LAROCHE
Laroche naquit à Paris en 18 14; il parcourait les fêtes foraines en faisant des tours de force, mais se servant très peu des poids. Sa spécialité était de soulever de lourdes masses sur le dos. Il fut le créateur de l'exercice dénommé le fardeau humain. Il se glissait sous le chariot qui servait à transporter le matériel de la baraque foraine et sur lequel il faisait monter quinze hommes, puis s'arc-boutant en Louis Laroche prenant un point d'appui sur un tréteau placé
devant lui, il soulevait le lourd fardeau sur son échine pendant quelques secondes. Laroche était un homme de taille moyenne, assez corpulent, et qui donnait une grande impression de puissance. Il finit par faire de la prestidigitation, ayant lâché l'athlétisme. Lorsqu'il faisait ses tours de passe-
passe, il avait abandonné le maillot collant qui faisait valoir ses formes. Il arborait une robe de brocart rigide et constellée de paillettes. Ainsi vêtu, et coiffé d'un diadème hindou, il paradait fort dignement, insoucieux de ce que sa tenue pouvait avoir de grotesque. C'est ainsi qu'il se fit photographier pour la première fois de sa vie; ce fut du reste la seule fois. Il finit dans la plus profonde misère, comme presque tous les athlètes de son époque.
ROUSSEL, dit l'Homme-Canon
Roussel, dit Y Homme-Canon, était de l'époque 1 éroïque des Pujol, des Bernard père et des Rabasson.
C'était un homme d'une mâle structure (om 52 de largeur de carrure prise par
H. Stiernon, l'athlète), grand (im88), très bien proportionné et qui, malgré une plastique puissante, avait l'allure svelte et dégagée. Très aimable et affable, il était sympathique à tous ceux qui l'approchaient. Quand il « travaillait » en maillot, il faisait grande impression sur les spectateurs par Pimpeccabilité de ses formes. Le beau sexe le recherchait beaucoup et il compta peu de cruelles. Roussel fut un des premiers athlètes qui firent des exercices de force avec un canon. Il le mettait au port d'arme, en travers de la nuque, sur un affût, puis après l'avoir ceinturé, d'un seul temps il le chargeait sur l'épaule. Un servant de circonstance s'approchait, allumait la mèche et le coup partait sans que, sous l'effet du recul, Roussel bougeât d'un pouce. En 1860, Roussel fut engagé à l'ancien Hippodrome et se couvrit de gloire en enlevant son canon.
Il fit une tournée dans toute la France et tour à tour Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, etc., applaudirent ses tours de force.
Un autre exercice favori de Roussel consistait à se faire tirer par deux chevaux attelés latéralement à une bricole qu'il se passait autour du torse. En s'arc-boutant fortement sur les jambes, l'athlète paralysait Feffort de traction des chevaux qui ne pouvaient le décaler de terre. Il traînait
Roussel, dit V Homme-Canon
LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE 57
aussi une charrette chargée de 1.000 kilos. Il levait une énorme barre de fer de 3 mètres de long en la saisissant par une de ses extrémités et, après un effort puissant, il la plaçait verticalement par un bout sur une de ses épaules.
Très brave, Roussel accomplit nombre d'actes de courage et se vit décerner plusieurs médailles de sauvetage dont il était très fier.
Au mépris de sa vie, il opéra un jour à Pauillac un sauvetage dans des circonstances des plus dramatiques.
Roussel, qui péchait à la ligne dans la Gironde, vit chavirer sous ses yeux dans un remous du fleuve un canot monté par une dame et deux jeunes gens. N'écoutant que son courage, notre athlète s'élança dans l'eau tout habillé et, arrivé sur les naufragés, il aida les deux hommes à s'accrocher au canot renversé, prit la femme d'un bras et l'amena à la rive, puis il retourna par deux fois chercher chacun des jeunes gens qu'il réussit à tirer sains et saufs de leur position désespérée. Roussel voulait ensuite s'en aller sans donner son nom, mais, acclamé par la foule qui avait assisté à cette scène émotionnante, il fut conduit au milieu des ovations jusqu'à la mairie où il dut décliner ses nom et qualité.
On peut juger du succès qui accueillit Roussel lorsqu'il parut aux représentations qu'il donna avec sa baraque foraine dans cette petite ville. Le soir même, le maire lui fit remettre par les personnes qu'il avait sauvées une couronne avec une médaille commémorative de son magnifique acte de dévouement. Par cet exemple, on peut voir que Roussel était un brave et digne homme, aussi modeste que valeureux.
Roussel parcourut très longtemps le midi de la France et principalement le département de la Gironde, où la population tient en si haute estime les athlètes. Notre héros se fixa ensuite à Bordeaux, où il tenta sans succès de monter plusieurs commerces. Devenu vieux, il dut recommencer son métier d'homme fort et on pouvait le voir encore « travailler » alors que ses longs cheveux bouclés étaient devenus blancs. Roussel faisait alors des poids avec une jeune femme devant les terrasses des cafés de Luchon, de Biarritz, de Bayonne, de Pau, etc. Son canon devint la propriété de Stiernon, à qui il l'offrit. Roussel, né près de Lille vers i8i6, s'est éteint à soixantedix ans vers 1886.
HlPFOLYTE TRIAT
eux qui, actuellement, jouissent des bienfaits de la culture physique et lui doivent santé, beauté et force, ont pour premier devoir de reporter sur les initiateurs de cette œuvre de rénovation l'hommage de leur respect et de leur reconnaissance. Les vivants s'honorent en glorifiant les morts qui furent bons et bienfaisants.
Et peu d'hommes ont mieux mérité ce double titre que celui dont nous allons ici conter la vie :
Hippolyte-Antoine Triât est né à Saint-Chaptes, petit village prés de Nîmes (Gard), en 181 3 ; il était le dernier d'une famille nombreuse et perdit ses parents à l'âge de quatre ans ; il fut alors recueilli par sa sœur aînée, qui habitait Nîmes. A Tàge de six ans il fut volé un jour de foire par des bohémiens qui le donnèrent ou vendirent aune troupe d'artistes italiens, à Nice. Il resta avec eux pendant sept ans, voyageant en Italie, en Autriche, en Espagne. Triât, habillé en fille, faisait dans la troupe le travail de danse de corde sous le nom de la jeune Isela. En 1825, la troupe se disloqua et il resta avec un Espagnol nommé Consueîo, qui faisait, avec deux de ses fils, un travail de poids et de poses plastiques sous le nom des Alcides. Triât fut vite mis à ce travail et il y réussit si bien que peu après, sous le surnom de YInfant, il était connu dans toute l'Espagne, quand un accident, qui lui arriva à Burgos, en 1828 (il eut la jambe gauche brisée d'un coup de pied de cheval qui s'était emporté et qu'il arrêta), le força à y rester pendant longtemps ; la personne qu'il avait sauvée, Mme Montsento, s'occupa de lui, et après sa guérison le mit en pension au collège des Jésuites de Burgos, où il resta jusqu'à l'âge de vingt-deux ans. Pendant son séjour chez ces religieux, où il compléta son éducation tant en français qu'en espagnol, grâce à un Français qui s'y trouvait, il donna des nouvelles à sa famille, reçut même la visite de ses sœurs, mais ne voulut pas rentrer en France. Il trouva dans la bibliothèque plusieurs livres anciens où il était question des exercices des gymnases grecs et latins. Parmi ces livres se trouvait l'ouvrage de Mercurialis, celui de Plexotis, d'Andry, une traduction en espagnol du fameux Traité de l'Art de sauter, par le chevalier Capriani, qui fut le professeur des fils de François Ier. Triât se trouvait préparé pour les lire avec fruit et pendant son séjour au collège il continua à s'exercer, fut le professeur de ses condisciples et commença alors à préparer son plan à* Éducation physique. Lorsqu'il quitta Burgos en 1834, il reprit son métier d'artiste et d'athlète : il avait créé un nouveau travail de poses auquel ressemble du tout au tout celui de Sandow ; une partie de ses exercices se faisait à une colonne tournante où, suspendu par une main, par les pieds, par la mâchoire, il enlevait des chevaux, des hommes : il eut avec cela un immense succès en Espagne, en Angleterre où il séjourna longtemps, et enfin en Belgique. Dans ce dernier pays, il installa un gymnase qui, en peu de temps, réussit à merveille ; tout Bruxelles fréquentait cet établissement situé 7, rue de Ligne, où il resta de 1840 à 1849, époque où, ayant cédé s-on gymnase, il vint installer à Paris, 55 et 57 avenue Montaigne, son superbe gymnase qui eut une vogue immense. Sa méthode nouvelle, ses exercices de gymnastique scientifique furent tout de suite en faveur, il eut comme clients toute la haute société parisienne. A l'avènement de l'Empire, il eut comme élèves une grande partie de la cour, l'empereur lui-même était son élève et fut soigné par lui pendant longtemps.
Son magnifique gymnase avait exactement 40 mètres de long sur 21 de large et 10 mètres de haut, il y avait une collection complète d'agrès et d'engins de toutes sortes; il y avait pour plus de 100.000 francs d'appareils, d'haltères, de barres à deux mains, de massues, etc.
LES ATHLETES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE
Sur le fronton du gymnase se trouvait inscrit : Régénération de l'homme (ce titre avait été approuvé par une conférence du Dr Castel).
«Û3»*parAMUjjl
[Signature de Triât
Un grand Homme méconnu : Hippolyte Triât
Les travaux qui se firent dans ce quartier exproprièrent Triât, qui fonda en face, au n° 36, vers 1855, un autre gymnase plus petit, mais encore fort beau et bien compris, à l'emplacement exact où se trouve la rue François Ier. La guerre de 1870 et la Commune
arrivèrent : Triât fut compromis pour avoir prêté son gymnase pour des réunions et surtout pour avoir été nommé (sur l'instigation de Jules Allix, membre du Comité central) directeur des exercices gymnastiques de la ville de Paris (Voir le numéro du Journal officiel de la Commune du 7 avril 1871 : les considérants nommant Triât sont curieux). Il fut fait prisonnier par les Versaillais, fut interné quelque temps, revint à Paris au mois de juillet, reprit la direction d'un nouveau gymnase, 22, rue du Bouloi, qu'il quitta définitivement en 1879. Il mourut à Paris le 11 janvier 1881, âgé de soixante-huit ans, en son domicile, 27, rue Jean-Jacques-Rousseau. Ses obsèques eurent lieu le 13 janvier 1 881. Il fut inhumé au cimetière du Nord (dit cimetière Montmartre, boulevard de Clichy, avenue Rachel), dans le tombeau de la famille Allix, 2,|e division, 17e ligne, avenue du Tunnel, 5. (C'est à l'obligeance de M. Mouquin, directeur général des recherches à la Préfecture de police, que nous devons ces précieux renseignements.) Christmann, le propriétaire du gymnase du faubourg Saint-Denis, écrivit dans le Gymnaste du 15 février 1881, un article nécrologique sur Triât. La note de service que nous avons sous les yeux porte que Triât était veuf de Marie-Françoise-Cornélie Pasquet.
Paul Féval, le grand romancier, fut un élève de Triât; il était un grand admirateur de ce génie méconnu. Voici la description qu'il fit du gymnase Triât en 1856 dans un magazine de l'époque : Le Musée des Familles.
LE GYMNASE TRIAT
Le bœuf et le chameau, apologue de Plutarqac. — Le corps et l'âme. — La loi du mouvement.
Gymnastique ancienne, du Moyen Age, de la Renaissance et de l'ancien régime.
Immobilité actuelle. — Ses résultats funestes.
Réhabilitation de la gymnastique. — Le colonel Amoros. — La vraie gymnastique moderne.
Gymnase Triât. — Curieux spectacle. — Effets merveilleux. — Avis aux familles.
« Un bœuf et un chameau voyageaient de compagnie, conduits tous deux par un homme, leur maître commun. Le bœuf, chargé outre mesure, voyant le chameau s'avancer d'un pas leste, le pria de le soulager d'une partie de son fardeau. Le chameau refusa en disant :
« — Chacun pour soi !
« — Maladroit- égoïste ! reprit le bœuf ; tu porteras bientôt, non seulement la moitié de ma charge, mais ma charge entière, et moi-même par-dessus.
« Le lendemain, en effet, le bœuf ayant succombé à sa fatigue, l'homme plaça son corps et sa charge sur les épaules du chameau. »
Le grand Plutarque, auteur de cet apologue, a expliqué ainsi la solidarité de l'âme et du corps. L'âme, c'est le chameau, le bœuf, c'est le corps. Si la première refuse de se prêter aux besoins du second, elle en devient victime et perd sa propre liberté sous un double fardeau, portant â la fois le corps exténué, et ses douleurs, et ses fatigues. D'où Plutarque conclut avec sagesse que nous devons exercer en même temps notre corps et notre âme, et les mener de concert comme les deux chevaux d'un même attelage.
Tel est le principe et telle est l'origine de tous les exercices connus et résumés sous le nom de gymnastique.
Est-il possible, en effet, d'examiner l'admirable machine humaine sans reconnaître qu'elle est construite pour le mouvement et l'action, lesquels d'ailleurs sont la loi de la nature entière, depuis les astres roulant au ciel jusqu'aux fourmis qui creusent le sol ?
Or, comme la vie dans l'homme est double, corporelle et spirituelle, physique et morale, ainsi que l'explique la parabole de Plutarque ; comme les deux natures qui forment cette dualité et qui sont si profondément distinctes dans leurs attributs sont cependant liées si intimement que toute action de l'une réagit sur l'autre ; comme, tout en admettant que
él
l'esprit soit le principe du corps, il est impossible de nier l'influence réciproque et permanente du corps sur l'esprit, il s'ensuit que l'exercice corporel concerne immédiatement l'homme tout entier corps et âme, matière et esprit.
Partant de là, il est facile de comprendre que cet exercice, appliqué rationnellement, constitue un art, qui est la gymnastique, et que cet art, sérieusement développé, touche à l'éducation physique intellectuelle et morale de l'homme, à la conservation de la santé, à la guérison d'un grand nombre de maladies, au perfectionnement de la race et de l'individu. La gymnastique était chez les anciens la moitié de l'éducation et de l'hygiène publique et privée. La palestre était l'école normale du mouvement. On s'y formait à tous les exercices du corps par des études de force, de légèreté et d'agilité. La gymnastique militaire comprenait le saut, le disque, la lutte, le javelot, le pugilat, la course à pied, à cheval et en char. Les Thébains durent la victoire de Leuctres à leur supériorité dans la lutte.
La gymnastique athlétique avait pour but de préparer des athlètes aux combats variés du cirque. Ces athlètes étaient chantés par des rapsodes et glorifiés dans les archives et les inscriptions historiques. Choisis parmi les familles libres et honnêtes, élevés sous la direction d'un magistrat, ils prêtaient serment, combattaient nus, servaient de modèles aux héros et aux guerriers, recevaient en prix des couronnes de pin, de laurier ou d'olivier, des armes, des vêtements, de l'argenterie, des chevaux ou des esclaves, se voyaient comblés de fleurs et de présents dans l'amphithéâtre, et rentraient sur un char de triomphe, escorté par les populations, à travers une brèche pratiquée aux murs de leur ville natale. Thésée Hercule, Jason, etc.. n'étaient autres que des athlètes ; Milon de Crotone fut un des plus célèbres. Il assommait réellement un bœuf d'un coup de poing, mais il ne le mangeait point à son diner comme on l'a dit. Ainsi que tous ses pareils, il entretenait sa force par la sobriété et la tempérance, vertus des athlètes auxquels saint Paul a rendu haute justice.
Au Moyen Age, à la Renaissance et sous l'ancien régime, la gymnastique se composait des tournois, des carrousels, des jeux de bague, des ballets, de tous les exercices du cheval, des armes, de la paume, de la danse, etc., etc.
L'invention de la poudre d'abord et ensuite la révolution, en supprimant presque toutes ces habitudes, laissèrent une lacune fâcheuse dans l'éducation et dans l'hygiène, lacune qui a joué un triste rôle dans l'affaiblissement et dans l'amoindrissement de la génération actuelle.
Depuis près de cent ans, particulièrement en France, les exercices du corps ont été abandonnés aux soldats, aux ouvriers et aux paysans. A quelques exceptions près et sauf un peu de natation, d'escrime et d'équitation, l'immobilité physique semble être la loi des classes aristocratiques et bourgeoises, libérales et intellectuelles, de celles justement qui ont le plus besoin d'agir pour compenser le travail du cerveau et de l'estomac, de celles enfin auxquelles appartenait autrefois le privilège de la guerre, de la chasse, de l'équitation, de l'escrime, etc., etc.
A peine si les enfants eux-mêmes, dans les collèges et les pensionnats, se livrent encore à ces jeux de la balle, de la marelle, des barres, du saut-de-mouton, de la corde, etc., qui donnaient à nos parents la vigueur que nous laissons dépérir en nous. Chacun jetant autour de soi un regard, peut voir la foule des malades qui l'entourent. Malades qui marchent, qui travaillent, qui vivent malades, qui ont accepté leur maladie comme chose naturelle et normale, malades tombés si bas que la santé leur semble un mensonge et un rêve. Vous les connaissez tous : hommes de bureau, artistes, écrivains, victimes pâles et tristes de ce poison qu'on nomme l'immobilité, appauvris journellement par l'émotion nerveuse, par la chaleur factice, par l'air vicié, par la surexcitation du cerveau ; vous les connaissez, vous savez qu'ils se portent bien, sauf leur névralgie, sauf leur gastrite, sauf leur entérite, sauf leur bronchite, sauf les mille et une misères chroniques qui les torturent. Ils se portent bien. « Et, en effet, pourquoi parler toujours de ces maux qui sont entrés dans leur vie et auxquels ils ne connaissent point de remède ? Ils se portent bien, ils écrivent, ils plaident, ils fabriquent, ils composent, ils manient l'ardhet, le burin, le pinceau, donc ils se portent bien. Ce n'est pas ainsi, il est vrai, que les hommes de la campagne se portent bien. Nos paysans, quand ils se portent bien ne sont pas malades ; mais nos paysans ont de l'air et du
LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE 63
mouvement ; mais nos paysans respirent ; mais nos paysans se servent des muscles que Dieu leur a donnés. A Paris, se porter bien veut dire souffrir hors de son Ut. La bonne santé consiste à se tenir sur ses jambes.
J.-J. Rousseau, à la fin du siècle dernier, et quelques publicistes allemands, avaient averti l'humanité de ce symptôme de décadence sous la Restauration, et, depuis 1830, le colonel Amoros remit la gymnastique en honneur dans l'armée et tenta de l'introduire dans les institutions civiles. Mais il n'obtint, sous ce dernier rapport, qu'un succès partiel, borné â quelques maigres établissements à Paris. C'est que, il faut bien en convenir, Amoros et ses imitateurs sont aussi loin de la gymnastique savante, rationnelle et féconde, que la clarinette d'un aveugle est loin d'un concert d'harmonie. La véritable résurrection de la gymnastique, ou plutôt la création de la gymnastique moderne était réservée à un homme qui est déjà célèbre à Bruxelles et à Paris et qui sera bientôt populaire en France et en Europe.
Pour juger cet inventeur et son système, il faut voir l'un et l'autre à l'œuvre, et c'est ce que nous allons faire en allant aux Champs-Elysées.
Arrivés au rond-point, nous tournons à gauche par l'avenue Montaigne, et nous voici devant le monument de M. H. Triât.
Monument est certes le mot, et monument curieux et utile s'il en fut jamais. Théâtre où chacun peut être acteur ; lieu de plaisir unique, car ailleurs le plaisir énerve, tandis qu'ici le plaisir restaure et fortifie, abri pour les oisifs, reposoir des laborieux, arène de la jeunesse robuste, piscine où la virilité, vaincue par notre civilisation, vient puiser des forces nouvelles, gymnase enfin, gymnase dans toute la belle et large acception du terme.
C'est une vaste nef, dessinée pour nous par M. Renard avec la finesse et l'ampleur de son crayon. Le transept, aérien et spacieux, est entouré de bas côtés que surmontent trois rangs d'élégantes galeries. Le rez-de-chaussée est divisé en deux parties, dont la première est parquetée, tandis que l'autre, emplie de sciure à un pied de profondeur, forme un immense et moelleux matelas. Ce qui frappe d'abord, c'est la profusion des cordages courant dans tous les sens, se mêlant, se croisant et formant comme une dentelle capricieuse dont le réseau mouvant étonne et intrigue l'esprit. Il y a la fortune d'un homme dans le prix de ce prodigieux écheveau de cordes. Elles ondulent en échelles, festons interminables, tout autour des tribunes : elles traversent le gymnase, elles montent, elles descendent ; vous les voyez d'en bas suivre la courbe hardie des voûtes et osciller lentement au passage d'un enfant, qui semble un oiseau perdu dans l'espace. D'autres câbles encore pendent librement pour la voltige; d'autres sont tendus verticalement pour le bras de fer, horizontalement pour la coupe ; d'autres, terminés par de brillants anneaux de cuivre, servent à ces exercices du pendule que M. Triât a poussés au suprême degré de perfection. A travers la guipure des cordages, on aperçoit, de l'entrée, un système d'échelles monumentales en menuiserie, affectant la forme d'un trèfle gothique avec ses broderies accessoires. En mettant bout à bout les marches de cet escalier géant, on passerait par-dessus les tours de Notre-Dame. Les barres parallèles mobiles, inventées par M. Triât, sont au-dessous. Leurs différentes positions permettent plus de cent cinquante exercices. Au milieu enfin, se dresse le cheval de grandeur naturelle qui a vu tant de miracles de force et d'adresse. Nous ne parlons ni des mâts, ni des barres de fer horizontales, ni des instruments qui se rencontrent dans les petits gymnases. Nous passons sous silence aussi, parce que nous ne saunons point les décrire suffisamment, différentes machines fort ingénieuses dont M. Triât est l'auteur et qu'il met à la disposition des personnes trop affaiblies pour suivre la grande leçon.
Telle est la nef dans son aspect purement matériel. Mais, quand 8 heures sonnent, quand les innombrables becs de gaz inondent de lumière le plancher arrosé, quand s'ouvre la porte du temple réparateur, pour donner passage à la foule des élèves, quand les galeries pleines s'émaillent de fleurs; de dentelles et de sourires, la nef immobile s'éveille en sursaut, le palais muet prend une voix, la matière inerte s'agite et respire. C'est fête et c'est bataille! L'armée des audacieux s'élance à la conquête de la santé et de la force. Par les échelles, par les mâts, par les cordages, adolescents, adultes, hommes faits, tombent dans l'arène et commencent la partie. Ils portent le collant rouge et leur poitrine est nue. — En
avant ! Le frêne flexible des barres parallèles gémit et se tord, les mâts lisses grincent sous la main, les anneaux suspendus oscillent et lancent le gymnaste virtuose, qui fait la culbute dans les airs, le cheval est franchi d'un bond, tandis que les lutteurs renversés roulent en riant dans la sciure. En avant, en avant î ceci est la gaieté, la vie, la jeunesse revenue, ceci est le mouvement sauveur : roidissez vos muscles amollis, cherchez l'équilibre, touchez d'un pied léger la barre élastique du tremplin, élargissez la poitrine, appelez l'air à pleins poumons, efforcez-vous, travaillez, vivez.
— Voici le maître. Arrêtez-vous et regardez. Celui-là est un homme semblable à vous. Pourquoi sa puissance est-elle triple et quadruple ? Pourquoi son corps musculeux et souple rivalise-t-il avec les chefs-d'œuvre de la statuaire antique ? Pourquoi sa vigueur héroïque semble-t-elle railler notre décadence ? Parce qu'il a fait sur lui-même l'expérience qu'il tente sur vous. M. Triât, l'athlète sans rival, l'Hercule des âges modernes, est le fils légitime de sa propre méthode. M. Triât, réagissant sur lui-même, a littéralement bandé ses muscles et pétri sa chair.
Or, voyez : où les plus agiles hésitent, il passe. Cette corde, qu'il a saisie au vol en bondissant comme un tigre, l'a porté à la voûte ; le voilà qui nage dans l'espace, égalisant avec mesure les efforts de sa coupe aérienne ; il touche le rebord de la galerie ; sa tête a plongé, son torse a basculé ; ce bruit, c'est déjà son pied qui frappe le sol et qui, rebondissant, passe à un mètre plus haut que la croupe du cheval...
Mais le coup de sifflet a retenti. Les jeux ont pris fin. Ceci est le signal de la leçon normale. Pendant que les élèves, animés déjà, vont choisir leurs instruments, descendons vers la porte et jetons un coup d'œil sur cet opulent arsenal d'armes pacifiques. Il y a là pour 50.000 écus de fer seulement : jugez si M. Triât peut craindre la concurrence ! Ce sont des haltères ou boulets rames de toutes formes et de toutes grandeurs, des barres de fer également graduées et terminées aussi par des boulets. Les curieux regardent avec une admiration mêlée d'effroi cette masse de fonte qu'on nomme le poids de M. Triât, parce que M. Triât, seul au monde a pu jamais le mettre à bras tendu, au-dessus de sa tête. Ceux qui ont vu l'Hercule moderne accomplir ce prodigieux travail ne peuvent oublier que leur cœur a battu dans leur poitrine comme à la scène la plus émouvante du drame le plus saisissant.
La leçon normale ou du plancher, toujours commandée par M. Triât en personne, a pour but de solliciter tour à tour et dans un ordre médicalement logique, tous les muscles du corps humain. Cette leçon fait l'admiration des gens de l'art. A* part son utilité supérieure, elle est belle et séduisante comme spectacle. Cinquante élèves, rangés sur deux files, obéissent à la voix du maître. Celui-ci, vêtu d'un costume étrange dans sa brillante élégance, tient le milieu de l'enceinte. Sa belle taille fait tableau, ainsi que sa tête haut portée. De la main droite, il agite une longue baguette recouverte de filigrane d'argent. Son organe vibrant et sonore emplit la salle comme un son de cor.
Grands et petits haltères, danse du gladiateur, course repliée sur elle-même comme les anneaux d'un serpent, petite barre, lutte à la barre, jeu des massues, grosse barre de fer, tout se succède avec une rapidité brûlante, avec un entrain qui tient de la magie. Beaucoup seraient tentés de faiblir, mais ils n'ont pas le temps d'essuyer la sueur qui les inondent ; du professeur à l'élève un courant magnétique passe ; la puissance du maître se divise, s'épanche ; chacun a en soi une voix mystérieuse qui lui dit : Marche, marche ! et l'on ne s'arrête qu'au moment où les garçons du gymnase, à leur poste, ouvrent le robinet d'eau fraîche qui doit lotionner tous ces corps ardents et fumants.
Sans traiter une question mille fois résolue par l'expérience^ nous dirons que ces ablutions générales d'eau fraîche après le travail sont une des voluptés les plus raffinées qui se puissent imaginer. Non seulement il n'y a pas de danger, mais il y a notable avantage. Après l'ablution plus de fatigue : on recommencerait de grand cœur.
Tel est l'établissement et tel est le système gymnastique de Me Triât, d'après le témoignage d'un homme qui ajoute : experto crede Robert 0.
Ce système résume toute l'expérience du passé, avec toute la science du présent, et il est merveilleusement approprié aux nécessités de notre époque, où le temps est si rapide et si précieux.
LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE 65
Le fait est qu'en mbins d'une heure et en une série de mouvements] combinés 'avec une logique et une harmonie parfaites, M. Triât a concentré tous les travaux et tous les plaisirs, toutes les épreuves et tous les résultats de la palestre grecque, du cirque romain, des
Le Profil de Triât
joutes du Moyen Age, de l'escrime, de l'équitation, de la chasse, de' la paume, du tremplin, de l'escalade, de la danse, enfin de tous les exercices qui créent, développent ou ramènent la force et la souplesse, la grâce et l'énergie, la bonne humeur et la santé.
Déjà l'expérience a été faite, avec les conséquences les plus salutaires, par des milliers de jeunes hommes et de jeunes filles (car il y a aussi une école de femmes au gymnase Triât), et aussi par des milliers d'hommes énervés et même des vieillards qui se croyaient au bord de la tombe.
Sans compter les princes, les grands personnages, les financiers, les généraux, les administrateurs, les magistrats, les illustres écrivains et les fameux artistes épuisés par la vie
sédentaire et la contention cérébrale, à qui l'habile gymnasiarque a rendu, en petit comité, leur vigueur et leur talent, leurs facultés physiques et intellectuelles.
Témoin les haltères, les barres et les boulets ramls qu'on reconnaît dans les antichambres et dans les jardins de certains hôtels, et môme de certains palais que nous pourrions désigner ici (i).
Un seul exemple fera juger de l'importance des autres. C'est dans le système Triât que le maréchal de Saint-Arnaud, épuisé et mourant, a retrouvé la force de remonter à cheval, d'aller gagner la victoire de l'Aima et de conduire l'armée française devant les remparts de Sébastopol.
Nous ne sommes donc pas étonnés d'apprendre qu'une éminente société, où figurent les personnages les plus importants et les plus éclairés du monde officiel et du monde scientifique, s'est donné pour ^mission de répandre le système Triât et de l'élever à l'état d'institution nationale, en l'établissant sur tous les points de la France.
Nous sommes convaincus, comme les illustres patrons de la Gymnastique moderne, que le jour où elle fonctionnera dans nos casernes, dans nos collèges, dans nos pensions, dans nos villes et dans nos centres populeux, nos soldats et nos jeunes gens doubleront leur force, leur adresse, leurs aptitudes diverses, et nos instituteurs et nos médecins auront trouvé un des remèdes les plus efficaces aux plaies physiques et morales de notre génération.
C'est à ce titre que nous nous sommes fait un devoir de rappeler aux familles l'ancienneté et l'utilité de la gymnastique, beaucoup trop oubliées de nos jours, et de leur recommander la méthode qui l'applique le plus heureusement à nos habitudes et à nos mœurs.
Chacun, d'ailleurs, peut aller en juger par ses propres yeux ; les leçons du gymnase Triât sont publiques et ouvertes à tous les passants ; et M. Triât lui-même est un apôtre dévoué à sa mission, considérant notre espèce déchue avec la commisération de l'athlète pour le nain, et prêt à donner la main à quiconque veut régénérer avec lui l'homme du dixneuviéme siècle.
A titre documentaire et pour prouver que Triât avait des idées très justes sur la culture physique (encore inconnue du public en 1855), nous reproduisons ci-après les différentes brochures qu'il fit éditer pour faire connaitre ses gymnases et répandre ses idées philanthropiques.
Les trois premières pages sont consacrées à son gymnase du 55 et 57 avenue Montaigne.
Puis vient la reproduction d'un titre de 100 francs émis par Triât, en 1855, lorsqu'il créa son gymnase du 36 avenue Montaigne, fonda et mit en actions la Société des gymnases de France, dans le but de répandre partout la bonne parole.
Les deux autres pages sont consacrées à son gymnase de la rue du Bouloi, n° 22.
Pour qu'il ne puisse pas y avoir de doute sur l'authenticité de ces documents, ils ont été reproduits photographiquement afin qu'il n'y ait pas un mot de changé. Ces originaux nous ont été confiés par M. Christmann, qui fut également l'élève et l'ami de Triât et à qui nous sommes heureux de témoigner ici notre gratitude pour l'obligeance avec laquelle il a mis ces documents à notre disposition.
M. Christmann savait d'ailleurs que c'était pour nous aider à mieux honorer la mémoire de l'homme pour qui il a conservé une profonde admiration.
Par la lecture de ces quelques notices, on verra combien il est regrettable, pour la race française, que la méthode de Triât n'ait pas été adoptée par le gouvernement français.
(1) Palais des Tuileries, où l'empereur Napoléon III recevait de Triât des leçons de gymnastique.
LES ATHLETES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE
H. TRIAT
GYMNASE TRIAT