L 1 SE
Finissez donc , monsieur , vous chiffonnez mon ouvrage.
( 'Four liant et retournant la broderie. ) Le joli point ! à qui est-il destiné ?
LISE
Mais vous êtes d’une pétulance...
D E R V A L , prenant Vouvrage.
Comment donc , des vers ! ali î vous faites des patrons avec des billets doux.
L I s Ei
Vous m’impatientez , au moins. Je vais prendre aussi mon ton imposant.
D E R V A L , folâtrant.
Oh! par exemple, vous, vous n’y gagnerez rien*
LISE
L’impertinent !
D E R V A L , lisant.
» un epoux inconnu m engage ;
» Mon cœur, pressé d’aimer, vole au-devant du sien...
( se levant vivement. ) Ah! raondieu...... mon dieu!...
- L I s E , toujours assise.
Qu’a-t-il donc ?
D E R V A L , hors de lui.
Ce n’est pas là votre écriture?
LISE
Hé ! non. C’est celle de ma rnaitresse.
Lise, ma chère Lise , je suis l’homme du monde le plus heureux. ( Il met la broderie dans sa poche. )
LISE, se levant.
Mon ouvrage, monsieur. Rendez-moi donc mon ouvrage.
D E R v A L , descendant La scène.
C’est ma femme , c’est elle... Derval , dont on me de~ mandoit des nouvelles , Dalieville qui est garçon , ces vers qu’elle a écrits... c’est elle... c’est elle... Oh! j’en perds la raison.
LISE, stupéfaite et à sa place»
En honneur , je n’y comprends rien.
3o LES R I V A U X 'd’ E U X - M Ê M E S,
D ER VAL
Elîe est venue au-devani de moi; oh! comme je dois Prtimer . Elle a voulu m’eprouver ; oh ! comme je vais le lui 'rendre, {^appclmit el soriant.') Mon ami , mon ami ! '
LISE
Mon ouvrage, monsieur, mon ouvrage... Il a quelque chose d’extraordinaire ce jeune homme-là^,
S C E NE x’ix,
LISE, Mad. I) E R V A L.
Mad. D E R V A L.
Qu’avez -vous donc, Mademoiselle? qui peut occasionner ces clameurs ?
LISE. '
CVst ce monsieur Déricourt, qui en conte à toutes les femmes, qui n’est pas trop réservé avec quelques-unes, qui ne l’est pas assez avec d’autres, qui badine, qui folâtre , et qui enlève,... '
Mad. D E R V A L.
Qui enlève ? ^
LISE
Un très-beau point que je ne brodois pas pour lui.
Mad. D E R V A L.
Espièglerie dhin jeune homme , qui a peut-être moins (le tort que vous. Si vous ne vous étiez pas prêtéé à ses plaisanteries...
LISE, piquée.
Pas plus que vous, madame, à tous les contes quhl vous a débités.
Des contes ! vous avez des expressions singulières.». Ccfc homme est aimable, il s’amuse; ne' falloit-il pas pousser le ridicule jusqu’à s’en fâcher sérieusement? j’ai dû lui imposer silence, je l’ai fait, et je n’attache pas la moindre, importance à tout ce qu’il m’a dit.
LISE
Je vous assure, madame, que Let espiègle-là u^est pas du tout sans conséquence.
Mari. D E R V A L.
Point J^aposlilles , s’il vous plaît : je sais ce que je dois faire.
LISE
Madame , je me tais.
Mad. D E R .V A L.
Vous vous taisez!.... ce sont vos réflexions que je vous rie de supprimer; mais je veux savoir ce qui a pu vous larmer dans cet homme ( la contrefaisant. ) qui ne vous paroît pas sans conséquence.
LISE
D’abord, madame, c’est un homme charmant.
Mad. D £ R y A L.
Je l’ai vu. Après ?
LISE. ^ N
Il ‘VOUS aime. ,
Mad. D E R V A L.
Hé , je sais cela. <
LISE
Il a le désir de plaire....
Mad. D E R V A L.
Hé , qu’importe ?
Et il se flatte de réussir : il m’a même proposé de le seconder.
Mad. D E R V A L.
Pure étourderie.
LISE
A la bonne heure ; mais un étourdi aimable
Mad. D E R V A L.
N’est pas à craindre pour une femme prudente....
LISE, à part.
Agéè de seize ans.
Mad. D E R V A L.
Enfin, jusqu’où ont été vos observations? est-ce sur ces riens, que sont fondées vos craintes obligeantes?
L I s E , d part.
Des riens ! il faut déplaire , ou voir comme elle.
Pfé, parlez, parlez donc. Monsieur Déricourt s’en est-il tenu à des idées générales? rien de particulier, nulle cu-
32 LES RIVAUX D’eUX-MÊBÎES, riosifé, point de questions ? qu a-t-il dit, répondez ?. ( Ironiquement). J'ai le plus grand intérêt à bien connoitre cet lionime dangereux.
LISE
X o?»s sentez bien, madame, que lorsqu’on vous a vue, on doit chercher à vous revoir. • ^
Mad. D s R V A L.
Au fait, par grâce.
LISE
Et pour cela, il faut au moins savoir votre nom.
Mad. D E R V A L.
Et vous avez répondu ?...
LISE
Selon vos ordres , madame Dalleville.
Mad. DERV AL, reientmi un soupir.
Vous avez bien fad , il vaut mieux, peut-être, qu’il ne me connoisse pas.
LISE
Cependant, madame, cette réponse cfue vous approuvez, a amené un petit incident, qu’il n’étoit pas possible de prévoir.
Mad. D E R v A L.
Et lequel , mademoiselle ? -
Monsieur Dalleville n’est pas marié.
Mad. D E R v A L , vivement.
D’où savez-vous cela ?
LISE
De monsieur Dériconrt.
Mad. DERVAL, très-chaudement.
O ciel! monsieur Dalleville n’est pas marié! mon-^ieur Dpricourt le sait!... et moi, c[ui ne me suis informé de rien avant de prendre ce malheureux nom.... imprudente! à la vérité , je n’avois d’autre intention que d’intriguer un moment mon mari : je ne pensois pas qu’un étranger... et cet étranger que doit-il croire à présent ? que je suis une femme sans état, sans caractère, sans délicatesse, une de ces femmes avec qui on peut tout se permettre. Me voilà perdjie dans son esprit.
LISE
LISE, finement.
Ké! matlame, que vous importe, à la rigueur, Popinion d’un homme que vous ne reverrez peut-être jamais?
Mad. D e' R V A L.
Je ne le reverrai jamais !.. . je ne le dois pas, je n’en ai pas l’intention ; mais une femme qui $e respecte , est jalouse de l’estime....
Même de ceux cjui lui sont indifFérens ?
Mad. D E R V A L.
De tout le raoade , rnatleraorspHe , de tout le Monde; Mais-ne deviez-vous pas sentir que cette petite ruse lie re~ gardoit que raons eur Derval ? ne deviez-vous pas craindra de me compromettre aussi crueliement ? mais vous ne savez rien prévoir, vous ne savez rien saisir.
lise.
Hé, madame, dans tout ceci, je ne vois que monsieur Derval qui mérite des reproches ; lui seul est cause de ce maudit quiproquo. Un jeune homme bles.sé, un petit héros bien semdlant, bien empressé, bien tendre , mais qu’il n’est pas permis d’aimer , est ici depins niie iieuie; et un mari, pour qui une femme chai mante veut bien courir les champs, se fait attendre ainsi! c’est abominable. S’il avoit, de vous voir, l’empressement qu’il exprime dans ses lettres, ne serct-il pas arrivé aussitôt que ses deux camarades i-- ne -l’anroit-on pas logé dans cette chambre.'’ monsieur Béricourt aurnit-il trouvé l’occasion de vous entretenir? vous auroit-il jeté dans tous ces embarras ? ,
Mad. DERVAL.
C’est une remarque que j’ai déjà faite.
JL #
Et qui sait encore quelle figurepl aura ce monsieur Derval ? on le àit bien ^ mais il ne suffit pas qufil soit du goût des autres; il faut aussi quM vous plaise a vous. S^il avoit quelques rapports avec monsieur Déricourt....
Mad. DERVAL, avec complaisance.
Un peu de son amabilité
LISE
Même qaeîques-uiis de ses traits , une partie de ses grâces....
Mad. D ER VAL, avec abandon.
Oui 5 je n’y perdrois rien.
LISE
Ki lui non plus. Enfin , on le prendra tel qu'il est.'
Mad. DE R VAL, avec un soupir-
Jl le faut bien....
rL I s E.
C’est un mari. Voilà pourtant od nous réduisent des pareils qui font tout à leur tête. Marier des en fans qui ne se connoissent point, qui peuvent ne pas se convenir.
Mad. I> E R V A L.
Au fond, cela n!est pas prudent.
LISE
Empêcher une jeune personne de disposer elle-même de son cœur.
Mad. D E R V AL.
Oli , par exemple, ceci est injuste. ^
LISE
Injuste ? tyrannique , atroce révoltant. Je suis persuadée que Monsieur Déricourî a été marié comme vous ; il n’a pas Pair fort épris de sa femme, et si vous étiez libres Pun et l’autre....
Mad. D ER VAL, d' «n ton caressant.
Oli , ne suppose rien , je t’en prie.
LISE
Supposition bien innocente.
Mad. D Ë R V A I.
Mais qui n’est pas sans daiiger.
LISE, d’un air de compassion.
A la vérité , je sens bien qu’il faut rompre cette liaison.
Mad. D E R V A L.
Et quitter ce jeune homme , avec l’idée défavorable qu’il a dû concevoir de moi !
LISE
Il eeroil dur de la lui laisser.
Mad. D E R V A L.
Je ne peux m*y résoudre. Je veux le détromper, Je' le dois à ma réputation, à ma trauquillilé.
LISE
A monsieur Déricourt lui-même. Il sera enchanté d’apprendre crue vous avez toujours des droits à son respect. ( Fausse sortie ). Je le cherche, je le trouve, je l’amène.
Mad. D E R V A L.
Oui, vas... non, non, demeure : plus d’entretien particulier, non. Lise, non. Son ami et lui rentreront pour dîner ; je m’expliquerai de manière à mettre ha à tout ceci. ‘ ^
LISE
Voilà ces messieurs.