LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIX* SIECLE
« Laisse-moi te porter à terre tout à côté, souffle -t -il à Bainaize. Nous la ramasserons sans que le patron s'en aperçoive. »
Mais le Fauve ne Pentend jamais de cette oreille-là : quand on lutte, c'est pour tomber son homme et non pour escamoter une pièce d'or, fût-elle de ioo francs. Il ceinture N..., le renverse, lui colle les deux épaules au beau milieu de la scène.
« Tiens, fait-ii à son tour, tu as Léopold imprimé dans le dos. »
Et effectivement, quand l'homme tombé se releva, il avait l'effigie de Léopold bien marquée dans les chairs, à l'omoplate gauche.
On jetait quelquefois aux athlètes autre chose que des pièces de ioo francs. Un soir que les hommes luttaient avec mollesse, quelques Bruxellois facétieux firent pleuvoir sur le tapis des coquilles de moules. Rossignol-Rollin récolta flegmatiquement les coquilles dans son chapeau, puis, s'avançant vers la rampe, il envoya aux manifestants ce calembour ahurissant :
« Ah ! oui, Bruxellois, vous lancez des coquilles de moules, parce que vous savez bien que mes hommes sont faits au moule ! »
Un jour, un orage survient à l'heure de la représentation, les spectateurs étaient rares dans l'arène de Rossignol-Rollin, qui s'écrie : « Tombe, pluie maudite, demain ce sont des louis d'or qui pleuvront dans ma caisse ! »
Rossignol-Rollin était le vrai type de l'imprésario. Son bagout formidable, ses audaces inventives étonnaient Paris, la province et l'étranger. Un soir, arbitre chez Paz, il commença ainsi son boniment : « Ce gymnase n'est plus un gymnase. Il est la cathédrale du muscle. »
C'est encore Rossignol-Rollin qui, sans doute en réminiscence des Jeux Olympiques, couvrit un matin les murs de la capitale d'affiches rédigées et imprimées en grec, annonçant les luttes, et devant lesquelles s'interrogeaient anxieusement les badauds. Le dessin qui complétait l'affiche était dû au crayon d'un certain Ducroc, dessinateur et poète fantaisiste.
Rossignol-Rollin avait, dans sa troupe, Crest Ier, Bonnet le Bœuf, Béranger, Lacroix, Bainaize, etc. Les lutteurs n'étaient pas malheureux avec lui. En tournée, le patron pourvoyait à tout. Il restait le plus souvent 25 louis de bénéfice à chaque homme, en fin de mois, chemin de fer et hôtel payés. Mais il fallait s'habiller proprement, voire même avec élégance. Rossignol-Rollin posait délicatement une allumette enflammée ou le bout de son cigare sur les vestons râpés. On ne se présentait qu'avec un complet de cheviotte sombre, des gants de chevreau, un chapeau carré, une chaîne de montre d'or, des souliers vernis. Où sont ces mœurs ?...