Paris, le> homm vue ressemblent à c ;tte statue du beau conte all< qued'Addisson, p or laquelle deux chevaliers se battent
en arrivant chacnn de leur côté au carrefour où elle s'éTère : l'un la dit blanche, l'autre la tient pour hoir* ; puis, quand ils sont tons deux à terre, ils la voient blanche à droite et i g niche, un troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouget
En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se dis lit : — Il est temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à Séei, chez l'évêque, reviendra par les grands-vicaires, chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier; ainsi, mademoiselle Curmon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon, >i je me prononçais contre elle, à moi, si elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle de Gordes, qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres, elle a .-on hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. In mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens maire d'Aknçon, député ; puis, une lois assis sur les bancs de la droite, non- arriverons à la pairie, en criant : La clôture ! ou : A l'ordre!
Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son fils, qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce