‹ Les Rives illyriennesChapitre 35 sur 41 · LE CONCORDAT DE 1880. — LES CINQ MESSES · texte numérisé non relu

LE CONCORDAT DE 1880. — LES CINQ MESSES

— TYPES .MONTÉNÉGRINS. — CONDITION DE LA FEMME. — LE .MINISTRE DE FRANCE, .M. P.\TRI- .MONIO. — UNE VISITE A SON ALTESSE.

Monténégro, en slave Tsernagore, signifie montagne noire. Ce nom désigne, sur la carte de l'Europe, un plateau de rochers calcaires, dont l'altitude varie entre mille et dixhuit cents mètres et dont la hauteur moyenne est environ de treize cents mètres. Il est enclavé entre la Dalmatie, l'Herzégovine, la Bosnie et l'Albanie. Il s'étend, d'une part, du 10» 1' au IC» 58' de latitude est et d'autre part, du 42e au 43» degré de latitude septentrionnle. Il s'avance jnsrpi'aux

dernières crêtes qui dominent les bouches de Cattaro; mais les pentes de la montagne appartiennent à l'Autriclie.

Le Monténégrin reste prisonnier sur les sommets sourcilleux, d'où il contemple avec envie les lacs maritimes qui dorment à leur base et ne sont point de son domaine. Depuis le traité de Berlin, les ports de Spizza et d'Antivari, situés au-dessous de la baie de San Stefano, lui ouvrent un débouché sur l'Adriatique. Il reste à les relier par des routes à l'intérieur du pays.

Qui a visité les Bouches de Cattaro aspire à voir la Tsernagore. Les yeux se lèvent d'eux-mêmes vers ces régions inconnues, tantôt noyées cans l'azur du ciel, tantôt perdues dans les formes capricieuses des nuages. Comme on n'y pénètre que par une ascension verticale de quinze cents mètres elles doivcntavoir une physionomie singulièrement originale.

Cattaro est une ville autrichienne et n'en reste pas moins l'unique porte du Monténégro. Il faut avouer que les Bouclies sont une merveilleuse entrés pour ce royaume de féerie. La mer ne paraît se frayer un passage à travers les monts de granit qu'elle éventre que pour venir humblement calmer ses vagues au pied de la Tsernagore.

Rien n'égale la beauté majestueuse des quatre grands lacs, l'Iiarmonie de leurs contours, la grâce de leurs rives ; rien n'égale la désolation des sommets arides, la tristesse des versants calcinés. Ni verdure, ni végétation ne voilent la nudité de ces gigantesques murailles, de ces immenses couloirs de roches grisâtres. Ca et là la paroi vertigineuse se iiérisse de l)locs cyclopéens qui surplombent Tahime el cachent les antres du chaos.

Car ces moiilagnes sont perforées, lianlées par des orages souterrains, pleines de fleuves et de lacs mystérieux, qui donnent parfois naissance à d'étranges phénomènes. Les eaux de la pluie ne restent pas à leur surface; elles s'inliltrentà travers les pierres et se ramassent en des bassins intérieurs. Quand l'écluse est remplie, elles s'échappent avec fracas et tombent par des galeries et des canaux invisibles jusqu'aux bords des lacs, où elles forment des torrents inattendus et des sources soudaines.

Dans un ciel serein, on entend tout à coup les éclats d'un tonnerre lointain qui part des cimes et des sifflements prolongés, pareils à ceux de la tempête. Le sinistre roulement se répercute jusqu'aux Bouches, et l'on voit subitement le maigre filet de la Fiumera, qui coule près de Cattaro, se gonfler et former une rivière. Le puits, qu'on appelle Trou du diable, se remplit et vomit par-dessus sa margelle des vagues si impétueuses qu'une pierre, lancée dans l'orifice, est repoussée avec violence.

On montre dans la plaine de Cettinjé un immense entonnoir, où les eaux s'engloutissent aux jours d'orage. Le couloir souterrain est inexploré ; mais les indigènes affirment qu'il est en communication avec la mer du cùtô de Cattaro. Quand on gravit les lacets de la Tsernagore, une cascade jaillit quelqusfois de l'ouverture d'une grotte et disparaît ensuite dans un gouffre sous le rocher.

Le passage des eaux et même de l'air inégalement dilaté à travers ces antres, produit ces tonnerres qui surprennent l'étranger, ces vibrations et ces frémissements du sol qu'il est facile de constater, en appuyant l'oreille contre la mon-

tagne. Quand la tempête gronde, les éclats de la foudre, le bruit des échos s'ajoutent aux clameurs souterraines et donnent la sensation du cataclysme final.

De Cattaro on peut aujourd'hui gagner la Tsernagore de deux manières. Le prince Nicolas a fait exécuter une roule qui va de la capitale des Bouciies à Scutari et passe par Niegus et Cettinjé. On peut ainsi se rendre en voiture au cœur même du Monténégro. L'ancien chemin, praticable aux amateurs de courses à pied, part de l'emplacement du marché et escalade la montagne par une échelle de soixantetreize lacets.

Le marché a lieu trois fois la semaine, le mardi, le jeudi et te samedi. Il offre des sujets d'étude bien attrayants. Les affaires terminées, Monténégrins et Monténégrines reprennent le rude sentier, qui à pieds, qui à mulet, et rentrent dans leurs nids d'aigles. Ceux qui n'ont pas achevé leurs opérations allument un feu en plein air et, suivant leur nombre, font rôtir un poulet, un chevreau ou un mouton, à la mode albanaise. L'animal est enfilé sur une broche de bois reposant sur deux piquets fourchus. Un enfant le fait tourner sans cesse au-dessus du brasier ardent, jusqu'à ce que la cuisson soit complète. On le partage alors à coup de yatagan et chaque convive dévore sa part, qu'il assaisonne d'une polenta faite avec de la farine de mais. Puis les chiboucks se garnissent ; les causeries recommencent. Enfin le montagnard s'enveloppe de sa slroicha et s'endort.

C'est samedi; l'étape serait sans doute plus intéressante par la scala aux lacets vertigineux ; mais elle est longue et nous n'arriverions pas le même jour à Cettinjé.

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Un Slave d'une corpulence énorme nous oITre sa voilure. Il demande vingt-cinq florins. Je lui donne un napoléon d'or de quarante francs. Il accepte au comble de la joie. Nous partons à quatre heures du soir, afm d'échapper à la chaleur lorride du milieu de la journée. Nous longeons le quai, traversons la Fiumera et nous montons par des lacets tracés dans un val assez boisé, jusqu'au fort de Dub qui commande le col de ce nom. Nous y jouissons d'une vue merveilleuse, d'un côté sur les Bouches séparées de la mer par le massif rocheux du mont Elia, et de l'autre, sur la baie de Trasle et les jardins de Budua.

La verdure de ce coin de terre, mise en relief par l'azur des eaux, tranche avec l'aridité blanchâtre de la haute montagne. Puis la route revient sur Cattaro, perdue là-bas, au fond de l'abîme. 11 nous semble qu'on pourrait lancer une pierre sur le toit des maisons.

Cette route, suspendue en quelque sorte à une muraille, décrivant des lacets si brusques qu'ils paraissent contigus, cette citadelle qui surplombe la ville et qui est elle-même écrasée sous le rempart de la montagne, ce ravissant panorama des Bouches, où se multiplient, à mesure que nous montons, les golfes, les promontoires, et sur des rives faites à souhait des villages ignorés, tout vous donne les émotions d'une ascension aérostatique.

Là-bas, les inégalités des roches forment des échancrures dans la nappe bleue tranquille de la mer, et dans les jardins verts pointent des clochers blancs. Levez les yeux ; le massif du mont Elia qui fermait tout à l'heure l'horizon s'est abaissé, et ses crêtes capricieuses se découpent en

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relief sur l'azur du ciel et l'azur des eaux. Les six Bouches vous apparaissent maintenant dans tout le détail de leur bizarre corifiguratlon : au delà, l'Adriatique ressemble à une plaine brillante. Pour achever la beauté de ce décor incomparable, le soleil se couche dans la pourpre des Ilots, au moment où nous atteignons l'arête de lapremière chaîne, à une altitude d'environ onze cents mètres.

Malgré la pente, nos chevaux n'ont cessé de trotter sur le liord du précipice, où le moindre faux pas serait mortel. Au sommet du col, dominé par d'autres rochers, qui s'élèvent jusqu'à mille sept cent cinquante-neuf mètres, cent hommes tiendraient en échec toutes les armées de la terre.

De ce point nous atteignons en demi-heure le plateau qui domine la plaine de Niegus. Je n'essaie pas de décrire le paysage. Nous avons autour de nous, au-dessous et audessus, une immense mer de rochers calcaires, formant des séries de cratères superposés. La femme tsernagore amasse un peu d'humus au fond de ces cirques et cultive avec soin ces petits champs, dont les plus grands ont peutêtre dix mètres carrés. (,ià et là dans quelques fentes ou sur des pentes inaccessibles, on aperçoit des Itouquets de chênes, débris vivants des antiques forêts. Ni vache, ni cheval, ni mulet ne saurait s'aventurer sur ces surfaces ra- Ijoteuses. En quelques heures l'homme civilisé y couperait la semelle de la meilleure chaussure ; mais le Monténégrin, chaussé del'opanké et la carabine sur l'épaule, bondit sur ces roches avec l'aisance du chamois.

Niegus est au fond d'une plaine, ou plutôt d'un immense

OKiiciKRs MoNTKNÈGKiNs; d'après une photographie de M. l'Abbé P. Bauron (voir page 378).

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cratère, fermé de loules parts par un cercle de sommets dentelés et arides.

Les eaux nont aucune issue visible, cl ce cirque deviendrait un lac, si elles ne s'échappaient par des couloirs souterrains.

Nous nous arrêtons une lieure dans une sorte de klian tenu par un vieux Monténégrin, qui se vante d'avoir fait le coup de l'eu contre les Fi-ançais, pendant l'occupation de Cattaro, cl d'avoir vu les Russes camper sur la Tsernagore. Son fils nous sert à manger des œufs et du jambon. Il parait très heureux de notre appétit et plus encore de notre compliment, quand nous le voyous mettre sur la table une nappe de toile grossière.

Le village se compose d'une centaine de inities rudimentaires, adossées à une paroi rocailleuse qui sert de muraille. Elles sont couvertes de pierres plates. Du côté du chemin elles ont environ deux à trois mètres d'élévation : du côté de la montagne elles sont de niveau avec le sol. De loin il faut à l'oeil un certain moment pour les distinguer des roches en saillie. Une seule maison présente un aspect assez confortable; elle est même munie d'un paratonnerre et flanquée de deux tourelles. C'est le palais de campagne du prince régnant. Car N'iegus est le berceau de la famille des Pétrovic et Nicolas I^f est né dans ce village. Il y revient chaque année, à l'époque des grandes chaleurs, plus sensibles à Cettinjé que dans cette plaine, sans cesse rafraîchie par les brises de l'Adriatique.

Je ne pourrais dépeindre le paysage si je n'avais fait le trajet deux fois. La nuit commence à notre départ de

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Niegus. Nous traversons une succession de collines et de dépressions rocailleuses, qui s'étagent sur le flanc d'une chaîne plus élevée. Un poteau télégraphique se profile sur le ciel au sommet du col et reste pendant une heure et demie notre but invariable et toujours éloigné,

A la pâle clarté de la lune, les rochers prennent des formes fantastiques, des altitudes de brigands ; les vallées ont des profondeurs insondables, et les plaines ressemblent à des étangs. L'illusion acciuiert même une telle intensité que plusieurs fois des blocs calcaires, accumulés au tournant de la route, me font l'eûet d'un groupe déniaisons, et je demande au conducteur le nom du village. Mais lui me répond invariablement : « Il n'y a pas de village ; ce sont des rochers, »

En plein jour, le panorama qui se déroule sous les yeux, au col de Niegus, donne une idée parfaite de l'état du pays. Derrière nous se dressent les pics formidables du Zarjelo, du Jezerski, du Stirvonik, qui atteignent dix-sept cent cinquante-neuf mètres d'altitude. Les ramifications de la montagne, toute crevassée et bosselée, nous dérobent la vue de la capitale. Devant nous s'étend, avec une légère inclinaison, l'immense surface de pierres qui se continue jusqu'au milieu de l'Herzégovine. On dirait une mer agitée par la tempête et pétrifiée tout à coup par un acte de la volonté divine. Les collines, les ravins, les petites plaines, tous les accidents du vaste plateau ne présentent que des cailloux, des blocs éparset des bancs rocheux, noirs et grisâtres, amoncelés dans un pêle-mêle et un désordre inouïs sur une montagne de marbre.

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L'aspérité, la nudité de ces masses calcaires et les inégalités de ce sol tourmenté font songer aux régions les plus monotones de l'Arabie Pétrée. On comprend comment, depuis des siècles, les Monténégrins, perdus sur ces sommets inaccessibles, ont pu défier et défieraient encore toutes les invasions.

Les seules parties habitées sont le fond des cirques ; ils ont la forme d'un entonnoir et les parois intérieures sont garnies de bassins successifs et parallèles, creusés par les orages. Généralement un petit cône s'élève au milieu du cirque. Les femmes déposent un peu de terre végétale dans tous ces bassins. Ces minimes parcelles du sol fournissent la maigre récolte qui nourrit les habitants, heureusement habitués dès l'enfance à une frugalité ascétique. Elles forment aussi, de distance en distance, au milieu des rochers de petites taches noirâtres, qui donnent à la contrée l'aspect d'une peau de tigre.

Cette situation géographique et agricole explique la turbulence des Monténégrins et leurs incursions dans les provinces limitropiics. Quand la récolle est nulle ou insuffisante, la nécessité, le combat pour la vie, l'instinct de la conservation les poussent à chercher ailleur.3 les aliments qui leur manquent. Trop pauvres pour f cheter des céréales, ils prennent la résolution dolcsolilenirà force d'adresse, de ruse etdecourage.Lc Turc estàla fois leur ennemi et leur voisin. Le piller et le tuer, n'est-ce pas rendre service à la patrie ? En conséquence,ils organisent des bandes pour faire la razzia'

L'habitude et l'amour du butin les entraînent ensuite à ne plus ilistinguer entre l'infiilélc et. le chrétien et à commeitre

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de sanglants attentats contre, les Albanais, les Bocchèses et même leurs compatriotes de la plaine.

Aujourd'hui, la situation n'est plus la même. Le Monténégro vit en paix avec les Osmanlis; il s'est d'ailleurs arrondi; il communique avec la mer et possède du côté de Scutari et de Pod.yoritza des terrains fertiles. Enfin, la barbarie des mœurs tend à disparaître et le code pénal du prince Nicolas commence à inspirer à ses sujets le respect de la fortune et de là vie d'autrui.

Nos chevaux sont infatigables, et l'honnête Slave qui nous conduit a une façon particulière de leur parler, qui semble doubler leur vitesse. La route fait de nombreux circuits. Demi-heure d'une descente vertigineuse nous amène au village de Baïts, construit en demi-cercle sur la déclivité des rochers. Une église se présente, celle de Ylachka; notre phaéton se découvre et fait le signe de la croix. Un long bâtiment d'aspect moderne, perdu dans les pierres et les broussailles, sert d'arsenal depuis 1870. Plus loin, nous apercevons sur un tertre un petit monument en forme de dùme, surmonté d'une croix. C'est un mausolée consacré à la mémoire des montagnards des Drobniak, qui, pendant la guerre de 1852, passèrent la frontière de Serbie pour y chercher des armes et des munitions. Arrêtés dans leur entreprise, ils voulurent traverser les lignes ottomanes et périrent victimes de leur dévouement à la patrie.

Nous sommes dans la plaine de Getlinjé. Nous dépassons

encore un bâtiment inachevé, sans caractère; c'est l'hùpital.

Il est minuit, quand nous sonnons à l'unique hôtellerie de

la ville. Notre guide nous annonce comme de grands per-

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sonnages. Les servantes arrivent avec des mines endormies et ne comprennent pas un mot de noire conversation. M. Patrimonio, ministre de France auprès de Son Altesse, occupe une cliambre dans l'iiôiel ; notre arrivée trouble son sommeil. Son drogman se lève et nous apprend que le P. Barrai, d'Arcueil, a envahi avec ses quinze élèves toute la maison et qu'il sera difficile de nous loger.

Cependant les servantes trouvent encore trois matelas qu'elles traînent dans la salle à manger. Onze jeunes gens garnissent déjà le parquet. Notre arrivée met en émoi la joyeuse troupe. Nous éteignons les lanternes au milieu des calembours. Je m'enveloppe de mon plaid et, la tète sous une table, je parviens enfin à goûter un peu de repos.

Les habitants de la Tsernagore appartiennent tous au rite oriental ; seuls des villages albanais, annexés en 1878 aux Etats du prince Nicolas, donnent un contingent de quatre mille catholiques environ, répandus surtout dans les districts de Dolcigno et d'Antivari. C'est pour eux, et peut-être aussi dans le but de faire de nouvelles recrues politiques, que Son Altesse a sollicité et obtenu de Léon XIII l'insigne privilège d'employer aux cérémonies du culte le glagolitique, la vieille langue morte des Slaves. Le concordat, conclu avec la cour de Rome le 18 août 1880, a été publié dans le Glas Tsertiagortsa, la Voix monténégrine, journal officiel de la principauté, et l'archevêque d'Antivari est le légitime pasteur de ce bercail isolé au milieu des schismatiques.

Le prince se monti-e d'ailleurs très libéral pour tout ce i|ui toilclio il l'exercice du «uilto. La lettre respectueuse

qu'il a adressée au Pape, au moment du jubilé, fait honneur à l'élévation de ses sentiments. La haute portée de son esprit et la loyauté de son caractère contribuent beaucoup à détruire les fâcheux préjugés que la population de la Tsernagore a toujours nourris contre l'élément latin.

Cettinjé n'a pas encore d'église catholique. Mais depuis le passage du prélat, envoyé par le souverain pontife pour traiter la question religieuse, on y trouve tous les objets nécessaires à la célébration des saints mystères. Ils sont déposés chez un cordonnier, Bisi, romain d'origine et catholique de naissance. Une petite chambre est improvisée en chapelle, et c'est dans ce modeste oratoire que mes deux confrères et moi nous avons dit la Sainte Messe, le dimanche, 28 août i887. Le P. Barrai et le P. Guyot, son compagnon, nous succèdent à l'autel. L'assistance se compose des membres de la caravane d'Arcueil, du cordonnier et de sa femme qui nous baisent les mains, du docteur Maruch de Bàle et d'un prétendu comte italien, qui se donne les allures d'un profond diplomate.

Ce jour-là, la capitale du Monténégro a été cinq fois de suite sanctifiée par le sacrifice non sanglant du corps et du sang de Jésus-Christ, offert par des prêtres catholiques. Depuis plusieurs siècles pareil événement ne s'était pas encore produit. La grâce descendue du ciel ne restera pas sans porter d'heureux fruits pour l'avenir !

Déjà les Monténégrins, vêtus de leurs beaux costumes, se promènent à grands pas dans la rue principale et forment des groupes resplendissants de couleurs multiples. Ils ont des poses superbes, théâtrales, presque enfantines de va-

nité. La plupart sont des hommes de laille élevée, et de solide charpente. Les muscles paraissent vigoureux. Le visage ne manque ni d'intelligence, ni de finesse, ni d'expression. Le regard, pénétrant, acéré comme la lame d'un glaive, a la fixité incisive du regard de l'iiomme, habitué à considérer de loin les moindres objets. La physionomie n'est point farouche. Je ne puis dire cependant qu'elle respire la bonté, la mansuétude, l'innocence et la douceur. Elle a plutôt je ne sais quoi de félin qui trahit la ruse, la forfanterie, l'indépendance. Etes-vous l'hôte des Monténégrins? Vous n'avez rien à craindre. Ils feront tout pour vous laisser d'eux-mêmes la plus haute opinion. Etes-vous seul, égaré sur un point de leur territoire? Priez le ciel pour que celui qui le premier vous rencontrera ait la crainte do Dieu et le respect de son père et de sa mère !

Les guerriers que nous avons sons les yeux sont des personnages importants, des sénateurs, des ministres, des fonctionnaires de premier ordre. Leur costume est éclatant. Je ne puis le décrire d'une façon bien exacte. Voici pourtant les détails qui ont particulièrement frappé mon attention.

Le gàtchié, fait de drap bleu, a la forme des pantalons turcs et s'arrête, à l'aide de jarretières brodées, e'i la iiaulour des grandes boites molles qui emprisonnent toute la jambe. Chez les pauvres, l'opanké remplace les liottes ou le brodequin. Une molletière de gros feutre, souple et très résistante, se rnoule sur le pied, sert d'appui aux muscles, les protège contrôles angles des roches et permet des marches surprenantes à travers des sentiers imi)iaticables.

La gou'jne est une tunique h manches ajustées; elle

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rappelle la tunique hongroise; mais, hi couleur est blanche au lieu d'être noire. Elle est enrichie de broderies, se plisse à la taille sous le pdss ou ceinture longue et ample, descend jusqu'au genou et s'ouvre largement pour faciliter la marche et laisser voir les passementeries du djamadan. Elle peut valoir quinze cents francs (voir la gravure page 369).

La yaliéta et le koret sont des vestes rouges à manches ouvertes. Le djamadan est un gilet, garni de soutaches noires et quelquefois de plaques d'argent ou d'olives en métal. Elles sont superposées, en lignes symétriques de façon à constituer une cuirasse flexible, qui garantit la poitrine et les épaules contre les coups de sabre.

Le kolan est une csinture de cuir ou de maroquin rouge, destinée à retenir les pistolets et le kandjar, qui font partie inséparable du costume monténégrin. Le pistolet à pierre est presque seul en usage, à cause de la difficulté de se procurer des capsules. Les crosses sont ornées de garnitures d'argent, qui en augmentent considérablement la valeur.

Le kandjar est un poignard à double tranchant, terrible dans la mêlée, et qui a souvent jeté le désordre dans les bataillons ennemis. Les guerriers s'en servent pour tous les usages de la vie, et d'un seul coup al)attent la tète d'un jeune taureau. Quelques-unes de ces armes se transmettent religieusement de père en fils et ont acquis une célébrité légendaire par le nombre de tètes turques qu'elles ont enlevées.

Le yatagan et le chichana, l'usil, se portent st'uloment dans les grandes occasions. Mais l'objet indis|iensable dont

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le guerrier ne se sépare jamais, c'est le chibouk à long manche. 11 s'en sert, même, en guise de levier, pour porter un léger fardeau sur son épaule.

La coillare est très coquette, mais peu propre à protéger contre les ardeurs du soleil ou les intempéries de l'atmosphère. C'est une calotte rouge à bord droit et ;i fond plat. Elle est recouverte d'une broderie noire sur toute sa hauteur. Un demi-disque d'or, entouré d'une auréole, brille à son centre. On l'appelle kapa. Elle représente en quelque sorte le passé et l'avenir de la nation. Elle a sa légende: le fond rouge, c'est le sang versé à Kosovo, où s'abîma l'indépendance de la Tsernagore ; la broderie noire indique le deuil qui pèse sur la patrie, et le disque d'or présage les futures gloires du Monténégro, affranchi, régénéré et versant sui- le monde des rayons de lumière.

Chez les femmes la jupe blanche tranche avec un tiiblier de soie de couleur éclatante. La chemise est ornée de galons et paraît sous la longue basquine sans manches, qu'une lourde ceinture serre à la taille. Les jeunes filles se coiffent avec élégance de la kapa ; les femmes mariées se couvrent la tête d'un mouchoir en général bariolé.

Les rudes travaux auxquels elles sont soumises leuiôteut d'ailleurs le goût de la toilette. Leur condition ressemble un peu à celle de la femme arabe. Elles cultivent la terre, entretiennent le ménage, prennent soin du bétail, portent les provisions et tous les fardeaux qui déshonoreraient leurs nobles époux, vont chercher (luehpiefois à des distances considérables l'eau nécessaire aux besoins i\o la famille et la charrionl ilans de petits barils, qu'elles po-

sent en équilibre sur leurs tètes ou sur leurs épaules. Elles sont d'une force extraordinaire.

Faut-il porter une valise, un paquet? Ce n'est pas un homme qui se présentera, mais une femme. V'ous la verrez, d'un pas alerte et sûr, franchir les roches de la montagne et même dégringoler prestement les Échelles de Caltaro.

L'homme porte ses armes, son chibouk, et c'est tout. Seul il jouit de la considération, et s'il marche quelquefois à la peine, il est toujours à l'honneur.

Un fils vient-il au monde ? C'est un événement heureux, qui provoque l'allégresse et qu'on célèbre par des réjouissances. Le nouveau-né apporte des chances de plus de propager le nom de la famille et d'en accroître la réputation. Mais si l'enfant est une fille, sa naissance passe inaperçue et la maison reste morne et silencieuse. Celte sujétion de la femme monténégrine ne la prive point des légitimes affections de la famille, et la rend patiente, dorce, réservée et serviable.

Cettinjé est au centre d'un plateau fermé à l'est et au sud par deux chaînes parallèles, et au nord, par les sommets du Lovchen. Elle n'a rien de pittoresque ni de grandiose et ne correspond pas aux paysages entrevus depuis Caltaro. Elle ressemble à un gros village.

Sa population ne dépasse pas quatorze cents âmes. C'esJ, je crois, la moindre capitale des États européens. Et cependant la France, la Russie, l'Autriche, l'Ilalie, l'Angleterre et la Turquie entietiennent, depuis le traité de Berlin, des représentants et des légations auprès du gouverneur de cette minuscule principauté.

Le plan de lu ville est simple. Une centaine de maisons très basses sont rangées des deux côtés de la route qui, fort large, devient la grande artère. L'iiùlel est au bout de celte avenue. Une seconde rue se soudant à angle droit sur la route mène au monastère.

Le palais du prince est à gauche; adroite sont les ministères et le BIgliardo, ancienne résidence du A'iadika. Son nom lui vient de l'impression ressentie par tous les habitants de la Tsernagore, à l'arrivée d'un billard, destiné à la maison de Son Altesse. Cinquante individus furent requis pour son transport et se donnèrent plus de mal aux Échelles de Catlaro que pour mettre en déroute une armée musulmane.

Le vaste bâtiment est occupé par les bureaux de l'administration. Il sert aussi de caravansérail aux étrangers de distinction. Au rez-de-chaussée fonctionnent les presses de l'unique imprimerie du Monténégro. On nous offre, pendant notre visite, un exemplaire du Glas Tscrnacjorlsa en langue slave, où l'on raconte notre arrivée.

Le palais du prince est une vaste maison bourgeoise aux murs de couleur verdàtre. Elle est munie de cheminées, luxe presque inconnu dans le pays, et entourée d'un splendide jardin. A l'entrée un mât porte le pavillon national, rouge à bordure blanche avec une aigle à deux tètes dominant un lion. Des soldats montent la garde près du vestibule (voir la gravure page 385).

Au centre de la place se trouve un puits, ouvert seulement deux fois par jour, sous la surveillance d'un officier de police. Un ne peut y puiser (\\xe l'eau strictement néces-

'SS2 Li:S RIVKS ILLYHIF.NiNES

saii-e pour la boisson. Près du puits un gigantesque mùrier protège lie son ombre un banc circulaire, établi autour du tronc. C'est là ([ue le prince vient s'asseoir ])Our rendre la justice à ses sujets, comme autrefois saint Louis sous le chêne de Vincennes. 11 écoute leurs doléances, tranclie leurs ditlérends, apaise leurs rancunes, éteint la vendetta, fait droit à leurs réclamations sans recourir ni au papier timliré, ni à la proctidure. Les séances ont lieu le lundi de chaque semaine : tous les assistants se tiennent respectueusement découverts. Les décisions sont sans appel et sont acceptées sans murmure.

Au-dessus du village, un édifice, adossé à la montagne, parait dominer tous les autres et se termine par une tour carrée à coupole. C'est le monastère, construit par le Vladika Danilo en 1G97, après la double destruction du cloître primitivement fondé par Ivan-le-Noir en 1584, en l'honneur de la sainte Vierge, sur le modèle du Maria Dolorosa d'Ancône.

On montre dans ce couvent des ornements sacerdotaux dun luxe inouï, présents des empereurs de Russie. On y voit aussi les tombeaux des trois hommes les plus illustres de la Tsernagore, celui du prince Danilo, celui de son frère Mirko Pétrovic, père du prince Nicolas, et enfin celui du Vladika Pierre I^r, que les Monténégrins vénèrent comme un saint et invoquent comme leur jirotecteur.

A huit heures, M. Patrimonio, à qui j'ai fait remettre ma carte, me fait appeler et m'annonce (ju'il nous présentera à Son Altesse, à dix heures, en même temps que les membres de la caravane d'Arcueil.

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Une audiL'iicc priiicière est une bonno lorlune au Monténégro, et je Hîmercie eordialemeni, .M. le Minislrc de France de sa ijracieuse attention.

•l'ai vu M. Patrinioniu en 188r» à l!eyr'jMtli, on il remplissait les fonctions de consul général en Syrie. Il occupait alors un palais magnifique sur le bord de la mer, avait à sa suite plusieurs subalternes, chancelier, secrétaires, drognians. Des kawas montaient la garde à sa porte et un sais courait devant sa voiture. 11 faisait grandefigure, romine il convient au représentant de la l-"rance.

.Je ne puis déguiser ma surprise et réprimer un sentinnMit de douloureuse amertume, en retrouvant le même personnage enfermé entre les murs d'une misérable chambre d'auberge, dépouillé de toute pompe extérieure et comme exilé sur les rochers de la Tsernagore, loin de tous les charmes et de tous les agrément s de la civilisation de l'esprit. Cependant ce loyal serviteur de la patrie n'a pas démérité, et ses états de service attestent son dévouement. Qu'il me pardonne de les mettre sous les yeux du lecteur.

M. Patrimonio appartient à l'une des plus anciennes familles de la Corse. Ses ancêtres ont joué un rôle important dans les affaires de l'île, durant la période troublée de 1740 à 1750, comme on peut le voir dans V Histoire d'Ilalic, de Charles Botta.

Après ses dél)uts dans la carrière diplomatique, M. l'atrimonio fut appelé à gérer le consulat français de Jérusalem. Il y resta huit ans à la satisfaction des nombreux ministres qui se succédèrent au quai d'Orsay. 11 soutint avec passion les intérêts de la France et ne laissa pas entamer son

influence traditionnelle en Orient. Les souvenirs que nous avons recueillis nous-mêmes de son passage et de son administration sont tous à son avantage.

Nommé ensuite au poste plus élevé de consul général à Beyrouth, il eut à lutter contre Rustem-Pacha, l'ennemi le plus dangereux de notre autorité et de nos droits séculaires. Pendant quatre ans, M. Patrimonio favorisa de tout son crédit les entreprises d'un patriotisme éclairé. Je me rappelle encore avec quelle vigueur il prit en main la cause du Carmel, placé sous notre protectorat et dont les propriétés avaient été indignement violées par les Allemands de Caïpha.

Ses services le désignaient à des fonctions plus considérables. Il fut chargé de conclure le traité de Madagascar, tâche ingrate et dangereux honneur par suite de nos divisions politiques. Les Chambres ne voulaient pas sacrifier les droits incontestables de la France et refusaient en même temps les crédits et les forces nécessaires à une action vigoureuse et rapide.

L'amiral Pierre, paralysé dans ses desseins par des ordres peu conformes à sa situation et souvent contradictoires, devait, comme l'amiral Courbet au Tong-King, payer de sa vie les amers déboires d'une responsabilité, où les véritables intérêts de la patrie luttaient à chaque moment dans sa conscience avec la soumission aux chefs hiérarchiques. La république d'Athènes exilait Thémistocle et condamnait à l'amende Miltiade, ses généraux victorieux. Est-ce que la République française aurait pour principe de réduire ses agents à l'impuissance pour les désavouer ensuite ?

CQ

M. Patrimonio fut chargé de liquider notre situation à Madagascar et de tirer le meilleur parti d'une expédition que le pays semblait ne pas approuver et qui, mal commencée, était mal dirigée faute de troupes suffisantes. Les circonstances n'étaient pas favorables à un plénipoteniaire qui avait à négocier avec un ennemi ouvertement conseillé et soutenu par les Anglais. Le traité fut conclu sans sacrifier les intérêts de la France et d'après les ordres retjus et ponctuellenipnt exécutés.

Mais depuis, les critiques dont il a été l'objet ont rejailli sur la tète du signataire. Une mission de confiance sur les rochers de la Tsernagore est devenue la récompense du dévouement à la patrie et de la docilité au Ministre des aiïaires étrangères. Je souhaite à M. Patrimonio une autre destination mieux en rappoit avec ses talents et ses états de service.

A dix heures précises, les membres de la caravane d'Arcueil sont réunis au complet. Nous formons tous ensemble une troupe de vingt Français. M. Patrimonio se met à notre tète et nous nous rendons au palais. Plusieurs ministres et sénateurs sont dans la rue et nous saluent au passage. Les Perlanlks, ou gardes du corps, au nombre de dix, nous rendent les ormes; un aide de camp nous introduit dans un large vestibule, orné de tiophées d'armes et de portraits; nous gravissons un escalier de quelques marches et arrivons dans la salle d'audience. C'est une grande pièce carrée, munie de sophas, sans tables, ni chaises. Des portraits sont appendus aux murailles. Nous admirons ceux du prince Danilo, des empereurs et impéra-

388 LES RIVES ILLYPiENNES

Irices de Russie et d'Autriche, du Vladiiva Pietro II, de Mirko Pétrovic et enfin celui de la princesse Milena, la souveraine actuelle.

Nous restons debout, rangés en demi cercle. Le prince Nicolas, en slave Nikita, fait son entrée, suivi du prince héritier, son fils Danilo. Son Altesse est vêtue de la tunique nationale, chamarrée de broderies et de croix ; le pantalon de laine bleue s'enferme dans les grandes bottes souples, aux éperons d'or, et des armes au.v fines ciselures sont passées à la ceinture aux vives couleurs.

La conversation s'engage. Le prince u la voix douce et vibrante, il parle lentement avec une certaine chaleur communicative et une grâce séduisante, où se trahit la force virile du premier cavalier et du premier tireur de la Tsernagore (voir la gravure en tète du volume).

Le geste est noble, aisé, un peu théâtral ; la taille haute, le teint basané ; le iront peu découvert; les cheveux épais, brillants; les yeux animés d'un feu contenu et pénétrant; l'expression du visage, avenante. M. Palrimouio nous présente successivement et le prince nous donne à chacun une poignée de main et nous adresse des paroles de bienvenue. II s'informe du but de notre voyage, de notre itinéraire passé et futur, de notre impression sur son pays et son peuple. Il nous parle de la Fiance, de son séjour à Vichy, de l'appui que notre gouvernement lui a prêté et des concessions obtenues grâce à son influence politique.

Puis, faisant avancer près d'elle le jeune Danilo, Son Altesse ajoute :

« Messieurs, je vous présente mon fils. Quand il aura

« fini ses éludes h Saint-Pétershouro:, je le ferai voyager 0 comme vous. »

Le jeune prince est âgé de quatorze ans. Il est de taille svelte, élancée. 11 est presque aussi grand que son père. Il paraît timide, maladif, et sa voix est plutôt celle d'une femme que d'un adolescent. ,

Nous nous relirons contents de celle entrevue et notre considération en est singulièrement accrue aux yeux des Monténégrins.

Dans le courant de la journée, nous rencontrons la princesse sur notre passage. Elle répond à notre salut par le plus aimable des sourires. Le soir, on nous annonce que, pour nous iionorer et nous témoigner son contentement, elle a demandé et oijtenu la grâce d'un prisonnier. — Aussi notre cœur est-il ému des sentiments de la plus vive reconnaissance.

ORIGINE DU MONTÉNÉGRO. — IVAN-LE-NOIR FONDE r.ETTINJÉ. — LE POUVOIR THÉOCRAÏIQUE DES VLADIKA. — AVÈNEMENT DE LA FAMILLE DES PÉTROVIC. — SÉCULARISATION DU MONTÉNÉGRO.

— MORT DE DANILO F^". — NAISSANCE ET ÉDUCA- TION DE NICOLAS I<^'". — SON CARACTÈRE. — SON GOUVERNEMENT. — UN PRINCE POÈTE. — RAL- KANSKACARICA.— KRAL.)ÉVIC MARCO ET l'AIGLK.

.^ron dessein n'est pas d'écrire l'histoire du Monténégro. Il faisait autrefois partie du royaume de Serbie ; il en subit les diverses fortunes. Il était compris dans la Zêta. Ce mot désignait d'abord la province qui s'étend du lac de Scutari à la mer, entre Catlaro et Anlivari. Les montagnes formaient la Zêta supérieure; la Zêta inférieure embrassait toute la plaine. La Zéla se compose aujourd'hui du territoire situé entre la rivière de ce nom, la Moratcha et le Monténégro.

L'indépendance du Monténégro naquit dans les champs de Kosovo on 1:^89, au moment où sombra le royaume de

Serbie. Elle fut baptisée dans le sang des héros. A partir de ce jour les princes de la Zêta refusent au Sultan leur vassalité. Stéphan Tzernoiévicli, en 1450, fait acte de souverain et signe une convention avec le provéditeur Ivan Bolano, représentant de la République de Venise. Murât II et Mahomet II ne songent pas à l'inquiéter, occupés qu'ils sont à guerroyer contre d'autres ennemis et surtout contre le nouveau roi d'Albanie, Georges Gastrioto.Ses contemporains le surnomment Scanderbeg, le roi Alexandre, ;\ cause des luttes héroïques qu'il entreprend,comme un autre Alexandre, pour refouler les hordes envahissantes des Osmanlis.

Le fds de Stéphan, Ivan-le-Noir, dirige les intérêts de la principauté naissante de 1471 :\ 151C. U fait élever d'abord des fortifications à Jabliak, sa capitale. Mais sans cesse sous les armes pour résister aux attaques, il ne tarde pas à comprendre que les obstacles naturels, olïerts Ji l'ennemi par la Montagne Noire, seront avec son courage et celui de son peuple les meilleurs appuis de son nspôrance et les plus solides remparts de sa lil)erté.

Il bn'de la ville de Jabliak, l'abandonne et se retire au cœur des rochers. En 1484, il bâtit à Cettinjé, dans un cirque entouré de montagnes et facile à défendre, le monastère auquel il donne le nom de Métropole de la Zêta et institue comme évêque Bésarion,qui sort du monastère de Yranina, première Métropole. Il y fixe lui-même sa rêsicence et construit sur la rivière obod, aujourd'hui la rivière Tsernoiévitja, une forteresse et une imprimerie.

Exaltés par son courage et la fière indépendance de son caractère, les Monténégrins lui jurent une inviolable fidé-

lité et d'une voix unanime proclament la loi qui reste, pendant cinq siècles, la règle des fils de la montagne et les fait sortir victorieux de toutes les épreuves :

« En temps de guerre contre les Turcs, aucun Monténé- « grin ne pourra, sans l'ordre de son chef, quitter le champ « de bataille. Celui qui aura pris la fuite sera à jamais « déshonoré, méprisé, banni du milieu des siens. On lui « donnera un vêtement de femme et un fuseau, et les « femmes à coups de fuseau le chasseront comme lâche et « traître à sn patrie. »

Ivan, heureux de ses succès, obtient poui- son fds aîné, Georges, la main d'Elisabeth, fille du patrice vénitien, Antonio Krizza. Il meurt à Cettinjé en 1490 et ses ossemenis reposent dans le monastère.

Georges Tzernoiévich continue l'œuvre de son père et se déclare l'apôtre de l'orthodoxie. 11 achète à Venise un matériel d'imprimerie qu'il établit dans le local préparé par Ivan. Par ses ordres, on édite un grand nombre d'ouvrages liturgiques, où les lettres cyrilliques sont employées pouila première fois. Mais son frère Stanko, aveuglé par la jalousie, se rend à Constantinople, se fait musulman, demande à Bnjazet II et obtient de lui des troupes pour soumettre le Monténégro, et promet de se reconnaître ensuite comme vassal du Sultan. Georges marche à la rencontre du renégat, qui vient lui disputer la couronne, et détruit son armée dans les champs de Ljeskopolje.

Mais son épouse, Elisabeth lliizza, regrette les palais de Venise et par ses instances le décide enfin à remettre son pouvoir et ses armes entre les mains du métropo-

304 LKS RIVES ILLYRIENNliS

litain de Geltinjé et h fixer son séjour dans la ville du Doge.

A partir de 1510, les Monténégrins vivent sous la houlette du Vladika German et de ses successeurs. Ils ont un gouvernement théocratique. Durant une période de deux siècles, de 1516 à 1687, ils résistent, avec des alternatives de succès et de revers, à plusieurs invasions ottomanes. Ils voient flotter plus d'une lois les étendards musulmans dans la plaine de Cetlinjé. Mais le croissant ne peut s'implanter sur ces arides rochers, où le sang qui coule pour la liberté ne s'épuise jamais.

En 1697, les Monténégrins, abandonnés depuis dix ans, par les Vénitiens, leurs alliés, aux fureurs de Soliman- Pacha, qui met tout à feu dans la montagne et pénètre jusque dans la capitale, se réunissent et élèvent à la dignité de pontife et de prince un membre de la famille Pétrovic, Pietro Danilo. C'est le chef de la dynastie régnante.

Danilo l'^'^, h la fois Gospodar et Vladika, tombe par trahison entre les mains des Turcs. Il paie sa liberté trente mille ducats. Mais rentré dans ses Etats, il fait massacrer en 1702, en guise de représailles, tous les Musulmans de son territoire, qui ne sont en réalité que des Monténégrins apostats, et qui ne cessent d'entretenir des intelligences dangereuses avec les ennemis de la patrie.

Les Vladika se succèdent pendant cent cinquante ans dans la môme famille. Comme le mariage leur est interdit, parce qu'ils sont évoques, ils désignent leurs neveux pour héritiers de la couronne et do la mitre.

Mais à la mort de Pierre II, le 31 octobre 1S51, son neveu Danilo brise le pouvoir théocratique, dont sa famille est investi, et fait déclarer par le Sénat que désormais le Monténégro est un Etat séculier, sous le gouvernement héréditaire du prince et qu'après sa mort la succession appartiendra à ses descendants mâles dans l'ordre de progéniture. En cas d'extinction de sa ligne, le pouvoir passera aux parents du degré le plus proche dans le sexe masculin.

Le 24 janvier 1856, Danilo épouse Darinka Kuechich, de Trieste, et le 24 août de la même année, un décret désigne, à défaut de descendance mâle directe, comme héritier du titre de prince, le fils de Mirko Pétrovic, frère de Danilo, aujourd'hui Nicolas I^r.

Le l'''" août 18G0, le règne tourmenté de Danilo se termine brusquement par un drame funèbre. Le prince et la princesse séjournent à Perzagno, pour y prendre durant quelques semaines des bains de mer. Le soir ils vont, suivant leur habitude, à Cattaro jouir de la promenade sur l'esplanade, où toute la société de la ville se donne journellement rendez-vous, pondant que les musiciens de la garnison exécutent leurs symphonies.

A dix heures, le prince se dispose à retourner à sa villa et fait approcher son embarcation. Un coup de pistolet part et Danilo, frappé à mort, s'afl'aisse sur les bras de la princesse Darinka. Le meurtrier, Kadich, est un exilé du Monténégro, ennemi personnel du Gospodar. Arrêté après son crime, il est jugé et pendu, sans avoir dénonci' aucun complice.

Danilo expire le lendemain et son corps est ramené à Cettinjé, où le Sénat proclame prince du Monténégro et des Berda le fils de Mirko Pétrovic, Nicolas I^r. Le prince Nicolas ou mieux Nikita Pétrovic est né le 13 septembre 1841, il Niegus, dans la maison que nous avons signalée à notre passage. Il est le fils de Mlrko P«'trovic, archiduc (lu Monténégro et de Stanné Martinovich.

Sa première jeunesse s'est écoulée, comme celle des enfants du peuple, dans ces exercices violents qui sont pour les habitants de la Tsernagore l'école et le prélude des choses de la guerre. Tantôt à pied et tantôt à cheval, il parcourt sans frein les forêts et les montagnes et dresse ce cavalier accompli et ce tireur redoutable, qui est maintenant sans rival dans la principauté.

Sans cesse en face des grands spectacles d'une nature tourmentée, sauvage, effroyable, il y puise le goût de la surprise et de l'imprévu. Il nourrit son imagination des scènes de la vie extérieure, la surexcite par les récits émouvants des guerriers qu'il écoute, éveille enfin ses facultés poétiques et orne son front dos lauriers de la muse, bien avant d'aspirer à la couronne piincière.

A dix ans, il est envoyé h Trieste dans la famille de Kuechich, où il s'initie à toutes les élégances de la \ ie, de la fortune et des beaux-arts et apprend sans effort les langues italienne et allemande. L'histoire de la Serbie et du Monténégro tient la plus large place dans son instruction, en même temps que les formes polies et les grâces féminines dont on l'entoure adoucissent la rudesse du montagnard.

En 1855, Napoléon ofïre au prince Danilo plusieurs bourses au lycée Louis-le-Grand, en faveur de jeunes Monléni'-grins. Nicolas, âgé de quatorze ans, emprisonne son lndéi)endance dans l'enceinte du collège et soumet la fougue de sou caractère au despotisme de la discipline. Distancé sur les bancs de l'école, il se retrouve au premier rang, dès qu'il faut soutenir une lutte, former et diriger un camp, ou se faire l'arbitre d'une querelle.

Au moment des vacances, il vole vers les crêtes de ses montagnes et aspire avec une âpre volupté l'air qui passe sur les rochers de Niegus. 11 se plaît à interpeller par leurs noms les gens du pays qui regardent d'un air étonné cet adolescent dont ils n'ont aucun souvenir.

A dix-neuf ans, à la suite du meurtre de Danilo, il est subitement appelé à ceindre la couronne et passe des bancs du collège sur les degrés du trône.

Les débuts lui sont faciles. Le sénat est favorable et le peuple monténégrin salue en lui le descendant de ces l'étrovic, ([ui ont combattu pour son indépendance.

Deux mois, après son avènement, le 10 octobre 18<)(i, Nicolas !«'■ épouse Miléna Voukotitj, fille du voïvode l'etar Stephanow. Cette union a le caractère de la plupart de celles qui se contractent en pays tsernagoresque, où les enfants sont fiancés au berceau. Mirko Pétrovic et le voïvode, inséparables sur les champs de bataille, s'étaient promis de resserrer leur amitié par les liens de ce mariage, qui a l'avantage de ne pas introduire au palais une étrangère, dont les mœurs, les relations et les goCits ne seraient pas conformes à ceux de la nation.

398 LES RIVES ILLYRIEXNES

Miléna Voukolilj a grandi dans la maison paternelle, partagé les occupations de ses compagnes et rendu plus d'une fois les soins de l'iiospitalité à ces vieux guerriers, qui maintenant s'inclinent devant elle et baisent sa main avec un profond respect. Elle porte habituellement le costume national qu'elle rehausse du charme de sa beauté majestueuse. Elle est grande, noble dans sa tenue; le teint mat de son visage s'anime fi la flamme de ses yeux noirs, largement fendus. Les lèvres et le menton offrent tous les signes d'une volonté énergique et d'une bonté inépuisable.

La famille du Gospodar est devenue très nombreuse et l'empereur de Russie, Alexandre II, a tenu sur les fonts de baptême, en 1869, la princesse Mara.

Le 17 juin 1871, le peuple salue la naissance du prince héritier. Danilo Alexandre fait aujourd'hui ses études à Saint-Pétersbourg avec plusieurs jeunes gens de son pays. L'influence moscovite remplace l'influence française, et la jeunesse aisée de la Tsernagore va chercher sur les bords de la Neva les leçons et les exemples qu'elle recevait naguère sur les rives de la Seine.

En 1801, les meurti'es de Podgoritza el la guerre des Turcs contre l'Herzégovine causent un émoi profond aux guerriers de la Montagne Noire. Le prince les retient cependant, tant que la frontière n'est pas violée. Mais à la nouvelle que l'ennemi foule le sol monténégrin, le (Jospodar fait déployer l'étendard sacré, se rend sous le grand mûrier de la place publique, où sont déjà rassemblés frémissants tous les hommes valides des environs, et pro-

clame la lulte, en entonnant les ciiants de guene, les l^csmas, si propres à enflammer les courages.

(,)ue peut une poignée de montagnards, sans artillerie, sans munition, contre une des i)lus grandes puissances du monde? Omer-Paclia semble vouloir détruire à, jamais la Tsernagore. Sous l'énergique direction de Mirko, qui mérite le titre d' « Épée du Monténégro, » les guerriers font des prodiges de valeur. Mais décimés et allâmes par un ennemi vingt fois supérieur en nombre, ils sont obligés de renoncer à la lutte, quand tous les rochers de la montagne sont rougis de leur sang.

Les cabinets européens assistent impassibles à l'écrasement do ce vaillant peuple; seul, le pontife romain élève la voix en laveur des Slaves et défend aux catholiques albanais de prêter aux Turcs le concours de leurs armes dans la guerre contre les Monténégrins.

Après plus de soixante combats, le chef de la Montagne Noire signe à Scutari, le 31 août 18G-2, un traité de paix, fjui comporte le bannissement de Mirko. La misère et la disette succèdent aux cruautés de la lutte, et, sans les six cent mille francs de vivres que la Fi-ance adresse aux héroïques vaincus, la famine emporterait ceux (jui ont échappé aux désastres de la guerre.

INlirko reste près de sou lils, malgré la convention (lui ordonne son exil et demeure sou conseiller dans l'administration et la réorganisation des forces militaires. Frappé subitement du choléra, il expire dans les bras du prince, et la présidence du Sénat est confiée à un autre memltre de la famille Pétrovic

-iOO LES RIVES ILLVRIENNES

La fête de saint Georges, en 1868, marque une date importante dans l'histoire du Monténégro. Nicolas I^r promulgue une nouvelle Constitution, d'après laquelle il confère au Sénat la perception de l'impôt, le règlement de son emploi, la direction des affaires administratives et le jugement en dernier ressort des causes criminelles.

Le prince se rend ensuite à Saint-Pétersbourg, à Beilin, à Vienne, reçoit partout des témoignages de sympathie et rapporte des marques précieuses des muniticences impériales. L'établissement d'un séminaire à Cettinjé, trois mille fusils à aiguille, l'ouverture d'une ligne télégraphique reliant Cattaro à la capitale, la fondation de plusieurs écoles sont des bienfaits ({ui disposent lavorablenient les Monténégrins en faveur du Tsar.

Quand la guerre des Balkans éclate entre la Kussic et la Sublime Porte, Nicolas !'■" trouve l'occasion favorable i)our marquer sa reconnaissance et prendre sa revanche du traité onéreux de i86'2.

Les soldats que Atirko a dressés manifestent leur bravoure, surtout à la prise de (".atsko et à la bataille d'I'rbitzy. Ils tiennent tète et font subir des échecs à une armée de quarante mille hommes. Zuliman-Pacha ne parvient à traverser le Monténégro, de Podgoritza à Xiksich, qu'en laissant sur sa route la moitié de ses troupes. Si ces liataillons turcs se fussent trouvés sur le Danube, la Russie aurait rencontré en Bulgarie une résistance beaucoup plus vive, et le sort dePlewna aurait peut-être été dilTérent.

Le Monténégro rend donc un service important à l'armée du Tsar, en distrayant du tliéàlre principal de la guerre

MUNTKNKUHO lOl

des forces considérables. On comprend dès lors la grande sympathie des Russes pour les Monténégrins.

Au couronnement de l'empereur Alexandre III, lorsque le prince Nicolas parait dans le cortège impérial, il est acclamé par la foule avec un enthousiasme indescriptible.

C'est à l'appui moral de la Russie et de la France que le Monténégro doit le port d'Antivari et les compensations territoriales qu'il obtient dans la plaine de Scutari, à la suite de la conférence de Berlin. Seule l'Allemagne dédaigne de se faire représenter auprès d'un souverain que M. de Bismarck, dans un moment de brutalité, qualifie de « voleur de moutons ».

Par suite de rémigration des Musulmans, qui ne veulent pas cesser de vivre sous la loi du Padischa, les Serbes et les Albanais des régions annexées ne dépassent pas le chiffre de quarante mille. Le grand avantage de ces possessions est de fournir au Monténégro un sol fertile, où il peut déverser l'excès des habitants de la montagne et récolter des céréales en quantité suffisante pour nourrir toute la population et la préserver des famines, qui étaient auparavant presque périodiques.

Le Monténégro est actuellement en pleine voie de civilisation et de prospérité. Les écoles se multiplient et trente maisons regorgent d'enfants, avides de s'instruire. Les progrès accomplis sont si rapides que la Tsernagore doit être considérée aujourd'hui comme l'un des Etats où l'instruction populaire est le plus répandue.

En môme temps, les jeunes gens de la classe aisée vont

à Paris et surtout à Saint-Pétersbourg, pour étudier le droit, la médecine, les sciences et la littérature.

Les notions du droit et de la justice s'impriment dans les àmes. Le brigandage diminue et la rudesse des mu;uis disparaît.

On ne verrait pas maintenant s'accomplir au grand jour un crime pareil à celui que raconte le colonel Viala de Sommières, gouverneur de la province de C.attaro. pendant l'occupation française . Deux Monténégrins voyageaient enseml'le. Sans y être excité par aucun outiage, et par une bravade qui serait ridicule, si elle n'était coupable, l'un d'eux apercevant un homme qu'il ne connaissait pas, dit à son compagnon :

« — Je parie de le tuer au premier coup.

« — Je t'en défie.

« — Une pipe de tabac?

« — Va pour la pipe. »

11 tire, tue l'individu, reçoit la pipe et court clierclicr la dépouille du mallieureux. — C'était son frère !

Le priace lui-même donne l'exemple du culte de la muse et marque ses inspirations au bon coin de la langue croate. Il n'oit pas seulement le type accompli des qualités physiques ; il ne se plaît pas seulement aux jeux bruyants, aux exercices militaires; il condescend parfois à entretenir son entourage des découvertes de la science, des merveilleuses applications de l'industrie. Il aime suilout à se mêler aux groupes qui se forment, le soir, sur la jtlace de Getlinjé ou dans les salles inférieures du palais. H ne dédaigne jtas alors d'émouvoir les cordes de la guzla et de

Monténégro 403

redire les exploits de Lazare,les mallieurs et les espérances de Marco Kraljévic.

11 improvise même des compositions lyriques, pleines de souille, d'un réel enthousiasme, empreintes de passion généreuse et de couleur locale. 11 continue l'école et la grande tradition du Vladika Piélro, (jui a laissé à son peuple un recueil de chants patriotiques et d'hynmes nationaux, (jui retentissent encore dans les nahies de la Tsernagore.

Nicolas trouve dans la poésie un moyen d'entretenir et de développer les aspirations des Monténégrins. 11 les instruit en évoquant les souvenirs du passé, en prêciiant la con" corde entre les branches diverses de la lamilie slave. Cette idée sert de thème au dernier drame encore inédit, sorti de la plume du Gospodar : Dalkanska Carica ou Vlmpénitvicc des Balkans. Grâce à la complaisance de Son Altesse et à l'obligeance de M. Patrimonio, nous pouvons mettre sous les yeux du lecteur quelques extraits de ce poème historique. Malheureusement la traduction ne rend ni la force ni Tharmonie du vers croate.

Le sujet est tiré d'un événement auquel nous avons déjà l'ait allusion. Voici l'argument de ce drame national :

Stanko Crnojevic Tzernoiévich est le fils cadet d'Ivan-Beg Grnojevic, prince de la Zêta (1484-14'JO). Dans une entrevue avec Ibrahim-Bey, ambassadeur envoyé par le sultan Murât à Jabliak, capitale de la Zéla, pour régler certaines questions, il se laisse persuader de quitter son pays. 11 se rendra à Constantinople, se fera nmsulman et entrera au service du Sullan qui l'aidera à s'emparer des états de son père.

404 LliS RIVES ILLYRIENNES

Avant de partir, il ne néglige aucun moyen pour déterminer sa fiancée Danilza, fille d'un Knez ou seigneur de la Zêta, à le suivre. Malgré son ardent amour pour Stanko, Danitza ne peut se résoudre à trahir sa patrie et la foi de ses ancêtres. Aussi Stanko, plus ambitieux encore qu'il n'est amoureux, prend seul le chemin de Stamboul.

Quelque temps après, Ivan Beg Crnojevic apprend que son fils, devenu apostat, marche avec une nombreuse armée contre le Monténégro. Il charge Georges, son fils aîné, celui qui lui succédera sur le trône de 1490 à 1510 et épousera Elisabeth, la fille du patrice vénitien, Antonio Erizza, d'aller combattre l'ennemi.

Les deux frères se rencontrent dans la plaine de Ljeskopolje. La lutte s'engage et la mêlée est terrible. Les Monténégrins remportent la victoire et Stanko est blessé. Après le combat, Danitza court visiter le champ de bataille, trouve son fiancé étendu sur le sol et le conjure de se repentir de son double crime, contre Dieu et contre sa patrie, et de demeurer dans la Zêta.

Mais le renégat s'obstine dans son parjure. Il se fait transporter à Scutari, après avoir exprimé l'espoir que sa fiancée viendra le voir de temps en temps dans cette ville et qu'elle finira par se fixer dans son palais.

Danitza en est réduite au désespoir. Elle ne veut abandonner ni sa foi, ni son pays. D'autre part, elle se sent incapable de dompter l'irrésistible amour qui la pousse vers Stanko. Éperdue de douleur et honteuse de sa passion pour un apostat et un traître, elle se jette dans la Moratclia et s'y noie.

Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, l'apostasie de Stanko, son expédition contre sa patrie, la bataille de Djemo dans la plaine de Ljeskopolje, la défaite des Turcs, la blessure du renégat et sa retraite à Scutari sont des faits incontestables. Mais d'après la vérité historique, son expédition fut postérieure à la mort de son père et eut pour cause sa haine contre Georges, son frère aîné. Obligé ensuite de se retirer à Bouchate, en AJbanie, Stanko reçut le surnom de Bouchatlia qui ne s'est pas éteint et qui désigne encore quelques membres de sa descendance.

La tradition est muette sur le personnage, le caractère et la conduite de Danitza. Mais son rôle, typique et plein de couleur locale, concorde bien avec les idées du temps.

BALKANSKA CARICA ou L'IMPÉRATRICE DES BALKANS

Drame inédit en 3 actes De Nicolas I", prince du Monténégro et des Berda {mai 1888).

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