X XXVII
39. Stanislas ue Nolhac. La Dahnalie, les lies Ioniennes, Athènes et l'Athos. la-iS, 1882.
iO. TvLhio EiKBEiK. Storia délia Dalmazia,diil 11 1)1 al 181 'i M volumes, Zara, 1888.
41. Lvmi }\i^scwê:vi. Reperlorio geogniphico slatislico dclla Dalmazia. Zara, 1888.
IBTR.IE
I iBS
MOTIFS DE CE VOYAGE. — VENISE. — ECLIPSE DE SOLEIL EN PLEINE MER. — TRIESTE. — CATHÉ- DRALE DE SALNT-JUST. — MIRAMAR. — LA BORA. — LES GROTTES d'ADELSBERG. — FIU.ME.
Parmi les contrées de notre vieille Europe, l'une des plus Ijelles, des plus riches en souvenirs et en monuments et des moins connues, est celle qui s'allonge entre les Alpes Uinariques et la mer d'Illyrie.
Toutes les tribus de la race humaine se sont succédé sur cette bande de terre, découpée de golfes et bordée, de Fiume à Cattaro, par un véritable archipel d'iles l)rillantes.
Là les choses d'autrefois se mêlent aux choses d'aujourd'hui, les mœurs de l'Orient aux progrès matériels de
l'Occident, la race latine à rélément slave, encore dans tout l'élan de sa jeunesse et de ses premières aspirations vers la liberté. Costumes, usages, religions, tendances nationales excitent l'attention du touriste, du penseur et du politicien.
Les villes ont des origines grecques, égy'ptiennes ou phéniciennes, et des monuments romains. Nulle part la victoire du christianisme sur les dieux de l'Olympe n'est accusée en traits plus saillants. La dictature de Venise a marqué son passage par des édifices et des ruines.
Les croisés ont aussi laissé leur empreinte sur ce sol remué tant de fois; enfin, pendant l'épopée napoléonienne, qui mit fin aux deux républiques, maîtresses de l'Adriatique, Venise et Raguse, le général Marmont, par sa guerre aux brigandages, l'établissement des forts et la construction des routes, fit apprécier les bienfaits de la domination française.
N'est-ce pas sur les confins de l'Istrie et de la Dalmatie, à Tersato, que la Santa Casa, transportée ensuite à Lorette en Italie, fut d'abord déposée par les anges! Le souvenir de ce prodige nous inspire le violent désir de voir les lieux qui possédèrent trois ans la maison où le Verbe Eternel se fit chair pour le salut du monde.
Peut-on voyager sur l'Adriatique, sans dire un mot de Venise, qui durant tant de siècles a régné en souveraine sur ses flots, a imposé sa loi aux villes du littoral, s'est enrichie de leurs dépouilles et, par le déboisement des montagnes, n'a pas peu contribué à l'appauvrissement et à la stérilité de toute la région? Les vestiges de son
ancienne puissance sont partout visibles, depuis Pela jusqu'aux bouches de Cattaro, et ses armoiries apparaissent gravées sur le marbre des basiliques, encastrées sous les créneaux des forteresses, dessinées sur la porte des villes ou taillées dans la pierre des murailles. Le patriarche, archevêque de Venise, garde encore le titre de primat de Dalmatie.
Le temps n'est plus où la ville des lagunes tenait sous les griffes de son lion aux ailes éployées toute la côte orientale. Elle n'inspire plus la terreur; mais elle attire et retient moins par le spectacle de sa situation géographique, unique au monde, que par ses marbres, ses palais, ses églises et les richesses artistiques qu'elle a rassemblées de tous les coins du globe.
Au moment de notre passage, elle est toute enfiévrée par les trente mille étrangers, accourus pour visiter son exposition des Arts italiens. La Piazza, San Marco, le quai des Esclavons, le palais des Doges et les plages du Lido présentent une animation extraordinaire.
Je monte à bord du Trieste, avec deux prêtres lyonnais, mes compagnons de roule. Le paquebot nous emporte à travers l'Adriatique vers la ville dont il a pris le nom ; la nuit est splendide. L'obscure clarté des étoiles argenté la surface des flots et dessine, sur le fond gris de la mer et du ciel, le mince profil des mais et des cordages et la silhouette noire des bricks qui passent au large et glissent silencieux comme les ombres du Styx.
DéjtM'horizon se colore des premières lueurs de l'aube. Un essaim de chaloupes, aux voiles peintes comme des
G LES RIVES ILLYRIF.NNFS
ailes aux reflets chatoyants, vaque à la pêche et semble garder les abords de la rade. La côte s'élève peu à peu ; elle découpe dans sa robe de verdure de blancs villages et de coquettes maisons. Tout à coup, le soleil pâlit; une teinte orangée, puis violacée, se répand sur ses bords; un croissant noir envahit son disque, et nous assistons à toutes les phases d'une éclipse solaire nettement visible.
Nous approchons du rivage; de nombreux bâtiments hérissent le port d'une forêt de cheminées et de mâts, derrière lesquels apparaît, comme à travers une dentelle, la ligne éclatante du môle, des arsenaux et du palais du Lloyd. Plus loin, la masse confuse des toits s'étage en ampliithéàtre sur les premières assises du Carso, dont l'arête protège la cité contre le souffle de la Bora.
Les quais sont pleins de mouvements ; des types et des costumes aux couleurs variées égayent le regard et fixent notre attention. Des bœufs et des chevaux, des mulets et des ânes traînent de longs chariots à quatre roues ; des pigeons bleus voltigent dans la rue, et des Tziganes dorment encore au seuil des portes.
A peine avons-nous pris possession de nos chambres à VAquila Nera, que nous courons à l'église de San-Antonio pour y célébrer la sainte messe. Elle fait face au grand canal. Le nef est remplie d'une foule pieusement agenouillée. Les femmes de la campagne sont en plus grand nombre. Vêtues de la dalmatique noire, coiffées de la blanche pcslcha et chaussées de Vopanké classique à pointe recourbée, elles chargent leur cou de sequins, de pièces de monnaie ou d'ornements de corail. Elles entrent dnns le
C.VTHÉpRALE DE Saixt-Just; dapics une pholocfrapiro prise par M. l'abljé P. Dauron.
(voir page '.);.
saint lieu avec de larges paniers qu'elles portent allègrement sur la tête, et viennent prier Dieu d'adoucir leurs fatigues et de bénir leurs récoltes.
Ce premier spectacle nous édifie; nous sommes véritablement émus, quand, à la fin de la messe, ces braves gens se précipitent sur nous pour toucher ou baiser, avec le plus profond respect, l'étole, le manipule, la chasuble ou la main du célébrant. Ils n'ont pas encore perdu l'habitude de sanctifier leurs journées par une visite au Dieu de l'Eucharistie. Le soir, il est vrai, la ville présentera un autre aspect ; les quais et les grandes artères regorgeront d'une foule agitée par le souci des affaires ou l'appât du plaisir,
Trieste date de deux mille ans avant Jésus-Christ. Cent seize ans avant notre ère, Caius Sempronius en fit la conquête. Elle reçut le nom de Tergeste et devint colonie romaine. Comme témoignage de son antiquité, elle montre les nombreuses inscriptions lapidaires conservées dans son musée ou encastrées dans les murs de la vieille basilique de Saint-Just. Cette église, élevée sur un monticule, à côté delà forteresse dominant la ville, semble offrir d'abord peu d'intérêt. Nous y montons par l'escalier saint, qui serpente entre de pauvres maisons et de hautes murailles, d'oii débordent des jardins en terrasse. La façade en est plate, sans autres ornements que des bustes en bronze des évêques de Trieste et un grand œil-de-bœuf au-dessus du portail, dépourvu de style. Une tour carrée, percée de trois portes ogivales et plus ancienne que la cathédrale elle-même, empiète sur la terrasse et forme avec la façade un angle droit.
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Dans la chapelle des bas-côtés reposent plusieurs membres de la famille Don Carlos de Bourbon. Par une singulière ironie le moine Fouché, duc d'Otrante, ancien préfet de police de l'Empire, dort aussi sous les voûtes de Saint-Just. De l'esplanade du château, encombré de canons, le regard embrasse la ville et toute la rade, depuis Capo d'Istria jusqu'à la pointe de Miram.tr. La beauté de ce panorama laisse dans l'âme une impression de ravissement difficile k oublier.
L'importance des relations commerciales donne àTrieste la prépondérance sur Venise. Elle est devenue le principal entrepôt des marchandises de l'Adriatique, et ses deux chemins de fer, comme deux bras immenses, étendent son action jusqu'au cœur de l'Istrie, d'une part, et, de l'autre, jusqu'au centre de l'Europe.
Elle est entourée de maisons de plaisance, de jardins et de vergers. JNlais la muraille du Carso restreint l'étendue de ce champ de verdure. Les escarpements du plateau, qui descendent à la mer en formant de petits promontoires, laissent peu d'espace à la culture. Au-delà du cap, que le château de Miramar orne de ses bosquets de myrtes et de lauriers et de ses bois de pins, le terrain, jonché de pierres, est à peine couvert çà et là de broussailles et de chênes rabougris. La légende locale explique ainsi cet état du sol : « Dieu, en créant le monde, portait dans un sac sa provision de rochers. Le sac creva, et les rochers et les pierres tombèrent sur l'Istrie et la Dalmatie. »
Miramar! quelle sanglante tragédie ce nom évoque! Il semble que l'ombre de Maximilien va sortir du bocage, apparaître au détour du sentier! Quel héros eut jamais un
printemps plus fleuri d'espérances et de brillantes illusions et un été semé de plus d'orages, interrompu d'une façon plus lamentable? Miramar garde l'empreinte de la première moitié de la vie de l'archiduc. Tout y est riant, ordonné avec un goût plus oriental que sévère, ouvert aux vastes pensées et aux belles perspectives sur la plage et lu mer! C'est un bijou de verdure dans un cadre de rochers. C'était le palais favori du prince. C'est là que la députation mexicaine lui offrit la couronne. Aujourd'hui le silence règne dans cette demeure, naguère retentissante de jeunesse et de bruit. Le portrait de l'impératrice Charlotte réveille le souvenir de son infortune, et ramène forcément l'esprit au crime de Juarez.
La voie ferrée gravit, par une longue courbe, les escarpements du Carso. En maints endroits, sur le plateau, de larges et solides remparts la protègent contre les fureurs de la Bora, l'antique Borée. Le vent, qui souflle des hauteurs sur la mer, renverse les piétons et les cavaliers, s'engouffre en tourbillons jusque dans les cavités de la montagne, et glace les habitants dans leurs demeures mal closes. En 1875, il a même fait dérailler et a couché sur le ilanc tout un train de voyageurs. Pour éviter le retour d'un pareil accident, la Compagnie a construit les fortes murailles qui longent la voie. La Bora brûle sur son passage les récoites et les arbres, stérilise les sommets,et rend presque inhabitable la partie des îles du Quarnero, exposée à ses ravages.
Dans la Carniole, l'Istrie et la Dalmatie, le régime des eaux offre une particularité remarquable. Le sol est semé de fissures cf de grottes, et pas une goutte de pluie ne
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reste à la surlace. Les torreiils et les lleuves se perdent en des cavités profondes, pour reparaître au loin grossis de quelques affluents souterrains. Ces grottes ne sont pas toutes connues.
Les plus célèbres sont celles d'Adelsberg.
Nous n'avons pas mis moins de trois heures pour les parcourir. Elles sont éclairées par quatorze lampes électriques et plusieurs milliers de bougies. Nous y voyons une tête de perroquet, une figure de singe, une trompe d'éléphant, des statues plus ou moins humaines, des piliers gothiques, une tour penchée à l'instar de celle de Pisé et des draperies transparentes devant la lumière.
Enfin un nombre incalculable de stalactites et de stalagmites forment des dessins merveilleux, qui imitent la broderie, les tissus les plus fins et les plus riches, défient par leur infinie variété toute description, et dépassent même tout ce que peut rêver l'imagination la plus féconde.
J'ai surtout admiré ce qu'on appelle le Calvaire. C'est une colline aux concrétions de formes bizarres, hérissée d'innombrables obélisques, semblables aux clochetons d'une gigantesque cathédrale, et au-dessus de laquelle se déploie, avec une hardiesse écrasante, une voûte de pierre, presque sans fissures, d'un kilomètre de pourtour. Pour ajouter à l'enchantement, les flots invisibles de la Piuka résonnent au loin en un mélangejconfus de notes cristallines et graves, et emplissent l'immense sanctuaire d'une secrète terreur^
Mais il nous tarde d'arriver à Tersato. Le samedi 20 août, le train nous emporte de la gare d'Adelsberg à celle de Fiume.
Kiume esl l'ancienne Tersatica des Latins, détruite par Gharlemagne en 799. C'est aujourd'hui le grand pori de la Hongrie.
Demain nous gravirons les quatre cents marches qui mènent des rives de la Fiumera à Tersato. Ce ne sera pas sans une douce émotion que nous célébrerons la messe dans la chapelle construite sur l'emplacement de la Santa Casa.
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CONGRES DES POMPIERS HOIMGROIS. — FIUME. — ASPECT DE LA VILLE. — LA FIUMERA. — LES QUATRE Cfc:NTS MARCHES. — ' TERSATO. — LE COUVENT DES FRANCISCAINS. — LA SANTA-CASA. — RÉCIT DE SA TRANSLATION. — LE CHATEAU DES COMTES DE FRANGIPANI.
C'est dimanclie. Dès le point du jour, nous nous éveillons aux accords d'une fanfare et aux salveis de l'arlillerie. Les rues sont pavoisées. Des militaires de tous costumes, portant un brassard où est écrit en gros caractères le nom d'une ville hongroise, pour faciliter leur reconnaissance, envahissent les hôtels, les restaurants, emplissent les quais et le port, et donnent à Fiume le mouvement et les allures d'une grande capitale.
Nous demandons quelle est la cause de cette agitation^ de ce concours de soldats, de ces airs et de ces chants de fête qui déjà retentissent. Nous apprenons que les Hongrois honorent en ce jour San Stéphane, leur patron. Toutes les localités qui possèdent un corps de pompiers ont envoyé à
Fiume uae députation,etles membres de ce congrès patriotique sont plus de trois mille. C'est à propos; un incendie vient de se déclarer près de l'hôtel du gouverneur; mais, en face d'une telle armée, le feu est bientôt vaincu.
Malgré l'heure matinale, la foule s'est assemblée compacte, et nous avons peine à nous ouvrir un passage au milieu de ces braves gens à la démarche martiale, et qui saluent avec respect le prêtre français.
A ce momen t; la ville offre un aspect intéressant. Elle est le rendez-vous de peuples divers de race, de mœurs et d'aspirations : Hongrois, Croates, Italiens, Dalmates, Morlaques, Albanais, Uscoques, Monténégrins, forment avec leurs costumes variés une mosaïque curieuse et animée ; leurs différents dialectes, mis en relief par les chants qui déjà éclatent de toutes parts, produisent à nos oreilles une musique nouvelle et réjouissante.
Fiume, au fond du golfe de Quarnero,en face des grandes îles de Cherso et de Véglia, confine géographiquement à trois provinces, l'Istrie, la Croatie et la Dalmatie. La ville blanche, assise au bord de la baie riante et azurée, est couronnée de hautes montagnes, dont les pentes verdoyantes contrastent avec leurs âpres sommets. La première ligne de maisons a toutes les apparences d'une série de palais bâtis sur un quai superbe. Le Corso est large, bien tracé; des fontaines abondantes répandent l'eau à profusion. Les monuments ont un certain air de noblesse et éveillent l'idée d'une cité active et d'un commerce prospère. Le port est vaste, commode, et l'on comprend que les Hongrois aient voulu en faire le rival de celui de Trieste.
A Trieste l'espace manque aux navires, ici les navires manquent à l'espace.
Nous atteignons bientôt la Fiumera. Ce fleuve, descendu des hauteurs, se perd dans les rochers, se reforme dans les antres souterrains, et, à une distance de quatre kilomètres de la côte, jaillit tout à coup de la montagne en cascades écumantes, se précipite au fond d'une gorge sauvage, digne du pinceau de Salvator Rosa, calme peu à peu l'émoi de ses flots en courroux, et devient un magnifique canal aux eaux limpides et unies comme la glace d'un miroir. Ce port intérieur offre un abri parfaitement sûr aux barques et aux bâtiments venant des villages du littoral ou des îles de l'archipel, avec des chargements de vins, de fruits, de douves de tonneaux.
Des centaines de carènes, ornées d'images saintes et portant à leur proue deux grands yeux peints en rouge ou en bleu, commue pour discerner l'approche des récifs et surveiller l'horizon de la mer, se pressent à droite et à gauche, forment une forêt mouvante de mâts, et dessinent dans les airs un enchevêtrement compliqué de cordages tendus comme des filigranes d'argent.
Un quai énorme, bordé de maisons d'un beau style, longe le fleuve. Des tilleuls séculaires ombragent de leurs dômes de verdure des boutiques en plein vent, où s'étalent des abricots jaunes comme l'ambre, des melons et des pastèques à l'écorce polie et luisante comme du verre, des citrons doux, des figues distillant un miel qui brille comme des perles d'or. Des bornes de pierre à hauteur d'homme isolent le trottoir de la chaussée. Elles sont décorées de
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têtes grimaçantes de Turcs enturbanés. de Hongrois et de Bosniaques 'à la moustache hérissée en croc ou retombant en queues. Les femmes portent ces mêmes têtes symbohques aux chatons des bagues, aux fermoirs des bracelets, aux boucles d'oreilles, et les architectes les taillent dans le marbre aux anyles des chapitaux et sur la frise des cathédrales. Cet emblème est cher aux Hongrois, en souvenir de l'effroyable bataille de Grobnick livrée à une lieue de Fiume, en l'232, par Bêla IV, auxTartares qui avaient envahi ses États.
Le pont franchi, un portique, orné d'une statue de la Vierge mère en relief dans un cadre de granit, nous indique le chemin de Tersato. La direction de la foule suffirait à nous le faire deviner. Ce portique sert d'entrée à la voie sainte qui, passant d'abord sous trois voûtes successives, mène sur la montagne, au sanctuaire de la Madone. Il faut gravir quatre cents marches, divisées par séries inégales et séparées par des plans inclinés. A droite sont espacées de petites chapelles à niche, qui figurent les quatorze stations du Chemin de la Croix. Gà et là de vieux arbres étendent sur les gradins leur ombre bienfaisar^jle, sans nuire pourtant à la vue du paysage.
DesFiénaroles descendent lentement les degrés, le visage recueilli. Elles sont parties avant le jour; elles se sont agenouillées devant la Madone ; elles se rendent à la ville et contnuent mentalement leurs prières. Si leur costume nous paraît original, elles ne sont pas moins surprises de celui du prêtre français. Elles nous regardent avec curiosité, nous adressent un grand salut et passent silencieuses.
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De nombreux officiers escaladent avec nous la colline sacrée. Parvenus sur le plateau, nous apercevons à gauche un groupe compact et irrégulier de maisons, derrière lesquelles se dressent, sur le bord abrupt du rocher surplombant la gorge de la Fiumera,les murs et les tours crénelées d'un château en ruines. C'est le village de Tersato et l'antique manoir de Frangipani.
Le chemin aboutit bientôt à une esplanade fermée par une grille; en face s'élève la basilique. Une certaine émotion nous saisit au cœur à la vue de ce monument qui rappelle de si touchants souvenirs. Il est de forme byzantine, sans beaucoup de style. Huit colonnes de front, qui formaient probablement un péristyle, font partie maintenant du mur d'enceinte par suite de l'agrandissement des nefs. Un campanile d'un assez bel effet surmonte le portail.
A droite, le couvent des Pères Franciscains touche à la basilique. Une porte donne accès dans le cloître, qui ne manque pas de caractère. Des confessionnaux, ouverts pnr le haut à la mode romaine, sont disposés sous la galerie, et plusieurs fidèles y sont agenouillés. Des fresques aux couleurs vives, peintes par un religieux, décorent la muraille et reproduisent la vie de la sainte Vierge.
Nous pénétrons dans un vestibule, puis dans une salle qui sert de sacristie ; elle est parallèle et contiguë à la chapelle construite sur l'emplacement de la Santa Casa. Cette chapelle occupe le milieu du chœur; une grille la sépare du reste de l'église. Elevée par les soins du comte de Frangipani sur les vestiges de la maison de Marie, elle «?n reproduit la forme et les dimensions. C'est un parallélO'
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gramme de quatre mètres environ de largeur sur huit de longueur. Derrière l'autel se trouve une sorte de grotte étroite, faite sur le modèle de celle que nous avons visitée à Nazareth dans la basilique de l'Annonciation. Sur le mur on lit en latin cette inscription : « Ici est le lieu où fut autrefois la très sainte demeure de la bienheureuse Vierge de Lorette, qui maintenant est honorée sur les terres de Recanati. »
Une belle copie de la Madone, peinte par saint Luc et envoyée aux Tersatains par le Souverain Pontife, est suspendue à la boiserie dans un cadre d'argent massif. Le visage de la Vierge est d'un galbe ravissant, d'une expression suave. Son sourire ressemble à l'épanouissement nocturne d'une fleur lumineuse. Les yeux sont chastes, profonds, d'une douceur ineffable. La physionomie entière est d'une sérénité auguste et d'une pureté de lignes irréprochable. Le costume de la Mère de Dieu et de son Fils, auquel elle présente le sein, est absolument conforme à ceux que l'on voit encore en Palestine. Un voile élégant, jeté sans art sur sa tète, flotte sur ses épaules; sa tunique large est ornée de broderies; la robe sans couture du fmmbino descendjusqu'à la ceinture; elle est chargée de dessins multicolores brodés à l'aiguille. Tel est, en Orient, le costume des enfants qui appartiennent aux familles aisées. Le type créé par saint Luc a pour lui l'antiquité et probablement la ressemblance. Pourquoi lui préférer des œuvres d'imagination ? La plupart des peintres oublient trop la couleur locale, sans laquelle la vérité historique manque absolu" ment de caractère.
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Quelle joie pour nous de faire descendre sur cet autel le même Dieu qui, à la parole de l'ange, s'incarna dans le sein de la Vierge Immaculée ! Un sentiment d'infinie tendresse envahit l'ùme et fait taire les autres préoccupations. Le ciel semble s'ouvrir pour verser dans le cœur du prêtre des émotions que nulle langue liumaine ne saurait exprimer. Marie devient elle-même l'objet et l'inspiratrice de notre piété, et sa maternelle protection s'étend sur les personnes dont le souvenir nous accompagne au saint sacrifice. D'ailleurs, comment ne pas être touché quand, sur les marches du sanctuaire, Hongrois, Croates, îstriens, Dalmates, se pressent et se confondent, collent leurs lèvres sur le parvis et, de leurs voix contenues et suppliantes, invoquent la Madone bien-aimée ?
Pendant que mes compagnons restent en prière, un des religieux m'emmène dans le cloître, puis au jardin. Nous gravissons un mamelon d'où la vue s'étend sans obstacle sur la mer, la ville et la vallée de la Fiumera. En nous retournant, nous avons la basilique à nos pieds et plus loin le château de Frangipani, debout encore sur son rocher, comme un irrécusable témoin des siècles évanouis. En face de ce panorama d' une grâce sauvage et quelque peu alpestre, je me prends à songer aux détails du merveilleux événement, dont il fut le tlu'àtre, et je demande à mon guide de me conter l'histoire de la Translation de la Santa Casa. Le P. Franciscain me fait asseoir sur un banc de pierre, près d'un laurier, se recueille et me parle ainsi :
« Le xiiie siècle touchait à sa fin. Urbain IV occupait le siège pontifical, et Rodolphe de Habsbourg, le trône
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d'Allemagne. Les princes catholiques bataillaient entre eux pour le triomphe de leurs intérêts privés, et négligeaient la cause plus importante de la Terre-Sainte.
« Cependant, Séraph, soudan d'Egypte et de Babylone, attaquait Saint-Jean-d'Acre, le dernier rempart des chrétiens en Palestine. Après un mois de siège, le 46 avril 1291, la ville fut prise d'assaut et saccagée, et les habitants passés au fil de l'épée. Sa chute fut la ruine de l'empire fondé par la valeur et le sang des preux chevaliers. Les Sarrasins, dès lors, furent complètement maîtres de la Syrie, et se firent un devoir de renverser et d'anéantir tout ce qui rappelait le passage et la domination des Croisés. La magnifique basilique, que sainte Hélène avait édifiée à Nazareth, croula sous le marteau destructeur des Musulmans. Le sanctuaire de l'Annonciation qu'elle renfermait, allait, sans doute, avoir le même sort. Mais Dieu veillait sur la demeure de son Fils et se préparait à lui faire suivre le chemin du soleil et de l'Evangile, qui vont avec les générations, de l'Orient à l'Occident. Le 10 du mois de mai, à la seconde veille de la nuit, elle fut transportée par les anges et déposée sur le rivage de l'Adriatique, entre Fiume et le village de Tersato, à l'endroit appelé Rauniza que vous avez sous les yeux.
« Constatez que le lieu est digne des préférences de Marie. Vous aimez les beaux sites. Eh bien, cherchez un coin de l'univers où les grâces d'un golfe harmonieusement courbé s'unissent avec plus de bonheur aux rochers abrupts et aux gazons verdoyants, où les splendeurs de la nature inspirent davantage le recueillement et l'admiration pour les œuvres de Dieu,
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« La ville de Tersalo obéissait à Nicolas Frangipani, de l'antique race des Aniciens de Rome, célèbres par leur influence et leurs intrigues, et longtemps possesseurs, sur le mont Palatin, d'une forteresse que le pape Galixte II fit enfin démolir. L'autorité du prince s'étendait sur les terres de la Croatie et de l'Esclavonie.
a Au lever de l'aurore, les Tersatains aperçoivent avec étonnement le nouvel édifice dans un lieu où personne n'a jamais vu ni maisons, ni cabane. Le bruit du prodige se répand ; les habitants de la montagne accourent. Ils examinent le mystérieux bâtiment, construit de petits moellons rouges et carrés, liés ensemble par du ciment. Ils sont frappés de la singularité de sa structure, de son air d'antiquité, de sa forme orientale, de sa stabilité sur le sol nu, sans aucun fondement. Ils pénètrent dans l'enceinte et trouvent un autel fait de pierres fortes et carrées, surmontées d'une croix grecque antique, une petite armoire destinée aux ustensiles nécessaires à un pauvre ménage, et une statue de cèdre, représentant la bienheureuse Vierge debout et tenant l'Enfant Jésus dans ses bras.
(« La stupeur est générale. Quelle est cette demeure inconnue? Quelle main a sculpté ces figures, érigé cet autel, apporté ce sanctuaire? Nul ne peut le dire. Tout à coup survient le vénérable pasteur de l'église de Saint- Georges, l'évêque Alexandre. Il était malade, paralysé, sans espoir de guérison. Cependant, le voilà plein de vie, de santé, le visage illuminé d'une joie surnaturelle. Le mal a disparu, la fièvre n'a pas laissé de trace. Sa présence augmente encore la surprise. Alexandre prend la parole :
o La nuit, dans son lit de douleurs, il a vu, dit-il, le ciel « s'ouvrir et Marie lui est apparue environnée des anges. « Elle lui a révélé la translation miraculeuse de sa maison « de Nazareth et l'origine des objets qu'elle contient. « L'autel est celui qu'y dressa saint Pierre ; le crucifix « vient des apôtres et la statue de cèdre est l'œuvre de « l'évangéliste saint Luc. Pour prouver la vérité de ses « assertions et attester le prodige, Alexandre a reçu de « Marie la guérison soudaine de sa longue maladie. »
« Cependant, le gouverneur de la contrée, Nicolas Frangipane, est absent. Il accompagne l'empereur Rodolphe dans une expédition miUtaire. Instruit du prodigieux événement, il revient à Tersato. Sans se laisser entraîner par un premier enthousiasme, il prend les plus minutieuses informations. Ni la présence du monument, ni la guérison de l'évêque Alexandre, ne sont à ses yeux des motifs de créance suffisants.
« Il choisit parmi les plus éclairés quatre de ses sujets, et les envoie à Nazareth pour examiner et reconnaître l'emplacement de la Santa Casa, et comparer la nature des constructions. Les mois s'écoulent et les commissaires reviennent de Palestine. Leur rapport est écrit, dûment authentiqué et confirmé par un serment solennel. D'après ce rapport, la maison de Marie n'est plus à Nazareth, mais ses traces sont encore visibles. La conformité est complète entre les pierres restées dans les fondements et l'édifice de Tersato. Pour la longueur et la largeur, les mesures sont identiques. L'incertitude n'est donc plus possible.
« La dévotion prend un rapide essor. Les peuples accou-
rent de toutes parts. La Bosnie, la Serbie, la Croatie, l'Albanie et la Dalmatie versent des flots de pèlerins sur cette terre favorisée du ciel. Le comte de Frangipani prodigue les plus riches offrandes pour augmenter la splendeur de l'auguste sanctuaire.
« Marie fut-elle mécontente des Tersatins? Trouva-t-elle l'Italie plus digne de sa bienveillance? C'est le secret de Dieu. Mais trois ans et demi après sa translation, le 10 décembre 1294, la Santa Casa s'éleva de nouveau dans les airs, disparut aux regards du peuple désolé et fut déposée de l'autre côté de l'Adriatique, à Recanati, dans lun champ de lauriers. En même temps, une peste terrible ravagea la
contrée.
« Le prince, pour atténuer la douleur de ses sujets, fit élever sur les mêmes vestiges et la même place la chapelle qui est maintenant dans le chœur de la basilique et où vous avez célébré la sainte messe tout à l'heure. Vous pouvez lire sur le chemin l'inscription suivante :
« La maison de la bienheureuse Vierge vint à Tersato l'an 1291, le 10 mai, et se retira le 10 décembre 1294. »
D'après la légende, la Santa Casa doit retourner à Nazareth à la fin des temps, au moment oCi sera rétabli le royaume de Jérusalem. Peut-être s'arrêtera-t-elle encore à Tersato, à moins qu'à l'exemple du soleil, elle n'achève sa course par l'Amérique et l'Extrême-Orient pour revenir à son point de départ. »
Le religieux se tut et j'écoutais encore, le cœur plein
d'une ivresse divine.
Mes compagnons nous rejoignent, souriants, et comme
32 LES RIVES ILLYRIENXES
dominés par le sentiment de leur piété envers la bonne Mère, qui protège et dirige nos pérégrinations. Le Père franciscain nous conduit au réfectoire et nous fait servir, en guise de pociilum carilatis, une tasse de café au lait et deux onces de fromage. La salle est décorée de fresques qui ne sont pas sans valeur. La bibliothèque contient de belles éditions et quelques vieux manuscrits. Le jardin enveloppe le mamelon au pied duquel s'abrite la basilique. Par ses ombrages et son magnifique belvédère, il fait pendant aux ruines pittoresques du manoir qui. de l'autre côté du village, se profilent avec grâce sur les plateaux caillouteux de l'Istrie.
Nous prenons congé de notre hôte, et nous nous engageons dans une ruelle étroite qui mène au château. Une servante, debout derrière une porte entrebaillée, remplace les farouches arqueliusiers d'anlan et garde seule l'entrée de la citadelle. Plusieurs groupes d'officiers hongrois circulent déjà dans les allées et les salles ouvertes, guidés par une Fiénarole, qui n'a rien de la Béatrice du Dante. Ils examinent en curieux ces débris d'un autre âge, et paraissent charmés de rencontrer des Français. Nous comprenons leurs sentiments bien mieux que leur langage, et nous sommes heureux de leur sympatiiie, ([u'ils nous témoignent par de nombreuses marques de déférence.
De petites terrasses superposées occupent presque toute l'enceinte; les murs sont lézardés, ébréchés, croulants, mais drapés de fe..illages et baignés de parfums. Ravagés,ils ont encore les parures de la jeunesse, et jusque dans la mort ils gardent le sourire de vie. Chèvrefeuilles, glycines,
pariétaires encombrent tous les coins, grimpent au sommet des remparts, garnissent les mâchicoulis de panaches multicolores, retombent en volutes et en spirales le long des colonnes qu'ils enlacent, ou étendent un manteau de verdure sur de vieux pans de muraille délabrée, comme pour en voiler la nudité et la tristesse. Çà, et là, des cyprès dressent leurs flèches pyramidales, et leurs palmes noires servent de repoussoir aux fleurs du parterre.
Cependant l'espace est restreint, et ces ruines, vues de près, n'ont plus l'aspect grandiose et séduisant qu'elles présentent au loin. Deux tours hexagonales, percées de meurtrières et à portes ogivales, me semblent dater du xiii" siècle, et sont dans un état de conservation relative. Une troisième tour d'un beau style Renaissance, mais de construction plus récente, porte fièrement sa couronne de créneaux, à laquelle il ne manque pas une seule pierre. Un large escalier mène au sommet, d'où la vue est splendide.
D'un côté, les m.aisons du village font e;i quelque sorte des trouées dans le feuillage des grands arbres; l'église projette sa flèche scintillante par-dessus les bois et les champs sur les collines de Martinschiza dont la baie pacifique paraît être un lac séparé de la mer. De l'autre côté, l'œil plonge à quatre cents mètres de profondeur sur la gorge violemment ouverte par la Kiumera, la Rieka des Slaves, qui s'est creusé un lit dans la montagne et mugit d'une voix furieuse. Elle se divise ensuite en deux cours; l'un gagne la plage, l'autre forme le beau canal que j'ai précédemment décrit. Entre les interstices des rochers, de puissantes racines
attachent au sol des sapins et des chênes. Une route taillée dans la pierre vive surplombe le torrent, glisse sous la vedette du château, et franchit l'étroit passage qu'on appelle « Porte de Hongrie. » En trois jours, par cette chaussée hardie, une armée pourrait se rendre sur la Save et atteindre le Danube.
Les comtes de Frangipani ont habité Tersalo durant trente années seulement. Ils reçurent du sénat de Yenise la principauté de l'Ile de Véglia ; plus tard, Bêla IV, roi de Hongrie, leur céda en apanage la ville de Fiume et Segna, la capitale des Uscoques. Leur famille devint très-puissante. Mais son dernier descendant conspira contre l'empereur d'Autriche en 1671, et fut décapité à Neusladt. C'est en souvenir de cette mort tragique que les indigènes de Véglia portent encore des vêtements sombres , tandis que les habitants des autres îles et de tout le littoral affectionnent les couleurs éclatantes et particulièrement le rouge.
On voit dans l'un des pavillons le portrait du comte. La tête est énergique; animée par la franchise et la vivacité du regard, elle respire un air de résolution et de haute intelligence. La Hongrie du xvi« siècle s'incarne entière dans cette mâle figure.
Les ruines appartiennent aujourd'hui au comte Nugent, fils de l'Irlandais qui devint feld-maréchal au service de l'Autriche contre la France en 1813. Le comte a élevé au milieu des décombres un faux temple grec, où il a réuni des statues, des vases antiques, étrusques, grecs, égyptiens, et quelques débris précieux enlevés à Pompéï et
offerts par le roi de Naples, Ferdinand l' r. Au-dessus des bustes du reld-maréciial et de sa femme, des Dianes, des Jupiters et des Vénus gisent pêle-mêle, dans de lamentables postures, avec des boulets de pierre, jadis employés par les Fiumans contre les Uscoques.
Au milieu de l'une des cours, disposée en Gampo santo, se dresse la colonne triomphale que les Français érigèrent à Napoléon sur le champ de bataille de Marengo. Cet obélisque de marbre, de dimensions restreintes, devint, après la ohute de l'empereur, la propriété du comte, qui le fit transporter ici.
L'aigle impériale qui le surmontait a été renversée par le soultle de la Bora, et traîne sur le sol ses ailes brisées et le visiteur la heurte d'un pied indilTérent. Deux officiers hongrois se plaisent à nous désigner ces débris qui rappellent les gloires delà France.
Le village de Tersato est habité surtout par de vieux loups de mer, pilotes ou cabotins, revenus de leurs lointains voyages et de leurs périlleuses expéditions, avec une petite fortune qui assure à leur vieillesse le calme et le bien-être, sous la tutelle de Marie, l'étoile des marins. Nous passons de nouveau devant la basilique, remplie d'une foule bigarrée. Des Ilots d'harmonie s'en échappent. Mes compagnons se rendent au choeur. Ils rompront ensuite le pain de l'hospitalité franciscaine, (lu'ils arroseront d'un petit vin blanc délicieux.
Pour moi, je dois profiter de la grande lumière pour tirer des vues photographiques. Mais demain, aux premières lueurs du jour, je prendrai ma revanche et reviendrai celé-
brer la sainte messe dans la chapelle bien-aimée, jouir des merveilles d'un paysage fait à souhait pour le plaisir des yeux, et recevoir encore la pieuse salutation des Fiénaroles: Loué soit Jésus-Christ.
LE GOLFE DE FIUME, VU DE TERSATO. — LA VILLE EN FÊTE, — COSTUMES DIVERS. — CARACTÈRE DU PEUPLE. — LE CRUCIFIX MIRACULEUX. — l'ILLYRIE, son ORIGINE, SON HISTOIRE. — LES SLAVES. — LA PÊCHE DU THON A PRŒLUCCA ET A BUCCHARI. — ABBAZZIA.
Je descends les quatre cents marches, les yeux attachés sur la ville. Elle est circonscrite entre la Plumera, le viaduc du chemin de fer, qui traverse le fleuve et s'enfonce dans la montagne, et la longue jetée de son port. Elle s'étale dans sa grâce indolente, en face de son golfe étincelant; au loin, les îles arrêtent le regard et ménagent à la mer des criques, des anses, des promontoires et des rades, bordés de toute la parure d'un éternel printemps. Sur les flots, des nacelles aux voiles déployées ressemblent à de grandes mouettes. Quelques vapeurs attirent l'attention par la ligne onduleuse que leur fumée trace dans les airs. A droite. Monte Maggiore, assis sur ses bases puissantes que recouvre un tapis de forêts, barre l'horizon de sa crête allongée de pierre grise, cuivrée par le soleil. La côte
d'Istrio, défendue par ce colosse, est fertile et riante. Celle de la Dalmatie, au contraire, n'offre que des terrains stériles et dépouillés, mais baignés d'une lumière si tiède et si blonde, enveloppés d'une atmosphère si limpide et si douce, qu'on se plairait sans fin à promener sur ce rivage ses rêves de bonheur. On se croirait sous le ciel de la Grèce, au sein des îles de l'archipel.
Fiume est dans tout l'éclat de sa fête. Les chants en langue slave se marient aux airs et aux paroles italiennes. Pourtant les Hongrois dominent; il est aisé de les reconnaître. Ils n'ont pas l'élégance, la légèreté et la désinvolture des Italiens, ni la finesse et l'allure svelte des Viennois. D'une ossature plus large et plus carrée, ils ont des muscles plus saillants et des attaches moins tenues. Un air de bonté tempère la fierté de leurs visages ; au calme de la force ils unissent la noblesse de la franchise. Ils ont beaucoup de ressemblance avec les Turcs que j'ai vus en Orient, et que l'on distingue de prime abord de l'Arabe, du Grec, du Juif et de l'Arménien. Le Magyar, en effet, appartient, comme le Turc, le Turkoman et le Tartare, à la forte et paisible race des Touraniens. Demain, sans doute, quand les trois mille pompiers hongrois seront partis, la ville reprendra son caractère italien, et, dans la vieille cité, l'inextricable dédale des rues tortueuses et rapides, panachées de vêtements et de loques qui sèchent au soleil, nous reportera en plein moyen-âge. Mais aujourd'hui tout est vivant, animé.
A travers les brandebourgs multicolores des officiers, quelques Monténégrins font bonne figure avec leur plastron
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rouge brodé d'or, La petite calotte étoilée sur la tête, la taille dessinée dans la redingote de flanelle blanche, la ceinture garnie de kandjards effilés et de pistolets à ciselures d'argent, la culotte noire et les bas soigneusement tirés et serrés à la cheville par la bottine.
Dans un angle du carrefour, des Morlaques jouent aux cartes. Ils ont la figure pâle et triste, comme un croissant de lune; les cheveux, couleur de maïs, retombent en toufTes sur la nuque. CoifTés d'un chapeau rond, un pan du manteau rejeté sur l'épaule, ils ont les jambes rayées de bandelettes et les pieds chaussés de sandales. Des femmes de l'île de Véglia entourent une boutique de bibelots. Elles sont vêtues de percale noire et portent sur la tète un mouchoir de couleur sombre noué sous le menton.
Fiume est un cadeau de Marie-Thérèse aux Hongrois. La ville garde une certaine autonomie et ses prérogatives de port franc. La langue italienne domine dans les écoles et sert même aux délibérations du conseil municipal. Dans les vieux quartiers, empreints d'une forte odeur de moyenâge, où les maisons trébuchent de vieillesse et semblent s'épauler les unes les autres pour mieux résister à la poussée des siècles, s'élèvent un arc de triomphe romain et les deux églises de l'Assomption et de Saint-Vit. Le portique de la première copie celui de la basilique vaticane et la seconde rappelle le monument de Sainte-Marie-du- Salut à Venise.
On montre à Saint-Vit un crucifix miraculeux. Il était jadis dans un sanctuaire des environs. Un jour, raconte la légende, des matelots s'assirent sur le sable auprès de
l'image sacrée et jouèrent aux dés. L'un d'eux, que le sort ne favorisait pas, se tourne tout à coup vers le Christ en croix et lui dit, en brandissant un galet : « Si tu ne me fais pas gagner, je t'assomme. » Il perd, se lève furieux et lance la pierre contre le crucifix. 0 prodige ! La pierre s'enfonce dans cette effigie de bois comme dans un corps humain dont la chair est meurtrie, et le sang coule à flots. Les matelots restent stupéfaits. Le coupable, épouvanté de son crime, prend la fuite et va se noyer dans la mer. Porté à Fiume avec pompe, le crucifix miraculeux y est devenu l'objet d'une grande vénération.
J'aurai constamment, dans le cours de ce récit, à parler des diverses tribus slaves établies sur les rives illyriennes. N'est-il pas à propos de dire, une fois pour toutes, quels furent les premiers colons de ces contrées, de rappeler sommairement l'origine des Slaves, leurs migrations d'Asie en Europe, leur situation présente, leurs divisions et leurs tendances politiques et religieuses ?
La fable, mère de tous les peuples, veille sur le berceau de l'Illyrie. En 1837 avant Jésus-Christ, le dieu Hercule apparaît sur la rive orientale de l'Adriatique et reçoit de Dyrrachus, en récompense des services rendus à ce prince contre ses ennemis, le pays compris entre le Drilo, qui arrose aujourd'hui l'Albanie, et la Narenta, qui coule en Dalmatie. Le fils du héros, Illyus, recule les limites du domaine paternel et fonde Salone qui en devient la capitale. D'autres historiens prétendent que les termes synonymes d'illyria, lUyris et Illyricum dérivent d'Illyrius, fils do Polyphème et'de Galathée, suivant quelques-uns; descendant
Types de Fiénauules; d'après une photographie de M. l'abbé P. Bauron (voir page 3G .
de Dyrrachus, d'après le plus grand nombre, et roi de la contrée en 1488 avant Jésus-Christ.
L'Illyrie déplace ses limites avec les siècles. Sous les Romains, elle s'étend du Danube à la mer Ionienne, de lu Mer Noire à l'Adriatique. Elle est ensuite divisée et son titre ne désigne plus (lue la partie inférieure de ses précédents états. Au iv« siècle, elle comprend toute la côte occidentale de la Péninsule; envahie plus tard par les tribus slaves, elle se scinde en minuscules provinces: Istrie, Croatie, Dalmatie, Bosnie, Slavonie, Herzégovine, Monténégro et Libanie, et perd son nom jusqu'à ce que Napoléon le fasse revivre, de 1806 à 1814.
Les Phéniciens en 1856, les Pelages en 1790 et les Phrygiens en 1315 avant Jésus-Christ, pénétrèrent les premiers sur les plages illyriennes. Les Phéniciens, hommes rouges, appartiennent au rameau des langues sémitiques, bien qu'ils soient rangés parmi les peuples de Chanaan. De bonne heure ils remontent la côte de l'Adriatique et y créent plusieurs colonies, tandis que les fils de Cadmée occupent la Thrace, la Macédoine et la Pannonie. Les Siculotes, les Argonautes arrivent plus tard, ainsi que les Sénons et les Boiens, qui, chassés par Flaminius des bords de la Seine et de la Garonne, envahissent l'IUyrie en 360 avant Jésus-Christ, fondent Scorda, se mêlent ensuite aux Phéniciens et donnent naissance aux Liburnes, aux Japides et aux Scordisques. Les Istriens sont une colonie colchique.
Les anciens Dalmates sont donc issus de sang phénicien, sicilien, plirygien et celte ; les peuples voisins descendent des Pelages et des Thraces. Ces races aborigènes sont mo-
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difiées par les invasions barbares qui suivent la décadence de l'empire romain. En effet, pendant une période de six cents ans, Daces, Sarmates, Marcomans, Goths, Hérules, Vandales, Bulgares, Huns, Alains, Tartars, Lombards, Turcs, viennent de diverses directions occuper l'Illyrie. De ces hordes, différentes d'aspect, de mœurs et d'iiabitudes, plusieurs ont la même origine, sont parties des mêmes contrées, du plateau de l'Asie centrale, gardent dans leurs idiomes variés les mêmes radicaux, obéissent aux mêmes instincts, nourrissent les mêmes aspirations et constituent ce qu'on appelle aujourd'hui le Panslavisme.
Slaves vient de Slaua, gloire; plus tard, par corruption du mot et par allusion sans doute à la situation malheureuse de ces peuples vis-à-vis de leurs op^iresseurs, on a fait de Slaves, esclaves et esclavons. Ils formaient primitivement, vers l'an 247 avant Jésus-Christ, dans la Bactriane et la Sogdiane, une fraction des Aryas ou Indo-Germains, parlant un idiome dérivé du sanscrit et du zend. D'après l'opinion commune des historiens, leur établissement en Europe remonte à la plus haute antiquité. Ils sont contemporains des autres i-aces de la famille Arya-Européenne. Les Scythes et les Sarmates, campés entre la Vistule et le Danube, sont leurs véritables ancêtres. Ils n'ont pas attendu la période des grandes invasions pour gagner les bords de l'Adriatique sous le nom de Vendes et de Venètes. Ils sont venus plus nombreux encore au ive siècle avec les Huns, au ye avec les Bulgares, occuper la péninsule orientale sous la dénomination de Serbes et de Croates. Mais ce n'est qu'au vie siècle que leur histoire commence à se dégager
de celle de leurs maîtres et que le mot de Scloveni et Slovcni apparaît pour la première fois sous la plume de Jornandès et de Procope. Justinien, dont le vrai nom est Upravda, et Bélisaire, Velitzer, appartiennent à celte race, qui envahit la Serbie, la Croatie, le Monténégro, la Dalmatie, la Bosnie, l'Herzégovine et la Slavonie.
L'obscurité qui enveloppe les origines des Slaves permet au sentiment national de faire remonter au berceau même de l'humanité leurs traditions et leur idiome. D'après leurs poëtes, Adam et Eve, dans les épanchements prinlaniers de leur fugitif bonheur, n'eurent pas d'autres accents pour se dire leurs joies sous les bosquets de l'Eden. Il est certain que, malgré les différences apportées par les migrations, le climat et bien d'autres causes, dans l'usage et l'emploi de la langue primitive, les Slaves peuvent encore se comprendre des côtes de l'Adriatique aux plages de la mer Balli(iue et de 5 bords ileuris de l'Elbe aux rives sauvages du Don.
Les Slaves, au nombre de cent millions, forment plus d'un tiers de la population européenne ; ils sont divisés en deux rameaux, dont l'un s'étend au nord, sous la domination de la Prusse et de la Russie, et dont l'autre couvre la partie méridionale de l'Europe, de la mer Noire à l'Adriatique. Tous restent unis par le lien religieux du christianisme, un fonds commun de poésie chevaleresque et d'enthousiasme pour tout ce qui paraît grand et extraordinaire, et enhn par leurs aspirations de jour en jour plus précises vers l'indépendance et la liberté.
Les Jougo-Slaves, ou Slaves du sud, sont partagés en
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Lt;s nivKS iLLvaii':NNEs
trois familles distinctes^ les Bulgares, au nombre d environ cinq millions, les Slovènes, au nombre de quinze à seize cent mille et enfin les Serbes et les Croates, dont la population est approximativement de six millions. Les Slovènes sont répandus en Carniole, en Istrie et en Carintliie; ils sont catholiques et relèvent de la couronne impériale de Vienne. Les Serbes et les Croates sont plus autonomes que les Slovènes, leurs voisins ; mais leurs forces sont séparées en trois faisceaux. La Serbie et le Monténégro forment deux états indépendants en principe. La Dalmatie appartient au gouvernement de Vienne. La Croatie et la Slavonie sont au contraire rattachées à la couronne de Saint-Etienne et ont leur centre politique à Buda-Pest, malgré leurs efforts pour faire d'Agram leur véritable capitale. Quant à la Bosnie et à l'Herzégovine, elles sont encore nominalement sous la tutelle du sultan; en réalité elles sont déjà incorporées à la monarchie austro-hongroise.
L'alphabet et la religion différencient ces divers rameaux d'une même branche. Les Dalmates et les Croates sont catholiques et se servent des caractères latins; les Serbes et les Monténégrins sont grecs orthodoxes, c'est-à-dire schismatiques et font usage des lettres cyrilliques. En raison de leur situation géographique intermédiaire, les Bosniaques et les Herzégoviniens participent à la fois des deux religions et des deux écritures. Quelques-uns même sont affiliés à la loi musulmane. Une récente décision de la cour rom?iine permet aux catholiques de l'archidiocèse d'Antivari d'employer pour les offices et les prières liturgiques la langue slave et l'alphabet cyrillien.
Les Slaves relèvent de plusieurs puissances, mais ils tendent à l'unification politique. Le jour où leur réunion sous un même sceptre sera consommée, ils seront les maîtres de l'Europe et n'auront plus que deux adversaires redoutables, la vaste République des Etats-Unis et l'Empire chinois. Le principal obstacle à leur confédération en un seul état tient moins à la diversité des gouvernements sous lesquels ils vivent, qu'à la différence de leurs confessions
religieuses.
Déjà la Russie, dont la politique prévoyante est sans cesse orientée et dirigée vers le même but avec une persévérance obstinée, cherche à mettre le Monténégro dans son orbite et à étendre son action jusque sur l'Adriatique, en pressant comme dans un étau la Serbie, la Bulgarie et l'Herzégovine. Que son plan réussisse, le schisme s'étend et l'action du catholicisme se trouve arrêtée pour des siècles dans son expansion au sud-est de l'Europe.
Mais, d'autre part, un élan providentiel pousse l'Autriche à s'établir dans la péninsule des Balkans. Le Monténégro et l'Herzégovine, séparés de leur puissant protecteur, seront en quelque sorte réduits à subir l'influence catholique. Les Slaves du Sud entreront peu à peu dans le giron de l'Eglise, et formeront sous le sceptre des Habsbourg un éta't redoutable, capable de tenir en échec le colosse du Nord. Là est le problème de l'avenir. Quelle en sera la
solution?
Tandis que je m'abandonne à ces considérations historiques, bien ardues sans doute pour le lecteur, un gram violent s'abat soudain sur le golfe do Quarnero, de tout
LES RIVKS ILLYRIENNIlS
temps farfteux par ses tempêtes. En quelques minutes la mer devient mauvaise. Ds grosses lames déferlent jusque dans le port et contre le quai. Les bâtiments amarrés se livrent à une danse de démons. Le petit vapeur, qui faille service de la côte, est obligé de retarder son départ. VAglaïa, qui m'a jadis pDrté de Caipha à Beyrouth, évolue au large, malgré l'orage. Je la salue comme une ancienne connaissance.
Insensiblement les vagues calment leur fureur. Nous sautons sur le pont de l'Ika ; car mes compagnons sont descendus de Tersato, et nous partons ensemble pour visiter Abbazzia. Le bateau ne s'écarte pas du littoral et nous en laisse admirer le merveilleux aspect. Tout y est doux et beau, jusqu'aux noms des villages, qui, sonores et harmonieux, sont pour l'oreille une musique agréable, comme leurs sites enclianteurs une fête pour les yeux. Lauriers, citronniers, grenadiers, orangers, se détachent sur le fond jaunissant du sol planté de vignes.
Voici la baie de Prœlucca, qui forme une anse gracieuse au bas des roches de Castua, fameuses par les ruines romaines qu'on y admire. C'est une station privilégiée des pêcheurs, comme celle de Bucchari, qui est de l'autre côté du golfe (voir la gravure p>age .51).
Les thons et les scampi, sorte d'écrevisses qui ne se trouvent ailleurs que dans les fjords de la Norvège, sont ici abondants. Deux immenses échelles, scellées dans le rocher, se penchent en avant et s'élèvent à vingt mètres de hauteur. Au dernier échelon un strapontin permet à l'homme en vigie de s'asseoir. Ce guetteur, dont la
veille est de trois heures, tient constamment les yeux fixés sur la mer, pour signaler l'approche des thons, qui voyagent toujours près des rives en compagnies nombreuses. Un filet barre une partie de la baie; un autre filet, tendu perpendiculairement, est ramené, au signal convenu, à l'aide d'une barque qui stationne près du rivage. Les poissons sont ainsi renfermés dans un espace de plus en plus restreint.
Les pêcheurs, armés do haches et de harpons, se livrent àun épouvantable massacre ; les thons éperdus se débattent dans des élans de fuite ou les convulsions de l'agonie. Enfin, les pêcheurs recueillent tous ces corps flottants qui se comptent par centaines.
Sur l'arête du promontoire, Valosca, plongée dans un océan de verdure, présente au soleil ses maisons roses aux volets verts. Cette côte est la Nice de l'Allemagne, avec cette différence que le climat en est plus doux, plus égal, et le^ alentours plus parfumés. Le camélia et le laurier y fleurissent en plein hiver.
Dix minutes plus loin, le bateau pénètre dans un port en miniature (voir la gravure page 55) ; nous débarquons dans les bosquets d'Abbazzia, joli village, caché comme un nid dans les fleurs, au bord de la mer et sur lequel le sanctuaire de Véprina, en relief sur le ciel bleu, au sommet de son cône arrondi, attire les faveurs de Marie. Les arbres et les plantes sont encore chargés de gouttelettes de pluie; mais un soleil d'or fait miroiter et absorbe toutes ces perles do rosée. Abbazzia est un immense parc, qui n'a pas d'autres limites que celles de la forêt, étagée sur le coteau et bor-
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dant le golfe jusqu'au canal de Farasina. De belles routes et des sentiers ombreux sillonnent les bois et les prairies et mènent à de magnifiques terrasses ornées de jardins. Çà et Kl de grandioses constructions se dressent derrière un massif d'arbustes rares et précieux, en face d'une crique admirable, et offrent aux pensionnaires le confortable des meilleurs hôtels, joint aux agréments de la mer et de la plus riante campagne. De petites anses sont aménagées pour les bains; de larges esplanades vous invitent aux jeux, et de vastes parterres sont enrichis de toutes les fleurs désirables. Dans la forêt, le yucca, l'arbre à pain, le nopal, le jasmin, le mimosa, se mêlent aux wellingtonias, aux magnolias, aux bigonias. Des lianes et des plantes grimpantes jettent des guirlandes roses, bleues ou blanches sur l'or jaune du sable, et des fontaines jaillissantes unissent leur murmure aux chants des oiseaux.
L'Autriche, la Prusse, la Russie, envoient leurs malades sur cette plage hospitalière, et l'hiver tous les hôtels d'Abbazzia sont peuplés d'étrangers venus du centre et du nord de l'Europe.
A l'heure où nous visitons ces lieux enchanteurs, de nombreux promeneurs les parcourent en tous sens.
Mais rien n'est plus gracieux que le spectacle offert sur une des pelouses de la montagne. Des bandes de femmes, déjeunes filles et d'enfants se livrent, avec une animation et une gaîté de bon aloi, au jeu de quilles, pendant que des groupes, divers de costumes et d'attitudes, sont assis sur des arbres anattus, ou suivent avec intérêt les péripéties de la partie engagée,
Nous revenons à Fiume par un beau clair de lune, et notre cœur déborde de reconnaissance pour la Vierge de Tersato, qui donne tant de charmes aux premiers jours de notre vova^e.
l'ISTRIE. — LA TRIBU DES CICI. — LA COTE ORIENTALE. — LA COTE OCCIDENTALE. — CAPO d'ISTRIA ET PARENZO. — POLA. — SA RADE. — SES ARÈNES. — SA PORTE DOREE.
L'Istrie est une presqu'île triangulaire dont l'isthme forme la base sur la plus grande largeur du triangle. On l'a comparée à une feuille de vigne, jetée sur la surface bleue de l'Adriatique et rattachée au continent par la frontière de la Carniole et de la Croatie. Le Monte-Maggiore en est le point culminant à une altitude d'environ quatorze cents mètres et Pisino en marque le centre presque géométrique. De Fiume à la pointe du Promontoire, la côte offre un développement de cent kilomètres, et de cent quatrevingts, du Promontoire à Trieste. Cette province est restée italienne et même vénitienne, surtout sur ses rivages occidentaux, par ses usages et par sa langue. L'élément slave y lutte pourtant contre l'élément italien, et l'intluence allemande a peine à se maintenir entre les deux .
Au milieu des Italiens, des Allemands, des Slaves, des Hongrois, de quelques Anglais et Français qui peuplent
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ristne, une tribu unique en son genre lait tache noire et se propage sans se mêler aux autres races, comme les Basques au fond des Pyrénées. Les Cici, au nombre de trois mille environ, sont cantonnés au pied du Monte-Maggiore et habitent principalement deux villages, Séjane et Mune. Un chemin raboteux, qui remonte d'Abbazzia dans la direction de Castel-Nuovo, mène sur leur territoire.
D'après quelques érudits, leur nom serait une corruption du mot Scythe. Selon M. Gh. Yriarte, ils le tiennent de cicia, cousin, à cause de leur habitude d'appliquer ce qualiQcatif à tout inconnu qu'ils abordent. Ils n'ont pas le tempérament du slave, ni le caractère italien, lis ont le front bas et plat, les joues saillantes, les pommettes très accusées, le nez pointu et retroussé. Leurs yeux ncirs brillent d'un feu étrange. Ils sont catholiques; mais ils se plaisent à mêler à leurs croyances une foule de superstit'ons grossières et de légendes démoniaques, qu'ils ont reçues de leurs ancêtres et qui sont écloses au berceau même de leur tribu. Ils parlaient jadis la langue roumaine; un Valaque peut encore aujourd'hui se faire comprendre à Séjane. Ils habitent de misérables cabanes, plus pauvres que les huttes des Lapons ou que les tentes de peaux de chèvres que le Bédouin dresse sur le sable du désert. Elles sont couvertes de chaume et divisées en deux parties: l'une est au bétail et l'autre à la famille. Elles n'ont ni fenêtre, ni cheminée; les ustensiles de cuisine et les instruments du travail sont jetés pêle-mêle dans un coin avec les haillons qui servent de vêtements et de parure.
Les Cici sont ignorants ; très peu savent lire; leur princi-
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pale industrie est la production du charbon de bois et la fabrication des douves de tonneau. Peu soucieux de l'avenir, ils saccagent la forêt, et stériliseront bientôt, si l'on n'y prend garde, les pentes boisées de la montagne et les rendront aussi désolées que les hauteurs du Garso. Leurs champs sont maigres, caillouteux, desséchés par la Bora.
Les Cici sont d'un instinct rapace et voleur. Mais ils sont devenus plus sociables depuis le passage du général Marmont. Le terrible gouverneur faisait pendre les pillards et laissait leurs cadavres tlotter aux branches des arbres. Par cette sage rigueur, il inspira à leurs congénères le respect de la vie et de la propriété d'autrui.
Nous avons maintes fois rencontré des familles de Cici, à Trieste, aux heures matinales du jour, à Fiume sur la place du marché ou à l'entrée des tavernes. Elles se composent presque invariablement d'un homme, d'une femme, d'un enfant et d'un cheval. Le cheval est apparenté à la famille; quelques sacs de charbon se balancent sur son dos, harnaché de cuivre et de longues lanières découpées. L'homme est chaussé de Vopanké, sorte de semelle taillée dans une peau de bœuf et reliée sur le pied par des courroies. C'est le cothurne dans sa forme rudimentaire et primitive. Le chapeau est de feutre noir, le gilet rouge; la culotte de laine blanche ou bleue est fendue sur le gras du mollet. La femme est vêtue d'un jupon qui ne descend guère au-dessous du genou et d'une longue veste, ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture de cuir. Véritable bête de somme, elle porte sur ses épaules tout
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ce qui ne peut tenir sur le quadrupède et souvent aussi une meule de loin qui l'enveloppe tout entière et ne laisse voir que les jambes. Elle acquiert à ces rudes travaux une force incroyable. L'enfant marche libre, si c'est un garçon ; mais si c'est une fille, elle a son fardeau.
Le foin ou le charbon vendu, l'homme dépense gaiement dans une hirrerie une partie de l'argent. Tandis qu'il fait briller dans son verre la pourpre des vins]d'Istrie, la femme, assise sur le seuil ou sur la borne du chemin, mange un peu de fromage de chèvre dont elle s'est pourvue à son départ. Puis elle emportera sur son dos les provisions achetées, pendant que son noble maître, à cheval, fredonnera aux étoiles un chant de guerre.
Laissons les arides dolinas des Gici et leurs moeurs, peu conformes à notre goût, pour revenir à la merveilleuse côte de ristrie sur le golfe de Quarnero. Je ne prétends point faire subir au lecteur le récit détaillé de tous les méandres et circuits de notre voyage. Pour mettre plus d'ordre et d'unité dans l'étude des lieux et des peuples, je ne quitterai pas la péninsule sans en avoir fait le tour, bien que plusieurs des. points que je vais décrire aient été visités, à notre retour seulement de la Dalmatie et du Monténégro.
La Compagnie Austro-Hongroise du Lloyd, qui fait le service de l'Adriatique, du Levant et de l'Indo-Chine, possède aujourd'hui quatre-vingt-sept bâtiments [d'une force moyenne de trois cent cinquante à quatre cents chevaux. Elle a organisé dans le golfe de Quarnero trois départs de paquebots par semaine. Ils suivent deux itinéraires. Le premier longe les côtes de la Croatie et de la Dalmatie,
1» Le port de Fiume. — i° Le Corso de Fiume ; d"après deux photographies de M. l'abbé P. Bauron (voir pages 67 et 08;.
par le goulet de Maltempo et le canal de la Morlacca, gagne Zend ou Segna, puis se dirige sur Zara. Il marque en quelque sorte la limite de l'istrie, car les trois grandes îles de Véglia, de Gherso et de Lussin appartiennent au territoire de cette province.
Le second itinéraire est le plus rapide et le plus fréquenté. Il suit le canal de Farasina, touche au petit port de Gherso, contourne la pointe Pernata, double le promontoire istrien et gagne le bassin de Pola, où il se relie à la grande ligne de Trieste à Gorfou. Une autre Gompagnie fait un service régulier sur la cote avec de petits vapeurs, assez semblables aux mouches parisiennes et lyonnaises.
Une course intéressante, mais longue et pénible, serait de débarquer au nord de Yéglia, de traverser l'île dans toute son étendue et de passer ensuite, au moyen d'une barque de pêcheur, dans celle de Gherso, de se rendre à pieds à Ossero, de franchir le canal de ce nom pour aboutir enfin à la charmante baie de Lussin-Piccolo.
Une dernière fois je gravis, dès l'aube, les quatre cents marches de Tersato, et le cœur rempli des bénédictions de la Madone, j'embrasse d'un regard d'adieu le golfe avec son horizon de collines aux courbes harmonieuses, sa mer étincelante, ses îles, ses villas et ses jardins, embaumés de tous les parfums d'une flore tropicale. Le panorama ne le cède guère en magnificence et en beauté à la baie de Naples, contemplée du Vésuve. A sept heures, je quitte l'hôtel de l'Europe en compagnie des officiers de Pola, venus à Fiume au congrès des pompiers. Une partie des habitants est déjà sur le (iiiai. On dirait que nous empor-
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tons la gaîté et la richesse de la ville. Son Corso, hier plein de mouvement, est aujourd'hui trop large. Les drapeaux, pendus aux balcons et trempés de pluie, s'abattent lourdement et semblent pleurer notre départ (voir la grav. p. 65).
Le ciel est barbouillé de flocons nuageux. Mais déjà le soleil dissipe la brume ; un vent frais nettoie le bleu du firmament et toute la nature frissonne de bonheur à ce premier baiser du jour. La mer, encore émue de l'orage de la veille, n'aura bientôt plus au bout de ses lames amorties qu'une légère frange d'écume irisée.
L'Ika est un mignon bâtiment. Il glisse sur les eaux avec la légèreté du cygne dont il a la grâce. On lève l'ancre; on ramène les amarres et le rivage commence à défiler sous nos yeux. L'air frais nous apporte mille senteurs des coteaux de Yalosca et des jardins d'Abbazzia. (^)uelques baigneurs assis sur des roches, nous envoient des saints (voir la gravure des bains, page 71). Le large canal de Farasina rappellerait les rives du Bosphore, si l'Ile de Cherso présentait un littoral moins aride. La baie de ce nom étale en éventail les maisons de sa petite ville et le profil de trois clochers. Un vieux campanile garde le porclie d'une église romane. Des rues étroites dessinent leurs zigzags dans le massif des habitations, et de vieilles femmes, au teint de. chocolat, filent la laine sur le seuil des portes. Une ceinture de vignobles en bon état enchâsse, pour ainsi dire, la ville et son port et lui donne du relief. Le passage des paquebots est l'unique distraction des habitants. Les hommes valides sont à la mer, marins ou pécheurs, et la terre ne garde que les vieillards et les enfants.
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Nous avons la bonne fortune d'achever notre navigation jusqu'à Pola, sans subir les rudes assauts de la bora et sans éprouver l'énervement produit par le sirocco. Ces deux vents contraires se disputent l'euipiro du Quarnero. Il n'est pas de golfe où leur violence soit plus redoutée.
La mer est bonne, l'air chaud. L'animation qui règne à bord n'est pas un moindre sujet d'étude que la variété des costumes et des physionomies. Un enfant slave qu'il a fallu porter de forée sur le bateau, tant il a horreur des flots perfides, sanglote à nous fendre l'âme sur le gaillard d'arrière; mais, à l'avant, les pompiers de Pola sont d'une gaîté étourdissante. Le pont est devenu leur propriété presque exclusive, et les fréquentes libations, auxquelles ils se livrent, en souvenir de leurs confrères de Fiume, entretiennent dans leurs gorges un refrain perpétuel. Evidemment ces pompiers sont de sang italien. Leur allure, leurs gestes, leur langue, en sont la preuve.
A partir d'Albona, la côte devient aride. Au lieu de descendre mollement jusqu'au niveau de la surface liquide, elle se relève et présente une muraille de roches calcaires, aux reflets dorés, percées de grottes, où les vagues se glissent et se perdent avec un sourd ramage et de brillants jeux de lumière. Des milliers de trous, de fentes, de crevasses servent de retraite aux mouettes qui établissent leurs nids dans ces falaises. Des pêcheurs, dressés à ce travail, viennent deux fois par an recueillir les œufs de ces oiseaux marins et en remplissent leurs barques. La pointe du Promontoire, avec ses récifs calcinés et ses champs gris, sans verdure, me rappelle le sud de la Corse et le cap de Bonifacio. Ces
rochers furent jadis les meilleures carrières de marbre de Venise; une partie considérable de ses palais est sortie des plages de l'istrie.
Sur deux monticules pelés, rongés par les pluies, se profilent en diagonale les travaux du génie militaire. Ils ressemblent à une immense plaie béante et rouge, faite dans la terre. Au sommet des glacières du fort, les gueules fauves des canons reluisent au soleil et indiquent que l'Autriche ne songe pas encore à donner l'istrie à sa sœur des Apennins.
La côte occidentale est beaucoup plus découpée, plus variée, plus riante que celle du Quarnero. Elle abonde en jolies criques, au fond desquelles se mirent des villes au nom d'or, au site fait pour le plaisir des yeux, aux ruines gigantesques, au commerce vivant. Quels souvenirs évoquent Capo-d'Istria, Pirano, Cittanuova, Parenzo, Rovigno et Pola ! Toutes ces cités défilent, comme des tableaux magiques, sous le regard du touriste, que la vapeur haletante emporte sur les paquebots du Lloyd.
Capo-d'Istria, sur sa langue de terre, s'avance comme pour surveiller les deux lacs que l'Adriatique étend sous ses remparts. Pirano se signale de loin par son campanile, soutenant un ange fatigué de voler. Son vieux castel, couronnant de ses murs crénelés le sommet d'une colline, aux flancs rougeàlres et déchirés, protège le port et tranche vivement avec la forêt de pins noirs, dont les flèches altières hérissent la campagne environnante. C'est là que les Vénitiens remportèrent une éclatante victoire sur l'empereur Frédéric, et c'est là aussi que le fils de l'empereur fut
T'AiN^ d'Abbazzia; d'après une photographie de M. l'oljbé Bauroii 'voir page r»8}.
retenu prisonnier, après la défaite de son père. La population saunière est occupée dans les grandes salines à l'embouchure du Risano et de la Gorna-Lunga.
Quelles fines découpures, quels gracieux dessins dans cette ligne du rivage qui monte, s'abaisse, s'avance, se retire et présente sans fin un aspect nouveau! Umago garde sa physionomie de ville de guerre. Gittanuova, par la couleur de ses maisons, contraste avec le pâle feuillage des oliviers.
Parenzo, siège de la diète d'Istrie et résidence de l'évoque, montre de beaux vestiges de son antique splendeur. Son forum, son capitole, la curie, les temples de Mars et de Neptune, ses comices, son théâtre existent encore. C'est une autre Pompéï qui garde au soleil les ruines du passé. Le Romain qui ressusciterait pourrait s'y reconnaître comme au lendemain d'une défaite. Le temps a mis sur ces débris le prestige de l'histoire et de la légende.
Je regrette qu'un archéologue, doublé d'un poëte, n'ait pas encore songé à réveiller les souvenirs dormants sous ces décombres, à ranimer les générations éteintes et à nous faire assister aux diverses scènes de la vie publique et privée, à Parenzo, au ive siècle. Les édifices romains fixeraient le théâtre des principaux événements et l'histoire religieuse et profane fournirait le héros et les acteurs de quelque drame émouvant. Plus d'un sage a [circulé sous ces portiques ; plus d'un martyr a arrosé cette terre de ses larmes et de son sang !
Ces palais byzantins, ce lion de Saint-Marc, nous disent l'importance de Parenzo sous la domination vénitienne. Les croisés, qui partaient pour la Terre-Sainte, y faisaient leur
première escale. Son dôme est l'œuvre de Théodorlc, roi des Goths, et donne un précieux spécimen de la basilique des premiers temps du christianisme. L'église a trois nefs, précédées d'un atrium et d'un baptistère. Tous les matériaux sont des débris de monuments plus anciens.
Sur la place des seigneurs, de gracieux palais sont ornés de balcons byzantins, avec des lions appuyés aux angles ; des puits présentent des margelles de bronze sculptées, usées par le frottement des chaînes. On se croirait à Venise.
Saluons au passage les ruines du monastère de San-Nicolo, envahies parla verdure, dans l'île de ce nom, et son campanile de granit qui sert maintenant de phare. Voici Rovigno, la cité blanche, commerçante et active. Elle tire sa richesse de ses bois d'oliviers et de ses vignes qui produisent le vin le plus capiteux de l'istrie. Sa cathédrale est bâtie sur le modèle de Saint-Marc, à Venise. Elle s'élève sur une colline, domine la ville et la mer; une statue de la sainte Vierge remplace la flèche de l'édifice, comme pour rappeler aux marins que leur mère du ciel les protège contre la fureur des tempêtes.
Fasana repose mollement derrière son voile de branches d'oliviers. En face apparaissent les îles Brioni. placées là comme une première digue de l'immense rade de Pola.
J'ai franclii deux fois le goulet qui sert d'entrée au port de la capitale maritime de l'Autriche. La Dalmatie nous offrira bien d'autres sites remarquables et plusieurs spectacles impressionnants. Aucun ne me fera oublier la vue superbe de Pola, de son bassin, de ses arsenaux, de ses quais et de ses ruines. Deux forts redoutables commandent
la passe que barre un îlot également fortifié. Deux autres îles semblent jetées î\ l'ouverture de la rade comme pour en ménager graduellement la perspective et charmer le regard. La haute mer disparaît derrière deux collines qui s'allongent en forme de bras pour se rejoindre et fermer presque le cercle.
Le paquebot avance sur les eaux calmes d'un lac superbe, s'élargissant en un hémicycle presque régulier. A droite, dans une petite baie, sont construits les arsenaux qui retentissent du bruit incessant du marteau sur l'acier ; plus loin s'alignent les cuirassés, dont les cheminées, les mâts et les antennes forment une forêt inextricable. En face, le quai dessine sa courbe gracieuse, fait valoir la belle façade du palais de l'Amirauté et se termine à gauche près du colossal monument des arènes, qui bientôt attire toute notre attention et absorbe nos regards et nos pensées.
Sur le penchant d'une colline brûlée et ravinée, l'énorme amphithéâtre étale majestueusement la double rangée de ses murs elliptiques et ses trois étages d'arcades élancée?, aux larges ouvertures, coupant dans le ciel des lambeaux d'azur opalisé. Le soleil lui prêle une teinte de corail rose en contraste avec l'ombre, que cette ruine gigantesque projette sur le sol et la surface unie de la mer (voir la gravure de l'amphithéâtre, page 77).
Ces arènes n'ont pas la grandeur écrasante du Colysée ni la pesanteur de l'amphithéâtre de Vérone. A l'élégance des formes, à la légèreté des ordres, à la recherche des moulures, on devine l'atticisme de l'art grec. Vingt-six mille spectateurs, entrant par les quatre portes du cirque flan-
quées de pignons en saillie, pouvaient s'asseoir à l'aise sur les gradins de marbre. Ces gradins, les Vénitiens les ont emportés en 1148, pour les employer à la construction de leurs palais ; aujourd'liui l'intérieur est vide. Au quinzième siècle, les Templiers, qui avaient un couvent dans le voisisinage, s'y exerçaient aux joutes à la lance et |y donnaient des simulacres de combat, des tournois et des fêtes. On distingue encore la loggia, l'ouverture des fosses, les canaux qui amenaient les eaux pour remplir le bassin, destiné aux naumachies.
Là, deux à trois mille esclaves s'égorgeaient pour distraire l'ennui des maîtres du monde. Là, les applaudissements des hommes demandaient aux victimes toujours plus de sang; ceux des femmes, aux mourants, toujours plus de grâce.
Ces arènes, élevées par Titus, présentent un spécimen remarquable de l'architecture à ordres superposés. Adossé à la colline et séparé de toute autre construction, l'édifice offre, du côté de la mer, quatre ordres successifs, et deux seulement sur le côté opposé. Aux deux premiers ordres les ouvertures sont cintrées, mais d'un caractère différent. Au quatrième elles sont rectangulaires et surmontées d'une frise. Elles éclairaient l'immense promenoir circulaire, d'où la vue s'étendait sur l'arène, la mer, la ville et le paysage. Des assises évidées, appuyées sur le mur d'enceinte, marquent encore de distance en distance les points d'attache du vélum qui abritait les spectateurs contre les rayons du soleil et rendait la lumière aussi douce à l'œil, par ses reflets habilement nuancés, que l'air, impré-
gné de parfums et de senteurs, était agréable à l'odorat. Le monument a vingt-cinq mètres de hauteur. Le grand diamètre mesure quatre-vingt-onze mètres. Les arcs sont au nombre de cent quarante-quatre. Quatre pignons, fortement en vedette et symétriquement situés de chaque côté du grand axe, contenaient les escaliers qui menaient aux gradins supérieurs. Aujourd'hui le mur d'enceinte seul est presque intact.
Pela, comme Fiume et Trieste, possède deux villes distinctes. La nouvelle s'allonge sur le quai, en face des chantiers de la marine; la vieille ville est cachée derrière ce rempart de palais, d'hôtels et d'agences. Elle garde dans toute sa vérité le caractère italien. Les rues sont étroites, bien dallées. Gà et là des vestiges du passé apparaissent au cintre d'une fenêtre, dans l'angle d'une muraille, ou sur le pilierd'un portail. Ces vieux quartiers sont pleins d'intérêt. La vie s'y révèle si différente de ce qu'elle est en France.
La place de la ville forme un rectangle, le plus vaste que nous ayons vu dans toute l'Istrie et la Dalmatie. Le Municipe conserve plusieurs parties de l'ancien temple de Jupiter, principalement des pilastres, des frises et des rinceaux. La petite rue du Municipe passe devant le temple d'Auguste, aux proportions restreintes, mais bien conservé dans son ensemble. Il porte sur sa frise l'inscription nettement lisible :
Romm et Augnsto Ctvsari, Divi /ilio, palri palriœ. A Rome et à Auguste César, fils de Jupiter et père de la Patrie.
Le monument sert de musée. Des bustes de dieux et de
80 LF.S RIVES ILLYRIENNES
déesses mutilés n'ont pu entrer dans l'enceinte et sont adossés aux colonnes et exposés aux injures du temps. C'est une saisissante image de l'état du vieux paganisme, qui n'a plus de valeur que pour les archéologues et les curieux.
Plus loin, sur la voie romaine, qui menait du forum aux remparts et qui est encore aujourd'hui la principale de l'ancienne cilé, se dresse un arc tiiomphal que les habitants appellent la Porta aiivata, ou porte dorée. Elle est dédiée à Minerve, par Silvia, fille posthume de Sorgius, dont la famille joue un rôle dans l'histoire de Polajusqu'au Moyen- ■» âge. Les colonnes corinthiennes sont intactes. Pendant que je photographie le monument, les enfants accourent de tous côtés, et l'agent de police de service met une extrême complaisance à les faire ranger près de la barrière (voir la gravure page 89).
Les antiques murailles existent encore, ainsi que deux autres portes romaines, la porte Gcmina, qui servait d'entrée principale à la colonie, et celle d'Hercule, reconnaissable à la massue et à la tête colossale du dieu, taillées dans la pierre. Du Nymphœum il ne reste plus que la statue de la naïade, devenue le centre d'une fontaine abondante. Le théâtre a été démoli pour construire un fort, et son emplacement a disparu sous un bastion. Il a fourni aux Vénitiens les quatre grandes colonnes de marbre précieux qui ornent le maître autel de Notre-Dame de la Sainte, les deux colonnes de granit de la Piazzetta, et peut-être aussi les quatre chevaux de lironze doré qui se cabrent sur le portail de la basilique.
Ces ruines importantes, ces nobles débris, ne sont-ils pas
ISÏRIE 8l
une i)reuve de la caducité des clioses liumainesV Plusieurs générations ont bâti là des édifices qu'elles ont pu croire immortels. D'autres générations, parties de tous les coins du globe, sont venues se heurter et se fondre sur cette terre. Le frottement de l'homme qui passe use et détruit jusqu'aux ouvrages les plus gigantesques et les plus durables de ses aïeux. L'homme eiïace la trace de l'homme.
Pola, l'ancienne Piétas Julia, fut fondée par les Golchi, envoyés à la poui"suite des Argonautes. Sa position riante et la sûreté de son port en ont fait la ville la plus florissante de ristrie. Elle s'est encore accrue depuis que l'Autriche multiplie ses efforts, pour renouveler et compléter son outillage maritime et militaire. L'admirable station de Pola lui permet de surveiller l'Adriatique, de transformer sa flotte et de la tenir à l'abri de toute surprise.
Pola compte aujourd'hui quarante mille habitants. Elle possède un évèché, un couvent de franciscains et plusieurs églises. La population est catholique et les écoles y sont nombreuses. De belles routes mènent à Gradina, Medolino, Stignano, Fasana, Dignano. Une ligne de chemin de fer relie le port et la rade à Pisino et à Trieste. Enfin on trouve dans les environs le sable lin qui sert à la fabrication des glaces de Venise.
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QUELQUES PREUVES DE SYMPATHIE POUR LA FRANCE. — PISINO. — LES GORGES DE LA FOIBA. — LE VIEUX CASÏEL. — LUSSIN-PICCOLO.
A sa garnison, à ses arsenaux et à ses chantiers, Pola ajoute encore une école de marine, qui a déjà ses traditions de travail et d'honneur.
Les étrangers trouvent au restaurant des officiers, qui porte le beau nom de Miramar, les apprêts de la cuisine trangaise et la bière des brasseries allemandes. S'ils ignorent le tudesque, l'italien et le slave, seuls en usage dans la ville, la langue française leur attirera de telles sympathies qu'ils ne regretteront pas de n'avoir pu se faire comprendre.
J'entre un jour chez un libraire pour acheter une carte. Le chef de la maison parle un peu le français et met à me servir le plus grand empressement. L'un des employés, debout près du comptoir, me contemple avec des yeux ébahis et cesse tout mouvement, dès que j'ouvre la bouciie. 11 laisse enfin échapper un soupir et quelques paroles dont
«4 LES RIVES ILLYRtENNES
le sens m'est inconnu. Inliigué de son atfiLude et plus encore de sa réflexion, je demande à son maitre :
« — Que dit votre employé? »
Le maître sourit et ne répond mot. J'insiste, craignant d'avoir été l'objet de quelque observation injurieuse. Alors le libraire me réplique en s'excusant :
« — Monsieur, ce n'est pas souvent que nous entendons résonner à nos oreilles la belle langue française, et ce jeune homme en est dans le ravissement.il a dit en vous écoutant, sans vous comprendre :
«i — Qu'il fait bon entendre du français! »
Le visage épanoui du jeune homme, son attitude, son regard, tout m'assure que son maitre ne me trompe pas et que je suis l'objet d'une véritable sympathie. Me croira qui voudra. Mais, dans toute l'Istrie et la Dalmatie, le nom français réveille des souvenirs de vaillance, de générosité, de civilisation et de gloire.
Le lendemain de cette aventure, je me présente au guichet de la gare, à Pisino, et demande un billet pour Trieste. La personne qui distribue les tickets est saisie d'un fou rire, dont je ne devine pas la cause. Son mari arrive, me fait entrer dans son cabinet et m'explique dans un français, panaché d'italien, que sa femme rit parce qu'elle ne comprend pas ma langue; mais qu'elle la trouve très belle. Je ne puis me plaindre. On m"accable de politesse. Si le rire ne me paraît guère motivé, il répond dans l'esprit de mon interlocutrice à l'idée qu'elle se forge de la gaité française.
A Zara, je commande mon déjeuner et termine par ces
mots : « prœslo, subito. » L'hôtelier .1 grand désir de me satisfaire et il s'excuse en me disant en italien: « — J'irai bien vite, Monsieur, mais je n'ai pas la furie
française. »
Istriens, Dalmates se souviennent des soldats de Marmont. Nous étions alors victorieux sur tous les champs de bataille. Rien ne nous résistait. Les Slaves, depuis, n'ont n-uère vu nos .compatriotes et ils se transmettent de génériilion en génération l'idée que nos pères leur ont donnée de la valeur française. Que de fois j'ai constaté en Orient un phénomène analogue! Le nom français réveille dans les cerveaux le souvenir de toutes les gloires de l'épopée napo-
li'onienne.
J'avais lu, quelque temps avant mon voyage, les belles pages de M. Gh. Yriarte sur Pisino et l'émouvante description que Jules Verne fait, dans Mathias Sandorf, des gorges et (lu torrent de la Foiba. Je sens naître en moi le désir de contrôler l'exactitude de leurs récits et surtout d'admirer l'im des sites les plus pittoresques de l'Istrie. Pisino exerce Qiir mon esprit le prestige de la fascination. Depuis Trieste, ce nom mélodieux ne cesse de retentir à mes oreilles. Pisino, tous en parlent et je ne connais pas Pisino. Je vais donc à Pisino, pendant que mes compagnons retournent à
Kiume.
Le trajet se fait en compagnie de deux charmants élèves de l'école navale de Pola. Ils ont la mine éveillée, l'allure franche, l'humeur gaillarde. Enfants de la Bohême, ils vont embrasser leurs parents, avant de s'embarquer pour une course lointaine. Nous ne parlon=; pas la même
langue ; pourtant nos âmes ont échangé un sentiment de sympathie qu'elles n'oublieront jamais. Ils boivent à la même coupe le Maraschino que je leur offre, et leurs joyeux devis versent à mon cœur l'ivresse des illusions et des souvenirs d'antan.
Le plus jeune récite et déclame avec un naturel parfait des vers de Gœthe et de Schiller. L'ainé veille sur le cadet avec la tendresse d'une grande sœur pour son petit frère. Allez, beaux marins, la vie vous est riante! mais restez bons et purs, et la nation qui vous possède pourra encore remporter des victoires navales comme celle de Lissa !
Je ne décrirai pas le paysage des environs de Pisino. Il est pourtant digne de solliciter le pinceau du peintre et la plume du styliste. J'ai vu peu de campag-nes plus variées d'aspect, plus tourmentées dans leur sol, plus ravinées par les eaux, plus coupées d'abîmes béants, de plateaux fertiles, de larges crevasses, de collines ombragées. A chaque pas le tableau change et ménage de véritables surprises. Les ravins de Fribourg sont peut-être le lieu du monde qui offre le plus d'analogie avec le site de Pisino. Mais il y a cette différence que la vigne, l'oranger, le citronnier, le grenadier et tous les arbres des pays chauds remplacent à Pisino la flore des Alpes. De coquets villages émergent çà et là de la verdure et seml)lent fciits pour cacher dans leurs maisons roses et blanches, aux fenêtres garnies de fleurs, tous les bonheurs de la terre.
Une belle route mène de la gare à la ville en dix minutes. Près d'un troupeau de chèvres noires qui broutent les brindilles de la haie, un groupe de Morlaques, assis sous une