LE SAUVAGE DE PARIS
Ce prétendu sauvage était né vers 1820 dans un coin quelconque de Paris ; lequel ? L'histoire n'a pu fixer ce détail.
Vers 1850, il fit sa crémière apparition sur la place 'des Écoles ; c'est là qu'il conquit d'emblée son titre de sauvage.
A cette époque, il était dans toute la plénitude de sa force. C'était un homme de im<)2 de / haut, étalant complaisamment au grand air la superbe musculature de ses membres vigoureux.
Son visage énergique, aux traits accentués, avait quelque chose de sémitique, par son nez long et busqué, ses pommettes saillantes, ses maxillaires proéminents, ses cheveux noirs, qu'il portait très longs, sa maigre moustache et sa barbe de bouc aux poils rares et tombants, d'une teinte incertaine.
Le tout était illuminé par deux yeux noirs et brillants enfoncés sous une arcade sourcilière terriblement broussailleuse.
Dans la journée, ce sauvage pacifique, poussant la voiture à bras dans les rues de Paris, exerçait l'honorable profession de marchand de pommes de terre. Revêtu de la blouse bleue, accompagné de sa femme qu'il appelait respectueusement « la bourgeoise », il allait, d'une voix tonitruante, offrant aux ménagères du quartier « la Hollande au boisseau ». C'était le gagne-petit, l'humble revendeur, connu dans son quartier, attendu par les ménagères, qui patientaient jusqu'à son arrivée pour s'approvisionner.
Mais, le soir arrivé, le marchand faisait place à l'athlète et c'est alors qu'il apparaissait dans toute la splendeur de son maillot rose, ses longs cheveux retenus par un cercle d'or et les chevilles emprisonnées dans de larges bandes de fourrures fauves.
La voiture à bras, débarrassée de ses pommes de terre et transformée en magasin d'accessoires forains, reposait sur le bord de la chaussée, les bras levés vers le ciel.
Tout en étalant à terre l'inévitable tapis qui devait lui servir de scène, le sauvage entamait avec sa compagne le dialogue suivant :
« Dites donc la bourgeoise ?
— Eh !
— Et notre petit qui est à la maison, a-t-il été sage aujourd'hui ?
— Pas trop, il crie.
— Ah ! ah ! alors, il faut lui donner le fouet.
— Il criera encore plus fort.
— Mais, pourquoi donc qu'il crie comme ça ?
— Dame, c'est qu'il a faim.
— Ah ! le pauvre petit ; au fait, on ne peut pas lui en vouloir pour ça. Il est petit, mais il a faim comme s'il était grand. Allez lui donner à manger.
— Il n'y a rien dans le buffet.
— Pas possible !
— Rien du tout.
— Oh ! là là, ce n'est guère. Comment donc que nous allons faire, hein, la bourgeoise ?
Le Sauvage de Paris
— Eh bien ! si nous demandions à l'honorable société qui nous environne de nous aider un peu, pour donner à manger à notre petit ?
— C'est ça.
— Ah ! si ces messieurs et dames étaient assez bons pour lui donner seulement deux sous pour du bon lolo, deux sous pour de la semoule, deux sous pour de la bouillie, et deux sous pour du pain, le petit deviendrait bientôt aussi grand que son papa, aussi fort et pas plus méchant que lui, parce que la méchanceté, voyez-vous, ça ne vaut jamais rien ; ah ! la société serait bien aimable ! »
Pendant ce temps, les amateurs formaient le cercle; alors, prenant un air solennel, enflant sa voix et faisant rouler les r d'une façon qu'il croyait imposante :
« Ces messieurs et dames qui m'entourent sont assez justes et assez raisonnables,
LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE 8l
pour se rendre compte que si je descends sur la place publique, c'est que ma fortune n'est pas encore faite. Si j'avais seulement 10.000 livres de rente, je resterais chez moi, au lieu de risquer de me casser les reins à faire des tours de force dans la rue.
Dès qu'on avait vu la tournure que prenait le dialogue, la moitié des spectafeurs s'esquivaient en tapinois ; cependant un sou tombait par-ci, par-là.
« Allons, messieurs, un peu de courage à la poche, il n'en faut qu'un pour mettre les autres en train; allons, messieurs, voilà mon petit comptoir de recettes.
« Il n'en manque plus que six ! s'écriait le sauvage, il n'en manque plus que quatre, allons, ça va venir. » Et il entonnait à pleine voix :
Amis, la matinée est belle,
Enfin, le spectacle commençait.
Le travail de cet athlète bien connu des Parisiens d'autrefois consistait à enlever avec ses dents, et à l'aide d'une courroie, une lourde pierre, qu'il rejetait derrière lui et à une grande distance, en la faisant passer pardessus sa tête.
C'était le premier exercice.
Pour le second, il plaçait sur sa table une chaise sur laquelle il montait et, se rejetant en arrière, prenait avec ses dents,
par la courroie, la pierre posée à sa portée ; il se remontait ensuite lentement par la seule force des muscles de l'abdomen sur les jambes fixées à la chaise et, sans efforts apparents, accomplissait cinq ou six fois de suite cette terrible manœuvre.
Les pieds de la table et de la chaise reposaient sur des bouteilles et des petits verres superposés, ce qui rendait cet exercice des plus périlleux.
Pour terminer la représentation, il s'étendait à terre entre deux chaises, placées préalablement face à face ; puis la « bourgeoise » lui prenait les pieds, qu'elle posait sur l'une des chaises, ensuite elle lui soulevait la tête, qu'elle plaçait sur la seconde chaise. L'homme se laissait relever et étendre dans cette position, rigide comme une planche.
La « bourgeoise » alors lui plaçait sur le ventre un gros pavé, qu'elle fendait d'un seul coup, avec un marteau de paveur, sans que l'homme fit un mouvement.
Le sauvage disparut un jour de Paris et on ne le revit que quelques années avant la guerre de 1870.
L'hercule, qui faisait autrefois l'admiration des amateurs, était devenu vieux ; la maigreur avait durci et accentué ses traits d'une façon désolante, ses longs cheveux gris et comme usés étaient toujours retenus par le cercle d'or d'autrefois et son maillot rose flottait lamentablement sur son corps long et décharné.
Pour attirer la foule, il avait ajouté un numéro au programme d'antan.
LfeS ROIS DE LA FORCE A
Le Sauvage de Paris
Sur le vieux tapis râpé, d'une couleur indéfinissable, la « bourgeoise », bien changée elle aussi, étalait son tablier bleu, le sauvage s'étendait dessus, passait la tête entre ses jambes, ramenait ses bras sous lui et présentait ainsi une boule d'un volume étonnant de petitesse.
La femme alors attachait ensemble les quatre coins du tablier et plaçait sur une chaise ce paquet bizarre, duquel sortait une voix éraillée, chevrotante, navrante même, qui chantait ce vieux refrain, de Desaugiers je crois :
Aussitôt que la lumière Vient visiter mon chevet, Je commence ma carrière Par visiter mon buffet.
Pauvre sauvage, j'imagine que la visite ne devait pas lui prendre grand temps, car les affaires ne marchaient plus guère, les amateurs étaient clairsemés et les sous n'abondaient pas sur le « petit comptoir de recette ».
Qu'est devenu ce pauvre diable, qui eut son heure de célébrité, dont plusieurs journaux, Y Illustration entre autres, reproduisirent en son temps l'image originale. Dans quel lit d'hôpital ce malheureux a-t-il terminé sa carrière d'amuseur de foule, en songeant à ses succès passés ? Qui le sait ?
La bourgeoise l'avait déjà devancé, car, dans les derniers temps, il travaillait seul sur la place publique.