‹ Les rivaux d'eux-mêmesChapitre 12 sur 15 · SCENE XX · texte numérisé non relu

SCENE XX

LES PRECÉDENS, DERVAL, EOR VILLE.

FORVILLE, dans le fond.

C’est une extravagance.

DERVAL

Cela se peut, mais tu t’y prêteras. Elle approche, Mad. DERVAL, embarrassée. *

Je ne sais, monsieur, comment m’excuser auprès de vous....

DERVAL

Vous n’en avez pas besoin,

Mad. DERVAL.

Je me suis permis un stratag:‘mie...

Agréable pour tous , s’il vous a amusée.

Mad. DERVAL.

Le nom que j’ai pris un moment...

' <« DERVAL

]S ’est pas le vôtre , je le sais.

Mad. DERVAL.

Mariée très-jeune à un officier de votre corps...

A Derval ; je le sais encore, Madame.

Mad. D E R V A L.

Comment , vous le savez ?

DERVAL

Mademoiselle brodoit sur des vers qu’elle m’a dit être devons : vers et broderie j’ai tout saisi , tout emporté. Enclianté du trésor que je possédois , je courois en jouir auprès de mon ami : jugez de ma surprise , lorsqu’il a reconnu l’écnture de sa femme,

Mad. D E R V A L, effrayée et iaierdite.

Ciel! monsieur seroit...

DERVAL

Derval , mon camarade et mon meilleur ami.

Mad DERVAL, avec une profonde tristesse.

Ah \ Li

ise

Ah! oui, je vous entends.

DERVAL, à Forvilie*

Parle donc. (

( Passant respectueusement à madame Derval. ) J’étois loin de vous croire ici, madame ; mais je me félicite d’être auprès de vous quelques instans plutôt.

Mad. DERVAL, à Lise.

Quel ton !

LISE

Pitoyable, madame. \

DERVAL, à ForviLle, '

Plus de vivacité, plus de chaleur. ' /

Et si j’ailois en avoir trop.

^ derval.

Ne crains rien , je suis là.

FORVILLE, toujours réservé.

Quoiqu’on m’ait dit de vous, madame , je vois avec un plaisir inexprimable combien vous êtes au-dessus des éloges. Il ne me reste plus qu’à mériter moii bonheur.

Pas mal.

Mad. D E R V A L , très -froidement.

Je m’efforceiai , monsieur , de le rendre durable. ( For^ ville lui baise la main»

Bien j très-bien , à merveille.

PORVILLE.

Ah ! tu trouves cela de ton goût ? ( il se présente pour embrasser madame DervaL )

' D £ R V A L , /e tirant par riiabit»

( Ceci n’e^t pas nécessaire.

' LISE

( Passant entre Forville et sa maitresse» ) Un moment , monsieur. Avant ^ue de faire le mari , il seroit à propos de prouver que vous Pètes. ( Derval glisse son ponerjeuille dans la poche de Forville. ) Il y a eu une fausse madame Dalle ville , il pourroit aussi se trouver un fau^ monsieur Derval , et ce dernier quiproquo finiroit par n’être pas plaisant. Allons , monsieur vos preuves ?

FOBViLLEj tirant le porte-feuille.

En faut-il d’autres que ces lettres charmantes , où I3 sentiment se peint â chaque mot ?

Mad. DERVAL, à Lise.

Hélas, c’est lui.

LISE

J’en ai peur. ( à Fonnlle. ) Vous avez les lettres , c’esfe fort bien ; mais qui nous répondra que c’est k vous qu’elles ont été adressées ?

FORVILLE

La supposition est offensante.

Ma foi , monsieur , dans une telle circonstance une femme ne sauroit avoir trop de circonspection.

FORVILLE, â Derval.

Tire-toi de là. i -,

Mad. DERVAL, à Forville,

Il me semble en effet , monsieur , que votre ton trèsraisonnable, et votre style très-léger ne s’accordent paa infiniment.

^ L I s E , « For^^ille» ,

Allons, monsieur, c’est bien le moment d’avoir de l’Imagination. Voilà du papier. Ecrivez un dernier billet doux et nous sommes prêtes à vous reconnoître.

F o R V I L L E , « Derval.

Ma foi, je suis à bout,

ÿ derval.

Vous me forcez à vous avouer, Madame, une supercherie dont mon ami conviendroit avec peine. Peu exercé dans l’art d’écrire , il a cependant senti votre supériorité ; il a craint de perdre dans votre opinion , et il m^a pris pour secrétaire.

Mad. DERVAL.

Quoi, monsieur, ces lettres que j’ai lues avec tant de plaisir...

D E R V AL

Sont de moi, et je le prouve, {il s'assied et écrit. ^

LISE, à part.

îl ne manquoit plus que cela pour achever de nous tourner la tête.

' DERVAL, écrivant.

Cependant mon ami a eu tort d’emprunter ime main étrangère ^ et je le prouve encore, ( il se Levé et Lit. ') \

<< Pour bien écrire à ce qu’otr aime,

» A-t on besoin de son esprit?

» La pl'jmc va , court d’elle-niênie,

» Quand c’est l’amour qui la coni^uit.

( îl présente le papier à madame Defvat. )

L I s E , rt part.

Il a juré de se faire adorer.

DERVAL, à Forville.

J’espère que c’est là de la présence d’esprit*

V Alad. DERVAL.

Il n’est plus possible de douter.

LISE

Il faut au moins gagner du tems.

Mad. D E R V A L.

A quoi bon ?

Pour se consulter , pour prendre un parti. Allons , cia courage , éloignez~moi ce mari-là.

Mad. D E R V A L.

Ce que vous me dites, messieurs, ce c[iie Je vois, la probité que je vous accorde, tout semble se réunir pour me convaincre. Cependant vous me permettrez de ne rien précipiter.

Quoi , madame ?...

LISE

Appuyez , ferme.

Mad. DERVAL, à Forville.

C^est à Paris, c’est en présence de ma famille c[ue je recevrai, c[iie je reconuoitrai mon époux. Voilà, monsieur, ma dernière résolution, et iom de me blâmer, je me flatte cjue vous me saurez gré de ma prudence.

F OBVIE LE, à DervaL .

Hé bien, ou tout cela va-t-il te mener?

DERVAL

Tu lie le vois pas ?

FORVILLE

Non.

Tu ne vois pas sa contrainte, la froideur qu’elle te marque ?

FORVILLE

Qu"en résulte-t-ib ?

La certitude d’être aimé pour moi-même, Résisteroit-elle aux preuves que nous lui avons données, si elle n’étoit fortement prévenue en ma faveur? Oh, c’est charmant, délicieux , divin.

LISE

Messieurs, qui passez le (erns à causer entre vous, et qui pourriez mieux l’employer, vous connuissez les intentions de madame, voulez-vous bien vous y conformer ?

DERVAL

Quoi, nous retirer, à l’instant même?

LISE

Si vous le trouvez bon. On vous a notifié qu’on ne reconnoitroit personne qu’à Paris, et nous n’avons que le tenis nécessaire pour nous remettre de l’épouvante qu’inspire d’abord un mari à une jeune personne de seize ans.

Il n’en est pas moins plaisant c[Q’on se permette de le mettre à la porte,

LISE

Il seroit bien pins extraordinaire que monsieur n’eût pas le meiite essentiel d un epoux.

/ FORVILLE

Et lequel ?

Ea docilité.

FORVILLE

Il n’y a rien à repbcfiier à cela , pourvu cependant que mademoiselle ait exprimé le vœu de madame.

A] ad. D E R V A L.

Vous m’obligerez, monsieur, en me permettant de m@ xecueilbr quelques instans. ( On se salue, )

D F. R V A L , à ForviLLe en sortant,

Ab, mon ami, que je suis heureux! cette femme-là te déteste.

LISE, Alad. î) E R V A L.

LISE

( Elle fixe sa maîtresse les bras croisés et après un teins. )

Hé bien , madame ?

Mad. D E R y A L.

Je suis désespérée,

LISE, vivement.

Du désespoir! fi doilc , c’est la ressource des dupes. Osez vous élever contre l’espèce de violence qu’on vous a faite, et réclamez ies droits les plus simples. Quoi, un contrat passé à un âge, où on ne dispose de rien, une signature arrachée lorsque vous ne vous connoissicz pas encore , vouslieroientpour îa vie 1 monsieur Derval n’a que le titre de votre époux;

aujourd’liiü on fait tout avec de Pargent; vous le prodiguerez pour rompre un nœud mal assorti, et si vous n’êtes pas à Phomme qui vous est cher , vous ne serez pas du moins à celui que vous ne pouvez supporter !

Mad. D E R V A L.

Ah, Lise, quelle cruelle extrémité!

LIS E

Point de mots, madame, ce n’est point avec des exclamations qu’on corrige la for une. Que le raisonnable, le rélîcchi, l’indifférent Derval apprenne le cas que fait une iolie femme d’un sage de vingt ans. Indifférent auprès de vous, c’est étonnant, inconcevable, cela tient du prodige... {avec désordre ) ah,... ah,... madam'e — \madame... quel trait de lumière , '** *

Mad. DE R V A L, languissamment.

Aurois-tu quelque chose de consolant à me dire? LISE, avec la plus grande chaleur.

Mes idées se succèdent avec une rapidité .. ce Déricourt, qui a été pendant six ans le secrétaire de votre époux, qui pendant celte suite d’années ne l’auioit pas quitté un seul instant , qui auroit écrit pour lui dans un tems où Derval ne soupçonnoit pas l’avantage de bien écrire, pour Derval, dont les parens n’ont jamais méconnu l’éc ritiire ; ce prétendu Derval, qui a, dit-il, reconnu la vôtre, lorsque Déricourt en la voyant , n’a pas été maître de ses transports ; la froideur du premier, qui. n’est pas naturelle, la gaité du second à ' qui cetfe rencontre imprévue devoir déplaire, qu’elle devoit désoler . . .

, Mad. DERVAL.

Je te devine et je n’ose espérer.

LISE, avec J orcc.

Déûcourt est votre époux.

Mad. DERVAL.

Ail, que j’ai besoin de te croire !

LISE

Croyez et punissez-le d’avoir osé ruser. ( Elle appelle, ) Monsieur Derval, monsieur Derval.

Mad. DERVAL.

Que vas-tu faire ?

LISE

Il VOUS a Fait trembler ; qu’il tremble à son tour, qn’il se repente, qu’il s’accuse.

Mad, D E R V A L, tendrement.

Tu es persuadée que c’est lui et tu veux rafïllger ! LISE.

Point de pitié. Désoler un mari, c’est venger tout un sexe. Monsieur Derval , monsieur Derval.

S CENE XXIL ,

Page 1