VIII PREAMBULE
On peut s'imaginer qu'à ces âges de pierre, lorsque deux hordes en voyage se rencontraient, les yeux de tous, pour reconnaître le chef, cherchaient au milieu de la caravane, sur l'un des chariots formés de troncs d'arbres équarris, l'homme le plus grand, le plus large, aux muscles saillants, à la poitrine bombée, à la lourde face énergique.
Il n'est plus aussi indispensable pour vaincre aujourd'hui dans le dur combat de la vie, d'avoir la carrure de nos ancêtres préhistoriques, et cependant, le vague sentiment atavique qu'une riche musculature n'est pas une arme à dédaigner, est peut-être ce qui nous fait encore nous retourner dans la rue sur l'homme qui en est manifestement doué.
Le goût du public pour les exercices de force tient probablement aussi à l'amour que nous avons tous pour le surnaturel; une prouesse athlétique a en effet pour notre esprit quelque chose de miraculeux, car nous avons coutume déconsidérer comme impossibles certains hauts faits que justement les athlètes professionnels ont la prétention de réaliser.
Voici par exemple une lourde masse de fonte que nous ne pouvons remuer en nous y cramponnant à deux mains; l'hercule va la soulever aisément! Nous avons évidemment en notre présence un surhomme, dans l'ordre physique tout au moins.
Aussi ne pouvons-nous lui marchander notre admiration, et nous le louons d'ailleurs d'autant plus volontiers qu'il nous est loisible de satisfaire notre jalousie en nous persuadant aussitôt que l'athlète qui a forcé notre enthousiasme nous est probablement bien inférieur intellectuellement.
Si cette dernière raison du succès des hercules n'est pas flatteuse pour la psychologie des foules, il faut croire toutefois qu'elle est assez souvent prépondérante.
On n'aime pas reconnaître à autrui une supériorité intellectuelle; applaudir une œuvre de l'esprit, c'est avouer qu'on est incapable d'en édifier une semblable, et comme on convient que c'est la valeur cérébrale qui caractérise l'homme dans l'univers, on admet malaisément que le voisin en soit mieux pourvu que soi-même.
Ceci explique pourquoi le plus grand savant, le meilleur poète, le plus profond philosophe, ne s'attirera jamais que les louanges académiques de ses contemporains qui, en le célébrant, se célèbrent un peu eux-mêmes, mais ne connaîtra jamais les triomphes populaires éclatants d'un lutteur ou d'un coureur cycliste.
On m'objectera certainement que Pasteur, Victor Hugo et quelques