‹ Les Rives illyriennesChapitre 12 sur 41 · STRIE · texte numérisé non relu

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treille, chantent et s'accompagnent de la Guzla. Je m'arrête ravi pour écouter ce chœur improvisé.

Pisino est à une altitude assez élevée; elle semble néanmoins enfouie dans le cirque des hauteurs environnantes, et son campanile vénitien signale de loin le groupement de ses maisons, disposées en étages. Ancienne capitale de ristrie, elle est encore le chef-lieu d'un district, et le principal rendez-vous des Morlaques et des Tsiganes de la contrée. Elle a trente mille habitants.

Le soleil baisse et disparaîtra bientôt sous l'horizon. Je me hâte de visiter l'église; une allée d'arbres y conduit; elle est propre, presque neuve, et tout imprégnée du parfum de l'encens, car on vient de terminer la bénédiction du premier vendredi du mois. Les personnes que je rencontre m'adressent en slave la toucliante salutation chrétienne que j'ai entendue à Fiume : « Loué soit Jésus-Christ ! » Il faut répondre : « Loués à jamais le Christ et Marie.»

Je demande les gorges de la Foiba. On m'indique unpiccolo, un petit garçon qui se charge de me guider. Mais il s'en présente une douzaine qui veulent accompagner le Français. C'est avec ce cortège insipide de bambins, attachés à mes pas, que je traverse la ville relativement calme. Quelques curieux se répètent, en se regardant, que je viens de France pour visiter les gorges de Foiba. Ils ne comprennent guère qu'on entreprenne un pareil voyage pour contempler un grand trou, qu'ils ont l'habitude de voir depuis leur enfance et qu'ils considèrent comme une des choses les plus laides de la contrée.

Les bonnes femmes jettent sur moi des regards pleins de

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commisération. Quelques-unes se mettent à ma suite, à mon grand déplaisir. Je proteste vivement contre cette singulière escorte; mes paroles ne sont pas comprises; on s'imagine que j'ai besoin de quelque renseignement, et l'on s'empresse d'aller quérir une jeune fille de la ville qui parle français.

« — Monsieur l'abbé, me dit-elle en fort bons terme?, vous cherchez quelque chose ?

« — Mais non. Mademoiselle, je vais aux gorges et je suis contrarié de voir la foule me suivre. Veuillez dire à ces gens-là de respecter ma liberté.

« — Oh ! Monsieur l'abbé, ils vous accompagnent pour vous faire plaisir. Du reste les gorges sont à trente pas, là tout près, derrière le château.

« — Vous parlez bien le français; où l'avez -vous étudié?

« — Chez les religieuses. Monsieur l'abbé ; mais je n'ai pas souvent l'occasion de m'en servir.

« — Où trouverai-je un hôtel pour dîner?

« — A quelques pas au-dessons de l'église. Quant nu logement, vous n'aurez que l'embarras du choix. Plusieurs habitants vous offriront une chambre.

« — Merci; mais je ne m'arrête pas, je vais ce soir à Tiieste par le train de huit heures. »

Ma gracieuse interlocutrice prie ses compatriotes de me laisser seul avec mon piccolo. La plupart, en elTet, modèrent leurs pas et se contentent de me suivre à distance. Arrivé sur le ])ord de l'abîme, je me mets à descendre pour gagner le lit du torrent. Le piccolo, qui est pieds nus, s'arrête, hésitant entre le danger de s'aventurer sur les pierres sciiis-

teuses et calcaires, qui hérissent le précipice, et la crainte do perdre son pourljoire. Les femmes effrayées me crient de prendre garde. Mais le torrent est à sec. La Foiba n'a pas une goutte d'eau. En cinq minutes je franchis les gigantesques blocs erratiques qui remplissent son lit et ressemblent assez, par leur amoncellement prodigieux, aux moraines des plus grands glaciers.

La gorge se termine en forme d'un entonnoir circulaire, dont les bords à pic dominent le fond d'une hauteur de cinquante-sept mètres. Une arcade naturelle, d'un accès difficile .à cause des éboulis et des roches roulées par les flots, sert de buco ou d'ouverture, par laquelle la Foiba s'engoufîre dans la montagne avec l'impétuosité du mascaret. On a longtemps ignoré quelle en était l'issue. On sait aujourd'hui qu'elle fournit un trajet souterrain de dix lieues, dans la direction d'Orsera; elle débouche près] de Rovigno, dans le canal de Lème, qui lui sert d'estuaire jusqu'à l'Adriatique.

Le moment serait propice pour se livrer à l'exploration de cette curieuse galerie et des grottes enchantées que le fleuve s'est creusées dans le sein de la terre. Mais il est tard. Je n'ai ni guide, ni torche, ni corde, ni échelle, et je dois résister à l'immense désir de faire une promenade dans l'empire de Pluton. Car si Virgile eût connu cette gorge, il en eût fait certainement une des entrées de son enfer.

Sur le plateau supérieur repose le village dont quelques maisons surplombent le précipice. De longues lianes éciievelées, balancées par le vent, rayent de bandes noires les parois rouges et ardues. Pas une marclie n'est taillée pour

monter ou descendre. Des stries capricieuses, lisses, elTritées, marquent le clivage oblique des roches. Le vieux castel de Pisino dresse là-haut sa gigantesque masse noire. Je distingue la fenêtre par où se sont échappés les prisonniers imaginaires de Jules Verne et la douljle saillie qui servit à la descente de Sandorf. Seul le paratonnerre est absent et je ne vois point la tige flottante qui guida les fugitifs au milieu de la tempête. A part les aventures des personnages, toute la description du romancier est d'une exactitude rigoureuse.

Je remonte et remarque un certain air de satisfaction sur les visages des Pisiniens, qui, de la route, ont suivi des yeux une partie de mon exploration.

Je fais signe au piccolo de me conduire au castel. Le portail en est large, massif, orné d'écussons. Une vaste cour rectangulaire, sur laquelle s'ouvrent des galeries, cache, derrière un mur, un ample escalier. Ne trouvant personne, je monte au premier étage, franchis diverses pièces et arrive à la fenêtre des prisonniers, qui domine le gouffre. Enfm, deux femmes âgées, d'une taille plus qu'ordinaire, se présentent. Je leur explique le but de ma visite; sans m'écouter, elles courent sus au piccolo qui décampe prestement et me laisse seul en face des mégères. Elles i)aragouinent l'une et l'autre; nous parlons tous les trois, sons nous comprendre. Je devine pourtant à leurs gestes, qu'elles accusent le 2>icco?o d'un méfait antérieur et qu'elles me soupçonnent peut-être d'une mauvaise intention. Dès lors, je n'insiste pas pour poursuivre mes études.

Ma curiosité est d'ailleurs satisfaite. Le formidable donjon

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