‹ Les rois de la force [electronic resource]Chapitre 40 sur 119 · PAPILLON · texte numérisé non relu

PAPILLON

apillon qui, vers 1860, s'exhibait encore sur les places publiques, était breton d'origine et avait servi dans l'infanterie de marine; il était né en 1820.

Il n'avait pas plus de im 65 de haut, ses cheveux étaient noirs et plats, ses membres plutôt minces, son aspect général, en un mot, n'annonçait pas, à première vue, la force remarquable dont il était doué. La lenteur de ses mouvements, sa nonchalance apparente, l'indécision de son sourire, mais surtout sa démarche allongée, souple et traînante, avaient quelque chose du félin repu.

Lorsqu'il tournait mollement la tête, pour adresser quelques rares exclamations à ses admirateurs ordinaires, son regard avait quelque analogie avec celui du chat qui fait le gros dos et sollicite une caresse.

Papillon ne parlait pas; il semblait, comme les enfants, n'avoir qu'un nombre très restreint de mots à sa disposition. Il s'expliquait surtout par interjections et remplaçait les discours par une pantomime suffisamment expressive pour se faire comprendre du public.

Une femme d'un certain âge, qui se disait sa mère, l'accompagnait toujours sur la place Saint-Pierre de Montmartre, où il accomplissait ses tours de force, remarquables pour l'époque, où le travail des poids et haltères n'était pas encore à la mode sur les places publiques.

Aussitôt qu'un cercle assez important s'était formé, la femme, assise jusque-là sur son pliant, se levait et, s'adressant à son compagnon :

— Allons Papillon, disait-elle, fais voir à ces messieurs et dames comme tu faisais bien l'exercice, quand tu étais au régiment...'

— Attention au commandement !...

— Portez armes ! Présentez armes !

Et Papillon, s'emparant d'un énorme essieu de voiture du poids de 30 kilos environ qui gisait à terre, exécutait le maniement d'armes, avec une précision toute militaire, sans efforts apparents, sans précipitation et en décomposant comme au peloton de punition, ce qui augmente de beaucoup les efforts musculaires nécessaires à la régularité de l'exécution des mouvements.

Tout y passait, la charge en douze temps, l'escrime à la baïonnette, l'école du tirailleur où la femme commandait le « Couchez-vous » et le « Ralliement sur la réserve » au pas de course, laissant à peine au pauvre Papillon le temps de souffler un peu.

Lui, tendant ou détendant ses muscles, manœuvrait ses 30 kilos sans regimber; de temps à autre, de sa main libre pour un instant, essuyant son front trempé de sueur, il adressait à la foule son éternel sourire et les quelques cris inarticulés qui semblaient former le plus clair de son langage.

Enfin, le commandement de « Halte ! » retentissait. Papillon reprenait le port

d'armes. « En place, repos », et Papillon se décidait alors à abandonner son essieu, qui retombait lourdement à terre, car le pauvre diable n'avait pas de tapis, et c'est avec bien du mal, je pense, qu'il avait pu parvenir à s'acheter le maillot, le caleçon et les bandes de fourrures qui entouraient ses chevilles.

Enfin, sa compagne, une sébile à la main, faisait le tour du cercle, récoltant avec peine quelques gros sous, excitant la générosité des amateurs afin, disait-elle, de faire argenter le fusil de Papillon.

La recette était plutôt maigre, car les spectateurs, sans vergogne, s'esquivaient pour la plupart avec rapidité, au moment psychologique, sans autrement récompenser le travail du pauvre garçon, qui, sans un mot de reproche, les regardait partir avec sur les lèvres son sourire à poste fixe.

Il n'en allait pas de même avec sa mère, qui ne ménageait guère les objurgations un peu vives, qu'elle lançait aux peu scrupuleux fuyards. Mais personne ne se retournait et la piètre recette allait s'enfouir dans les poches profondes de son tablier bleu, car elle n'avait aucun accoutrement caractéristique et jouait les rôles de mère d'athlètes en costume de ville.

Mais parmi ces hommes de toutes conditions, qui se repaissaient les yeux du travail pénible 'que ce malheureux s'évertuait à exécuter pour les intéresser, qui donc pensait à s'intéresser à la misérable existence de ce saltimbanque, dont le pain était à la merci de leur générosité !

La générosité de la foule est un mythe, son âme est faite d'indifférence inerte, d'égoïsme féroce, de gouaillerie cynique et surtout de sombre couardise.

Papillon, pauvre et famélique, n'en imposait pas au public du ruisseau; s'ils avaient été l'un et l'autre revêtus d'oripeaux flamboyants, insolents comme l'était Mangin, leur succès eût été assuré, mais là n'était pas le cas.

Quoi qu'il en soit, je ne pense pas que le vœu de Papillon se soit jamais réalisé et le pauvre diable a dû quitter ce monde, qui ne lui fut pas miséricordieux, sans avoir jamais pu faire argenter son essieu.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE

Félice NAPOLI

armi les rares athlètes qui ont atteint cinquante ans, Félice Napoli (de son vrai nom Prades) prend place parmi les plus célèbres. Il naquit le 19 février 1821, à Naples; il se produisit dans tous les cirques de premier ordre, non seulement comme athlète proprement dit, mais comme artiste sur la corde volante, où il exécutait des exercices de la plus haute difficulté. Mais Napoli se fit surtout remarquer par son talent artistique, et par la façon de présenter son numéro. Il avait une très jolie voix de ténor, ce qui lui fit donner le surnom de l'athlète-

Félice Napoli en 1858

ténor, nom sous lequel il travaillait. Il excellait dans les poses académiques : le cliché ci-joint, bien en dessous de la vérité, le représente au retour du combat avec un tigre, pantomime qu'il jouait à la perfection.

Dans tous les cirques où il fut engagé, il était le principal acteur de pantomimes; il était inimitable dans le rôle du braconnier, au moment où, perché sur un rocher,

Félice Napoli

il fouillait l'horizon du regard, ou lorsque, caché derrière un arbre, l'arme en joue, il attendait ses poursuivants. Il exhibait des formes si belles, il prenait des attitudes si nobles, que le plus grand artiste n'aurait pas rêvé d'en créer de pareilles.

Un directeur, nommé Wallshlager, qui apportait un soin particulier à bien monter

■■F- ,1/ S, V *HJ ^**S> *",S**JL A

H fer ^ I

# Une curieuse Affiche de 185 i

représentant le travail athlétique de Napoli

des pantomimes, engagea Napoli pendant longtemps : il remporta avec lui un énorme succès. Wallshlager vendit son cirque en 1858. C'est alors que Napoli disparut de la circulation, car la pantomime était sa principale affaire ; il se confina alors dans ses exercices de force.

Son numéro athlétique que nous reproduisons ci-dessus, d'après une lithographie du temps, nous montre Napoli faisant une sorte de planche en se tenant à une poutre verticale ; il faisait aussi l'exercice de la colonne romaine.

Suspendu à un trapèze ou à une corde, il supportait des fardeaux, souvent même un cheval. En 1877, '1 exécutait encore ce travail au Concert de l'Harmonie, faubourg

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIÈCLE 87

Saint-Martin (aujourd'hui disparu) ; il tirait aussi le canon en servant d'affût à la pièce d'artillerie ; il faisait des poses plastiques et mimait parfaitement la lutte avec un tigre qu'il terrassait, dépouillait et dont la défroque lui servait finalement à se draper fièrement au milieu de la piste. Il pliait des barres de fer sur son bras, faisait le drapeau à une corde verticale, tenait une douzaine de chaises en équilibre sur le menton, portait une énorme barre de fer et cinq hommes sur les épaules. Enfin, il se faisait mettre une lourde charge sur la poitrine, les pieds et les mains posant seuls à terre, et il chantait dans cette position plutôt gênante. Il eut toujours un énorme succès car son numéro était bien présenté, le côté artistique surtout très soigné. Le plus remarquable de ses élèves fut Ancillotti, qui continua le travail de Napoli et surpassa son maître comme force physique, mais ne put l'égaler au point de vue artistique.

Vers soixante ans, quelques-uns de ses anciens collègues, qu'il ne reconnaissait pas, rencontrèrent Napoli à Berlin, au café Bauer : le temps avait courbé le bel athlète, et ses yeux, qui tant de fois avaient fait frissonner le public par leur éclat magnétique, étaient devenus ternes et incapables de distinguer les objets à quelques mètres.

Napoli mourut à Londres lé 28 juillet 1887.

ANCILLOTTI

linto Ancillotti (prononcer Antchiloti), né à Pise en 1850, était un hercule italien d'une haute stature, im 78 environ, très large, bien proportionné, les pectoraux et les muscles des jambes très apparents : il avait 46 centimètres* de bras et 37 centimètres d'avant-bras; sa démarche était assez bizarre, il se tenait très droit, la tête en arrière, très fier d'allure, le nez en l'air, la voix forte, dure et brève. Son frère Edoardo Ancillotti, né à Pise en 1846, fut le créateur du travail acrobatique sur le vélocipède. Il fut élève de Napoli, le vrai Napoli, un hercule italien qui était connu dans le monde entier, tant pour sa force que pour ses exercices. Ancillotti faisait à peu près le numéro de Napoli et, dans certains exercices, il surpassait son maître; aussi, chaque fois qu'on parlait de Napoli à Ancillotti, il répondait invariablement, avec son accent italien : « Mi plous forte que Napoli. » Ces exercices de force étaient exécutés avec des barres, des essieux, des boulets, des poids et surtout avec des fardeaux qu'il tenait tantôt couché, tantôt debout ou sur les reins : il faisait des suspensions au trapèze avec un bœuf ou des chevaux qu'il soulevait par le moyen de staffs; il se posait aussi une barre de fer de 3 mètres de longueur sur les épaules, on y suspendait dix poids de 20 kilos ; un homme se mettait à cheval sur ses épaules, deux autres se plaçaient aux extrémités de la barre, un dernier s'accrochait sur son dos et, malgré ce poids énorme, il faisait une dizaine de pas tant en avant qu'en arrière. Il prenait dix pièces de 5 francs en argent, les mettait sur son poignet et, sans remuer le bras, d'un simple mouvement de la main, il les faisait sauter en l'air, par le jeu des tendons et des muscles de l'avant-bras. Il pliait une barre de fer de 2cm 50 en la frappant sur son avant-bras et la redressait de la même manière ; il deman- 0 0 ,- .- - „ lu . „ c dait toujours une personne prise au hasard dans

1878, lors du passage de cet athlète; elle figurait, en %' r r

compagnie de ceiie de Napoli, à l'étalage d'un photo- ]e public pour apporter cette barre de fer. Cet

graphe de la rue Notre-rame. Je m extasiais de r > r \ r

exercice lui avait fait venir un énorme calus à chaque avant-bras et quelquefois même il s'arrachait d'énormes morceaux de peau et de chair en frappant sur la barre de fer.

À Bordeaux, il fut engagé au théâtre Louiton avec le géant Lépi et Pietro Dal-

Olinto ancillotti

La photographie ci-dessus fut prise à Lille vers

longues minutes à contempler la musculature de cet

athlète. Je parvins, à force de dérra-ches, à décider le

photographe à me vendre les clichés, et ce n'est que

sur le verre que je connus enfin le nom de Olinto

Ancillotti.

masso, son compatriote; il parut ensuite à l'Alhambra de Bordeaux où il accomplit des exercices nouveaux qui eurent le don de déchaîner l'enthousiasme des Bordelais, grands amateurs de tours de force.

Ancillotti avait toujours de très jolis costumes qui lui allaient dans la perfection, il était amoureux de son métier.

Ancillotti était un bon garçon, mais d'un caractère jeune et peu sérieux, il faisait même des bêtises pour prouver sa force extraordinaire. Un jour, à Perpignan (au pré Catelan, si j'ai bonne mémoire), un spectateur, après l'avoir vu, lui dit : « Vous êtes très fort et je vous félicite; moi aussi je fais de l'athlétisme », et il lui présenta son bras à palper. Ancillotti lui entoura le bras de ses cinq doigts et le serra de telle façon que l'amateur jeta un cri terrible et faillit s'évanouir.

A Arcachon, où Ancillotti travailla avec l'athlète Mazin, il eut l'occasion de se rencontrer en lutte avec une troupe venue de Bordeaux parmi laquelle Paul Lemoine, Petit Pierre dit Cabichon, Perdre, Monty, Fernand le Chef, Hervas, Rabasson, le Camus de Porteneuve, le fameux Rambaud, le Serpent de PAriège et Pugol, le jeune Chartronnais.

A la deuxième représentation, on jeta une lettre dans l'arène, lettre qui annonçait qu'un lutteur, désireux de garder l'anonymat jusqu'à la prochaine représentation, se présenterait pour lutter avec le champion. Le jour venu, on vit arriver sur le tapis, pour lutter avec Mazin, le champion Pietro Dalmasso, le meilleur lutteur du temps; Mazin fut tombé deux fois; Ancillotti demanda alors à se rencontrer avec son compatriote Pietro : celui-ci accepta. Ancillotti, plus grand, plus trapu que Pietro, semblait avoir l'avantage; mais Pietro, plus court et très fin lutteur, parvint à avoir raison d' Ancillotti qui n'était qu'athlète et qui luttait rarement ; à plusieurs reprises, Ancillotti repoussa durement Pietro et le força même à aller au tapis par un formidable coup d'épaule ;# Pietro passa alors une cravate à Ancillotti qui se défendît comme un tigre, mais dut aller à terre. Pour éviter la défaite il se cramponna alors désespérément des deux mains au tapis, l'arbitre effaré lui cria de lâcher; de sa voix formidable, Ancillotti répliqua : « No, no, no, mi plous forte que Napoli ! » Néanmoins, Pietro parvint à l'envoyer sur les épaules, et le brave Ancillotti se releva en invectivant Pietro, tantôt en italien, tantôt en français.

A partir de ce jour, il ne voulut plus jamais lutter avec Pietro.

A Arcachon, il fut invité à déjeuner au Parc aux huîtres chez M. Lecogne, très

Fernand le Chef

(Né en 1849)

qui se rencontra avec Ancillotti

amateur d'exercices de force. Le Parc aux huîtres est situé de l'autre côté du bassin d'Arcachon et il faut faire la traversée en barque, car le bassin mesure plusieurs kilomètres de large. Or, notre Ancillotti, ne sachant pas nager, avait peur de l'eau. Pour lui faire une farce, les athlètes, ses compagnons, firent pencher la barque; alors Ancillotti, redressant sa haute taille, dit d'une voix pleine d'émotion : « Oh, oh, oh, chaouté pas les enfants, no de Dié, ché pas nacher. »

Un jour, au concert Lescure, un marchand de balais jouait aux cartes dans l'intérieur du café, il avait laissé sa charrette et son petit âne devant la porte, un amateur qui connaissait Ancillotti lui dit : « Je vous donne 30 francs si vous cassez sur votre bras tous les manches de ces balais, comme vous pliez chaque soir vos barres de fer. » Ancillotti, sans hésiter, commença le travail et, en quelques minutes, tout fut brisé.

On avertit alors le marchand, qui survint furieux et invectiva Ancillotti. Celui-ci, pour toute réponse, opposait son éternel : « Mi plou forte que Napoli. »

Tout se calma bientôt, car le farceur, qui avait provoqué l'incident, eut le bon goût de payer la casse et d'offrir une tournée générale.

Un signe particulier sur la figure de l'athlète qu'on retrouvera facilement sur sa photographie : un jour Ancillotti reçut un éclat de pierre qui lui troua k joue et lui laissa une cicatrice.

Il voilait cette blessure à l'aide d'un grain de beauté artificiel; par malheur, il tombait quelquefois au cours de ses exercices et cela lui changeait complètement la physionomie.

Ancillotti partit en Amérique et y mourut très jeune, en 1884, à l'âge de trentequatre ans. Son neveu Ugo est le directeur du cirque Ancillotti-Plège.

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE

Page 1