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VIGNERON A LYON

N lit dans la Galette Lyonnaise : « Les luttes qui ont lieu à l'Alcazar, sous la direction de M. Rossignol-Rollin, continuent d'attirer les amateurs de ce genre de spectacle qui sont nombreux à Lyon, et les athlètes font de leur mieux pour exciter l'enthousiasme et obtenir les bravos du public. Mais cette année, M. Rossignol-Rollin a voulu rendre son spectacle plus attrayant, et il a eu la bonne fortune d'engager M. Vigneron, connu sous le nom de Y Homme-Canon.

« M. Vigneron ne s'explique pas. C'est la force physique portée à un degré encore inconnu. On peut dire de lui avec vérité : il faut le voir pour le croire. L'étoile des Hercules du Nord et des autres points cardinaux a pâli ; leurs bras de fer sont surpassés par les muscles d'acier de M. Vigneron; jamais, en effet, on n'avait traité les kilos les plus lourds avec tant de légèreté et de laisser-aller; jamais, en effet, on n'avait songé à jongler avec des boulets d'un pareil calibre, joints à d'autres exercices tout aussi extraordinaires; enfin, le spectacle se termine par une pièce qui a fait beaucoup de bruit, une pièce de canon à laquelle M. Vigneron sert d'affût, pendant que le coup part, sans éprouver la

LES ATHLÈTES CONTEMPORAINS DU XIXe SIECLE

Louis le Mécanicien et Louis Vigneron

à l'ancien Hippodrome.

Au milieu, le canon qui tua Vigneron

moindre commotion. Demain, M. Vigneron, par suite d'un pari, doit ajouter à ses exercices

un tour de force que personne n'a exécuté avant lui : il a parié de marcher en portant sur

sa main, le bras tendu perpendiculairement,

un sac de farine du poids de 125 kilos. » Vigneron revint à Paris ; à partir de ce

moment, il donna de nombreux assauts à

la salle du Vaux-Hall, rue [de la Douane.

Il donnait aussi des petits assauts dans les

environs de Paris. Il rayonnait dans toute

sa gloire.

Parmi les amateurs de la salle Vigneron, il y avait une pléiade d'hercules de

première force, dont les exploits' suffiraient

à remplir un fort volume ; nous en citerons

quelques-uns :

Bruneau, dit Bonneau, mort en 19 10,

était tueur aux abattoirs et inventeur du

masque employé dans les tueries municipales ; il dut à son invention du masque

une grande fortune. Ce grand amateur

d'exercices était un très beau garçon, bien

taillé, qui, durant douze ou quinze ans,

représenta le dieu Mars dans le cortège du

bœuf gras. Doué d'une force herculéenne,

il jouait agréablement du piano et chantait

des romances sentimentales. Un autre chanteur à la voix fluette, Auguste Massin, dit

le Roi des bras tendus, chantait des airs de Pierre Dupont avec un poids de 25 kilos dans

chacune de ses mains, ses bras horizontalement tendus ; Louis, le Teinturier, un honnête ouvrier dont nous ne nous rappelons pas le nom de famille, égalait presque Massin, mais ne chantait pas ; Anatole Leperdriel, dit Vigneron fils ; Charles de Paris, dit le Cocher, Lioult de son nom de famille; Darcier, le chanteur bien connu, fort comme un athlète, qui écrivait son nom sur la muraille avec un poids de 20 kilos ; David Davant, qui tient encore un café, rue des Poissonniers, à Paris ; Louis le Mécanicien, l'homme aux essieux de voitures, le plus fort entre tous, mais aussi le plus paresseux ; Gerbault Cœurderoi ; Chabot, Y Homme à la pierre ; Jules Lefèvre qui tient le gymnase de la Madeleine, cité du Retiro ; Louis de Lyon, bien connu à Paris ; Paul Flammion, Y Homme au tonneau : il était capable de manger sa contenance ; Charles Letouzé, du plateau des Buttes-Chaumont ; Alexandre, dit Alexandrini, V Homme au bilboquet, un bel homme, fort et adroit ; Mansuy, gymnasiarque ; Couture, Y Homme serpent du cirque d'Hiver ; Ernest Menet, équilibriste amateur; Jules

Dufour, un des bons élèves de la salle, grand et beau garçon, très fier du reste de montrer

Louis Vigneron

exécutant un double bras tendu

au-dessus de Louis le Mécanicien et de sa femme

les doubles muscles de ses bras et son biceps étonnant. Très fort sur les haltères et la barre fixe, personne ne faisait mieux que lui les rétablissements en avant et la traction d'un bras. Il s'est fait aéronaute, et a eu, sous le pseudonyme de Duruof, des aventures célèbres.

Le nombre des assauts donnés par Louis Vigneron est tellement grand, que nous ne

possédons qu'une faible partie des programmes des différentes séances. Nous ne voulons pas les reproduire en entier, mais nous rappellerons, pour mémoire, les exercices de force exécutés par Vigneron dans chacun de ses assauts.

Dimanche, 21 juin 1863, salon des Folies de Belleville : Dans cette séance, Vigneron exécute une série d'exercices de force et termine par le double coup de canon tiré sur son épaule (poids de la pièce 305 kilos) et l'enlèvement de la pièce montée sur son affût (poids, 1.122 kilos). Mardi, 8 mars 1864, salle du Vauxhall : Vigneron exécute une série d'exercices de force de la plus haute difficulté dont : la promenade autour de l'enceinte, avec la pièce de canon sur l'épaule et le double coup de canon tiré également sur l'épaule. Enfin, il termine en enlevant sur le dos cette pièce montée sur affût ; poids total 1.122 kilos y compris l'homme chargé de faire feu. M. Vigneron maintient ce fardeau à 40 centimètres du sol, pendant vingt secondes, sans qu'aucun appareil ne se trouve dessous.

Mardi, ij novembre 1864, salle du Vaux-hall: Vigneron exécute une série de six exercices de force, parmi lesquels l'enlèvement d'une demi-pièce de vin, du

poids de 115 kilos, à bout de bras, développée sans secousse. Il tire trois fois la pièce de

canon sur l'épaule et se tient dix secondes sur une seule jambe.

Toute personne qui enlèvera, séance tenante, la pièce de canon debout par la culasse,

sera invitée à dîner avec M. Louis Vigneron.

Louis Vigneron partit ensuite pour Boulogne-sur-Mer, où il devait donner une série d'assauts. Le troisième assaut, qu'il donna le mardi 22 août 1871, fut son dernier.

Au mois d'août 1871, Vigneron fut engagé par un barnum, M. Delahaye, pour une tournée de huit jours, et chargé de former la troupe pour les représentations. Les personnes qui en faisaient partie étaient: Vigneron; Eugène Bastien; Ferdinand Estrade, dit VArpète; Charles de Paris, dit le Cocher; François Villiers, dit le Rouget; Perret et Berton, marchands de vins. Les représentations devaient avoir lieu dans l'ordre suivant : Boulogne-sur-Mer, Folkestone, Douvres, Calais, et revenir à Boulogne-sur-Mer. Il partit de Paris le samedi 19 août 1871, pour Boulogne. La première représentation eut lieu le dimanche 20; la seconde, le lundi 21 ; ces deux premières séances avaient eu un succès complet. La troisième devait avoir lieu le mardi 22, jour où il fut tué.

Il y eut d'abord une série d'assauts. Puis vinrent les exercices de force et enfin l'exercice du canon, fait par Vigneron. Quatre hommes le lui mirent sur l'épaule, à l'aide de deux barres de fer, l'une à la gueule, l'autre à la culasse ; on procédait ainsi habituellement. Une

Dufour

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IOI

fois bien placé et son canon bien posé, Vigneron commanda : « Charles, teu ! Charles, feu, feu... ! » Charles, qui n'était pas prêt, ne mit pas le feu au premier commandement; ce ne fut qu'au deuxième qu'il le mit précipitamment et, au lieu d'allumer la mèche par le bout, il mit probablement le feu juste à la lumière du canon, car le coup partit aussitôt que Charles posa son cigare. Vigneron, n'entendant pas fuser la mèche, voulut regarder en arrière ; il déplaça tant soit peu son équilibre et fut surpris par le coup. On le vit aussitôt chanceler, tout en essayant, d'après ce qu'on a cru voir, de faire passer le canon par-dessus la tête ; mais arrivé au milieu de la chute, Vigneron vomit un flot de sang et s'affaissa directement dans la position où il était. La culasse du canon lui fit éclater la tête, sans la lui écraser ; une des oreilles du canon avait porté à terre et avait ainsi fait basculer le canon.

Vigneron s'étendit tout de son long, sans un mouvement de raideur. On envoya de suite chercher un médecin, qui vint presque aussitôt, le Dr Bazin, croyonsnous. Devant cet épouvantable accident, tous les spectateurs furent complètement anéantis. On ne savait que faire ; Bastien prit un seau d'eau et une éponge et lui lava le visage. Aussitôt Vigneron tressaillit et se raidit. On dit au Dr Bazin : « Il n'est peut-être pas mort, puisqu'il remue. » Celuici répondit : « Si », en faisant voir que le crâne était déboîté et brisé ; en même temps, il faisait remuer la partie supérieure de l'œil et tout le derrière de la tête. C'était

r • q BRUNEAU dit BONNEAU EN COSTUME DE DIEU MARS

à la cavalcade de la Mi-Carême

tnbue cet

accident à la rupture d'un anévrisme au cœur. On télégraphia au père de Vigneron, qui vint chercher le corps de son fils et le fit revenir à Paris. Il fut inhumé, le 25 août 1 871, au cimetière du Père-Lachaise, 62e division, 3 e ligne, face à la 63e division, n° 6, dans un modeste tombeau élevé par souscription, sur lequel est posée une pièce de canon en pierre, symbole de ses succès et de son malheur. On aurait pu graver^ dessus : « Celle qui le faisait vivre l'a fait mourir. »

Ainsi se termina la trop courte carrière de cet homme exceptionnellement superbe, travailleur, courageux, doux, bon et sans vanité. Tous ses amis, ses élèves et tous ceux qui l'ont connu, l'ont tenu en haute estime ; il n'a laissé que de bons souvenirs et des regrets.

Nous qui avons été de ses amis intimes, malgré le temps qui nous sépare de ce malheur, c'est le cœur serré que nous écrivons les dernières lignes de sa biographie qui doit consacrer sa mémoire et le faire revivre dans l'histoire et dans le cœur de ceux qui l'ont connu et aimé.

Tombeau de Louis Vigneron

au Pére-Lachaise

Sur la pierre tombale une reproduction du canon

qui l'a tué

Louis VIGNERON

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