PREFACE XXVII
« verner toi-même en taisant des lois ! Garde-toi bien de « t'unir au gouvernement de Venise. Tes frères infidèles (( vont mettre tout en œuvre pour que tu prennes ce « parti. Ils te promettront beaucoup de biens ; puis ils « te tromperont et te trahiront, comme ils ont trahi tes « frères, près de Vérone et à Venise. Sache qu'ils ne « cherchent pas ton bien, mais leur propre avantage. Ce « sont les mêmes qui percevraient alors les taxes et « dépouilleraient toute la nation ! » (Mémoires de Gattalinich.)
Gette proclamation allume l'incendie. A la paix dont jouissent depuis longtemps les cités illyriennes succède une épouvantable anarchie. La haine qui divise les nobles et le peuple, les Italiens et les Slaves, se réveille avec fureur. Gomme les villes sont dégarnies de troupes, le carnage et le pillage ont libre carrière.
A Spalato, les bourgeois forcent le comte vénitien à ouvrir les magasins, se rendent maitres des armes et des munitions et assiègent la maison du colonel Giorgio Mattutinovich. Ge brillant officier, courageux jusqu'à la témérité, a commandé les troupes de son territoire et les a ramenées dans leur patrie. Sa sévérité à maintenir la discipline militaire l'a rendu odieux aux soldats et au peuple. On lui conseille la fuite, il refuse. Barricadé dans sa maison, avec sa femme et un serviteur, il répond au feu des révoltés par des coups de fusil, qu'il tire des fenêtres, et sa temme, intrépide, recharge les armes sans discontinuer. La foule, exaspérée par la mort des siens, escalade la muraille et pénètre comme un torrent dans la maison. Debout sur le seuil de son appartement, l'épée en main, le colonel pourfend le premier qui
avance. Lui, sa femme et son serviteur tombent au même instant percés de cent coups de poignard. Sa tète, mise au bout d'une pique, est promenée dans les rues de Spalato et fixée ensuite au mât qui s'élève sur la place publique et oi:i flotte l'étendard de la République. Un autre officier, Marussich, prend la fuite, se réfugie dans l'église de Castel-Vecchio. Placé sur l'autel, il espère qu'on respectera ce saint asile. Mais il est pris et fusillé.
A Traii, le peuple se xévolte le matin même du Corpus Domini. La ville est remplie de villageois, venus à la solennité de la fête, et munis de leurs armes, suivant l'usage du pays. Ils somment les habitants de briser les portes des arsenaux, où sont déposés les munitions et les fusils des troupes que Venise a renvoyées. Ils saccagent ensuite la maison des nobles qu'ils détestent. Plus de deux mille individus se ruent sur le palais du comte de Garagnin, chef de la plus riche famille de la Dalmatie, et causent un donuiiage évalué de suite à deux cent cinquante mille florins. Cette somme représente aujourd'hui la valeur de deux millions de francs.
A Sebénico et sur tout le littoral, les pillages et les meurtres sont nombreux. Les peuples s'insurge contre les Jacobins, qu'il qualifie de traîtres à la République de Venise, et il appelle Jacobins tous ceux (jui méritent sa haine ou qui par leurs richesses excitent ses convoitises. Seule, Zara échappe à l'anarchie, grâce à la sage prévoyance du provédilour général, André Quirini, qui sait maintenir l'ordre.
Gusani cite deux exemples d'héroïsme, donnés i)ar des femmes. A Spalato, Pavizza Daghetta, nourrice de l'enfant
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de Mattutinovitch, reçoit plusieurs coups de couteau, destinés à son nourrisson, et parvient à le sauver.
A Traii, une jeune fdle, Gatlin, recueille son ùvre, criblé de quarante coups de baïonnetle, mais respirant encore. Elle l'enveloppe d'un linceul, le met dans une bière et précédée de la croix feint do le conduire au cimetière. Elle le dépose en lieu sûr et, à force de soins et de dévouement, réussit à le guérir.
La fuite des comtes vénitiens, la suspension de toute autorité, le déchaînement des passions, l'elTusion du sang, les pillages, l'éloignement de Venise qui n'mspire plus aucune crainte, toutes ces causes menacent d'une ruine complète les cités dalmates. Elles y échappent par le sentiment et la conscience du péril.
A la première nouvelle de l'anarchie, les Morlaques descendent de leurs montagnes et, poussés par la haine autant que par la misère, achèvent de saccager ce qui n'est pas tombé sous le désastre des premiers jours. Alors nobles, prêtres, négociants, ouvriers honnêtes, tous s'arment et s'unissent pour rétablir Tordre. Ils nomment à Spalato et à Traù un gouvernement provisoire.
Les citoyens cherchent un protecteur et se tournent unaniment du côté de l'Autriche, qui catholique les défendra peut-être contre les démagogues et les Juifs. Cinq députés sont envoyés de Spalato à François II, pour lui offrir l'hommage et la fidélité de la population. Andréa Quirini les a déjà prévenus, en sollicitant du secours du gouverneur autrichien de la Croatie.
En juillet 1797, arrive à Zara un corps de quatre mille Autrichiens, sous les ordres des généraux Rukavina, Lucis;nano et Casimir. Ils sont bien accueillis et substi-
tuent à l'étendard de Saint-Marc le drapeau impérial. Botta raconte que les Dalmates versent des larmes d'attendrissement et baisent à plusieurs reprises le pavillon vénitien. Il ajoute : « Les Pandours, cette nation que l'on croit barbare, les Pandours se livrent à la douleur et au désespoir. » Mais Botta est italien et son émotion me paraît suspecte. Car Bukavina, avec une escadre de dix-sept vaisseaux, qui porte des garnisons dans les lies et les villes du littoral, reçoit partout des ovations. Son voyage est plus triomphal que celui d'Orseolo II, allant prendre, au début du onzième siècle, possession de la Dalmatie au nom de Venise.
A Traïi, les cérémonies de la réception sont magnifiques. Après la prestation du serment, qui a lieu dans la cathédrale, le vieux général s'écrie :
« Mes chers Dalmates, la fidélité et la valeur sont en vous « d'antiques vertus. Sous l'aile de la protection de notre « très gracieux Empereur et Roi, ces vertus croîtront « avec vous et votre postérité. J'espère qu'au besoin « vous sauriez verser votre sang pour la défense de son « auguste trône, sous l'abri duquel vous serez heureux « et glorieux de génération en génération. »
De son côté, le général Casimir occupe par la voie de terre Spalato, Glissa, Sinj. Rukavina achève de poster des garnisons dans le canal de Cattaro. Les Bocchcses font quelques résistances à Pérasto, Risano, Geganovich. Ils cèdent enfin à la supériorité des armes autrichiennes.
C'est ainsi que la Dalmatie et l'Albanie vénitienne tombent en la possession de François II. Bonaparte, au traité de Gampo-Formio, sanctionne cette pacifique