L'auteur rappelle que ce livre a été écrit au début de
« pactise avec la réaction » c'est-à-dire, s'il échange un salut avec le curé, ou entend, en cachette, une messe ! En effet, s'il ne veut pas être « fiché » immédiatement, l'instituteur de village doit ê Ire en mauvais termes bien apparents avec nous. Le malheur, c'est que — du fait même de sa culture spéciale, — il prend sur la population une influence qui grandit chaque jour. Cette influence est due, je crois, aux connaissances pratiques que l'instituteur emporte de l'école normale et qu'il met au service des paysans. L'instituteur connaît la législation usuelle, des éléments d'agriculture, de sciences physiques et naturelles. Il est prêt à résoudre toutes les difficultés matérielles qui se rencontrent dans la vie rurale. Pour gagner la confiance de nos bons villageois, ce sont là de précieuses ressources. On a considérablement augmenté la part des études scientifiques dans les séminaires, si vous saviez comme je m'en réjouis ! Il faut que nous ne soyons pas seulement des casuistes et des théologiens, mais des dictionnaires encyclopédiques faciles à feuilleter. — Par exemple, une. chose me stupéfie chez les instituteurs : ils font cause commune avec l'internationalisme !
— Vous exagérez... sourit l'abbé Lagrange-Walmier, qui ignorait le milieu provincial.
— - Plût à Dieu !.. Mais je voudrais pouvoir vous montrer, pour vous convaincre de la triste vérité, de quelle littérature se nourrissent ceux qu'on a nommés « les égarés ». — Connaissez-vous le « Petit départemental » ?
— Non...
— Et le « Courrier des instituteurs ? — Et le « Bulletin de renseignement laïque ? » — Procurezvous ces feuilles qui constituent, actuellement, le
LKS Uni: |N NOIRES fi."i
vade-mecum des instituteurs «le la République Française et vous rai' «lire/ si la Fran<ce n'esl pas bien malade I
A pari lui, l'abbé Lagrange-Walmier accusait le pelil curé de Belmonl de noircir la situation. L'intransigeance «le la jeunesse lui grossissait la vision.
Mais, un malin, l'abbé Maury l'aborda, un paquet de journaux à la main.
— « Voilà la presse infftme qu'il m'est loisible de me procurer par les enfants du catéchisme, auxquels on la distribue couramment, sans doute afin «pu- je puisse m'en attrister.
L'abbé Lagrange-Walmier lut et fut alterré...
I.< !8 plus basses injures, les plus écœurantes inepties émaillaientces feuilles abjectes. Attaques révoltantes contre la Religion et ses prêtres... Doctrines antimilitaristes, perverses et redoutables. ...Sapage méthodique de l'idée de Dieu, de l'idée de Patrie : ces deux sauvegardes d'une Nation...
Voilà ce qui se rencontrait à chaque ligne de ces misérables journaux.
<< Chair à canon... » — « Chair à tonsure », ■ Moules galonnées ». — « Vauriens en soutan
L abbé regardait les insultes vulgaires, l'affligeante bassesse des mots haineux...
— Oui... si vraiment ces feuilles étaient reçues parla majorité des instituteurs français... oui, le pays était bien gangrené !...
Et, pour la première fois, en face de la perversion de ceux qui onl la charge auguste de l'âme des enfants de chez nous, un doute assaillit l'abbé Lagrange- Walmier, ardent patriote, sur la certitude du triomphe final de la France en proie, de toute part, à l'assaut du mal...
L'abbé Lagrange-Walmier avait promis à son
jeune ami, le curé de Belmonl, de prêcher le Dimanche suivant aux vêpres de son église. L'attrait d'une parole nouvelle, la curiosité, aussi, d'entendre Vicaire de Paris » amènent, peut-être, une assistance un peu plus nombreuse (pie d'ordinaire.
Consciencieux à l'extrême dans tout ce qu'il faisait, le vicaire de Sle-Jeanne préparait le sermon qu'il devait donner dans cette petite paroisse de campagne avec autant de soin que s'il avait « 1 il parler devanl un auditoire délicat et averti.
Pour ce motif, il avait laissé la bande joyeuse de -es botes partir pour une grande excursion aux environs.
Tout seul dans un belvédère qui dominait la route passantau bout du jardin, il redisait à demi-voix les divers arguments de son discours. Il écoula, machinalement, résonner la sonnerie électrique qui annonçait la fermeture automatique du passage à niveau tout proche.
Au même instant, une automobile lancée à tond de train surgit et disparut dans un tourbillon de poussière.
L'abbé n'avait prêté aucune attention à cette
coïncidence lorsque des exclamations et des cris le tirèrent de son recueillement.
On courait sur la route et dans le jardin... On le cherchait.
— Monsieur l'abbé !... Venez !... appelait-on. Il se leva aussitôt et quitta le belvédère :
— Qu'y a-t-il donc ? demanda-l-il au domestique venu à sa recherche.
— Un accident, Monsieur l'abbé !... Juste la barrière du passage à niveau s'abattait pour laisser passer le train de trois heures, quand une auto, à toute allure, est venue se jeter à deux doigts de la barre de clôture. Le chauffeur de l'auto n'a pas dû voir la barrière d'assez loin, à cause du mur du tournant et de la rapidité de la machine. La voiture a stoppé tellement court qu'elle est allée se renverser dans le pré à côté, avec le monsieur qui était dedans.
— Pauvre homme ! fit l'abbé en se dirigeant très vite vers l'endroit de l'accident. Vous ne savez pas ce qu'il a?
— Oh ! non, monsieur l'abbé, on m'a envoyé tout de suite vous appeler. C'est Laurent, le fermier, qui a vu tomber la machine. Il y avait un monsieur tout seul. L'auto est allée s'abattre pas bien loin du grand tas de pierres.
Ce récit était à peu près exact. Le chauffeur avait dû apercevoir l'obstacle très peu avant d'être dessus. Il avait bloqué les freins et tenté de jeter sa voiture dans le pré voisin, au même niveau que la route. Mais l'arrêt, trop brusque, fit déraper l'arrière qui buta contre un arbre, le choc projetant le voyageur hors du véhicule.
Ce malheureux voyageur gisait en fort mauvaise posture. C'était, autant qu'on en pouvait juger sous
son allirail et les maeulalures de boue el de sang qui le défiguraient, un homme entre deux Ages, d'aspect distingué.
Comme l'abbé s'agenouillait pour l'examiner, il essaya <le se soulever sur son séant. Mais il n'eut pas la force d'articuler un mol ; sa tète vacilla et il s'évanouit.
Le blessé transporté dans une chambre de la villa el déshabillé, l'abbé s'aperçut qu'il perdait son sang
en abondance par une blessure à l'aine. Très vite, il put diagnostiquer un sectionnement partiel de l'artère fémorale.
L'automobiliste avait du heurter violemment, dans sa chute, un objet tranchant. D'ailleurs, il ne s'agissait pas, pour l'heure, de remonter aux causes, mais bien de parer aux effets.
Il fallait agir, agir rapidement et avec précision.
L'abbé renvoya les importuns el ne garda avec lui que le domestique et le jardinier, susceptibles de l'aider dans la mesure de leurs moyens.
Survenant en pareil cas, la syncope devait être arrêtée le plus vile possible. L'hémorragie cesse souvent pendant un évanouissement de ce génie, mais la vie n'en est pas moins gravement menacée ; et, si l'on ne dispose pas de moyens immédiats, le blessé peut trépasser sans qu'on s'en aperçoive.
Le médecin le plus rapproché des « Peupliers » était distant de plusieurs kilomètres ; on possédait, à la villa, un embryon de pharmacie, renforcé pendant les séjours de l'abbé Lagrange-Walmier de sa trousse personnelle. 11 l'apportait toujours, afin d'être à môme de secourir, le cas échéant.
Parant au plus pressé, le prêtre, tout d'abord, ar-
rêta le sang par une compression provisoire, sur le trajet de l'artère au cœur. Puis il fallut faire revenir à lui le patient,
Dès que celui-ci put parler, l'abbé, aux fins de découvrir si quelques lésions internes n'étaient pas à redouter, demanda :
— Où souffrez-vous, monsieur?
— Je ne souffre pas... prononça le blessé d'une voix blanche... je suis seulement fatigué... si fatigué.
— Bien... ne parlez plus, s'il vous plaît... ordonna l'abbé... répondez-moi seulement par signe... Vous n'éprouvez aucune douleur, nulle part ?
— Non, indiqua l'inconnu avec docilité.
La blessure qu'il avait à l'aine n'étant aucunement douloureuse, il ne s'apercevait point de sa présence.
— Très bien... maintenant voulez-vous me laisser faire et ne plus vous inquiéter de rien...
Déjà las, le patient referma les yeux, obéissant avec l'indifférence de ceux que terrasse une violente commotion.
Après l'indispensable antisepsie préalable du malade et de ses mains d'opérateur, l'abbé, qui avait pratiqué une demi-anesthésie au chloroforme, se mit •en devoir d'arrêter l'hémorragie d'une façon définitive. Il fallait, pour obtenir ce résultat, procéder à la ligature de l'artère.
Gomme cela arrive fréquemment, le vaisseau, dans la plaie, ne se présentait pas dans de favorables conditions. Mieux valait ne pas gaspiller un temps précieux à tenter de saisir l'artère au point même du sectionnement. Il était plus sûr d'aller chercher celle-ci en un endroit sain.
L'abbé avait les mouvements adroits et précis, le coup d'œil sûr et les doigts agiles.
Il en l tôt rail d'inciser la peau et de trouver l'artère. La lier, dans ce cas, était aisé.
La plaie cutanée fermée par quelques points de suture, un pansement antiseptique acheva l'œuvre.
Tout cela fut considéré, bouche-bée, par les aides improvisés <le L'opérateur, Btupéfiés.
A la nuit tombante seulement, les breaks qui ramenaient les excursionnistes s'arrêtèrent devant les « Peupliers ».
Le malade dormait, un domestique auprès de lui.
L'abb«; descendit aussitôt et conta, en deux mots, l'aventure qui mettait un bote inattendu et malheureux clans la maison de famille.
Les exclamations et les questions se croisèrent, assourdies par la crainte de troubler le repos du blessé.
La première stupéfaction passée, Berge demanda :
— Sait-on qui c'est ?
— Non, lit l'abbé. Le voyageur était seul et je n'avais aucun moyen de me renseigner. Il aurait fallu chercher dans sou porte-feuille quelque pièce d'identité et l'étal ne me paraissant pas grave, cela me déplaisait.
— Pas grave, un sectionnement d'artère...
— Oh ! un demi-sectionnement. Et puis, saignée tout de suite, avec une belle plaie bien nette comme celle-là, la chose n'est rien. Il sera sur pieds dans très peu de jours, mon blessé, si — comme je le crois — la coupure se referme d'elle-même.
— Cela n'empêche pas que si vous ne vous étiez point trouvé sur le chemin de sa chute, il aurait bien pu s'en aller dans l'autre monde, cet excellent chauffeur !
— Oui, un médecin était indispensable très vile.
Mais, lui présent, il n'y avait plus rien — ou si peu ! — à craindre. Je pense que notre inconnu sera très bien lorsqu'il se réveillera. Il nous dira alors son nom et ses intentions quant à sa famille, qu'il faudra sans doute faire prévenir de l'accroc.
Il y eut ensuite une grande discussion pour déterminer qui veillerait.
A dix heures, le blessé dormait toujours.
— C'est moi qui resterai, déclara enfin l'abbé, avec autorité. Je ne pense pas que quelque complication se dessine, mais je serai tout de même plus tranquille.
Et, comme on objectait que le domestique pouvait rester et avertirait immédiatement si un événement imprévu se produisait, l'abbé Lagrange-Walmier protesta :
— Laissez dormir ce pauvre garçon ! C'est mon rôle et non le sien. D'ailleurs, je m'allongerai sur la chaise longue et je passerai une nuit très confortable. Cela me permettra même de terminer la préparation de mon sermon fâcheusement interrompue.
Jusqu'à miuuit, l'inconnu ne bougea pas. L'abbé put travailler à loisir.
Vers cette heure-là, un soupir partit du grand lit qu'un paravent isolait de la lampe. — Il s'avança doucement.
D'étranges yeux clairs et froids le regardèrent.
— Ai-je rêvé ?... murmura le blessé. Il me semble quej'ai fait une chute... Où suis-je?... Pourquoi ai-je un prêtre à mon chevet ?
Cela était dit d'une voix singulièrement lucide, quoique très faible.
— Vous n'avez pas rêvé... monsieur, répondit
courtoisement le prêtre. Vous ave* ou un accidenl
d'automobile et vous êtes blessé...
— A la jambe droite, n'est-ce pas ?...
— Oui...
— Quelle blessure? Il me semble que j'ai perdu du sang eu quantité...
— Un peu de sang, en ell'et. Mais c'est fini : l'hémorragie est arrêtée depuis longtemps, rassura l'abbé Lagrange-Walmier, qui redoutait de Frapper son malade.
Mais, avec une insistance très calme, celui-ci poursuivit :
— LTne hémorragie ?... Qu'avais- je donc? Dites-le moi très franchement, je vous prie ?...
— LTn sectionnement partiel de l'artère fémorale à l'aine.
— Ah !... — Pourriez-vous m'apprendre, Monsieur l'abbé, chez qui je suis ?
— Chez Monsieur Jacques Berge.
— L'Écrivain ?
— Oui.
Une onde de mécontentement passa sur le visage pâle, pareille à celle qui avait obscurci les traits de l'inconnu lorsque l'abbé Lagrange-Walmier s'était approché de lui à son réveil.
Avec une urbanité ironique, le patient prononça :
— On m'a donc cru bien bas pour vous avoir dérangé, Monsieur l'abbé ?...
Celui-ci pensa sentir où le bat blessait son malade. Sans s'émouvoir, il expliqua avec tranquillité, un sourire aux lèvres :
— Mon Dieu, Monsieur, personne ne m'a appelé auprès de vous. C'est le hasard qui a tout fait. C'est moi qui vous ai ramassé, voilà tout...
— ... Et saigné... il me semble, du moins... acheva le questionneur qui se souvenait vaguement de l'après-midi.
— Et saigné !... répéta l'abbé d'un ton de bonne humeur.
Un silence. Puis :
— Où est le médecin ?
— Quel médecin ?
— Celui qui a arrêté l'hémorragie, traité l'artère, fait le pansement ?
— C'est moi... Et l'abbé sourit pour se faire pardonner.
Il conta :
— Il n'y a pas de docteur à Belmont. il faut aller au chef-lieu de canton. Et... comme le temps pressait...
— En effet.
— J'ai pris sur moi d'exercer légalement la médecine.
— Légalement ?
— Oui... j'ai été médecin avant d'être prêtre, renseigna nettement l'abbé, dans le bat de rassurer son malade. — D'ailleurs, mou camarade, le docteur Georges Berge, en villégiature chez son frère, vous a vu à son retour, ce soir. Toute inquiétude doit être écartée. Maintenant, monsieur, permettez-moi un conseil : il ne faut plus parler. Vous en auriez de l'agitation, peut-être de la fièvre. En tout cas, une mauvaise nuit. Demain vous serez plus fort et à même de causer aussi longuement que vous le souhaiterez.
L'inconnu acquiesça par un bref :
— Merci, Monsieur l'abbé.
Et referma les veux.
Le lendemain malin, l'abbé revenait de dire sa messe, comme de coutume — en dépit de sa nuit blanche — lorsqu'il trouva Jacques Berge qui l'attendait, en fumant devant le portail de la villa, sa première cigarette.
Visage Bu, achevé par une courte barbe en pointe, cheveux noirs en brosse drue, Berge avait les yeux vifs, malins et tendres, la lèvre aisément ironique.
Comme l'abbé Lagrange-Walmier, il était grand, mince et vigoureux. Mais ce dernier avait un regard bleu, grave, souvent absent, une bouche de race au dessin précis, un nez bourbonien qui lui donnait un profil un peu altier.
— ' Eh bien ! mon ami, tit tout de suite Berge, l'air prodigieusement amusé, vous ne savez pas qui vous avez soigné hier ?
— Non ?...?...
— Eh bien ! je vous le donne en cent... — Puis, devant le mutisme de l'abbé... Voire oncle Lagrange- Walmier !... le ministre !...
Le visage sérieux du vicaire de Sle-Jeanne s'éclaira d un sourire jeune et franchement gai.
— Ça, par exemple, c'est délicieux !
— Non, mais qu'en dites-vous ?... s'exclama Berge,
en riant de tout son cœur. Est-ce assez'joli, ce tour que la Providence joue à notre farouche, élégant, redoutable adversaire !... Le faire échouer, pantelant, à mon seuil et le contraindre à se faire tirer — par vous — d'un mauvais pas !
— Oh ! un mauvais pas...
— Si, un mauvais pas ! Notre éminent législateur — qui tient à sa guenille et possède un peu de médecine— le sait bien, allez! Et il est ennuyé !... Oh ! mais ennuyé !... Je ne vous dis que ça...
Et Berge, très gamin ce malin, fit claquer ses doigts dans un geste éminemment propre à évaluer la contrariété de Lagrange-Walmier — son hôte Mais, au fait, l'abbé, comment ne Tavez-vous pas reconnu?
— Oh ! mes souvenirs à l'endroit de mon célèbre oncle sont tout ce qu'il y a de plus vagues. J'avais cinq ans lorsqu'il s'est brouillé avec ma mère... Je ne l'ai pas vu depuis ce moment !... Et, comme je vais très rarement à la Chambre et dans les endroits où on le rencontre, ses traits sont loin de mètre familiers. J'ai vu des photographies de lui. Mais les photographies, bonnes à vous rappeler un visage connu, sont impuissantes à évoquer celui que- vous ignorez... N'ayant aucune raison de songer à mon oncle devant ce Monsieur couvert de poussière...
— Oh ! d'ailleurs, il y a loin d'un gentlemen correct, plastronnant — impeccable et digne — à un pauvre bonhomme gisant, piteux, au fond d'un lit. Moi-même, qui connaissais de vue Lagrange- Walmier, j'ai eu mille peines à le repérer tout à l'heure... Mais il faut que je vous raconte !... Voilà: Ce matin, à peine levé, je suis prévenu que mon hôte désire me voir. Je me présente chez lui et je
me trouve en face d'un malade très imposant qui me tient ce langage :
— Monsieur Berge, n'est-ce pas ? Mon charitable amphytrion...
Je m'incline.
— Monsieur... permettez- moi de vous remercier, de m 'excuser de tout le tracas que je vous occasionne... et de me présenter...
Il me tend une carie qu'il avait dû se faire donner par le domestique mis à sa disposition. J'y jette les yeux :
— Lagrange-Walmier,.. etc..
Sans me laisser le temps d'émettre une syllabe, votre cher oncle, mon ami, poursuit avec un demi sourire :
— Tout arrive et il n'y a que les montagnes qui ae se rencontrent pas...
— En effet, « réponds-je » sur le même ton...
Et nous voilà, échangeant les palabres indispensables, avec la curiosité courtoise d'adversaires irréductibles que le Destin malicieux s'amuse à mettre face à face...
Pas banale cette conversation, je vous prie de le croire !
Pendant que nous tentions — sans avoir l'air d'y loucher — de nous évaluer mutuellement, moi je grillais d'arriver au nœud, vous comprenez !... Je me disais : « Toi, mon bonhomme, tu ne te doutes guère de la petite surprise que te réserve encore cet asile hospitalier ».
Au bout d'une dizaine de minutes, je n'entrevois — à l'ombre de nos congratulations réciproques de pince-sans-rire — nul joint pour situer ma « surprise ».
.Mon malade semble un peu fatigué par la conversation et je me lève afin de le laisser reposer lorsque, de son air le plus nonchalant, le fourbe m'offre luimême le piège où le saisir :
— Ah ! j'oubliais, cher Monsieur... (vous entendez Lagrange-Walmier m'appelant « cher Monsieur ») cher Monsieur. — J'ai encore un petit service à vous demander : Voudriez-vous faire prévenir le médecin de la localité la plus voisine ?...
— J'y ai songé. C'est fait. Le docteur X, un praticien très en renom dans le pays, sera ici vers midi. Il est indispensable que vous recouvriez toute votre indépendance... terminai-je, sans pouvoir retenir un sourire.
Imperturbable :
— Le prêtre-docteur qui m'a soigné hier a fait preuve d'une adresse rare...
— Oh ! l'opération est classique. Dans un cas semblable, il s'agit seulement de ne pas baguenauder. Les minutes sont des heures... voilà tout...
Je m'amuse...
Et Lagrange-Walmier est forcé de conclure, magnanime :
— Je n'ai donc pas été très loin de devoir la vie à Monsieur l'abbé... Au fait, comment s'appelle-t-il?..
— L'abbé Lagrange-Walmier.... renseignai-je avec la simplicité la plus angélique...
Il y eut un petit silence pathétique, où les catholiques furent vengés de bien des méfaits de leur persécuteur attitré.
— Monsieur, fit seulement votre oncle, en me regardant dans les yeux avec une jolie désinvolture,
LES ROBES NOIRRS 79
le hasard esl une force obscure auprès de laquelle
nous sommes très petits garÇODS...
On no doit pas tuer un adversaire sons le poid- de sa propre victoire.
J'opinai donc, platement, comme s'il se lui agi d<la pins quelconque des motions. — Et je quittai Lagrange-Walmier, nonsans lui conseiller un repos bien gagné après un aussi long entretien.
Voilà le récit fidèle d'une mémorable aventure. La conclusion, à mou sens, esl que ootre ennemi est beau joueur. — Ah ! je goûte la saveur de cette anecdote!... affirma Berge, singulièrement réjoui.
Resté seul, allongé les yeux clos, le ministre Lagrange-Walmier eut un mouvement intérieur de dépil violent contre le sort qui le jouait.
Une pensée surnagea d'abord : il devait la vie, ou presque, à un prêtre... A l'une de ces robes noires qu'il traquait par métier, plus que par conviction, il est vrai.
C'était déjà infiniment désagréable.
Mais, K> fait que ce prêtre lût précisément son neveu représentait une de ces complications déconcertantes comme il s'en rencontre à de certains tournants de l'existence.
— On dirait que, par instants, nous sommes les jouets de quelque divinité ironique !... soupira Lagrange-Walmier dans ses oreillers blancs, sans s'aviser que son verbe n'était pas laïque le moins du monde.
Mais, comme tous ceux qui entendent dominer la Fortune et mater le Destin, Lagrange-Walmier ne s'af lardait pas aux vaines récriminations. La « chose accomplie » lui demeurait un argument sans ré-
plique. Il l'acceptait, en général, avec le calme des énergiques. Son esprit courait immédiatement à l'examen de la conduite à tenir pour tirer le moins mauvais parti de l'aventure.
Ici, le cas était net :
« Être ou ne pas être un mufle », synthétisa le ministre avec une vigueur silencieuse.
Trembler devant le « Parti » et se tirer honteusement de l'impasse : ou, avec crânerie, braver le monstre politique et ouvrir les bras à ce neveu sauveur...
Le geste serait beau. Il plaisait à son esprit de domination. Car, ainsi qu'il sied à un apôtre de l'affranchissement, Lagrange-Walmier nourrissait de singuliers et formidables instincts d'autocratie.
La meute hurlerait. Mais il savait les paroles qui désarment et les arguments qui domptent. Il possédait le don de mener les troupeaux humains et de les asservir au nom de la Liberté.
Tout tourne à la gloire des habiles et des forts, jusqu'à ce jour Lagrange-Walmier avait été les deux. Sa décision fut donc promptement élaborée.
Il renouerait avec son neveu. C'était, avec sa fille, sa seule parenté au monde. Il pourrait en arguer — pour la galerie — car le sentiment de la famille lui faisait défaut à un degré extrêmement rare.
Il n'eût, évidemment, rien fait pour renouer avec ce prêtre, fils de son unique frère. Envisagée normalement, la rencontre eût manqué d'à-propos. Il fallait de l'exceptionnel pour combler l'abîme élargi entre eux. Mais, puisque le hasard se chargeait du rapprochement, il ne se déroberait point.
Ce persécuteur avait le goût obscur des élégances morales.
Mais il n'eut pas le loisir de mettre à profil sa résolution.
Le même malin, l'abbé Lagrange-Walmier recevait, <lu curé de Ste-Jeanne, une dépêche le rappelant d'urgence à Paris. Il louchait, (railleurs, A la fin ■ lr >-a quinzaine de vacances el l'un des vicaires l'abbé Bargelio qui le remplaçait — se trouvant fatigué, force était «le lui faire hftter sou retour à la paroisse.
Sous peine de manquer "l'un lacl élémentaire, il était clair, qu'eu l'occurrence, l'abbé ne pouvait plus se présenter auprès du lit de son oncle sans y avoir été formellement invité.
II fut donc décidé qu'il partirait sans prendre congé du malade.
D'ailleurs, mieux valait que les circonstances laissassenl à Lagrange-Walmier le loisir de la réflexion.
La dignité du piètre en serait mieux sauvegardée. Guéri et rentré à Paris, le minisire aurait toute latitude pour exprimer sa reconnaissance et faire des avances s'il le souhaitait.
LES HOBES NOIHES. — G.
Ufl mois s écoula. Repris par renflouage sacré de son ministère absorbant, L'abbé ne pensail plus que rarement à L'accident des Peupliers •>. Ii L'avait,
naturellement, conté à l'abbé île (Irimont et à quelqu< sa familiers, mais il se préoccupait fort peu des suites de l'aventure.
Par les Berge, il avait su que Lagrangc-Walmier en avait été quitte pour une dizaine de jours de repos.
« Mlle Lagrange - Walmier, lui écrivit Jacques «. Berge, est venue en automobile, avec des amis, « voir son père pendant une demi-heure environ. « (-'est une belle personne brune, pale et froide. Elle « tient le milieu, m'a-t-il paru, entre le sphinx et la ■ madone... (oh! mais une madone laïque : je n'ou- « blie pas de qui je parle, soyez tranquille ). Malgré « l'invitation de ma femme, elle n'a pas consenti à « prolonger son séjour. Je ne crois pas qu'une ten- « dresse émouvante lie le père et la fille.
« Pendant son hospitalisation forcée chez moi, « mon prisonnier a fait venir, sur mon offre, son se- « crétaire. Et je trouvais piquant d'imaginer que ma « paisible demeure devenait, de par la taquinerie du « destin, le laboratoire de sombres décrets. — J'ai « causé avec Lagrange-Walmier, souvent, mais avec
« courtoisie et banalité. Grâce à une habileté mer- « veilleuse, il s'est tenu négligemment sur le terrain « de la pluie et du beau temps : Sol le plus glissant « qui se puisse trouver, cependant, par le temps qui « court! — J'ai réfréné ce que vous nommez indis- <: crèlement « ma malice naturelle « et renoncé à la « joie des « coups droits » puisqu'il s'agissait de mon « hôle : quel dommage!...
« J'ai la présomption de penser que votre oncle se « méfie de moi et que nous nous bornerons, dans « l'avenir, aux stricts témoignages de politesse « qu'entraînera le « Drame de l'auto ».
Ces boutades étaient familières à l'esprit de Berge, demeuré très jeune sous certains rapports.
L'abbc sourit de l'épître de son ami.
Et, comme les prêtres de Jésus-Christ ont autre chose à faire qu'à songer longtemps à eux-mêmes, comme ils sont au service d'une multitude d'oeuvres impérieuses pour lesquelles ils n'ont pas trop de toutes leurs forces vives, le ministre et ses infortunes hantèrent peu le cerveau du second vicaire de Ste-Jeanne.
Les bons laïcs, ceux qui n'ont à penser qu'à leurs précieuses personnes, à leurs petits intérêts, à leurs propres affaires, comprennent difficilement le détachement des âmes qui ont pris, comme pôle, Dieu et le prochain. Sans doute, pour être voué au sacerdoce, on n'en est pas moins encore un peu humain, c'est-à-dire lié à la terre par des rappels égoïstes. Mais, chez les très bons prêtres — et il y en a beaucoup — chez ceux qui sentent véritablement l'hérédité des apôtres les soulever plus haut que l'argile, — et c'est la grande majorité — les considérations
subjectives perdent leur intérêt, lea préoccupations personnelles leur acuité. C'est indéniable.
L'abbé fut donc fort sincèrement surpris lorsque, par une lin d'après-midi d'automne, son domestique lui lit passer la carte du ministre, tandis qu'il travaillait dans son cabine) .
— Faites entrer, dit l'abbé avec un calme complet, lit la minute d'après, la porte se refermait ^ur un
\ isiteur de haute taille qui tendait la main au vicaire.
— Max, fit le nouveau venu très simplement, lai«e/.-moi vous remercier. Nous m'avez, je crois bien, sauvé la vie...
— Quel grand mot! protesta l'abbé en serrant la main offerte.
('cite gaieté délivra immédiatement le ministre de la crainte obscure d'ell'usions dont il nourrissait l'horreur. — Son neveu élait homme d'esprit. 11 y aurait moyen de s'entendre.
L'entrevue se continua sur ce ton. Elle fut ce qu'elle devait être : simple. Ni l'un ni l'autre n'avait le goût de la tragédie. Tous deux, chacun dans son genre, possédaient ce tact qui permet de côtoyer les écueils les plus dangereux sans s'y heurter jamais. Il n'y eut pas de scène pathétique. Tout le sel de la rencontre se voila sous le naturel des propos et l'aisance courtoise des remerciements.
Tout en causant, Lagrange-Walmier sentait que son neveu allait lui plaire complètement. La distinction de l'abbé, sa dignité simple, la jeunesse de son sourire comme la profondeur de son regard séduisaient l'observateur.
De son côté, le prêtre admirait l'aisance du ministre. Il notait la flamme d'esprit qui scintillait au fond des prunelles de l'avocat célèbre. Sous sa mai-
trise de lui-même, l'abbé était un brin sentimental. Un petit attendrissement lui venait de ce premier contact avec ce membre unique de sa famille éteinte.
Et une désorientation indicible résultait de ce contraste : parenté du sang, éloignement moral si complet qu'il se fût certainement senti plus près du plus illettré des nègres évangélisés par les Pères-Blancs.
Les remerciements, les détails techniques sur sa maladie épuisés, Lagrange-Walmier dit tout à coup :
— Puisque le hasard nous a mis en présence, Max, ne croyez-vous pas qu'il nous faut renouer — ou plutôt — nouer connaissance.
Max eut un haussement de sourcils éloquent.
— Je vous surprends?...
— Mon Dieu... un peu... avoua-t-il, une malice allumée dans son regard grave.
— Et moi qui comptais que nous allions nous voir. . L'abbé sourit et mordit un peu sa lèvre...
— ...Oui, sans doute, poursuivit son interlocuteur qui, décidément, se mettait en frais pour conquérir ce petit vicaire de faubourg... Pourquoi cela vous étonne-t-il... n'êtes-vous pas mon neveu?...
— Evidemment, mais...
— Vous êtes prêtre ? Et je collabore à la loi de Séparation? Outre que je vous rends, avouez-le, un grand service, qu'est-ce que cela prouve? Que nos métiers diffèrent, voilà tout... conclut Lagrange- Walmier avec sa belle désinvolture nonchalante.
Assis en face du ministre, de l'autre côté de la grande table de travail qui les séparait, le prêtre, accoudé au bras de son fauteuil, regardait curieusement le visage fin et volontaire de cet ennemi qui désarmait avec lui, sous prétexte qu'un sang de même origine actionnait leurs deux corps.
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Comme si la <■ voix du sani; i n'était pas un mot ! Comme si, dépouillés de l'habitude et du diaiaagfe à l'affection, fruits de celle habitude, des liens de famille brusquement révélés avaient un sens! Comme si le lait de porter le même nom pouvait suffire à rapprocher des êlres que toutes leurs aspiration-. toutes leurs conceptions, tous leurs intérêts éloignent et séparent...
— ...Nos métiers diffèrent... poursuivait Lagrange- Walmier, est-ce une raison pour ne pas frayer? Depuis quand en est-on réduit, lorsqu'on n'a pas l'esprit étroit, à ne fréquenter que ses pareils?... Mais la vie, mon cher Max, est le comble de l'illogisme et c'est son charme que ses contradictions... La vie... paradoxe éternel...
Sur cette conclusion souriante, le visiteur se levait.
Et l'abbé se laissait inviter à dîner pour le surlendemain.
Au fond, il trouvait la situation pittoresque. Des détails le frappaient... En face de Lagrange-Walmier, un grand Christ d'ivoire le dominait de sa majesté douloureuse... Sur la table, à portée de la main du ministre, des documents relatifs à la loi de séparalion... le projet d'un laborieux essai de Berge sur les futures associations cultuelles... partout des études, des dossiers aux larges titres arrogants dont l'éloquence devait offenser la rétine du visiteur...
En partant, ce dernier fit, en guise d'adieu :
— Je vous présenterai à ma fille... je veux dire à votre cousine.
L'abbé s'inclina poliment.
Et Lagrange-Walmier ne put s'empêcher de songer en descendant l'escalier :
— Ils sont inouïs, ma parole!... Moi, Lagrange-
Walmier, et il appuya, pour lui tout seul, sur les syllabes mentales, je me mets en frais pour un petit prêtre infime — qui est mon neveu, c'est vrai (mais ce serait une raison de plus!) — Eh! bien, ce prêtre qui doit être enchanté, gonflé d'orgueil, au fond, me reçoit, non seulement sans arc de triomphe, mais encore sans le plus léger enthousiasme — apparent ; — c'est moi qui ai l'air de lui demander une grâce!... El il me toise malicieusement derrière son crucifix... Non! c'est typique!... Le clergé d'aujourd'hui est crâne... — « Et il serait grand temps de le mettre au pas! » dirait cet excellent Moulinet.
Enfin !... Max m'a rendu un grand, très grand service. De plus, il a fait ma conquête. Sa crânerie paisible me plaît... Certainement, elle me plaît. Sinon, me serais-je donné la peine de tant de mots?
La conclusion de la conversation par laquelle l'abbé Lagrange-Walmier informa son curé de la visite du ministre avail été la suivante :
— Que voulez-vous, mon cher fils, il ne faut pas vous dérober ! Celte insistance à vous attirer dans un milieu qui nous est hostile cache, peut-être, une indication providentielle. En tout cas, vous aurez des études de mœurs à ébaucher. Tout un monde à explorer. El puis, il tt'esl pas mauvais que les ennemis voient de près ceux qu'ils persécutent. Je crois au rayonnement des personnalités. Laissez la vôtre B'épanouir très paisiblement dans celle ambiance contraire où Dieu vous appelle. Croyez-moi, tout tourne à la confusion du pécheur.
Les confrères de l'abbé traduisirent leurs impres- >ions chacun suivant son tempérament el son caractère.
L'abbé Uibel tint, à peu de chose près, le même langage que son curé, en insistant cependant sur ce point, « que son camarade allait se trouver dans une situation fausse el pleine d'embûches ». Cette situalion exigeait une vigilance exceptionnelle pour que les propos les plus insignifiants ne fussent pas travestis et colportés.
Bouillant d'une sainte indignation, le pétulant abbé Lecourtois commença par remercier le ciel de n'être pas convié à la même épreuve : « Je ne répondrais pas de moi !... D'abord — tout oncle et ministre qu'il soit — il me faudrait dire son fait à Lagrange- Walmier !.. Sans le moindre ménagement, je lui communiquerais mon opinion sur lui et sa cohorte... Au fait, tenez ! Je vous envie, mon ami ! Ah ! si j'étais à la place de votre prudence, quel vacarme !... quelles diatribes !... quels tableaux vengeurs !...
— ...Heureusement ce n'est pas de vous qu'il retourne, Lecourtois !... interrompit le paisible abbé Bargelin. Vous seriez capable d'attirer à votre curé une belle collection de désagréments supplémentaires, comme s'il n'avait pas assez des préoccupations ambiantes ! D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, toutes vos indignations seraient poudre au vent et ne serviraient qu'à réjouir vos adversaires. C'est nous les plus faibles. Nous sommes brisés comme fétu — en apparence s'entend — car la revanche de la justice sur le fanatisme sectaire sonnera fatalement. Et l'Église de Jésus ne périra point. — Je crois seulement nécessaire, Lagrange-Walmier, de vous soumettre une idée que je qualifierai, sans modestie, de neuve et d'utile. Ne pourriez-vous profiter de vos incursions dans ce milieu pour redresser certains errements propres aux demi-savants du monde ?... En astronomie, par exemple, on ne manquera pas de vous objecter...
Patiemment, l'abbé LagrangeAValmier tenta de convaincre Bargelin qu'on ne s'entretenait ni des planètes, ni des étoiles dans les salons actuels... Celui-ci ne demeura pas converti :
— « Envisagez, alors, un autre point de vue...