‹ Les rivaux d'eux-mêmes, comédie en un acte et en prose. Par Pigault Lebrun. Représentée, pour la premìere fois, sur le théâtre de la Cité, le 22 thermidor an VIChapitre 12 sur 20 · SCENE XVII · texte numérisé non relu

SCENE XVII

D E R V A L , Mad. DERVAL, LISE,

assise et brodant,

DERVAL

II y a un instant, madame, je me reprochais sincèrement mon étourderie.

Mad. DERVAL.

Vous vous en applaudissez peut-êîre à présent?

DERVAL

Je lui dois le bonheur de vous connaître,

Mad. DERVAL.

On ne tourne pas mieux un compliment.

DERVAL

Est-il possible de vous en faire?

Mad. DERVAL.

Monsieur n'est pas complimenteur. Ah , il a le goût de la plaisanterie.

DERVAL

Quelquefois, madame.

Mad. DERVAL,

Et surtout avec les femmes ?

DERVAL

Jamais avec celles qui vous ressemblent , s'il est possible d'en trouver.

Mad. DERVAL.

J'avoue alors «[u'on ne saurait être plus poli.

DERVAL

Je vous proteste, madame, que je n'en ai pas l'intention.

Mad. DERVAL.

Je me garderai bien , monsieur , de vous en supposer d'autres.

SERVAL

Oh.' je vous défie, madame, de rien supposer,

Mad. DERVAL.

Mai£ ce ^ue vous dites là est très-clair»

Gh! je fais profession de la plus grande franchise.

Mad. D E R V A L.

Vous m'embarrasseriez étrangement, monsieur, si je ne savais à quel point un homme aimable abuse quelquefois de son esprit.

Cet abus-là , par fois , a son utilité.

Mad. D E R V A L.

Auprès des femmes qui me ressemblent,

Auprès de celles qui nous laissent assez de sang-froid pour nous servir de nos ressources.

Mad. o E R V A L.

Par exemple , ceci n'est pas flatteur.

Comment donc?

Mad. D E R V A L.

C'est que vous avez beaucoup d'esprit en ce moment.

Parce que je n'ose déraisonner. Si je n'écoutais que mon eœur...

Mad. D E R V A L.

Oh ! ne parlons pas de cela , s'il vous plaît.

Vous ne me faites pas l'honneur de me croire dangereux,

Mad. D E R V A L.

Dangereux! non, mais fort aimable.

Ahie ! ahie !

Ce défaut-là , vous le portez à l'excès , et je me garde bien de vous en faire des reproches.

Mad. D E R V A t.

Je conçois qu'il est pardonnable.

Il justifie ce que j'éprouve et ce que je me permets de vous dire.

Mad. D E R V A L , riant.

Lise avait bien raison. Il arrive à la campagne des chosss d'une singularité.

Ce qui m'arrîve à moi est inconcevable. Je descends dans cette auberge, je maudis le retard que j'éprouve , je m'eniporle , je vous vois, et.... (Il s'arrête.) Mad. D E R V A L.

Et?...

Sans compliment , sans politesse , je suis enchanté de n'être pas parri.

Mad. D E R V A L.

C'est du fatalisme, ceila. Monsieur me connaît depuis cinq minutes...

D E R V A L , tendrement.

En faut-il tant pour vous juger?

Mad. D E R V A L.

Et moi qui ai la bonté de me prêter à de semblables folies! réiléchissez , monsieur , revenez à la raison.

De !a raison auprès de vous ! quelle idée avez- vous donc de vous-même?

Mad. D E R V A L.

Ne vous serait-il pas égal , monsieur , de parler d'autre

cbose? . ; > ■/ ,7 ;. •

Egal, non.

Mad. D E R V A L.

Possible , au moins?

Si décidément vous l'ordonniez...

Mad. D E R v A L.

Je vous en prie.

Je vais tàcber de vous obéir.

Mad. D E R v A L , d'un air indifférent. De quoi parlerons-nous ?

Un seul sujet m'intéressait.

Mad. u E R y A L, vivement.

Celui-là vous est interdit.

Les autres me sont tout-à-fait indilïéren*.

Mad. D E R V A L.

Votre blessure, monsieur, ne paraît pas dangereuse?

De laquelle parlez-vous, madame?

Mad. D E R V A L.

Monsieur va ou^j'ier à Paris les fatigues de la guerre ?

J'ai déjà tout ouLlié.

Mad. D E R V A L , avec timidité. Monsieur n'est pas marié sans doute?

Il y a \n\ quart-d'heure, je me félicitais encore de l'être*

Mad. D E R V A L , d'un petit ton pique. En vérité , moiisieur , vous n'avez pas la moindre complaisance.

D E R V A L , cf a même ton.

Mais c'est qu'aussi , madame , on n'est point exigeante à ce point-là,

Si vous continuez, je ne dis plus un mot.

LISE

Ecouter, c'est répoudre.

Hé bien, madame, je porterai la réserve aussi loin qna V^ous pourrez le désirer.

Mad. D E R V A L.

A la bonne heure.

Je me garderai bien de vous parler d'amour.

LISE

Je ne vois pas ce qui lui reste à dire.

Que vous importe, après tout , que je n'aie pu vous voir sans la plus forte émotion , vous entendre sans vous trouver accomplie?

Mad. B E R V A L.

Encore!

Quel intérêt peut vous inspirer un homme que vous connaissez à peine , dont le plus grand lort est de ne savoir pas plaire, mais qni est à vous sans retour, et qui vous quittera désespéré de vous avoir vue?

Mad. D E R V A L , peinèe.

Tant d'opiniâtreté est au moins déplacée... Elle est indiscrète , oti'ensaute. Jusqu'à présent , monsieur , j'ai partagé un badinage , que je pouvais croire innocent; je terminerai cet entretien comme je l'aurais commencé sans doute , si vous aviez éclairé plutôt mon inexpérience. On m'a imposé des devoirs , je les respecte , (tristement ) je les chéris et je les trahirais en restant plus long-tems avec vous.

( Elle salue et sort. )

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