‹ Les Rochelais et le Canada [microforme]Chapitre 12 sur 20 · ERNEST TR AE QD DER LE + . · texte numérisé non relu

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Canadiens sur le trésor, qui leur devait plusieurs millions. Ce désastre joint à tout ce que la colonie avait souffert déjà, n'était-il pas fait pour desserrer le lien qui rattachait les Canadiens à la France et pour leur faire supporter plus patiemment le nouvel ordre des choses qu'allait consacrer le traité de Paris ?

Il ne restait plus à la France, dans l’Amérique du nord, que quelques rochers stériles et chargés de brume, sur les bords de la mer, dans le voisinage de Terre-Neuve. Aujourd'hui que nous connaissons mieux les vastes et riches pays abandonnés aux Anglais, que nous y voyons grandir des nations puissantes, que les enfants de la France qui sont restés et qui ont prospéré à Québec, à Montréal attestent l'importance de la colonie à laquelle elle renonçait, cet abandon d’un pays appelé aux plus hautes destinées paraît plus désastreux encore.

Hélas ! la France ne pouvait plus rien pour ses enfants abandonnés sur les bords du Saint-Laurent. Mais, remarque justement M. Laboulaye, si M. de Choiseul a eu la pensée que le Canada se révolterait bientôt contre l'Angleterre, si cette pensée l’a décidé à signer l’abandon de ce beau pays, il était aisé de comprendre que, dans ce territoire immense, s’établirait un empire aussi grand et aussi peuplé que l'Europe. Un homme d'Etat eut risqué la France pour sauver le Canada et conserver à la civilisation française une part du nouveau continent. Céder, c'était signer l’affaiblissement de notre race ; la part que la France a prise à la révolution d'Amérique a bien pu laver son injure, mais elle n’a pas relevé sa puissance abattue.

Il nous est tombé sous la main un manuscrit de M. Rasteau fils aîné, négociant à la Rochelle, que nous supposons avoir été écrit peu avant la déclaration de la guerre de sept ans, vers 1755, contenant quelques réflexions sur le Canada: ces réflexions nous

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paraissent devoir trouver place ici, étant écrites par un négociant faisant un très grand commerce et son appréciation sur la Nouvelle- France et le moyen de rendre cette colonie plus utile à la mèrepatrie étant bonne à connaître. Nous lui laissons la parole :

« Quoique nous soyons depuis très longtemps en possession de » la colonie du Canada, elle ne s’est jusqu'à présent accrue que par » le commerce que les ports de France y ont porté, mais il s’en | » faut de beaucoup qu'elle ait produit au royaume les avantages » que l'ont eut été en droit d’en attendre.... Pour tirer parti de | » ce vaste pays, il faudrait une grande population qu’on ne peut » obtenir sans dévaster le royaume, qui ne l’est déjà que trop, » puisqu'il s’en faut de beaucoup que toutes ses terres soient » cultivées. Ce n’est donc pas du peuple de la métropole que l'on » doit tirer celui qu'il faudrait pour mettre la colonie en valeur. » Des nègres réussiraient peu ou point au Canada, à cause du » long et rigoureux froid.

» Cependant, peut-on voir d'immenses trésors, sans gémir de » ce qu'on n'en jouit pas.

» On ne se dissimulera point que la constitution actuelle du » royaume s'oppose à la population des colonies, tandis qu'elle » favorise celle des colonies anglaises au préjudice de l'Etat. » Avant 1685, la Rochelle, d’un tiers moins grande que cette » ville n’est aujourd'hui, contenait alors 72 mille habitants (1) » qui, diminuant d'année en année, se réduisent à présent à tout » au plus 15 mille. Le seul bourg de la Tremblade a perdu, de » 1685 jusqu’au mois d’Éctobre 1755, plus de 500 familles. Il en » est de même à proportion et sans parler de la progression » générique du reste du pays d’Aunis, de la Saintonge, du » Poitou et des autres provinces où l’édit de 1685 est exécutoire. » Sans cet édit toutle royaume seraitcultivé, nos colonies seraient » peuplées, nos classes seraient nombreuses, notre navigation

(1) Jourdan dans ses Ephémérides rochelaises, 16 janvier !794, dit : on ne peut tenir compte du chiffre de 76,000 habitants auquel, selox Am.os-Barbot, s’éleva la population de la Rochelle en 1569, Le chiffre de 72,000 habitants, avant 1685, parait donc encore exagéré.

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serait aussi étendue qu'on paraît désirer qu'elle le soit à l'avenir, et les colonieset la navigation de nos rivaux seraient dans un état méprisable : cependant le mal n’est pas sans remède, le cœur d’un Français le porte sans cesse dans sa patrie, il gémit de n'oser y entrer et cet amour de la patrie est héréditaire. Les Anglais en sont si persuadés qu'ils ont cra nécessaire de distribuer 7,000 Français habitants de l'Acadie et de la Virginie dans toutes leurs colonies jusqu'à la Nouvelle-Géorgie.

» Qu'il plaise au roi de faire entrer les protestants dans son plan de politique, ils seront reconnaissants jusqu'au point de sacrifier leurs établissements solides chez l'étranger pour en venir former de nouveaux en France ; alors nos manufactures, notre navigation, tous les arts et métiers se porteront au plus haut degré, tandis que tous ces objets diminueront chez les Anglais et les Hollandais, et le Royaume se trouvant surchargé de peuple, il en passera dans toutes nos colonies : sans doute mème que les Français qui habitent les possessions des Anglais en Amérique ne feront que se transporter dans les nôtres et celle du Canadaseraitune des premières à gagner àcetteévasion.…

» Cette colonie mise en valeur nous procurerait beaucoup de

moyens de nous passer de l'étranger tant à l'égard de l'Europe que de l'Amérique ; mais pour parvenir à ce but, il serait nécessaire de faire agir d’autres influences que celles par lesquelles toutes nos colonies ont jusqu'à présent été gouvernées. Un conseil composé d’intendants du commerce, d'anciens gouverneurs et d'anciens intendants des colonies, d'habiles négociants, où seraient admis les députés que chaque colonie serait obligée d'envoyer en nombre proportionné à leur importance, est le seul remède applicable aux abus sur lesquels ies plaintes se multiplient d'un jour à l’autre.

» Il en est au Canada de très préjudiciables à toute émulation, tel est par exemple l'adjudication qui se fait au plus offrant ou plutôt au plus favorisé des postes où se font les traites des pelleteries avec les sauvages. Tel est encore le commerce immense qui se fait par des gens en place, toujours en état de se procurer des connaissances ; je dis des préférences...

» Quant au castor, quoique les raisons que j'aie entendu dire » pour la liberté de cette sorte de pelleterie soient d’un poids » infiniment supérieur à celles alléguées pour laisser l’exclusif de » la compagnie, j’attendrai jusqu'au mois de décembre l’arrivée » des sujets intéressants, je dis intelligents, qui sont attendus de » Québec. Je me contenterai de dire ici qu’il y aurait dans notre » nation bien des fatalités, si des particuliers français étaient » incapables de faire ve commerce comme les particuliers anglais, » le font. »

De ce mémoire, écrit au milieu du xvr° siècle, il nous faut retenir deux points : 1° les insuffisances de l’émigration ; 2° les entraves apportées à la liberté du commerce par la compagnie des Indes ayant le privilège de la vente du castor.

‘Sur le premier, l’amiral Coligny, en 1555, conçut le projet de coloniser, avec des émigrants pour la plupart huguenots, les rivages de l'Amérique, sa pensée était d'assurer la liberté de conscience de ses coréligionnaires, tout en étendant par leurs bras la puissance et l'influence de la France. Quels développements n'eut pas pris ce peuple, formé &e l'élite du nôtre ; car, de l'avis de tous les historiens impartiaux, le huguenots du xvi° siècle étaient les plus valeureux, les plus entreprenants, les plus éclairés et les plus industrieux des enfants de la France. Ainsi s'exprime M. Eug. Reveillaud, dans son histoire du Canada et des Canadiens-français. Charles IX en aurait été fort aise, dit-on, car c’eut été autant d’ennemis dont il purgeait le royaume. Tout cela ne réussit pas.

En 1683, la mort de Colbert acheva de livrer les protestants au farouche Louvois et peu à près survint la révocation de l'édit de Nantes. Ils chercnèrent à fuir les vexations, les confiscations, les galères employés contre eux pour les convertir, se sauvant de France pour échapper à la main qui les opprimait ; mais défense leur fut faite de laisser le royaume. On dit que 500,000 huguenots, trompant la rigueur dont ils étaient l’objet, réussirent à passer en Holiande, en Allemagne, en Angleterre, et dans les colonies américaines où ils portèrent leurs richesses et

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leurs industries. De quel avantage n'eut pas été une émigration faite en masse vers le Canada, composée d'hommes riches, éclairés et laborieux. Du moins ils n’auraient pas porté à l'étranger le secret des arts de la France. La généralité de la Rochelle, disait l’intendant Bégon, dans un mémoire, est dépeuplée d’un tiers de ses habitants et cette diminution devient de jour en jour plus grande. La cause de cette dépopulation est due à l'évasion des réligionnaires.

On peut juger de quel secours auraient été ces émigrants, s’ils | avaient été libres de choisir leur nouvelle patrie et combien ils auraient été utiles à la défense de notre première et belle colonie.

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Sur le second, le négociant rochelais ne voit pas pourquoi les Français seraient plus incapables de faire le commerce des castors que les Anglais.

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