‹ Les Rives illyriennesChapitre 39 sur 41 · MARCO KRALJÉVIG ET L'AIGLE · texte numérisé non relu

MARCO KRALJÉVIG ET L'AIGLE

.Marco gît étendu sur la grande route.

Il est couvert de sa dolama verte.

Sur son visage est un voile de soie.

Près de sa tête il a planté sa pique,

et à la pique est attaché son coursier Schara.

Sur la pique est posé un oiseau gris, un aigle.

Il étend ses ailes et fait ombre à Marco.

Dans son bec il apporte de l'eau fraîche

et abreuve le héros blessé.

Mais la Wila de la colline dit :

0 — Pour Dieu, aigle, oiseau gris,

« quel bienfait as-tu reçu,

« as-tu reçu de Kraljévic Marco ?

« Tu étends tes ailes et lui fais ombre

« et dans ton bec tu lui apportes de l'eau fraîche,

f( et tu abreuves le héros blessé ! » —

Mais l'aigle, oiseau gris, répond :

« — Tais-toi, Wila ! puisses-tu garder un éternel silence !

« Comment n'ai-je pas reçu des bienfaits,

« des bienfaits de Kraljévic Marco?

« Veux -lu le savoir? Faut-il te le rappeler?

« Lorsque l'armée succomba dans la plaine de Kosovo

« et qu'ils furent morts les deux empereurs,

410 LES niVES ILLYRIENNES

« le Sultan Murât et le prince Lazare,

(c la mer du sang arriva à l'étrier des chevaux

« et monta jusqu'à la ceinture de soie des guerriers.

« Coursiers et héros y nagèrent ensemble,

« coursier près du coursier, héros près du héros !

« Et nous oiseaux, nous descendîmes affamés,

« nous descendîmes affamés et altérés!

« Et je me repus de chair humaine,

« et je m'enivrai de sang humain!

« Et mes ailes se mouillèrent,

« et dans un ciel serein le soleil nous brûla,

« et mes ailes se coagulèrent,

« et je ne pus voler avec mes ailes !

« Et mes compagnons s'envolèrent,

« et je restai seul au milieu de la plaine;

« et chevaux et guerriers me foulèrent aux pieds.

« Dieu amena Kraljévic Marco.

« Il me tira du sang des guerriers.

« Et me plaça derrière lui sur Schara.

« Il me porta sur une verte montagne

« et me déposa sur une branche de sapin.

« \'ne pluie fine tomba du ciel

« et mes ailes en furent lavées !

« Et je pus voler avec mes ailes,

« voler à travers la verte campagne,

a et rejoindre mes compagnons!...

« .r.ii reçu un autre bienfait,

« un autre bienfait de Kraljévic Marco.

« Veux-tu le savoir? Faut-il te le rappeler?

« Ouand l'incendie dévora la ville de Kosovo,

(c et dévora le château de lAdjaga,

« mes aiglons étaient là,

« et Kraljévic ^larco les recueillit.

« Il les recueillit dans sa ceinture de soie

« et les porta dans son blanc cliâteau

« et les nourrit un mois entier,

« un mois entier et une semaine en plus.

« Pais, il les làclia dans la verte montagne,

« Et je rejoignis mes jeunes aiglons.

« Voilà les bienfaits de Marco.

« Le souvenir de Kraljévic Marco

« c'est le souvenir d'un beau jour de l'année ! »

Le culte de la poésie, la forme rlu gouvernement, les combats soutenus avec un héroïque courage, le désir ardent de s'instruire et bien d'autres indices révèlent un peuple ji peine sorti de l'enfance, qui prend insensiblement possession de ses facultés et qui porte les marques d'une prochaine vocation à la vérité et à la gloire.

Les Monténégrins ont les qualités et les travers de la jeunesse, l'enthousiasme, l'impétuosité, l'admiration, la vanité, l'absence de mesure. Religieux par tempérament et par tradition, ils vont néanmoins peu dans leurs églises. Un grand nombre n'ont plus la foi de leurs ancêtres. Nos conversations avec quelques jeunes gens, qui font leurs études à Saint-Pétersbourg, nous permettent d'affirmer que les doctrines matérialistes et nihilistes trouvent en eux des adeptes faciles à conquérir. La science produit sur ces esprits nouveaux l'efTet d'un vin fumeux, qui les enivre et les aveugle. Les systèmes les plus exagérés, les plus éloignés du bon sens, leur paraissent le dernier terme de l'indépendance, et ils appellent liberté les excès de la licence.

D'autre parties provinces annexéeç ont amené dans l'Etat un contingent relativement considérable de caliioliques. On en compte même près de cent dans la capitale et les environs. Ce voisinage ou plutôt ce mélange n'est-il pas le moyen providentiel dont Dieu se sert pour ménager :'i la Tsernagore son chemin de Damas?

Le prince Nicolas, élevé à Paris, n'a plus contre les sujets spirituels du Pape et le clergé romain les préjugés traditionnels de sa race. Enfin, un concordat a été conclu. Le moment est donc favorable. Le champ est ouvert aux missionnaires, et prêt à recevoir la divine semence qu'ils portent dans les plis de leurs manteaux.

Sans doute le Monténégro subit actuellement l'influence de la Russie. Cet état est passager. Sa grandeur ne lui viendra pas de Saint-Pétersbourg. Si le Tsar réalisait ses plans et réunissait à sa couronne la Bulgarie et la Serbie, le Monténégro ne serait plus qu'un minime satellite du colosse moscovite et finirait par perdre son indépendance. Comment pourrait-il résister à l'autocrate qui commanderait de la Mer Blanche à l'Adriatique? Le Turquie, la Grèce, l'Autriche disparaîtraient, et le schisme s'étendrait aux deux tiers de l'Europe. T'ne telle hypothèse est-elle admissible?

Mais si l'Autriche, poursuivant sa politique orientale, parvient à faire échec à l'empire envahissant du Nord, les provinces danubiennes et toute la péninsule des Balkans, rentrent peu à peu dans le giron de l'Eglise. Les Slaves du Sud se groupent et le Monténégro, devenu catholique, ressuscite les traditions et les gloires du vieux royaume de Serbie.

LES PUISONNIERS. — LE DINER A TABLE D HOTE. — LE LAC DE SC.UTARL — LA LÉGENDE DE SCODRA. — LES ARTS ET LE COMMERCE AU MONTÉNÉGRO. — LE CLLMAT. — LES PLANTES. — LA POPULATION. — LES LAMENTATIONS FUNÈBRES. — CONCLUSION.

Bien que Cettinjé soit une ville de minime importance par le chiffre de sa population, elle offre cependant à l'attention du visiteur plusieurs monuments et scènes de mœurs d'un haut intérêt.

Après avoir pris congé de Son Altesse, je saisis mon appariîil de photographie et je m'en vais à l'aventure prendre sur le vif tout ce qui me parait curieux, édifices, paysages ou tableaux de la vie commune. Les grands dignitaires, qui se promènent dans la rue principale, se dérobent à mon objectif. En revanche, deux jeunes Monténégrins nie prient de faire leur portrait et s'étonnent que je ne livre pas séance tenante à leur admiration la brillante image de leurs personnes.

Je gravis les pentes rocailleuses de la colline pour avoir une vue d'ensemble de la capitale et surtout du palais, du

mûrier et du Bigliardo, tels qu'on les voit dans la gravure reproduite page 385. J'arrive ainsi près d'une citadelle en ruines. C'est la fameuse tour des Crânes. Elle était jadis destinée à recevoir, sur le couronnement de sa muraille, les lèles des Turcs, décapités dans les combats journaliers qui avaient lieu sur la frontière. Rapporter un de ces sanglants trophées au capitule de Cettinjé, c'était inscrire son nom au livre d'or de la vaillance monténégrine. C'était aussi par le nombre de crânes exposés que le peuple apprenait les succès et les victoires de ses guerriers. De plus, chaque tête annonçait des dépouilles opimes, des étoffes, des haliits, des chaussures et des armes, ((ue les parents du vainqueur étaient appelés à se partager. Cet espoir augmentait l'allégresse générale. Le Gospodar a fait cesser cette coutume barbare, interdit la décapitation sur le champ de bataille et promis une récompense à tout guerrier qui amène piisonnier un ennemi vivant.

A droite du monastère, un bâtiment, adossé à la montagne et précédé d'un large préau, sert de prison. Les détenus se promènent en liberté, au grand air, sous l'œil d'un gardien et selivrentàdes exercices violents. Ils soulèvent des fardeaux, lancent au loin un bloc de rocher, franchissent d'un saut une dislance considérable, ou visent un but à l'aide d'un caillou.

Je m'étoime qu'un seul gardien puisse maintenir dans l'obéissance ces ho)nmes turbulents, aux visages paliliulaires, et surtout les empêcher de s'évader. Car ni mur, ni fossé, ni barrières n'entourent la prison. Mon guide me donne l'explication de cette énigme.

Tout Monténégrin qui paraît en public sans pistolet et

sans kandjar est déshonoré. Les prisonniers, dépouillés de leurs armes, se gardent de sortir de leur triste asile. S'ils s'échappaient, ils seraient vite reconnus et traqués comme des bêtes fauves par leurs compatriotes. Ils ont, d'ailleurs, le respect de l'autorité, et les condamnés à mort, libres jusqu'au moment de l'exécution, se rendent d'eux-mêmes, avec un courage stoïque, au lieu du supplice. Ils sont fusillés au cimetière. De petites pierres, dressées sans aucun nom au-dessus du sol, marquent la tombe des criminels que la justice a frappés.

Dès que je me présente avec mon appareil photographique à l'entrée du préau^ tous les prisonniers se rangent spontanément en ligne; quelques-uns prennent leurs chibouks.

Je n'ai jamais opéré sur un groupe aussi nombreux et plus docile. C'est la première fois, sans doute, que tous les détenus d'un Etat politique sont photographiés à la fois (voir la gravure page 415).

Plusieurs de ces malheureux portent une ceinture do fer reliée par une chaîne à un anneau fixé à la cheville. Mon cicérone m'apprend que cette chaîne est l'insigne des homicides ; mais je n'ose garantir l'exactitude de cette information.

L'hôtelier fait des prodiges pour nous donner une haute idée de sa science culinaire. La réunion de vingt Français, dînant à la même table dans la capitale du Monténégro, n'est pas chose journalière. Aussi le dessert est-il agrémenté de toasts en prose et en vers, à la gloire du prince Nicolas el des fils de la Tsernagore. Le comte milanais ne peut en diplomate se résoudre au silence. Il demande la parole et nous déclare que la France et l'Italie, soeurs sur les champs

de bataille, doivent marcher ensemble et de front à la tête du monde civilisé.

Les jeunes compagnons du P. Barrai sont descendus la veille sur le lac de Scutari. Nous profitons de la brise, qui tempère les ardeurs d'un soleil torride, pour nous avancer jusqu'au col de Zeklin. Nous jouissons de là d'un panorama très étendu sur la Bosnie et l'Albanie. Nous apercevons nettement le bassin de la Rieka et les eaux du lac, qui scintillent au fond de la plaine. Une vapeur légère nous empêche de distinguer les murailles de Scodra,

Un arbre nous prête son ombre. Nous nous asseyons sur une saillie du rocher et laissons errer nos regards sur ces ondulations d'un sol naguère encore témoin de sanglants combats. Le Monténégrin qui nous accompagne nous raconte, d'après la légende, la fondation de Scodra. Le récit est merveilleux. Il peint avec une grande intensité de couleur locale les moeurs farouches des anciens Slaves, leurs croyances superstitieuses et aussi le sentiment très vif qui unit les divers membres de la famille. Nous reproduisons cette légende, telle que Yuk Stefanovic l'a recueillie des lèvres d'un vieux guzlare.

FONDATION DE SCODRA (Scutari).

Trois frères consanguins sont en train de construire

une belle cité ; le premier se nomme

le roi Yukasino; le condottiere Ugliesa

est le second; le valeureux Goiko

est le troisième. Ils élèvent

la ville de Scodra sur la Boyana.

Depuis trois années entières ils y travaillent et ne peuvent pas seulement jeter les fondations. Ce que les maçons font le jour, Wila le renverse la nuit.

La quatrième année se passe. La Wila de la montagne

se met à crier: « — Cesse de construire, roi Vukasino !

Ne gaspille pas tes trésors !

Si tu ne peux pas même établir les fondations,

comment pourras-tu édifier

une ville sur la Boyana ?

Tant que tu ne trouveras pas, sous deux noms semblables

Staja et Stajan, un frère et une sœur,

et que tu ne les auras pas murés

dans les fondations de la nouvelle cité,

les fondations ne seront jamais solides ;

Après cet acte seulement, tu pourras élever Scodra. »

Le roi Vukasino, après avoir entendu ces mots,

appelle son fidèle Désimir.

« — 0 Désimir, dit-il, mon fils bien-aimé,

jusqu'à présent tu me fus toujours fidèle;

prends des chevaux dans l'écurie, mon enfant,

emporte avec toi tous les trésors que tu voudras !

Parcours l'univers et cherche partout,

si tu peux les trouver, sous deux noms semblables

Staja et Stajan, un frère et une sœur !

Amène-les à Scodra sur la Boyana,

afin que nous puissions jeter des fondations,

qui soient solides ; il nous sera permis enfin

de construire la cité de Scodra. »

Et le fidèle serviteur Désimir monte sur les plus beaux destriers, emporte avec lui tous les trésors qu'il peut prendre et s'en va parcourir l'univers cherchant partout, pendant trois ans, sous des noms semblables Staja et Stajan, un frère et une sœur! Mais il ne trouve pas Staja et Stajan. Il retourne aux bords de la Boyana, rdnd au roi ses coursiers et ses immenses trésors :

« — Voici, ô Prince, dit-il, tes coursiers et ton or! Je n'ai pas trouvé, sous deux noms semblables Staja et Stajan, un frère et une sœur. »

Quand le roi Vukasino entend ces paroles,

il appelle Rado, l'architecte,

avec trois cents marons : « — Allons, mes braves, dit-il,

sur la Boyana élevez Scodra. »

Le Prince construit, mais Wila renverse.

L'orgueilleuse ne laisse pas surgir les murs.

Elle crie du sein de la montagne : « — Vaskino,

suspends ton entreprise! Tu t'essouffles et dépenses en vain!

Tu ne peux pas seulement jeter les fondations,

et tu prétends édifier la citadelle?

Vous êtes trois frères ; chacun de vous

possède une fidèle épouse. Celle qui demain

portera sur la Boyana la nourriture

aux ouvriers, murez-la vive

dans les fondations, et vous les consoliderez

ainsi de telle fa;on que la ville de Scodra

surgira de vos mains »

Le roi alors appelle ses frères : « — Mes bien-aimés, écoutez le propos de Wila : En vain nous consumons nos peines et nos trésors; elle ne nous laisse pas jeter les fondations, mais de la montagne, elle nous crie : « — Vous êtes trois frères, chacun de vous « possède une fidèle épouse; celle qui demain « portera sur la Boyana « la nourriture aux ouvriers, murez-la vive « dans les fondations, et vous les consoliderez « ainsi de telle façon que la ville de Scodra « surgira de vos mains. » — Allons, mes frères, sur la foi du serment, que personne n'en parle à son épouse; mais que le destin décide qui d'elles demain portera sur la Boyana la nourriture aux ouvriers. »

Ils font serment de se taire. En attendant la nuit tombe. De retour à la maison

ils soupent copieusement, (t chacun

rentre dans sa ciiambre avec son épouse.

Le roi Vukasino foule aux pieds la foi du serment

et dévoile tout à son épouse :

« — Le ciel te garde, ô ma bien-aimée, d'apporter demain sur la Boyana la nourriture aux ouvriers! Malheureuse, si tu vien^^, entre les murs de Scodra, tu seras enterrée vive! »

l'gliesa aussi foule aux pieds la foi du serment et dévoile le secret à son épouse :

« — Le Ciel te préserve d'apporter demain sur la Boyana la nourriture aux ouvriers! Malheureuse, si tu viens, entre les murs de Scodra, tu seras enterrée vive ! »

Seul, Goiko tient sa promesse,

et ne fait part de rien à son épouse. .Mais (jiiand

l'aurore pointe, les trois frères à Scodra

partent tristement. L'heure s'approche

à laquelle habituellement la nourriture est portée.

Et ce jour, c'est le tour de la reine.

Avec tristesse elle adresse à l'épouse d'Ugliesa une chaude prière : (< — Douce ])elle-sœur, ce matin j'ai pris un violent mal de tète; je ne puis aller à la Boyana. Ah! porte à ma place la nourriture aux ouvriers! «

Celle-ci répond :

« — Moi aussi ce matin, o ma reine, j'ai pris un violent n.al de tôle; prie ton autre belle-sœur

d'y aller. »

Elle s'adresse

à la jeune et aimable épouse de (Joiko ;

« — Ma charmante Dorina, j'ai bien mal

à la tête ce matin ; porte pour moi

la nourriture aux ouvriers, puisque tu es en bonne santé ! »

L'aimable épouse répond : « Fe suis heureuse d'être à tes ordres,

ô ma reine, mais je n'ai pas encore approprié

mon bébé ce matin, .le n'ai pas encore

lavé ses langes. »

« — Va, ô ma chérie, pourvu que tu portes la nourriture aux ouvriers, je laverai ton bébé et ses langes; tu les trouveras blancs à ton retour. »

La douce épouse de Goiko se rend à son désir,

prend la nourriture et part. Mais lorsque Goiko

aperçoit Dorina son épouse bien-ain:ée,

il sent son cœur se fendre; il regrette

une épouse si fidèle ; il regrette son cher bébé,

qui depuis un mois seulement est au berceau,

et il verse un torrent de larmes !

L'aimable et douce Dorina le voit,

continue son chemin, et s'avance vers lui.

D'une voix suave elle l'interroge et lui parle avec aménité:

« — Qu'as tu, mon doux Seigneur! ô pourquoi pleures-tu? »

« — Ma bien- aimée, répond-il, j'avais un bijou

charmant, doré, et par malheur, dans la Boyana

je l'ai laissé tomber aujourd'hui. Je le pleure avec amertume

et je ne puis l'oublier! » Aucun soupçon

ne vient à l'épouse. ^( — Prie le Ciel

pour tes jours, répond-elle, et tu pourras fondre

un autre bijou encore plus beau. »

A ces mots Goiko, saisi d'une vive douleur

détourne ses yeux attristés

pour ne pas la voir. En attendant

les deux frères, Yukasino et Ugliesa, s'approchent

et prenant par la main la gracieuse femme,

ils la conduisent à Scodra, afin de la murer.

Aucride l'architecte les cris destrois cents maçons répondent.

A ces cris la charmante femme sourit,

pensant toujours qu'ils veulent plaisanter.

Les maçons la poussent entre les murs,

et tout autour d'elle amoncellent du bois et des pierres,

et la murent jusqu'aux genoux. Elle, toujours gracieuse,

sourit encore, pensant toujours

qu'ils veulent plaisanter. Mais quant elle voit

que sans relâche on lui jette dessus

et bois et pierres, et qu'ils l'ont déjà murée

jusqu'à la ceinture, elle tente en vain,

la malheureuse, de se dégager. Elle s'aperçoit alors

que le sort qui l'attend est terrible, et désespérée

elle pousse des cris aigus comme un serpent qu'on pique.

A ses deux beaux-frères elle s'adresse suppliante :

« — Par pitié ne permettez pas

que je sois enterrée si jeune et si fraîche ! »

Mais l'infortunée fait de vaines supplications !

Ses deux beaux-frères ne la regardent même pas !

Elle dépose toute timidité et plaintive

Se tourne vers son maître : « Ali ! ne me laisse pas

murer si jeune, mon bon maître!

Conduis-moi à ma vieille mère !

Ma mère est assez riche. Elle vous achètera

une esclave et un esclave, que vous pourrez

ensevelir ainsi sous ces murs ! »

Vaine est sa prière! La gracieuse femme

vers l'architecte se tourne et le conjure :

« — Rado, mon frère en Dieu, laisse-moi ouverte

une fenêtre à la hauteur des seins et laisse

Dehors mes blanches mamelles,

afin que Gian, mon tendre bébé,

puisse, quand il viendra, sucer mon lait. »

L'architecte accède à ce dernier désir.

Il lui fait une fenêtre à la hauteur des seins,

laisse dehors ses blanches mamelles afin que son bébé,

si jamais il vient, puisse sucer son lait.

L'infortunée demande encore : « — Rado, mon frère en Dieu,

laisse-moi une fenêtre aux yeux,

afin que je voie mon bébé Gian

quand on me l'apportera de sa blanche couchette

Et quand on le rapportera à la maison le cher nourrisson ! »

Rado fait droit à sa prière. Le maître maçon

lui laisse ouverte une fenêtre aux yeux,

afin qu'elle puisse voir son bébé Gian,

chaque fois qu'on l'apporte de sa blanche couchette,

Et chaque fois qu'on le rapporte à la maison !

Et ainsi vivante ils la murent. Ensuite

ils lui portent dans son berceau le bébé chéri.

Pendant sept jours elle lui donne son lait,

et puis sa voix s'éteint. Le lait

jaillit encore pour le bébé, et sa mère

pendant une année entière ne cesse de le nourrir.

Le fait qui s'accomplit alors se renouvelle aujourd'hui.

Près du mur où fut enterrée vive Dorina,

la mère retrouve le lait qui lui fait défaut

et s'en retourne pleine de santé.

Les légendes, les pesmas. les kolo et quelques autres compositions constituent presque toute la littérature des Monténégrins. Les livres élémentaires, nécessaires aux écoles, viennent de Laybach ou de Neusatz.

Les arts ne sont guère développés. Le dessin, la peinture, la sculpture sont presque inconnus. La musique se borne à des mélodies peu savantes, mais d'un grand etTet et que les générations se transmettent avec un soin jaloux, comme le plus précieux liéritage de leur histoire politique et religieuse.

Les ouvriers albanais sont assez habiles dans de petits travaux en filigrane et dans l'incrustalion des armes. On voit à Rieka des ateliers de fabrication, et à Podgoritza plusieurs maisons qui s'occupent de transformer les fusils à pierre.

Les métiers pour travailler la laine sont primitifs, comme l'attestent ces tapis grossiers, sans dessin et à bandes étroites, qui se vendent dans les bazars et deviennent de plus en plus rares. En général le Monténégrin n'aime pas h

faire œuvre de ses doigts. Les courses, les exercices militaires, la parade sont plus en harmonie avec ses goûts et son tempérament que les travaux manuels de l'atelier et de l'usine. L'oisiveté lui paraît être la consécration de sa dignité personnelle.

Il ne manque pas d'aptitude pour le commerce. Mais le fond des échanges est très resti-eint et se borne presque à l'exportation des peaux, de la laine, du bois de chauffage, de la soie, du miel, du gibier, du pyrèthre et de la castradina. On appelle ainsi des viandes de moutons et de chèvies salées et fumées, que les propriétaires de Monténégro expédient par les bateaux du Lloyd dans les villes du littoral et surtout à Trieste. Le blé, le maïs, le tabac, les pommes de terre, les fruits, le lait, le beurre et les fromages sont consommés sur place.

Les rivières sont très poissonneuses. Elles fournissent abondamment des carpes, des brochets, des anguilles, des truites saumonnées d'un poids extraordinaire. Ces poissons i^échés et fumés sont vendus à Cattaro et expédiés à Triesie et en Italie.

Le climat du Monténégro ollre, suivant les lieux, des différences notables. La haute montagne touche à la zone extrême des régions tempérées, et les neiges sont parfois assez abondantes, pour interrompre les communications. Les parties basses, au cœur même de l'hiver, jouissent de toute la clémence du ciel de Nice ou d'Abbazzia.

Les vents sont d'une violence inouïe et stérilisent presque tous les versants tournés au midi. Ceux du nord sont au contraire tapissés de pâturages, et des forêts de chè-

nés, de bouleaux, de hêtres donnent çà et là l'illusion d'un val ignoré de la Suisse. La myrtille, la bruyère, le serpolet, la clématite, le romarin, le thym, le chèvrefeuille, le câprier, le houblon, la sauge, l'arbousier, la lavande, la la menthe, le fraisier, l'ananas et beaucoup d'autres plantes et arbustes forment comme la décoration des rochers dans la province des Berda.

Le gibier est fort commun et n'est pas apprécié. L'ours, le sanglier, le loup, le renard, le daim, le cerf et le chevreuil peuplent les forêts et parcourent les plateaux supérieurs. La tourterelle, la perdrix, la caille, le lièvre, la martre et la loutre ne sont presque pas chassés et animent de leur présence toutes les solitudes de la Tsernagore.

Le territoire du Monténégro se divise en provinces appelées Nahies. Les Nahies se partagent en i^lemenas, qui correspondent à nos cantons et les plemenas se composent de villages.

La population fait des progrès npides, et, d'après les renseignements que nous tenons d'une source autorisée, elle s'élève aujourd'hui à près de cent quatre-vingt mille âmes. Elle n'était en 4825 que de soixante-quinze miJle habitants.

Tous les liomrnes valides sont soldats par goût, par tradition et par devoir. En cas de guerre, le prince peut donc lancer sur l'ennemi une armée de trente à quarante mille combattants. Les prêtres orthodoxes prennent eux-mêmes l'épée et marchent à la tête des bataillons, dont ils enflamment le courage par leurs proclamations enthousiastes. Le pope Zarko, archimandrite de Banja, s'est fait un nom

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célèbre, durant la campagne de 1876. L'higoumène Melantja et le pope Milo mêlaient aussi le chant des pesmas à celui des prières liturgiques, d'une main tenaient le glaive et de l'autre l'étendard sacré.

Tout ce que nous avons écrit sur l'amitié et la vengeance, à propos des Morlaques, s'applique aux Monténégrins. Un autre usage, qui rappelle les thrènes des Grecs, consiste dans les lamentations, qui accompagnent ou suivent la perte d'un parent ou d'un ami. Au cimetière, près de l'église ou sur la place du marché, la femme ou la fille du défunt entonne son éloge, s'excite à le pleurer, pousse des cris plaintifs, gutturaux, apostrophe la mort, l'invective, évoque l'âme de celui qui est parti et prolonge ses sanglots jusqu'à ce qu'elle tombe d'épuisement.

Naguère, en signe de deuil, les Monténégrins se lacéraient le visage et se déchiraient les ongles. Le prince Nicolas a interdit sous des peines sévères ces actes barbares.

Tous les soins de Nicolas I^r ont pour objet la prospérité de la nation, l'adoucissement des mœurs, la diffusion des lumières. L'extension du territoire, la création des routes, l'établissement de la poste, du télégraphe et des écoles, l'impulsion vigoureuse donnée aux études, la répression du brigandage, l'organisation de l'armée, la régularité dans la perception et la distribution de l'impôt, l'administration de la justice, le concordat conclu avec le Pape et la liberté laissée aux catholiques, sont des faits qui assurent à son nom une large place dans l'histoire du Monténégro. Si le prince travaille pour la grandeur de son pays, il mérite bien aussi de l'humanité.

Je suis heureux de penser que son séjour en France n'est pas étranger aux sentiments élevés et aux passions généreuses qui l'animent dans l'accomplissement difficile de son devoir.

Ce voyage aux rives illyriennes n'a déçu aucune de mes espérances. Que d'enseignements se lèvent des scènes de la nature et des scènes de l'histoire, des ruines du passé et des édifices du présent, du contact enfin des hommes et des choses ! Ces contrées sont d'une beauté souveraine et le peuple qui les habite mérite nos sympathies.

Fin.

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