UNE ANECDOTE
A propos du petit André, nous avons raconté que sa grande force lui permit de sauver la vie à un de ses amis.
Celle de Jean le Cric a sauvé de l'oubli une œuvre d'art, sur laquelle la fatalité semblait s'acharner.
Jean le Cric né le 18 mars 1865, à Paris
LES ATHLÈTES MODERNES DES XIXe ET XXe SIÈCLES
Etcheto, le délicat auteur du François Villon que l'on peut admirer au square Monge, donnait la vie à une bacchante, qui, rieuse et troublante, broyait entre ses mains des grappes de raisins, quand la mort vint surprendre l'artiste en plein travail. Mais l'œuvre fut reprise par un maître, Jean Dampt, qui se chargea de la faire traduire en marbre.
Sous sa direction, un praticien nommé Gauthier, court et ventru Bourguignon, rappelant le Silène antique, faisait la pratique de l'œuvre.
Quand elle fut presque achevée, aidé de plusieurs metteurs au point, il coucha la statue pour permettre au marbrier de parfaire les lignes terminant le socle et de finir les dessous. Sur un matériel de fortune, des caisses, des madriers, la bacchante
V^\ de marbre était couchée ; seuls les reins étaient dans le vide. Quand . k il fallut la relever, il y eut quelques hésitations, tous les étais rajoutés empêchaient de se placer utilement. Il aurait fallu un cric et le mettre sous les reins, afin de dégager les épaules contre lesquelles deux ou trois hommes auraient réuni leurs efforts. Vint à passer Jean.
— Tu tombes bien, fit le silène bourguignon, tu vas nous aider. Les autres sourirent ; quoi ? ce petit homme pâle ! — Ne rigolez pas, fit Gauthier, avec son terrible accent, je parie qu'il la porte tout seul, si ça lui plaît. II ne croyait pas si bien dire.
En effet, quand l'athlète, un peu inquiet de l'échafaudage sommaire qui portait l'œuvre du pauvre Etcheto, eut pris ses dispositions, en un examen ^ silencieux, il plia en quatre un bout de tapis, afin de protéger son épaule contre le brutal contact du marbre, et se plaça dessous, assurant son assise.
Le marbre bougea et tout s'écroula sur ses pieds, caisses, madriers, cales de bois...
Le petit Gauthier, subitement livide, leva au ciel ses bras courts.
— Lâche tout, cria-t-il, tu vas être écrasé. En toute autre occasion Jean l'eût fait, mais c'était une œuvre
d'art. Etcheto mort, son effort était perdu. Il fallait sauver l'œuvre, ne pas la laisser se briser sur le sol.
— Enlève-moi tout cela, répondit-il d'une voix sourde, écrasée par l'effort, et dépêche-toi, car c'est lourd.
On se précipita ; trois hommes, remis de leur émoi, vinrent soutenir les épaules de la bacchante de marbre, qui, maintenant sur son socle, dans quelque propriété, continue à broyer des raisins, le visage éclairé de son sourire troublant.
La force triompha, cette fois encore, de la iatalité.
L'œuvre d'Etcheto doit la vie au génie de son auteur et aux muscles d'un petit athlète.
Le Dr Georges ROUHET
C'est en 1875, âgé de dix-huit ans, que Rouhet, frais émoulu du collège, arrivait à Paris pour y faire ses études médicales.
Il aurait pu, comme tant d'autres, suivre tout doucement sa voie, aller quelquefois, le matin, à la Faculté ou à l'hôpital, et, tous les soirs, à la taverne, fumer des pipes et cultiver les beautés secrètes du jeu de cartes.
Rouhet préféra rompre en visière avec toutes les habitudes du quartier.
Au lieu d'aller au café, il fréquenta un modeste gymnase, aujourd'hui disparu.
Quatre ou cinq fois par semaine, au sortir de l'amphithéâtre ou de l'hôpital, Rouhet, en compagnie de quelques amis, se rendait au gymnase Fournier.
Admirablement doté de la nature, sa musculature se développait magnifiquement. Pourtant, Rouhet ne se livrait pas uniquement à l'entraînement athlétique par pure fougue de jeune homme ; déjà s'associaient en lui les réflexions du savant. Il savait que rien n'est solide de nos jours s'il n'est étayé de la démonstration scientifique ; que son propre exemple ne lui suffirait pas pour l'œuvre qu'il couvait en lui, sans en rien dire à personne encore, mais qu'il lui fallait aussi connaître et expliquer la raison physiologique des exercices dont il se proposait de faire sa meilleure thérapeutique de médecin.
Ayant passé avec succbs les différents examens du stage médical, Rouhet présenta sa thèse. Le titre était celui-ci : L'entraînement de l'homme par la gymnastique. Le sujet était à la fois si nouveau, et traité avec une telle compétence, que le jury décerna au jeune lauréat d'unanimes félicitations.
Rouhet quitta Paris et alla exercer sa profession dans la province girondine où il était né, aux environs de Monségur.
L'heure de l'apostolat avait sonné pour lui. Comme tout le monde, il aurait pu endormir l'énergie de sa jeunesse dans les délices d'une vie de province plantureuse et facile, prendre du ventre et raconter plus tard à quelques intimes ses folies de jeune homme, du temps où il faisait des poids comme un saltimbanque. Il aurait pu aussi pratiquer sa gymnastique dans l'intimité s'il y tenait vraiment, sans que personne le vît et se doutât de l'étrangeté de cette passion.
Mais cela n'était pas dans son caractère. Rouhet, une fois installé, continua à pratiquer l'athlétisme. A Paris, il s'y livrait dans un gymnase; aux Rouhet (c'est aussi le nom du pays qu'il habite), il fit de l'athlétisme sur la place publique !
Bientôt toute la région connut les « représentations » de cet étrange médecin, qui allait dans les villes et les villages soulever des masses de fonte comme un
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Le Docteur Georges Rouhet, Gymnaste, Écuyer, Athlète, Canotier
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hercule de baraque, enlevant au bout de ses bras des poids auxquels les hommes des alentours réputés les plus forts ne pouvaient même pas faire quitter terre, et qui avait la dangereuse manie, couvert de sueur, de briser parfois la glace des rivières et de se précipiter dans l'eau froide.
On le vit une fois, à Bordeaux, après avoir fait une conférence de plus d'une
heure sur la gymnastique, au Grand-Théâtre, entraîner son auditoire charmé au port, en maillot, exécuter la plus épouvantable série d'haltères et de poids qu'il soit possible d'imaginer. Mais Rouhet ne s'en tint pas là. Il fit ce que font tous ceux qui ont véritablement dans le cœur une grande conviction ; il voulut la faire partager aux autres en la leur enseignant. A cet effet, dans son parc des Rouhet, il réunit des jeunes gens des alentours et leur donna la leçon comme un véritable professeur d'athlétisme. Mais le Dr Rouhet n'a pas seulement visé à être un faiseur de poids hors ligne, il a voulu être absolument complet. Il fut encore, au témoignage de défunt G. Strehly, un homme qui s'y connaissait, un gymnaste de premier ordre. En boxe, il fut l'élève préféré de Chauderlot, un de nos premiers maîtres de la boxe française. Et il est un sport qu'il n'a jamais cessé de chérir, je veux parler de l'équitation . Étudiant à Paris, il fut un des plus fervents écuyers du manège Jamin et il y acquit une telle virtuosité qu'il devint alors un élève de James Phillis en haute école et un émule d'Albert Schumann, pour le dressage en liberté. On le vit, à ce titre, soulever naguère les applaudissements du public du cirque Molier. rx\ Rouhet ne négligea jamais l'équitation. On le vit ^jj maintes fois, dans son pays, aller dans les cirques de passage avec son étalon Germinal, étonner les professionnels les plus habiles par sa maestria.
En somme, ce qu'a voulu cet athlète unique a été de démontrer par lui-même ce que pouvaient sur le développement musculaire une volonté indomptable et une méthode intelligente de culture physique. Lui réalise, idéalement, le type du sportsman intégralement cultivé : gymnaste, athlète, écuyer, canotier, savant et artiste.
Le Docteur Georges Rouhet soutenant deux hommes et une barre de 110 kilos
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William BANKIER (Apolo)
1 illiam Bankier est sous le nom d'Apoio.
Apolo n'est pas un inconnu pour les Parisiens ; il y a quelques années, il s'exhibait au Cirque d'hiver dans un superbe numéro de poids et haltères. Cet athlète est un véritable modèle de beauté plastique. Apolo mesure im68 de hauteur, im 18 de poitrine, 40 centimètres de bras, 43 centimètres de mollet, 33,5 d'avant-bras et pèse 80 kilos nu.
Il enlevait chaque soir un haltère de 140 livres au dévissé, et se chargeait seul d'un sac de farine de 100 kilos.
un bel athlète écossais, qui est connu
William Bankier, dit Apolo
BONNES, de Narbonne
Bonnes, de Narbonne, qui fut le champion du monde incontestable et incontesté, même par ses rivaux, est le type parfait du gentleman-athlète. D'une politesse exquise, d'une modestie rare chez un homme qui a connu tous les succès de la scène, Bonnes réalise un idéal que l'on pourrait donner comme exemple à tous les amateurs.
Jamais cet homme n'a une parole de dédain pour les plus infimes athlètes ou amateurs.
Que dire de son travail, qui est la correction même ; je dirai plus, son travail est l'exagération de la correction.
Quand Bonnes enlève un poids maximum, on dirait toujours qu'il enlève un poids faux: le sourire ne disparaît jamais de cette figure franche, aux traits caractéristiques, aux yeux vifs et brillants, bordés de cils noirs.
Si le poids ne monte pas naturellement, Bonnes affecte de ne faire aucun mouvement soulageant le muscle au travail, il laisse retomber l'haltère sans chercher à trouver une excuse, sans chercher à escamoter le mouvement, même si on lui persuade qu'il est en droit de le faire sans porter préjudice à la valeur de cet exercice.
Bonnes est le plus beau travailleur d'haltères que j'aie vu dans mes vingt-cinq ans d'athlétisme et dans les milliers de personnages différents qui ont taquiné l'haltère devant moi; et c'est avec un sensible plaisir que je dis ce que je pense de ce loyal et modeste champion.
Vous savez, chers lecteurs, que Bonnes a toutes les qualités morales sur lesquelles je ne m'appesantirai pas, de crainte de froisser sa modestie ; je vais vous parler de ses qualités physiques.
De taille moyenne (im 71), Bonnes, habillé, est un monsieur comme on en rencontre beaucoup dans la rue; rien, dans son extérieur, n'annonce la force physique extraordinaire, on peut même dire unique au monde, que possède le roi des athlètes.
Un connaisseur remarquera peut-être que les épaules so'nt larges, le cou bien dessiné, les yeux bien vivants et dénotant l'énergie ; s'il voit les mains, il s'extasiera sur leur petitesse, mais aussi et surtout sur les muscles de ces mains qui ont un développement à nul autre pareil.
Là s'arrêtera l'examen du connaisseur, car plus rien ne viendra l'avertir qu'il se trouve en lace d'un être dont la force est sans limite.
Mais si, par hasard, le connaisseur priait Bonnes de bien vouloir relever son pantalon assez haut pour découvrir le mollet, oh ! alors, toutes ses idées changeraient, des opinions nouvelles se feraient jour, et le connaisseur avouerait n'avoir jamais vu ni même rêvé un développement musculaire aussi exagéré.
Figurez-vous, chers lecteurs, une de ces cariatides qui supportent les chapiteaux d'un temple et dont le sculpteur a exagéré à dessein les muscles des jambes, et vous' aurez une faible idée de la musculature titanesque des mollets de l'athlète Bonnes. Oui, parfaitement ! de ce monsieur qui tout à l'heure, dans la rue, n'a pas fait retourner une seule tête et qui, s'il était en tenue de cycliste avec les jambes nues, causerait un rassemblement sur la voie publique.
Comme quoi il est démontré qu'il est quelquefois ennuyeux d'avoir une abondance de biens.
Mais poussons plus loin la curiosité et déshabillons Bonnes tout à fait. Voyons le dos d'abord. L'homme est nu devant nous.
Les mollets qui nous avaient stupéfiés tout à l'heure sont disparus; où sont-ils passés ?
Ne cherchez pas, amis lecteurs ; s'ils ne vous sautent plus aux yeux, c'est qu'ils sont noyés dans la belle proportion de tout le corps du champion du monde.
Les cuisses énormes, les reins larges comme ceux d'un taureau, les épaules car-