I.MPEÏU TUTAM RED ^ ■ ^ ^ ^ DERE VELLET
A quelques pas de cette porte se trouve le jardin public; il est peu étendu et couvre un monticule, d'où l'on jouit d'un magnifique coup d'œil sur la ville, la mer et la campagne. On aperçoit à l'orient le village d'Erizzo, habité par une colonie d'Albanais, dont l'histoire mérite un souvenir.
Pour échapper aux mauvais traitements d'un pacha turc qui les persécutait, ils se réfugièrent à Pérasto, dans les bouches de Caltaro, sous la protection de Zmajevich, archevêque d'Antivari.
Appelé sur le siège métropolitain de Zara, le prélat emmena ses fidèles Albanais et le comte vénitien Erizza, qui gouvernait la ville, leur assigna dans la campagne une portion de territoire, où ils fondèrent un village. Par reconnaissance ils lui donnèrent le nom de leur bienfaiteur. Il compte aujourd'hui trois cent vingt-six maisons et dix-sept cent trente-six habitants. Ils parlent un idiome particulier
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qui a peu d'affinité avec le slave et qui est un ancien dialecte macédonien.
Sur la place qui termine le jardin s'élève, en face du palais du gouverneur, une antique colonne de marbre à cannelures, composée de sept tronçons et couronnée d'un chapiteau corintliien. A l'extrémité opposée, une tour large et carrée se dégage d'un massif de maisons; construite en moellons, et presque sans ouvertures, elle porte à son sommet une loggia. Elle a dû être jadis un poste d'observation. Elle est encore aujourd'hui la propriété du génie militaire.
Sur la même place s'ouvre l'église de San Siméone, remarquable par son campanile vénitien en briques rouges. Le chœur possède les reliques du vieillard qui tint l'enfant Jésus sur ses bras et chanta le Nunc dimittis. Ses ossements sont renfermés dans un sarcophage d'argent doré, orné de figures ciselées par un artiste milanais. L'inscription suivante rappelle que ce monument fut donné par Elisabeth de Hongrie.
Simeoii /tic jnstus, Chrislum de sanguine, nation, Ulnis qui tenuit nunc arca pace quiescit, Unqariœ Reqina potens, illustris et alla Elizabeth junior, quam volo contuUt almo. Anno 1380, hoc. opus fecit Franc, de Mediotano.
« Ici, le juste Siméon, qui tint sur ses bras le Christ mis au monde, repose en paix dans ce tombeau, que la puissante reine de Hongrie, l'illustre et haute Elisabeth, la jeune, donna en retour d'un vœu e.xaucé. L'an 1380, François de Milan fit cotte œuvre. »
J'ignore si l'église de San-Simeone garde encore les pièces établissant l'authenticité des reliques de son patron, le récit
de leur translation de Palestine en Dalmatie et la date exacte de ce mémorable événement.
Le monument dont nous parlons et le vœu de la pieuse reine Elisabeth prouvent que les ossements du vieillard inspiré, contemporain du Christ, étaient déjà l'objet d'un culte public en Europe au xive siècle.
Mais, d'autre part, l'ancienne abbaye royale de Bénédictines, fondée par Gharlemagne, à Ligneux, près de Savignacles-Eglises (Dordogne), et consacrée à l'éducation des filles nobles de la province du Périgord, possède la main droite de saint Siméon. Cette main est momifiée, revêtue de sa peau, avec les ongles en parfait état. Elle jouit d'une vénération et d'une tradition locales plusieurs fois séculaires. Le mur de clôture, les fondements et les souterrains du monastère sont encore visibles et constituent un vaste logis. L'église abbatiale est intacte et date du ix^ siècle.
Un document du xvF siècle raconte qu'une abbesse de Ligneux fut autorisée à quêter en Saintonge pour relever le couvent, dévasté par les calvinistes, et que l'évêque de Saintes lui permit de faire vénérer le bras de saint Siméon, échappé au désastre.
Peut-être cette relique vient-elle de Zara ? Il serait intéressant de constater qu'elle manque à la partie du corps restée en Dalmatie et de rétablir en quelque sorte, à l'aide d'une enquête officielle et canonique, l'historique et l'itinéraire de ces restes précieux.
L'église de Sainte-Marie est précédée d'une cour rectangulaire. Elle appartient aux Bénédictines et possède un beffroi de style lombard, construit par les ordres de Colo-
JJOME DE Z\RA EXTÉiuKCRi; (l'uprcs luic pliotograpliie de M. l'abbé P. Bauron (voir page liU).
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man, roi de Hongrie, après l'établissement de sa domination sur les Dalmales en 1105. Une inscription lapidaire mentionne le fait et nous la reproduisons :
Anno Incar Dni Nri IHV Xri milcv
Pflst victoriam et pacls prœmia
Jadrss introitvs a Deo concassa
Proprio svmtv hanc tvrrim scee Marias Vngaviœ Dalmatise
Ci'oatiae construi et erigi jvssit rex Colomanus.
L'an 4105 da l'Incarnation de N. S. J. G.,
Après sa victoire et son entrée à Zara,
Accordées par Dieu comme gage de la paix,
Coloman, roi de Hongrie, Dalmatie et Croatie,
Fit construire et élever à ses frais
Cette tour de l'église de Sainte-Marie.
La basilique de San Ghrysogono frappe par son caractère antique, la ricliesse de ses matériaux et la légèreté gracieuse de son arcliitecture byzantine.
Mais le monument qui mérite de préférence l'attention de l'archéologue est une sorte de Pantliéon qui remonte au troisième siècle de notre ère. Il est circulaire avec des galeries superposées, auxquelles un large escalier donne accès. D'origine païenns, cet édifice a été transformé en temple chrétien; il est aujourd'liui en réparation et va devenir un musée lapidaire.
Quelques traits de mœurs se joignent aux monuments pour nous reporter en plein moyen âge. Ainsi chaque soir la jolie Piazzetta des C'mque Pozzi offre un tableau pareil à celui de la cour du palais des doges. Les porteuses d'eau viennent à la provision avec leurs urnes de cuivre rouge. Si les vasques et les margelles des cinq fontaines, que dessina Sanmichieli, ne captivent pas vos yeux, seront-ils
indifférents au pittoresque ensemble de ces groupes de femmes, qui parlent avec animation et par leurs attitudes diverses et leurs étoffes voyantes surpassent, sans s'en douter, toutes les combinaisons de l'art?
Le dôme de Zara compose une page de son histoire, écrite dans le marbre. Son antiquité, ses dimensions, son architecture méritent de nous arrêter, non moins que le sanglant épisode auquel il doit son existence.
La ville a subi des alternatives de gloire et d'humiliation. Après les guerres dalmates, qui durèrent cent cinquante ans et immortalisèrent le courage indomptable de la race aborigène, elle eut sous les empereurs romains une période de prospérité. Mais quand les Barbares envahirent la contrée et détrusirent les brillantes cités de Nona, Promona, Scardona, Salone, Epidaure, elle fut soumise à de cruelles épi'euves et passa de la domination des Grecs byzantins sous celle de Charlemagne, puis sous la tutelle des rois de Hongrie.
Au xe siècle, attaquée par les Uscoques et les farouciies Narentins, elle implora la protection de Venise. Le doge, Pietro Orseolo II, poursuivit les pirates jusque dans leurs repaires, s'empara des îles de Lésina, Méleda et Curzola, qui leur servaient de retraite et revint à Zara en triomplie. Au titre suprême de doge il joignit celui de duc de Dalmatie et installa le lion de saint Marc sur les remparts et les portes de la cité. Mais, loin d'obéir en humble servante, la ville chercha à l'econquérir son indépendance.
Au début du xiiie siècle, la ville se range de nouveau sous le sceptre des rois de Hongrie. Sur ces entrefaites, les
l)arons français, quo l'éloquence de Foulques a déterminés à prendre la croix, arrivent h Venise et traitent de leur transport par mer en Palestine avec la Sérénissime République.
Au moment de partir, ils ne peuvent réunir la somme convenue pour le prix du voyage. Le doge,Enrico Dandolo, consent à appareiller, à la condition que les vaillants seigneurs l'aideront à reprendre Zara. Pressés par la nécessité, les croisés, malgré leur répugnance et les avertissements du cardinal Pierre de Capoue, cèdent aux instances de Dandolo. A cette nouvelle, le pape Innocent III refuse d'approuver le contrat et les menace d'anathème, s'ils portent les armes contre un pays clirétien. Néanmoins la flotte met à la voile, le 8 octobre 1202, et Villehardouin raconte que, la veille de Saint-Martin, elle paraît devant Zara en Slavonie, cité close et entourée de si hautes murailles. et de si hautes tours, qu'on ne peut se figurer une place plus belle, plus forte et plus riche. A la vue de ses remparts et de sa garnison de quarante mille hommes, les barons s'écrient : « Jamais nous ne la soumettrons, si Dieu ne nous vient en aide. »
Le siège commence. Le cinquième jour, une tour minée et battue en brèche s'écroule. Les habitants se rendent à condition d'avoir la vie sauve. Mais Dandolo en fait décapiter plusieurs, en exile un grand nombre et livre la ville au pillage le 29 novembre. L'infortunée Zara est saccagée; les églises sont dévastées, les remparts démolis. Puis le doge propose aux croisés de passer l'hiver sur le théâtre de leur conquête.
Sous prétexte de surveiller la flotte, les Vénitiens s'adjugent le plus riche quartier, celui qui touche à la mer. Dieu se charge de venger la conduite impie des chevaliers. Les ribauds 'et les mercenaires qui suivent les barons témoignent hautement leur mécompte au sujet du butin et des logements. Ils accusent les matelots de prendre la meilleure part. De violentes querelles éclatent; le sang coule à flots dans les rues et sur les places publiques, et la victoire devient plus meurtrière que le siège.
Cependant le pape écrit une seconde lettre pleine de menaces. Les croisés ouvrent lesyeu::, reconnaissent leurs torts ; Dandolo lui-même vient à résipiscence. Pour laisser un jjeau témoignage de leur repentir, le doge et les barons élèvent de concert la basilique de marbre (voir la gravure page 135) qui sert maintenant de cathédrale.
De style lombard ou byzantin mixte, elle présente une splendide façade d'une grande pureté de lignes et d'une admirable conservation. Elle a trois portes qui corresi)ondent aux trois nefs. Elles sont ornées de stames, de piliers en retrait surmontés d'un quadruple rang d'arcliivoltes.
L'intérieur est d'un bel aspect et la décoration ne manque pas de goût. Les boiseries du chœur sont remarquables et le baldaquin du sanctuaire porte un ange, tenant l'étendard des croisés delà main gauche, et de la main droite indiquant la Terre Sainte (voir la gravure page 141). Néanmoins le premier mérite de cet édifice vient do la pensée réparatrice qui a présidé à son érection. Le palais de l'archevêque et un séminaire lui sont contigus. Une petite place précède le porche.
Cet espace ne mu permet pas de me reculer assez pour enfermer toute la fagade dans le champ de mon objectif. Mon embarras est grand, et, pendant que le soleil baisse, je perds un temps précieux à chercher un point convenable. Une brave femme, qui observe mes mouvements, vient me tirer par le bras et me fait signe de la suivre. J'obéis et me voilà chez M™c la comtesse de Bégna ; elle met à ma disposition, avec une amabilité charmante, le belvédère de son jardin, d'où la vue embrasse tout l'édifice.
Des trois places de Zara, celle des seigneurs est la plus centrale, comme aussi la plus belle et la plus régulière. Deux monuments anciens la décorent, la tour de l'Horloge et en face la Bibliothèque, jadis palais du provéditeur. Elle fut primitivement une basilique élevée sur les ruines d'un temple païen; elle a été reconstruite en 1565, comme l'indique une inscription. Les matériaux sont des moellons romains, et la façade de style Renaissance se compose de huit colonnes géminées et monolithes, à bases et à chapiteaux doriques, séparées par trois ouvertures d'ordre toscan.
J'ai déjà décrit la colonne solitaire debout près de l'église de San Simeone. Il en existe une autre, moins belle d'aspect, mais plus antique d'origine et plus riche en souvenirs. Elle se dresse à l'angle nord-ouest de la place du Marché, au milieu du passage qui mène au couvent des Franciscains. Les tambours sont ébréchés. Le lion de Saint-Marc qui la surmonte a les ailes cassées. Elle provient d'un sanctuaire de Diane, dont les vestiges sont encore visibles dans le jardin de la caserne d'artillerie. On montre sur le fût le
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crampon d'acier auquel ou enchaînait les banqueroutiers, avant de leur imprimer, sur la chair vive, la flétrissure du fer rouge. Le socle servait de billot au bourreau qui tranchait la têle des Turcs faits prisonniers- Avant de quitter Zara, une bonne inspiration me conduit dans le cloître des Pères Franciscains. Comme le clocher de la chapelle, il est de construction récente et d'une architecture svelte et dégagée. Le R. P. gardien, Séraphinus Ivusovic, se fait mon ciccroiic et me donne plusieurs renseignements consignés dans ce récit. Le couvent est ancien : le chœur et la sacristie en sont les deux parties les plus intéressantes. La Société autrichienne pour la conservation des monuments les a classés parmi ceux qu'elle se propose de restaurer.
Le chœur est universellement admiré. Son achèvement date de 1394. C'est l'œuvre d'un Toscan, de maître Jeai^, fils de Jacques de Burgo, chevalier du Saint-Sépulcre. La sacristie possède des boiseries d'un art merveilleux, sculptées en l'espace de quarante ans, de 1450 à 1490, par trois religieux, Luca et Antonio, de Zara, et Bonaventure, de l'île de Selve.
Ces boiseries racontent une page de l'histoire de saint François et de la Dalmatie, gravée sur le chêne; trois panneaux surtout, travaillés à jour, sont d'une exécution admirable.
Dans le premier, on voit le patron et le père des ordres religieux, saint Benoit, portant la crosse et le livre des Règles, la tête environnée d'une auréole; il est debout sur la nervure d'un rinceau qui se déroule élégamment et lui sert de cadre.
Le second panneau présente, dans sa partie supérieure, la vision de saint François d'Assise. Le Christ en croix lui apparaît, les jambes voilées des ailes d'un séraphin. Des rayons lumineux partent de ses mains, de son côté ouvert et de ses pieds et impriment au cénobite les stigmates. Le bas dessine le portrait de l'évêque saint Louis. Dans le fouillis de l'ornementation qui entoure les personnages, on aperçoit une cliapelle avec son campanile et sa cloche, une cellule, un banc rustique et la bibliothèque du fondateur des Franciscains (voir la gravure page 153).
Le troisième panneau figure saint Ghrysogone, martyr et patron de la cité; il est à cheval, la lance en arrêt, vêtu de sa cotte de mailles et armé de ses éperons. Il ressemble beaucoup, comme type de pliysionomie, à ces bergers de l'Adoration du Christ, que nous avons vus à Venise, dans la ravissante chapelle du Rosaire. Le gardien du couvent en 1390 est représenté au bas du panneau dans l'attitude de la prière (voir la gravure page 159). Ces boiseries sont une preuve de l'authenticité et de l'antiquité du monastère des Franciscains, à Zara.
Enfin un tableau moderne du peintre Franc Salghetti pique vivement la curiosité, tant par le nombre et le caractère des personnages que par la suavité des formes, l'éclat du coloris et la touchante harmonie do l'ensemble. C'est un monument de tendresse conjugale et de piété chrétienne. L'artiste y retrace l'histoire abrégée de sa famille et la mort de son épouse, ravie à son affection, à la naissance de son huitième enfant.
Au premier plan, la jeune mère, pâle et glacée, est éten-
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due sur sa couche mortuaire. Elle est revêtue de la robe des Carmélites et garde sur son sein le corps de son dernier-né. Auprès de la défunte, son mari est assis et pleure en pressant contre son cœur deux de ses filles. Une autre fille plus grande et deux fils sont prosternés à terre, les yeux baignés de larmes, pendant que leur plus jeune frère, qui n'a pas encore l'idée de la mort, appelle sa mère avec inquiétude, cherche à la voir et s'étonne de son immobilité. Telle est la scène de la séparation et de la douleur.
Au second plan, l'espérance ouvre le paradis et nous montre les joies de la réunion. La Vierge Marie, entourée d'esprits bienheureux, est assise sur un trône éclatant de lumière. A sa droite, un ange gardien accompagne la jeune femme, dégagée des entraves de la terre, légère, diaphane et resplendissante d'une beauté divine. Elle porte dans ses bras son petit enfant et le présente à la Reine du ciel. A gauche, trois gracieux adolescents, moissonnés avant l'âge, accourent rayonnants au-devant de leur mère et amènent leur jeune frère. Ce dernier ne la connaît pas et fait mine de se retirer; mais ses aînés l'engagent à saluer celle qui lui a réellement donné le jour.
Peut-être la composition est-elle un peu naïve, mais l'idée est chrétienne. Quel poëme émouvant dans ce contraste des souffrances de la mort et des joies de la résurrection ! Comme les larmes qui coulent sur la terre sont précieuses et douces en face du bonheur attendu ! Quelle touchante fraternité de la douleur et de l'espérance! Inspiré par sa foi religieuse autant que par l'amour des siens, le peintre a su tirer de son pinceau une œuvre magistrale et véritablement éloquente.
Colonne vénitienne a Zaha; d'après une photographie de M. l'ubbé P. Bauron (voir page 143).
Aujourd'hui la réputation de Zara ne vient ni des Morlaques, ni de ses monuments, ni de son histoire, mais d'un nectar qu'elle fabrique avec les noyaux de la cerise amère. Le Maraschino donne h son nom plus de lustre que les batailles et les exploits de ses guerriers. J'aurais manqué à mon devoir, si je n'avais lié connaissance avec le galant homme qui préside à sa composition. M. Laxardo est aussi aimable que sa liqueur est douce.
La ville de Zara est une grande famille, où la moindre nouvelle circule en quelques instants, où le plus futil événement provoque d'abondants commentaires, et le peuple, avec ses goûts enfantins, profite de toutes les circonstances pour se livrer à la joie.
Je me promenais un soir dans les rues. Tout à coup, une vive agitation s'empare des habitants ; les hommes ont l'air affairé, les femmes se précipitent, les enfants poussent des cris d'allégresse et battent des mains. Les jeunes gens allument des lanternes et des falots qu'ils portent au bout de longues perches; les matrones sortent de leurs demeures et sont parées de leurs plus riches atours, et les jeunes filles, habillées de blanc, comme à Trieste à l'heure de la hivi'crie, se dirigent vers la plage. Les membres de deux fanfares accourent avec leurs instruments et bientôt toute la population inonde le quai du nouveau port.
La cause de tout ce mouvement, c'est l'arrivée du vapeur Cattaro, qui amène des touristes italiens. La caravane, organisée par une agence de Venise, se compose d'avocats, de professeurs, d'employés de toute sorte et d'étudiants en vacances. Ils sont près de trois cents. Le Catlaro allume
ses feux électriques et remplace la lumière du jour, qui a disparu, par les traînées fulgurantes de ses réflecteurs. Les habitants de Zara envahissent le pont du bateau, et les voyageurs descendent sur le quai. On échange des saluts, des discours, des vivats sans fin et même quelques toasts.
Les deux fanfares alternent, sans désemparer, et jusqu'à dix heures du soir, moment où le paquebot lève l'ancre et reprend sa course vers Spalato, les gens se promènent gaiement sur la plage, agitent leurs mouchoirs, poussent des acclamations, se félicitent de l'heureux événement et se trémoussent comme une bande d'écoliers.
L'aspect de la foule n'est pas celui qu'elle présentait le matin au marché. Hommes et femmes portent le costume français avec la prétention évidente d'être à la dernière mode. Le blanc et les couleurs vives dominent encore, mais elles sont plus discrètes ; on devine une certaine aisance et des goûts aristocratiques chez tous ces promeneurs. Sans l'idiome étranger qui résonne à mes oreilles, je me croirais dans une ville d'Italie ou du midi de la France-
LES MORLAQUES. — LEUR ORIGINE. — LEURS HABITATIONS. — DE l' AMITIÉ. — DE LA VEN- GEANCE. — DE LA POÉSIE. — DE LA MUSIQUE ET DE LA DANSE CHEZ LES MORLAQUES. — ÉLÉGIE. — LA WILA.
Pendant le jour, la plupart des étrangers qui animent les rues de Zara sont des Morlaques, c'est-à-dire des Slaves établis dans la montagne. L'abbé Fortis prétend que ce nom dérive de deux radicaux, more, mer et vlah, puissant, et a le même sens que Valaque. Il désignait dans le principe les hommes puissants, établis sur les côtes de la mer. Le canal de la Morlacca signifie le canal du sein de la mer.
Les Morlaques ont longtemps campé dans les forêts de la Bosnie. Mais, après la prise de Constantinople, ils durent se retirer devant les légions musulmanes et chercher un asile sur un sol chrétien. La plaine et le littoral de la Dalmatie étaient occupés ; ils se réfugièrent dans les montagnes et y sont demeurés avec leurs mœurs primitives. Les Slaves de la côte ont subi insensiblement nos idées de civilisation et ont perdu leur rudesse. Sans relations avec les peuples étrangers, cantonnés sur les hauteurs de Zara et de Spalato,
les Morlaques sont restés fidèles à leurs traditions, à leurs habitudes et à leurs croyances du moyen âge; ignorants, mais probes, simples, mais vaillants, ils sont pauvres de biens et riches de vertus. Il en résulte une différence notable entre eux et les habitants des plages et des îles, qu'ils appellent Bocloli. Bod en langue croate signifie îlot ou rocher qui se soulève sur les flots. Les Dodoli sont donc des insulaires, des îlotes, et par antipathie de race et de mœurs, les Morlaques attachent à ce nom un sentiment de mépris. Ils n'aiment pas d'avantage le gentilhomme, l'avocat ou le greffier, bien qu'ils s'inclinent devant eux quand ils en ont besoin.
Les Morlaques habitent des cabanes grossièrement construites et couvertes de chaume, sans fenêtre, ni plancher, ni cheminée. La porte en est la seule ouverture; la terre battue tient lieu de parquet. Une pièce unique sert de cuisine, de chambre à coucher et d'écurie. Au centre, flambe l'àtre, au-dessus duquel pend à la crémaillère le chaudron destiné à recevoir toutes les préparations culinaires. Autour du foyer un gradin circulaire est réservé aux visiteurs et aux convives. Une table ronde et ba:se supporte la vaste gamelle, oii chacun puise à volonté. Un baliut, peint de couleurs vives, renferme tous les vêtements de la famille.
Un seau de cuivre, quelques vases en terre, deux barils que les femmes chargent facilement sur leur dos, après les avoir remplis à la fontaine, de petits escabeaux en forme de trépieds, un mortier de pierre pour broyer le maïs, de grosses couvertures que l'on déploie sur le sol pour passer la nuit, enfin des bûches et des fagots, entas-
BoisERiK DE LA. CHAPELLE DES Franciscuns, aZara; (l'après une photographie du P. Ivasovic ^voir page 145).
ses dans un coin, complètent l'ameublement de ce logis Spartiate. Des images de la Vierge et des saints, appendues au mur, à la place d'honneur, en sont la seule décoration. Elles témoignent de la piété naïve des habitants, évoquent dans leur esprit la pensée d'une vie meilleure et les aident à supporter les privations de l'existence.
Depuis l'occupation française, les Slaves de la montagne ne sont pas restés étrangers à la civilisation ; toutes les demeures ne ressemblent pas à celles que nous venons de décrire, et quelques-unes supporteraient, sans trop de désavantage, la comparaison avec les chaumières de nos laboureurs.
Le Morlaque a le teint basané, l'œil pers ou gris, les épaules larges, la taille haute, la physionomie grave, le portaltier et une certaine dignité dans les manières. Habitué dès l'enfance à de lourds fardeaux, il est d'une vigueur extraordinaire. A sa naissance, on le lave dans l'eau froide. Jusqu'à sa puberté il n'a pour vêtement qu'une chemise et marche les pieds nus, aux chaleurs de l'été comme aux froids de l'hiver. Aussi est-il peu sensible aux variations de l'atmosphère et aux intempéries des saisons. Du lait, du beurre, du maïs, des galettes d'orge, cuites sou 3 la cendre, composent sa nourriture habituelle.
Conservateurs tenaces des anciennes coutumes, les Morlaques ignorent les inventions de la mode et gardent dans leurs vêtements des formes invariables. A toute proposition de nouveauté ils répondent : « Nous ne voulons pas faire ce que n'ont pas fait nos aïeux. »
Une chemise à manches larges, un gilet de laine écarlate,
ioG LES RIVE^ ILLYRIENXES
orné de passements noirs et de boutons d'argent ou d'étain, et serré à la taille par une sorte de filet aux mailles diversement colorées, emprisonnent le buste. L'arsenal de pistolets^ de couteaux et de poignards, que tout chrétien, vivant dans le voisinage des Turcs, portait jadis suspendu à une ceinture de cuir, piquée d'étoiles d'argent, est interdit maintenant, sous des peines très sévères, par les règlements de la police autrichienne. La culotte brune ou bleue descend jusqu'au gras du mollet, et se rattache à la chaussette à l'aide de cordons. L'opanké remplace la bottine. Si le temps est mauvais, on ajoute à cet accoutrement un manteau de laine, muni d'un capuchon. La toque rouge sert de coiffure.
Le vêtement des femmes est beaucoup plus compliqué. Je renonce à le décrire. Mais on remarque de notables différences, d'un village à un autre, dans les broderies de la barrette écarlate que les jeunes filles jettent en guise de diadème sur leur longue chevelure. Les femmes mariées se couvrent la tôle d'un mouchoir. Les Morlaques ont un attachement ol)stiné à leur costume national, qu'ils regardent comme le plus noble de l'univers. Ils disent en proverbe: « Qui change d'habits, peut changer de religion ! »
Leurs coutumes sont empreintes d'un caractère de simplicité et de grandeur antiques et décèlent un fond peu commun de générosité native. L'amitié par exemple est poussée aux dernières limites du dévouement. Elle engendre des parentés d'adoption dont les liens ne se dénouent que par la mort et dont la tradition remonte jusqu'aux Scythes.
Quand deux jeunes hommes sont attirés l'un vers l'autre
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par les infimes goûts et une mutuelle inclinalion, ils prennent la religion pour gardienne de leurs sentiments. Ils se rendent à l'église avec leurs connaissances et leurs parents, entendent la messe pendant laquelle ils tiennent chacun un cierge allumé. Devant le prêtre qui bénit leurs personnes et leurs armes, ils se jurent fidélité sur l'Évangile, se donnent l'accolade, puis reçoivent sous le porche les félicitations et les embrassements de leur nombreuse compagnie. On les appelle des lors Pohratim. S'il s'agit de deux jeunes filles, elles prennent le nom de Posestrim et la cérémonie est presque identique.
Une fois hors de l'église, le bruyant cortège pousse des cris de joie et fait éclater des décharges de mousqueterie. On se rend à la demeure de l'un des deux initiés, où des coups de feu, des danses et des chants au son de la guzla animent et interrompent le festin d'honneur.
Les serments des Pobralim sont sacrés. La vindicte publique frapperait le membre qui, infidèle à son engagement, abandonnerait ou trahirait son frère d'adoption. Qui pourrait en revanciie narrer tous les actes décourage ou d'héroïsme enfantés par de telles associations? Qui pourrait célébrer dignement l'intrépidité d'un Pobratim sauvant la vie de son ami, ou le dévouement d'un nouvel Achille vengeant le trépas de son Patrocle?
La passion de la vengeance chez les Morlaques s'identifie avec le sentiment de la justice. Elle est regardée comme un devoir sacré. « Qui ne se venge, ne se sanctifie pas, » dit un de leurs proverbes. De là ces haines terribles qui se perpétuent dans les familles et où chaque membre coopère
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à la ruine de l'ennemi. Un Morlaque est-il assassiné ? Son plus proche parent trempe dans le sang répandu la chemise de la victime, et la garde suspendue à une poutre dans sa cabane jusqu'à ce que l'expiation ait été accomplie. La mère elle-même devra raconter le meurtre à son enfant, lui faire sucer la haine avec le lait et par ses caresses obtenir de lui un serment de représailles.
La religion cherche à adoucir ces coeurs farouches et la vendetta fait place quelquefois à la K'rvarina ou la dette du sang. Douze femmes, jeunes et de la famille de l'homicide, se rendent à la maison du défunt et implorent son pardon. Quand les parents offensés accueillent leur prière, ils désignent vingt-quatre juges qui, au jour convenu, écoutent les parties intéressées, apprécient le repentir du criminel et fixent le prix du sang versé. Cette somme une fois payée met fin à la haine des deux familles, qui cimentent leur nouvelle amitié dans un festin homérique, aux frais du coupable; des chansons et des danses sont le complément obligé de la cérémonie.
Les Morlaques ne sont pas tout à fait étrangers à la poésie et à la musique. Ils ont divers instruments pour accompagner leurs airs de fête : le chalumeau, la tombura, ou sorte de mandoline munie de deux cordes métalliques, et la dipha, ou cornemuse, faite de deux roseaux, percés de trous, s'adaptant à une outre gonflée d'air. La guzla est réservée aux occasions solennelles, aux chants patriotiques. Elle se compose d'un hémisphère de bois creusé et recouvert d'une peau de bouc. Elle est ornée d'un long manche au bout duquel une grosse cheville sert à enrouler une corde de crins,
une photographie du V. ivasu> v
bALMATJË IGl
tendue sur un chevalet très élevé. Ce nouveau rebec, plus primitif que celui de nos aïeux, s'émeut h l'aide d'un petit archet à baguette demi -circulaire.
Depuis des siècles les Morlaques célèbrent sur la guzla les malheurs et les gloires do leur race et leurs luttes sanglantes avec l'éternel ennemi, le fils de Mahomet. Le chant dure souvent des veillées entières et se prolonge dans la nuit sur un mode lent d'abord et qui devient vif et entraînanl. Tour à tour héroïque, élégiaque ou guerrier, le rapsode évoque tous les grands souvenirs, fait vijjrer dans l'àme des auditeurs toutes les cordes de lajoie,de la douleur, de l'espérance, de la gloire. Nouvel Homère, il redit les exploits des vaillants capitaines, ou, comme Tyrtée, appelle aux armes les fils d'une autre Sparte, ou, comme Simonide, se voile la face pour mieux traduire les accents de la douleur. La musette sert à diriger les chœurs, le soir, sur le gazon, à la clarté des étoiles. Le kolo, ou cercle, est la danse favorite des Slaves. Hommes et femmes se tiennent par la main ou par l'intermédiaire d'un mouchoir et se placent d'abord sur une seule ligne; ils avancent, reculent d'un pas lent et uniforme, ensuite rapide, agité, et les deux extrémités de la chaîne se réunissent pour former un cercle qui se modifie en triangle, en ellipse, en pentagone, suivant le talent du danseur, chargé de conduire cette farandole. A la fin, le mouvement devient frénétique, sauvage et dégénère en sauts extravagants, exécutés par les femmes elles-mêmes. Ouelle que soit leur fatigue, les Morkuiues ne reculent jamais devant ce violent exercice.
Les chansons s'inspirent presque toujours de fail!^
i62 LES RIVES ILLYRIENNES
empruntés aux siècles évanouis et contribuent beaucoup à maintenir les anciennes coutumes. Le plus bel échantillon de la poésie nationale est sans contredit la louchante élégie sur la mort de l'illustre épouse d'Hassan-Aga. Elle est digne d'Homère par la simplicité et le naturel, digne de Tibulle par la tendresse qu'elle respire, digne d'Ovide par le pathétique. C'est le cri de douleur échappé à l'àme d'un peuple. L'abbé Fortis, puis Marmier, en ont donné la traduction.
Je me borne à en faire l'analyse :
« Que voit-on de blanc dans la verte forêt ? Est-ce de la neige ? Est-ce une nuée de cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue : si c'étaient des cygnes, ils se seraient envolés. Ce n'est pas de la neige, ce ne sontpas des cygnes. C'est la tente de l'Aga-IIassan ; il s'y est retiré souffrant d'une blessure. Sa mère et sa soeur sont allées le visiter. Son épouse par pudeur n'a osé faire comme elles. »
Hassan prend cette délicatesse pour un manque d'affection et, dans sa colère, il répudie sa femme à qui il envoie cette lettre : « Ne m'attends plus dans ma blanche demeure, dans ma blanche demeure, ni parmi les miens. »
L'épouse est atterrée de douleur, quand dans la cour résonne le sabot d'un cheval. Elle s'élance vers la tour pour se précipiter par la fenêtre. Mais ses deux filles la retiennent : « Reviens à nous, chère mère ; ce n'est point notre père qui rentre; mais notre oncle le bey Pietronitz. »
L'épouse d'Hassan se jette en pleurant au cou de son frère : « 0 mon frère, s'écrie-t-elle, quelle honte ! H m'éloigne de mes cinq enfants !... » Le bey reste muet. H reste muet, et de sa ceinture en soie tire la lettre de divorce qui
permet à sa sœur de retourner chez sa mère et de prendre un autre époux.
Quand la femme d'Hassan a lu celte lettre, elle baise au front ses deux fils et sur leurs joues roses, ses deux filles ; mais de l'enfant au berceau elle ne peut se séparer.
Son frère la fait monter à cheval et l'emmène. Elle le supplie de respecter sa douleur et de ne pas l'appeler à de secondes noces. Mais le bey insensible donne sa main au cadi d'Imoski. La jeune femme demande au moins un long voile pour se cacher le visage, afin de ne pas voir ses orphelins, quand elle passera devant la maison d'Hassan.
Le cadi convoque ses amis et va chercher sa fiancée qu'il ramène gaiement. Lorsqu'elle arrive près de la demeure d'Hassan, ses deux filles l'aperçoivent d'un balcon et ses deux fils s'avancent pour lui dire : « Reviens avec nous, chère mère ; reviens partager notre repas. » Touchée de ces paroles, la triste veuve de l'Aga implore du Stariswat la permission de faire un présenta ses orphelins.
Les chevaux s'arrêtent, et la mère donne à ses fils des brodequins en cuir doré, à ses filles de beaux voiles, et à son plus jeune enfant une robe de soie.
Hassan le voit et crie à ses fils : « Revenez vers moi, pauvres abandonnés. Laissez cette mère sans pitié pour vous; elle n'a qu'un cœur de pierre. » A ces mots la veuve affligée pâlit et tombe la face contre terre. Et au moment où ses enfants s'éloignent, son âme se détache de son corps.
Cette élégie montre que l'idiome des Slaves se prête à la musique et à la poésie. Déjà, au siècle d'Auguste, Ovide, exilé sur les bords de la mer Noire, avait écrit un poème dans
celte langue; il s'en applaudit dans une de ses Pontiques : « Ah! j'en rougis ; j'ai composé un petit livre en langue gétique et j'ai adapté des paroles barbares au rhythme des Romains. Félicitez-moi ! J'ai cherché et pris plaisir à me faire un nom de poëte parmi les Gètes inhumains. » (Pont. IV. Ep. 13).
Les Morlaques sont catholiques. Mais, de même ({ue nos ancêtres ne croyaient pas manquer aux dogmes de la foi, en se racontant les légendes des bonnes fées, les malices et les jeux des lutins et des esprits follets, les incantations des sorciers, les mirifiques aventures de l'enchanteur Merlin, ou les terrifiantes histoires du loup-garou, les Morlaques ont encore, en dépit de leur attachement très sincère à la religion, une série de contes mystérieux, qui défraient l'imagination populaire et constituent son patrimoine dans le domaine de la fantaisie et du merveilleux.
Leurs génies familiers sont le Macich et la Wila. Le Macich se montre sous la forme d'un enfant, avec un petit bonnet sur la tête. Il peut rendre d'importants services. Mais il faut se défier de sa première proposition. Elle est presque toujours mauvaise ou dangereuse ; qui l'accepte en est vite puni. Si vous avez la chance de le rencontrer et de vous conduire honnêtement avec lui, il remplira vos mains de gouttes d'eau qui se cliangeront en beaux écus.
Un jour Dieu demanda à notre premier père le nombre de ses enfants. En bon Slave, Adam s'empressa d'énumérer ses trente lils. Mais humilié d'avoir autant de filles, il n'en déclara que vingt-sept. Pour le punir de son mensonge, le Seigneur parut oublier sur la terre les trois filles omises-
DALMATIR 165
il en fit des Wilas. Celaient les trois plus Ijelles. Elles échap' pèrent au déluge en se réfugiant dans les nuages.
Pensive et sérieuse, la Wila aime la retraite, les forêts, les montagnes. Elle est douée d'une éternelle jeunesse; elle parle toutes les langues; mais ses préférences sont pour l'idiome slave; elle n'est pas insensilile à la vue d'un guerrier. Elle cherche à l'attirer sous de frais ombrages, exerce sur lui une mystérieuse protection. Elle s'assied parfois sur le vert feuillage des collines, avec un vêtement diaphane sur les épaules et une étoile au front, celle de la pensée et de l'espérance. Elle est devenue chrétienne avec les Slaves 5 elle se plait dans les églises; elle soupire au milieu de la foule en prière, et, invisible, elle mêle sa voix au chant des cantiques.
En dépit de ces fictions et de ces êtres surnaturels, nés de leur imagination, les Morlaqucs unissent la pensée de la religion à tous les actes de leur vie; ils célèbrent les fêtes de l'Église et presque tous portent en voyage sur leur poitrine une croix et un rosaire.
Pour eux la parole du prêtre est sacrée, celle de l'évêque toute puissante, et celle du pape est la voix même du Saint- Esprit.
A l'exposition vaticane du Juliilé, le diocèse de Zara marque noblement sa place et nous avons constaté nousmême que les Morlaques n'oublient lias le pontife qui a récemment porté sur les autels le culte de leurs patrons, saint Cyrille et saint Méthode.
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LA ROUTE DE ZARA A SEBÉNICO. — LA VOIE DE MER. — LES ILES. — MORTER. — LE GOULET SAN-ANTONIO. — VUE DE SEBÉNICO. — LES CHUTES DE LA KERKA. — PROMENADE NOC- TURNE. — LOCANDA ALL'pELEGRINO. — DOME DE SEBÉNICO. — STATISTIQUE DU DISTRICT.
Une route carrossable, longue de quatre-vingt-quatorze kilomètres et créée par le duc de Raguse, mène de Zara à Bencovatz, Scardona et Sebénico. Bencovatz, avec ses cinq cent soixante-cinq habitants, n'arrête guère le voyageur. Scardona et Sebénico parlent davantage à ses yeux et à sa mémoire. Ni la culture, ni la variété du paysage ne rompent la monotonie des plaines caillouteuses. Des huttes de Morlaques, quelques scènes champêtres, de petits hameaux à peine dignes de ce nom, quelques troupeaux de vaches ou de chèvres, sont les seules distractions qu'elles offrent jusqu'au lit de la Kerka, où les plis du terrain sont plus accusés et la végétation plus vigoureuse.
La voie de mer est bien meilleure. Cinquante-une îles habitées, parmi lesquelles Uglian, Eso, Pasman, Grossa, Zut, Goronata, se distinguent par leur importance et une
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centaine d'îlots et de récifs font à la côte dalmate un triple rempart contre les assauts de la tempête. Ces bandes de terre et ces rochers ont jadis servi de barrière aux villes du littoral. Ils protègent encore la rade de Sebénico, celle de Spalato et de Markaska, Ils forment des canaux où le paquebot glisse comme sur la surface d'un lac paisible, aux rives, pittoresques, gracieuses ou sauvages.
Ces franges de l'archipel illyrien diffèrent tantôt par la vigueur des contours et les molles ondulations de la plage, tantôt par l'àpreté des saillies et les sinuosités des roches. Elles se ressemblent en une chose, la nudité d'aspect. Les forêts ont disparu, même des îles de Selveet de Lésina, dont le nom rappelle l'ancienne parure de végétation.
A peine rayées par de noires traînées de broussailles, elles étalent leurs terres blanches ou rouges en contraste avec les eaux bleues.
Le climat des îles dalmates est d'une douceur exceptionnelle. Dans les vallées fertiles, les caroubiers, les citronniers et les orangers vivent en pleine ter/e ; on trouve même des palmiers aux environs de Raguse; sauf en automne et au printemps, où les pluies sont torrentielles, le ciel est d'une sérénité presque constante, et aux beaux jours, les souffles de terre alternent avec les brises de mer.
C'est un plaisir de naviguer au milieu de ce dédale de criques, de promontoires, de détroits, de bassins et de passes. Leur rôle fut important dans les guerres qui, depuis l'antiquité jusqu'au début de ce siècle^ n'ont cessé de troubler les rives illyriennes.
Ces îles et ces écueils, aux bords déchiquetés, aux anses
mystérieuses, je les ai vus, le matin, surgir du sein des eaux, se dégager de la gaze diaphane qui les enveloppe et se parer d'une auréole blonde aux premiers feux du soleil. Je les ai vus, sous les ardeurs du midi, éteindre le bruit de leurs échos, blanchir leurs sommets desséchés et rafraîchir leur base dans les flots étincelants. Je les ai vus, le soir, dessiner sur l'horizon rougi leur silhouette capricieuse, s'estomper dans la brume lointaine et s'évanouir comme les illusions d'un rêve. Je les ai vus, la nuit, quand la vague expire mollement sur la grève, sous les rayons argentés de la pleine lune, charger l'air marin de senteurs balsamiques et ajouter à la réalité de leurs formes tous les enchantement d'un décor de féerie.
Nous faisons une courte escale à Biograd. Elle n'a de remarquable que que son histoire, ensanglantée par les méfaits des pirates.
La petite ville de Morter se cache au fond d'une crique. La profondeur des eaux permet aux paquebots d'approcher de la rive et de décharger, près d'un moulin à vapeur, une notable quantité de sacs de blé. Pendant cette opération, j'examine à loisir les naturels qui se pressent sur le rivage. Des jeunes filles exercent ici, comme dans l'Orient, le métier de goujats. Les pieds nus, elles déblayent les fondations d'une maison à l'aide de paniers d'osier qu'elles remplissent de terre ; elles les portent sur la tête et se les transmettent de l'une à l'autre jusqu'à la barque chargée (le recevoir les détritus.
Ce pénible labeur n'ùte rien à leur gaîté ni à la légèreté de leurs mouvements.
L'île a pour chef-lieu Stretto et possède :
Un bourg Stretto 1 .416 habitants.
Betina 1.024
Jezera 567
Morter 1.260
Six villages.
] Trebocconi 542 »
I Vodice 1.812 »
^y Zlosela 901
Pour l'ensemble : absents 87 »
Total 7 .609 habitants.
Sept stations curiales, catholiques.
Six écoles primaires.
Les îlots que nous côtoyons ensuite ne sont guère que des nids bercés par la tempête. On donne le nom de Scogliari aux pêcheurs qui vivent sur les écueils et abritent leurs cabanes dans les fentes d'un rocher. Pendant que l'homme est à la mer, la femme cultive les moindres parcelles d'humus qu'elle a pu rassembler dans les angles de ce sol calcaire et leur confie avec une attention jalouse quelques germes déplantes ou quelques tiges d'arbrisseaux.
Ces îlots ne manquent ni de grâce, ni de poésie et oflYent à droite et à gauche du paquebot un spectacle varié, jusqu'à la passe de Sebénico.Nous entrons dans une première rade dont les îles de Provicio, Bace, Zmajan, Zlarina forment le périmètre. Une lande grise et crayeuse, à peine tachetée de quelques buissons rabougris, épars jusque sur les deux mamelons qui en rompent seuls la plate unifor-
mité, paraît d'abord opposer à la mer une infranchissable barrière. Pourtant un canal étroit s'ouvre dans cette bande de terre et conduit à un lac marin qui sert d'estuaire à la Kerka et de port à Sebénico et fournit aux navires, à cause de sa profondeur, un ancrage sûr, à l'abri des tempêtes et d'une défense commode contre l'ennemi. Mais par le gros temps, l'accès en est difficile.
Le fort de San-Antonio, œuvre du Vauban vénitien, Sanmichiéli, signale et garde l'entrée du goulet. En face on distingue encore les ruines d'une redoute, élevée en 1810 par les soldats français. Les parois calcaires forment de petites sinuosités d'une grâce pittoresque ; leur teinte brune tranche avec l'azur du ciel et de la mer, et de loin le canal ressemble à une veine de lapis-lazuli dans un bloc de marbre foncé. Le bassin du port forme un angle droit avec la passe San-Antonio. Bien que envahi par la mer, il n'est en réalité que le lit pacifique et agrandi de la Kerka et se prolonge ainsi, entre deux collines dénudées, jusqu'au lac de Proclian, à trois kilomètres de Scardona.
Nous pénétrons dans le goulet, vers les deux heures de l'après-midi. Un soleil aveuglant fait étinceler la mer et la côte. Avec ses murailles blanches en amphithéâtre, ses balcons en ogive et ses deux forts de San-Giovanni et de Santa-Anna, dont les créneaux lui servent de couronne, la ville apparaît resplendissante. Sa surface, tachetée de trous noirs, de lignes sinueuses et de figures bizarres suivant le profil des ombres, des ruelles, des larmiers et des fenêtres, produit l'effet de ces dessins capricieux que les Chinois tracent à jour sur une tablette d'ivoire. Une tour, quatre
flèches et un dôme émergent de cette mosaïque de façades et de toitures.
Un quai, malheureusement inachevé, forme, devant la douane, une belle esplanade. Partout ailleurs la mer lave la base des maisons. Une large enseigne noire, peinte sur la muraille, invite à descendre à la locanda AU' Pelegrino C'est une trattoria italienne, à laquelle s'ajoute un café.
Le capitaine du paquebot nous avertit que la fièvre typhoïde règne dans la cité et y multiplie ses ravages. Plusieurs passagers s'abstiennent devant le fléau de mettre pied à terre. Je tiens à visiter la ville et je profite de l'escale.
Je demande à l'hôtelier une voiture pour nous conduire aux chutes de la Kerka. Il me fait observer qu'elles sont à dix-huit kilomètres. Quelle que soit la vitesse de nos chevaux, il faudra pour l'aller, le retour et la visite de la cascade au moins six heures. Il nous sera par conséquent impossible de rentrer avant la nuit. J'insiste et, dix minutes après avoir inspecté nos chambres, sous la conduite d'une duègne qui me fait involontairement songer aux nourrices du théâtre de Shakespeare, on nous amène une voiture découverte, attelée de deux petits chevaux dalmates, robustes et vaillants.
Le phaéton est un honnête slave; il sait quelques mots de français ; il est empressé, complaisant, plus désireux de nous être agréable que de gagner sa bonne main.
La route contourne la ville. Nous passons près du port Santa-Anna, et nous saluons les murailles de celui des Français. Les remparts de Sebénico sont à moitié détruits et un lariic boulevard remplace une j^arlie dos bastions.
DALMATIli: 173
Une i)rèclic s'ouvre dans la colline à laciuelle la ville est adossée et le chemin s'y engage. De ce point, le coup d'œii est superbe. Devant nous, les maisons descendent en cascades juscju'an littoral. En bas, la baie qui forme le port, présente sa surface azurée, ses barques, ses bateaux et ses voiles de pêcheurs; la lande grise l'enserre, à peine rayée d'un filet blanc que les eaux du goulet dessinent entre les faibles ondulations du terrain. Plus loin, sur l'immense nappe de la mer, que le soleil fait miroiter, lo, fort de San- Antonio montre ses murs jaunis par le temps.
Un îlot reste solitaire; des îles dont les limites échappent au regard profilent leurs mamelons arrondis et semblent former un second continent, séparé du notre par une dizaine de lacs aux liords merveilleux. Ce spectacle unit la grâce à la grandeur.
Nous franchissons la brèche; le vent souffle de la montagne et tempère les ardeurs du jour. L'œil, fatigué de l'aveuglante réverbération du soleil sur la plaine liquide, contemple avec plaisir les teintes plus douces de la campagne, où la couleur brune des roches alterne avec la verdure jaunissante des pampres et des grenadiers. Les tons gris des pentes ravinées sont piqués (;à et là de points blancs, de taches noires et de plaques vertes, suivant qu'ils présentent des chaumières de laboureurs, des bouquets de pins ou des oasis de charmilles et de chênes.
Nous avons à gauche des champs de vignes, h droite l'arête nue et ravagée du mont Tartaro. Bientôt la végétation se fait plus rare et j'admire encore l'ardeur des Dalmates à utiliser ce sol ingrat. Nous n'apercevons plus que
de vastes steppes rocheux, où végètent de chétifs arbrisseaux. Et cependant, les divisions des propriétés sont soigneusement marquées et des murailles sèches servent à la fois de limites et de clôture. Pourquoi enchâsser ainsi dans un cadre de roches un espace qui ne contient que des pierres? Peut-êti'e trouveriez-vous là, entre deux blocs erratiques, quelques mètres d'humus amassé au prix de grandes fatigues. Ils suffisent pour que la main vigilante de la femme slave y sème des graines de maïs, de froment ou de blé noir.
Nous longeons un ravin sauvage servant de lit à un torrent desséché. Puis, la route se bifurque, et nous laissons l'embranchement de Demis pour suivre un moment celui de Scardona. Le plateau de plus en plus pierreux est un vrai désert. A un coude du chemin le cocher arrête sa voiture non loin d'une ferme isolée et nous montre le sentier de la cascade- Un couloir profond s'ouvre dans le sol, et nous apercevons tout à coup une large nappe d'eau paisible sous les rayons dorés du soleil couchant et qui baigne amoureusement l'extrémité d'un promontoire. C'est d'un côté la Kerka avant les chutes, et de l'autre la Cikola. Les deux rivières se rejoignent au bas du plateau de Nos et semblent, au premier abord, ne former qu'un seul bassin. Une oasis de ronces, viornes, osiers, de laquelle s'élancent onze peupliers, dont les troncs se prolongent sous les flots, coupe d'une rive à l'autre la surface liquide et les eaux s'écoulent h travers ce tamis de verdure.
dalmatie 1*7?
Plus bas, le lac se rétrécit entre deux escarpements d'une hauteur d'environ quatre-vingts mètres, uniquement tapissés de blocs calcaires, brunis par les siècles. Un rideau d'arbres borde le rivage et laisse deviner la cascade que nous ne voyons pas, mais dont le mugissement signale la proximité. Un sentier de chèvres à travers des roches et des pans de murs écroulés conduit au bord du fleuve. Je n'ai guère contemplé de tableaux plus gracieux, plus grandioses et plus impressionnants. Ici, tout est contraste : le calme du lac supérieur et la furie de la cascade, la végétation des rives et l'aridité des sommets, la blancheur de l'écume et la teinte noirâtre des rochers, l'infinie variété des cascatelles et le sublime spectacle de la chute totale.
La Kerka ne présente pas, comme le Niagara ou le Rhin à SchafTouse, une seule cascade, mais plusieurs séries de bassins et de nappes cristallines tombant sans interruption d'une hauteur de soixante et sur une longueur de deux cents mètres. Son lit est encombré de dépôts calcaires aux bizarres agglomérations. L'eau, dont le volume est considérable, jaillit pur des milliers de fissures, se brise sur les saillies du roc, retombe en pluie d'argent, dessine des arcsen-ciel et produit un vacarme assourdissant qu'on entend à plus d'une lieue. La gravure que nous donnons n'embrasse qu'une faible partie de cette scène imposante (voir la gravure page 175).
Cette chute, qui provoque l'admiration de l'artiste et du poète, et qui est peut-être la plus belle de l'Europe par la grâce des détails et la majesté de l'ensemble, est utilisée
178 LLS RIVES ILLYRIEXNES
sur la rive gauche et met en mouvement des meules de moulin. Des foulons ont aussi établi, dans un biais isolé, des marteaux de bois que la force du courant actionne. Ils servent à battre la laine et le chanvre que les Morlaques emploient dans la fabrication de leurs grossières étoffes.
Au sortir de la cluse creusée par la cascade, l'eau douce s'étend à la surface d'un vaste canal où la mer a déjà fait pénétrer son onde salée. La promenade serait complète, si une barque nous conduisait par ce large estuaire jusqu'à Scardona, puis au lac de Proclian et nous ramenait enfin au port de Sebénico.
Nous voguerions sur un véritable fleuve maritime faisant de brusques détours et deux cluses qui se coupent à angles droits. Mais le temps manque pour cette excursion.
Une indication des valets du moulin, que nous ne comprenons pas, nous engage dans un chemin de chèvres au milieu des roches de la colline. Nous espérons abréger la durée du trajet. Le soleil a disparu; l'ombre s'épaissit; et bientôt nous perdons la trace du sentier; il nous faut grimper péniblement à travers les cailloux roulants pour gagner le plateau supérieur. Quelques Slaves, avec l'intention, sans doute, de nous remettre sur la bonne voie, nous hèlent et entreprennent derrière nous l'escalade. Leurs mines n'ont rien de rassurant. La nuit, dans cette région absolument déserte, nous estimons que le meilleur parti est de nous tenir à distance et de retrouver au plus vite la route et la voiture. Nous redoublons d'efforts, et nous aidant des mains pour nous soutenir au milieu de cette mer de pierres qui se dérobent sous le pied, nous atteignons enfin,
après trois quarts d'heure d'une gymnastique endiablée, le point culminant.
Les dernières lueurs du crépuscule colorent l'iiorizon, et la terre se déi'obe en quelque sorte à nos yeux dans les ténèbres. Le silence de la campagne, la sérénité du ciel, l'étendue mystérieuse de ce champ solitaire qui semble n'avoir pas d'autres limites que la voûte étoiiée, notre isolement et l'incertitude de notre direction donnent à ce spectacle nocturne un eiïet saisissant. La brise folle tantôt se lève et nous jette au visage le souffle de ses paroles incomprises et tantôt se tait comme pour écouter le battement de nos cœurs ou le heurt de nos pieds aux angles aigus de la roche invisible. Une perdrix s'envole éperdue et l'appel de nos voix s'éteint sans écho.
Enfin nous retrouvons la route et bientôt la voiture. Nous sommes baignés de sueur et c'est avec une indicible satisfaction que nous reprenons le chemin de la ville. Une joie exubérante succède à nos terreurs momentanées. Nos petits chevaux nous emportent, comme des fantômes dans un galop rapide à travers les ombres, que trou- 1 lent seuls le bruit du véhicule et nos éclats de rire ; et nous entremêlons nos chansons de contes fantastiques.
Le charme de la soirée nous fait oublier la peste et ses dangers ; l'heure est déjà tardive quand nous pénétrons dans la vaste salle de l'hôtellerie, à la fois cuisine et salle à manger. L'atmosphère est imprégnée de la fumée du tabac et du parfum des ragoûts dalmates. Mais ni les boufl'ées étouffantes des fourneaux, ni le murmure des casseroles sur le feu, ni le bruit des conversations, que de nombreux
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convives déjà repus tiennent en plusieurs langues, ne nous empêchent de faire honneur aux mets de l'amphitryon.
Si nous sommes contents de sa table et de ses prévenances, il n'en est pas de même de ses chambres. La fatigue nous invite au sommeil, mais les souvenirs cuisants que nous ont laissés les nuits vénitiennes nous engagent à la prudence. Nous éteignons scrupuleusement toute lumière avant de gagner notre gîte; nous ouvrons les volets et nous saccageons les meubles et les murs, à l'aide d'un rideau, pour chasser l'ennemi ; car les lits n'ont pas de moustiquaires. Rassurés par cette besogne consciencieusement accomplie, nous nous abandonnons aux douceurs du repos. Hélas! les moustiques n'ont pas quitté la place. Leur musique insupportable signale leur présence jusque sous l'oreiller et leurs dards acérés criblent mon épiderme de piqûres irritantes. Le Ht est un supplice et ma tête en feu unit ses bourdonnements à ceux de l'ennemi.
Je me lève et, pour tromper la longueur des heures, je change dans l'obscurité les plaques photographiques de mes châssis. Je me livre ensuite à des assauts enragés contre les moustiques. Vers le milieu de la nuit, j'entends un enrayant vacarme dans la cliambre voisine. On dirait une danse infernale de tous les objets. Je vais en explorateur aux aguets et je surprends l'un de mes compagnons dans un état d'exaspération impossible à décrire. Air, murs, portes, meubles, en reçoivent des chocs violents. Si le massacre des mousti([ues égale la fureur qu'ils provoquent, il est certes considérable. Le malheur d'autrui rend le mien plus léger, et, de concert avec mon compagnon, nous mau-
DALMATIE i 81
dissons l'hôtellerie All'Pelegrino et l'air empesté qu'on y respire. Il nous semble que la fièvre nous envahit.
Mais aux premiers feux de l'aube, moustiques et ûèvre sont vite oubliés, et nous courons à travers un dédale de ruelles étroites, tortueuses et communiquant entre elles par des escaliers gluants. Des eaux noires et fétides jaillissent des maisons et s'écoulent en cascades dans des rigoles qui répandent une odeur nauséabonde. Nous visitons plusieurs églises ; des fidèles nombreux entendent la sainte messe avec toutes les marques d'une piété sincère.
Un rectangle forme la place de la Seigneurie. Elle est toute vénitienne d'aspect. D'un côté, le palais des Provéditeurs aligne sa colonnade italienne, sous laquelle s'abrite un café. Le premier étage est réservé au Cercle de la ville. Le soir, les tables dél)ordent sur la place, où le luxe et la jeunesse, les affaires et le plaisir se donnent rendez-vous. De l'autre côté, la maison de Dieu invite à la prière, et j'admire la cité qui fixe ainsi le centre de son activité et de sa vie sous le regard du souverain Maître.
Le dôme de Sebénico est le plus beau monument architectural de toute la Dalmatie. Il est en entier en marl)re blanc. Une porte latérale, ornée des statues d'Adam et d'Eve, de grandeur naturelle, s'ouvre en face du palais des Seigneurs. Nos premiers parents ont mangé la pomme, et leur attitude humiliée est d'une naïveté qui touche au réalisme. En bon Slave, Adam se montre résigné et garde l'espérance. Mais Eve, qui pressent les rigueurs du cliàliment, est fort embarrassée de sa personne.
Au-dessus, s'élèvent deux niclies à colonnettes d'un très
bel elTet, et au-dessous deux lions .tardent l'entrée du temble. Au sommet du fronton bysantln qui couronne le bras oriental du transept, un ange est debout, les ailes déployées. Une statue de la sainte A'ierge domine l'axe principal de la grande nef. Une coupole hexagonale surmonte le chœur.
Cette cathédrale est l'œuvre de Giorgio di Mattéo, architecte, né dans la ville. Commencée en 1443, elle a été finie en 15.55, et a coûté quatre-vingt mille ducats d'or.
La partie inférieurc,jusqu'à la naissance des voûtes, appartient au gothique flamboyant. Le reste offre les formes les plus pures du style de la Renaissance. On admire surtout la courbe semi-cylindrique de la grande nef en pierre, sculptée dans la masse. Un parti-pris de cinq colonnes, reliées par des arcs, sépare les bas côtés de la porte centrale. La ligne verticale des colonnes se continue au-dessus du chapiteau. Les pilastres qui portent l'entablement de la voûte en suivent la concavité, marquent des divisions parallèles et présentent un soffite élégamment décoré.
La façade offre un double pilastre orné de statues, de colonnes torses, surmontées de niches et de clochetons. Une frise, qui fait le tour de l'abside, au niveau des fenêtres, attire l'attention. Elle se compose uniquement de têtes de Turcs enturbannés que le ciseau a sculptées dans le marbre. Les expressions du visage, presque toutes grimaçantes ou comiques, sont néanmoins diverses et rappellent, avec le sentiment des haines traditionnelles, tout un poi-mc d'histoire locale.
Pendant que je photographie la porte latérale, une jeune paysanne se place d'elle-même au milieu du parvis avec
sa corbeille sur la tête, A leur tour, les soldats autrichiens se campent sous le porche principal et j'emporte ainsi sur mes cllciiés d'utiles documents.
Le recul n'est pas suffisant pour que mon objectif embrasse la totalité de l'édifice et je fais, pour obvier à ce
défaut d'espace, l'ascension de deux ha!)itations privées. Le propriétaire de la seconde se hâte d'ouvrir une fenêtre dont l'abord est embarrassé de vieux meubles et de rayons de miel. Dans sa précipitation, il fait tomber une pièce de bois sur mon appareil et contre les vitres qui volent en éclats. Mon profit est de payer les verres cassés et de m'en aller comme je suis venu. Je me dédommage en montant sur la terrasse d'une troisième maison ; la maîtresse du logis s'empresse de me conduire et je puis enfin, grâce à sa bienveillance, saisir la coupole et une partie du monument.
Les maisons de Sebénico sont en général bien construites. Quelques-unes offrent des morceaux d'architecture remarquables, des arcades, des linteaux, des balcons trilobés, dignes de figurer dans un palais vénitien. Les rues sinueuses sont d'un dallage irréprochable. Au point de vue stratégique, la position de la ville est importante. Appuyée à une âpre colline et ceinte de remparts, elle a deux forts pour se défendre contre une attaque de terre. Son port est à peine accessible par un étroit goulet dont une chaîne tendue peut, à la rigueur, clore l'entrée à la moindre alarme.
Les habitants se distinguent par leur taille, leur force et leur beauté. Le costume des femmes offre quelques parti-
LES RIVES ILLYBIENNES
cularités dans la forme et l'opposition des couleurs. Un corsage blanc à col droit et à large plastron ouvert en cœur porte des plis qui tranchent avec le ton vif de la robe. Les tresses noires des cheveux, rejetées sur les épaules, donnent du relief à la petite calotte rouge, élégamment posée sur le sommet de la tête.
Sebénico est le chef lieu d'un district politique et de :
Deux cantons ( Scardona 8.551 habitants.
JUDICIAIRES ( Sebénico 31.099 »
/ Scardona 8.551 habitants.
Quatre COMMU- \ Sebénico 18.206 »
NES politiques. . j Stretto 7.609 »
V Zlarin 5.284 »
Total 39.650 habitants.
La commune de Sebénico comprend :
Une VILLE Sebénico 5.279 habitants.
/ Boraja 720 »
Campo-d'Abbasso. 127 »
Capocesto 1 .955 »
Castel Andreis. . . 136 »
Vingt villages. Crappano 843 »
j Crnica 578 »
( Danilo Biranj 282 »
\ Danilo-Kraljice.. . 488 »
\ Dubrava 483 »
A reporter 10.891 iiabitants.
A reporter 10.891 lial»itants.
Gorica 4.579 »
Grebastica 310 »
Konjevratp 1 .084 »
Lozovac 350 »
Maddaleno 280 »
Vingt VILLAGES. ( Raslina 259 »
Rogoznica 1.352 »
Slivno 367 »
Orpoje 410 »
Vrulje 544 »
\ Zaton 672 »
Pour l'ensemble, absents 102 »
Total 18.206 habitants.
Au point de vue religieux, le diocèse de Sebénico compte :
8 chanoines.
52 paroisses catholiques.
4 chapelles curiales.
7 couvents d'hommes.
1 couvent de femmes.