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SILHOUETTES TOULOUSAINES

L'athlète BATTA au théâtre des Nouveautés

Au loin, Milon de Crotone !

On ne croît que ce qu'on volt, Et si Batta nous étonne Bien plus fort il a ce droit ; Dépassant tous, en leur grâce, Les vieux athlètes fameux, Aujourd'hui, Batta retrace L'antique Hercule à nos yeux.

D'une superbe charpente, Merveilleuse agilité, Musculature puissante, En tout, homme bien planté, Batta sans cesse accompagne Les succès et les bravos ; Pour lui naguè e, en Espagne, On délaissait les toros.

On voit, d'après ces vers, l'enthousiasme que provoquait Batta, alors dans toute sa force.

Batta fit longtemps partie de la troupe du cirque Bazola et le directeur, qui l'aimait beaucoup, avait fait imprimer une biographie de cet athlète que nous reproduisons intégralement :

Jean-Baptiste- Charles Etienne, bien connu dans le monde athlétique sous le pseudonyme de Charles Batta qu'il devait illustrer, est né à Lille (Nord) où les hommes forts sont aussi nombreux que les ténors à Toulouse.

Nous ne dirons pas même, pour « panacher » un peu notre biographie, que le brave garçon fut bercé sur les genoux d'une duchesse ; dame Fortune, alors en flirtage, brillait par sem absence au moment où le petit Etienne fit son entrée dans le monde le 17 août 1866. En revanche, Hercule et Apollon durent être les parrains du marmot et lui donner : le premier la force, le second la grâce. Après des études interrompues souvent par de longues flâneries admiratives devant les baraques des lutteurs et les exer- ; cices d'athlètes en plein vent, Etienne dut commencer son apprentissage dans la métallurgie : cela était tout indiqué, le fer seul attirait ce gaillard aux muscles d'acier. Mais on naît fort comme on naît... mascotte ! C'est un don de la nature qui ne s'acquiert point par l'étude ; aussi, pendant ses heures de loisirs, notre héros se livrait-

-*arjr.

il à ses exercices de prédilection, jonglant avec les poids et « développant » tout ce qui lui tombait sous la main. Les applaudissements des « copains » d'atelier qui affectionnaient ce rude et bon camarade, préludaient à ceux qu'il devait recueillir plus tard un peu partout.

Batta

lorsqu'il dévissa ioo kilos d'une main à Bordeaux

Un beau jour, Charles Etienne assistant à la représentation d'un hercule forain, fut mis au défi d'imiter ce qu'il voyait faire ; piqué au vif, il accepta le pari, et, après la représentation, le voilà vous saisissant dans sa main de fer haltères et poids et jouant avec le tout comme un gamin le ferait d'un bilboquet. — « Bravo ! camarade, lui dit son confrère avec le facile tutoiement professionnel ; tu sais, tu es rien bath ! ah ! vrai ! »

Bath ! ah ! Le nom artistique du jeune athlète était trouvé en même temps que sa vocation se révélait.

LES ATHLÈTES MODERNES DES XIXe ET XXe SIECLES 29I

Il entreprit donc son tour de France en compagnie du « champion des lutteurs », mais

Batta réalisait le type parfait du Gladiateur combattant Fort sans lourdeur, fin sans minceur, grand sans gigantisme

insensible à la gloire des Arpin, des Marseille et des Rabasson, son idéal n'était pas de faire toucher les deux épaules aux amateurs.

Justement fier de sa force, il ne daignait point l'employer dans des prises de corps dégénérant parfois en rixes. "Il se contenta toujours de provoquer l'enthousiasme par des exercices dignes de Samson. La Belgique eut ensuite sa visite, PAlcazar de Bruxelles, la

Scala d'Anvers et bien d'autres scènes non moins importantes, furent les témoins de ses succès , de ses triomphes pourrions-nous écrire. Lui aussi pourrait chanter le refrain de Jcconde, avec une variante :

J'ai longtemps parcouru le monde, Et l'on m'a vu de toute part, Passant de la brune à la blorde, Charmer, courtiser au hasard !

Batta vivait joyeux, content « le cœur à l'aise », quand sonna pour lui l'heure de payer sa dette à la Patrie. Il dit au revoir à ses amis et connaissances, puis, quittant le maillot, non sans regret, passa le pantalon rouge. Le gracieux, le brillant papillon s'était métamorphosé en une lourde chrysalide. Batta fut envoyé à Cambrai, ville triplement renommée pour ses bêtises jaunes, pour ses andouillettes, et pour certain coup de marteau légendaire.

L'arrivée de Batta au Ier régiment de ligne manquait absolument de grandiose : engoncé dans une longue capote d'ordonnance, il paraissait assez ennuyé, aussi un cuisinier loustic crut-il bon de se moquer du Bleu. Celui-ci se contenta de rire; mais voyant que le camarade, prenant plaisir au jeu, devenait par trop taquin, Batta le saisit par le collet de la tunique, par le fond de la culotte, et le maintint à bout de bras, audessus d'une marmite régimentaire.

Un autre jour, des cuirassiers se trouvaient dans un estaminet de la ville en compagnie de fantassins ; les vieilles questions de suprématie d'arme étaient discutées avec vivacité. La cavalerie ne paraissait point convaincue que l'infanterie fût la « reine des batailles ».

Un gros frère prononça même certaine épithète assez désagréable. Batta se lève sans sourciller, saisit son interlocuteur sous les bras et, le faisant passer par-dessus la table, l'assied prés de lui avec beaucoup de précautions : — « Ne parle pas mal des biffins, dit-il au cuirassier, nous avons tous autant de biceps dans ma compagnie. »

Rien n'en impose comme la force physique ; inutile d'ajouter que depuis lors Batta fut respecté de tous. Respecté ? Plus et mieux : estimé pour son empressement à prêter son concours quand on le lui demandait pour une fête de bienfaisance. Voici en quels termes un journal de Cambrai, le Libéral, parlait de Batta au lendemain d'une de ces représentations : « M. Batta, un jeune homme de vingt-trois, ans s'avance sur la scène, le sourire aux lèvres, exhibant une musculature qui eût tenté Phidias. Si jamais quelqu'un a pu se dire athlète, c'est bien notre gaillard : ses exercices sont prodigieux, merveilleux ; on reste confondu en les lui voyant accomplir 234 livres au bout des bras!!! Et notez qu'aucune

Batta en Gentleman-Athlète

IES ATHLÈTES MODERNES DES XIXe ET XXe SIECLES

contraction pénible ne se remarque sur le visage de M. Batta, toujours souriant. L'antiquité nous a transmis d'âge en âge l'histoire de Milon de Crotone qui portait un bœuf sur ses

Batta dans ses exercices

épaules, M. Batta enlèverait non seulement un bœuf sur ses épaules, nous en sommes œr-* tain, mais Milon par- dessus le marché ! »

Voici, à titre de document, comme dirait un écrivain naturaliste, quelques-uns des numéros à sensation que nous empruntons au programme des exercices nouveaux de Batta.

Le maniement des poids est l'A B C, de l'athlète, mais a-t-on vu souvent porter deux boulets de 20 kilos sur le bras gauche : l'un vers le poignet, l'autre à la hauteur du deltoïde, un troisième boulet de 20 kilos sur le bras droit ? C'est là jeu d'enfant pour Batta. Dans le

sommeil d'Hercule, Batta porte, réparti sur le corps, le poids invraisemblable de 1.000 kilos. Pour cela il se couche sur le sol et l'on met successivement sur lui un plancher, puis un affût, puis un canon, enfin des poids jusqu'à concurrence du chiffre de 1.000 kilos. Autre travail : six poignards, affilés des deux côtés, sont alignés par terre, formant une palissade capable d'effrayer les plus intrépides ; mais comme Guzman, Batta ne connaît point d'obstacles, il recherche la difficulté pour avoir le plaisir de la vaincre. S'appuyant sur une main, le buste allongé au-dessus des lames aiguës, il développe (dévisse) ainsi 220 livres. C'est-à-dire que mettant la double haltère rivée à la hauteur de la poitrine, il l'élève graduellement de toute la longueur du bras. La moindre «défaillance, une indisposition passagère et l'on ne relèverait de la scène qu'un cadavre déchiré par ces six poignards. Des spectatrices à l'âme sensible ont demandé, à plusieurs reprises, la suppression de cet exercice que Batta met sa coquetterie d'artiste à maintenir au programme.

Comme il nous serait facile d'allonger cette liste à l'infini ! Mais nous ne voulons pas mettre davantage à contribution la bienveillance du lecteur, préférant lui laisser le plaisir de la surprise.

Signalons cependant l'écartèlement qui termine les représentations de Charles Batta. L'athlète est au milieu de la scène. On lui passe sous chaque bras, à la hauteur du triceps, de longues courroies. Deux chevaux vigoureux, souvent choisis par des amateurs, tirent dans des directions opposées essayant de faire lâcher prise. On a beau les exciter, les fouetter ; par une vigoureuse traction musculaire, Batta ramène vers lui les bêtes, fatiguées par leurs efforts impuissants.

Batta était aussi un gymnaste é-]uilibrist

Cet exercice, on le conçoit du reste, a soulevé partout des tempêtes de bravos. Ajoutons que la caractéristique du travail de Batta est une souplesse admirable jointe à une facilité merveilleuse. Rien en lui de ces « vieilles badernes entripaillées » qui geignent d'ahan et grim.icent avant de comriincer leurs « tours ». Pour régner, il faut avoir une main de fer sous un gan': de velours, disait jadis le Vert Galant.

Pour charmer, Batta possède, lui, des muscles qu'on croirait d'acier recouvert de caoutchouc.

Batta mène une vie très régulière, ne boit pas, fume peu et ne pre îd jamais

LES ATHLETES MODERNES DES XIXe ET XXe SIECLES

d'alcool. Il est omnivore, en mangeant. Tous pourquoi Batta a de ceinture que n'ont des bonnes choses et liquide. Le bras de veille de musculature, lants et séchés comme

Le moulage de dans mon cabinet un des plus beaux désirer un sculpteur.

Batta rappelle structure le Gladiateur du Louvre, dont il a silhouette.

Batta a abandonné le théâtrale de Paris.

mange de tout sans exagération et ne prend que du vin

ces détails expliquent conservé cette finesse point ceux qui abusent absorbent beaucoup de Batta est une merles muscles sont sailceux des Arabes, son bras droit figure de moulages : c'est

spécimens que pourrait

d'ailleurs comme combattant du Musée la fine mais vigoureuse

Mlle Jeanne Batta, Mms Batta métier d'athlète, il est directeur d'une importante agence

Magisson Pascault

de Bayonne

Les Lutteurs amateurs au Cirque Molier

(D'après un dessin de l'Illustration) ~| ]

Georges SAN MARIN

L'Homme masqué

Né en Roumanie, Georges San Marin, ayant fait ses études à Paris, y est très connu dans les milieux athlétiques. Il a pratiqué avec succès la lutte, les poids et la boxe. De haute taille, très élégant, il mesure 1 m ié de tour de poitrine et 39 de biceps. Il a enlevé en deux temps, à une main, 152 livres, à deux mains, en trois temps, 242 livres.

San Marin, qui s'était couvert de gloire en enlevant la barre de 242 livres, s'exhiba au cirque Molier et s'y rencontra avec des hommes très forts tels que Pascault, Laporte, Magisson, Van Huyssen, qui étaient de véritables athlètes.

Pascault, qui autrefois habitait Bayonne, enlevait 125 kilos en trois temps (les règlements de l'H. C. F. n'étant pas encore appliqués à cette époque, l'épaulement en deux temps était toléré), développait 90 kilos à deux mains, jetait 85 kilos d'une main, arrachait 65 kilos, faisait le môme poids en volée, épaulait d'un seul temps, correctement, une barre de 1 1 5 kilos et la passait d'une main à l'autre en la tenant au bout du bras tendu au-dessus de la tête ; il arrêtait également un haltère de 3 5 kilos à bras tendu aussi bien à gauche qu'à droite.

Voici les mensurations de Pascault : hauteur im78, cou 43 centimètres, mol-

Van Huyssen

La porte

Pascault, de Bayonne, et Laporte s'entraînant au Gymnase Césari

Pascault

let 43, cuisse 70, poitrine im25, avant-bras 35 centimètres, bras 44 à droite, 42 à gauche,

Pascault fut un véloripédiste de la première heure et souvent il fit, sur un grand

bi, le voyage de Bayonne à Paris pour s'entraîner aux poids et haltères avec San Marin. Pascault, qui a quarante-cinq ans, habite Paris et c'est un des plus fameux amateurs de fleuret de la salle Mérignac.

Laporte, qui était de force avec Pascault, mesurait 42 centimètres de bras, im 24 de poitrine, 42 centimètres de cou, 58 de cuisse, 38 de mollet et im8i de hauteur; il pesait 90 kilos. Laporte est actuellement à Madrid, inspecteur des chemins de fer du Nord de l'Espagne; il est âgé de quarante-six ans.

Van Huyssen fut un des triomphateurs du cirque Molier. Aussi fort aux poids qu'à la lutte, il enleva à deux mains, sans aucune difficulté, une barre à sphères de 216 livres. Il mesurait 42 centimètres de biceps et im 18 de tour de poitrine. Bâti dans le genre de l'Hercule Farnèse, Van Huyssen possédait des mollets superbes et pouvait être considéré comme le type du gentleman-athlète.

Il fut longtemps le champion intombable du gymnase Mérat. Seuls, des hommes comme Fournier h Lyonnais purent triompher de lui. Les amateurs les plus forts n'y parvinrent pas.

La première exhibition de San Marin comme professionnel eut lieu le 4 décembre 1888, à l'Alhambra de Bordeaux : il y lutta avec Pietro Dalmasso, n'ayant pour tout vêtement qu'un collant en sole noire et un léger masque. San Marin se rencontra ensuite en des luttes épiques à Paris avec tous les athlètes de Marseille jeune, il lutta à l'Hippodrome de Paris avec Félix Bernard, Maurice Gambier et Fournier, et enfin figura aussi au cirque Molier dans des fêtes de charité. C'est au cirque Molier qu'en 1890 et 1891, San Marin, se plaçant sur le haut d'une plateforme, soulevait un bœuf au moyen d'une sangle.

Sa passion de l'athlétisme l'engagea à lutter masqué, en 1887, sur la scène des Fol'e^-B^rgère; il y obtint un grand succès de curiosité.

A l'Hippodrome (l'ancien) il s'exhiba costumé en clown et enlevait, suspendu par les pieds accrochés par des staffes, un carrousel de quatre poneys, sur lesquels se trouvaient en selle quatre gamins.. Ajoutons qae ce tour était truqué. L'ampleur du costume n'était là que pour dissimuler tout un système de haubans en fer galvanisé, qui portaient la charge. C'est d'autant moins explicable que San Marin fut à cette

Le Comte Georges San Marin

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époque (188 5-1886) le seul homme qui enlevât à Paris une barre de 242 livres, mais

en trois temps, malgré la prime de 100 francs qu'il offrit pendant plus d'un an à tout

homme, amateur ou professionnel, qui viendrait faire cette

barre au gymnase Mérat, rue Victor-Cousin. Plus tard, vers

1886 ou 1887, le premier homme qui vint fut le petit André,

il réussit à la pousser deux fois dans la même soirée. Ce fut

un événement pour l'époque. Du coup, San Marin lâcha les

poids et les travailla sans goût par la suite, car il était très

vain de sa réputation.

Cet homme était admirable de formes ; de tous les athlètes que j'ai vus depuis vingt-cinq ans, il est le seul qui, à cette époque, personnifiât absolument, par le style de sa forme, l'athlète grec de l'ordre à la fois fin et robuste, que caractérisent les Discoboles du Musée du Louvre. A l'Hippodrome, San Marin avait pour second le petit Lafoiêt, qui, en 1882, épaulait à deux mains, mais dévissait d'une seule main, une barre faite de deux tonneaux de bière, remplis de sable, du poids de 192 livres. Lui aussi stupéfia Paris à son époque. Assis sur une chaise, malgré la petitesse de ses mains qui n'entouraient pas la barre d'un haltère de 152 livres, il épaulait d'une main et dévissait l'engin sans quitter la chaise. Une effroyable maladie!? le réduisit à rien vers 1888. Laforèt n'épaulait plus 120 livres. Laforêt était un modeste. Puissent ces lignes, qui perpétueront ses exploits oubliés, lui tomber sous les yeux.

Laforêt est arrivé à faire au dévissé une barre de 200 livres. Sandow, à la même époque, a essayé dans l'arène de Paris, Y Homme à la Chaloupe, de dévisser 220 livres, mais n'a jamais pu les décoller de l'épaule, d'où conclusion que Laforêt et Sandow étaient de force au dévissé.

San Marin s'est retiré de la piste et occupe, dit-on, à Bucarest le poste de préfet de police.

Georges LURICH

Georges Lurich a débuté chez le docteur Krajewski, dont il est l'élève. De faible constitution, il ne doit sa force qu'au régime et aux exercices spéciaux que lui fît faire le célèbre docteur.

Né en 1876, Lurich mesure im 76 de hauteur, 45 centimètres de tour de cou, im28 de tour d'épaules, 121 de poitrine, 87 de ceinture, 40 de biceps, 32 d'avant-bras, 20 de poignet, 59 de cuisse, 39 de mollet, 24 de cheville.

Comme lutteur, Lurich a tombé Pétroft à Libau, Petersen et Van den Berg. Le 5 mars 1902, au club athlétique Météor à Prague, il épaule à deux mains 121 kilos et jette ce poids en l'air d'une seule main; le io mars, au même club, il jette une barre de 156 kilos à deux mains, l'amène sur la main droite et la tient en l'air d'une seule main, puis il épaule et jette dix fois 100 kilos sans les remettre à terre. Il épaule et jette 235 livres à deux mains, les pose sur une main, se baisse, ramasse 78 livres avec la main gauche. Il épaule et jette 164 livres, se couche et se relève avec ce \ poids au bout d'une main. 135 livres 1/2 sont arrachées à bras / tendu. Il fait sauter 189 livres de main en main. Enfin, 328 livres, dans la position couchée, sont développées avec le Lurich ventre et les bras, puis tenues sur une main.

A Vienne, il jette 305 livres 1/2 épauL'es en deux temps.

Joseph VANDERZANDE

Joseph Vanderzande, né à Bruxelles le 13 juin 1868, était un gaillard qui m'a produit la plus proronde impression et qui avait l'étoffe d'un futur champion du monde. Il avait d'ailleurs de qui tenir, car son père, mort à soixante-deux ans, pesait 140 kilos; sa mère, qui a soixante-treize ans, pèse 100 kilos. Au lieu d'exagérer ses records, il les diminuait, et, très modestement, annonçait un poids inférieur à ce qu'il pouvait enlever réellement. La façon dont nous fîmes connaissance vaut d'être contée, car je fus le dindon... d'une farce athlétique où le brave Vanderzande nous écrasa, mes amis et moi, de superbe façon.

C'était en 1892, à Lille, au moment de la foire. J'avais quelques amis, Florent Marchand et Auguste Dubois notamment, qui, comme moi, ne rêvaient que muscles et force. J'avais à l'époque une école de culture physique à Lille et un club distinct, où j'avais amassé pas mal de fonte. Je vous prie de croire qu'on ne la laissait pas rouiller. Tous les soirs, elle était manipulée par des mains expertes.

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Étant donné cet état d'esprit, on conçoit aisément avec quelle joie nous voyions toujours arriver la foire de Lille. C'était pour nous l'occasion de voir des athlètes, et surtout de les étonner, en leur démontrant — en dehors des représentations bien entendu — qu'il existe des amateurs aussi forts que les professionnels.

Or, cette année-là, plusieurs jours avant la foire, d'immenses affiches adornaient les murs de notre bonne ville. Elles annonçaient l'arrivée, dans la capitale des Flandres, du « Grand Théâtre Athlétique, sous la direction de M. Joseph. » Elles disaient, en outre, qu'une prime de 500 francs était offerte à quiconque allongerait le caoutchouc dorsal de la force de 140 kilos, que M. Joseph devait étirer à chaque séance.

Qui diable pouvait bien être ce M. Joseph, qui

On

Joseph Vanderzande a 20 ans Né à Bruxelles en 1868

nous était totalement inconnu? Quant à sa prime de 500 francs, à l'avance nous n'y croyions pas. Nous n'avions guère vu jusque-là, en effet, d'athlètes forains qui fussent sincères dans leurs exercices. Aussi nous promettions-nous d' « épater » le M. Joseph en question, grâce à notre camarade Marchand. Il faut dire qu'à l'époque, Florent Marchand était incontestablement l'homme le plus fort du Nord. Il avait alors im32 de poitrine, 43 centimètres de bras, 42 de mollet et pesait 100 kilos. Aussi ne doutions-nous pas un seul instant que le f. mieux Joseph ne trouvât son maître en Marchand. Mais il est bien entendu que nous n'avions nullement l'intention de faire le moindre tort à Joseph et à sa troupe. Bien au contraire ! Si nous tenions à épater ces braves athlètes forains, c'est uniquement dans l'intimité que nous comptions le faire, ^a voir que les épateurs peuvent être quelquefois les épatés.

Appelmans

Vanderzande

Le jour de l'ouverture de la foire arrive. Dès 2h 30, nous étions sur le Champ de Mars, où se tenait la fête : Florent Marchand, Auguste Dubois, Edouard Lees, quelques

autres amis et moi. Mais nous étions en avance, et nous dûmes attendre pendant une bonne heure, faisant les cent pas devant la baraque du « Grand Théâtre Athlétique » , unique objet de notre curiosité.

Enfin, voici que, un à un, les athlètes sortent de l'intérieur, et nous vîmes alors M. Joseph.

Sa musculature était formidable.

Sa tête et son cou m'apparurent fantastiques ; il avait des biceps et des triceps énormes, et des deltoïdes extraordinaires, comme je n'en ai jamais vus de pareils dans ma vie — moi qui en ai pourtant vu quelques-uns — gros comme des têtes d'enfants !

Accoudé nonchalamment au comptoir de la baraque, il n'y avait dans l'attitude de M. Joseph nulle forfanterie, aucun de ces gestes de matamore familiers à la majorité des athlètes forains.

Je commençais à croire que nous étions décidément en présence d'un homme î Et il faut croire que c'était aussi l'avis de Marchand, car il me poussa du coude et me souffla : « Bigre, quel gars ! »

Néanmoins, notre confiance en Marchand était telle que nous espérions quand même lui voir faire mieux que M. Joseph.

La parade commence.

C'était Alphonse Houpline, un ancien lutteur lillois, qui bonissait et présentait les athlètes de la troupe, laquelle, entre parenthèses, était magnifiquement composée. Il y avait Vléric, dit Robin; Joseph Grangagnage, dit le Tailleur de pierres, un homme terrible au bras tendu, mort à Louvain en 1907, à quarante-cinq ans ; Franz Moors, fils du célèbre athlète anversols Jean Moors ; Lievens, un gaillard magnifique, mort depuis peu ; Franz et Carlos, etc. Mais nous étions trop nerveux pour prêter grande attention à la parade. Il nous tardait de voir la représentation commencer.

Enfin, nous entrons ! Nous nous casons au tout premier rang de la loge qui était, ma foi, fort coquette. Nous assistons d'abord à quelques très bons exercices des autres athlètes de la troupe : François, dit Fatch, frère de Joseph, qui excellait au dévissé ; Vléric, un porteur peu ordinaire, etc., etc. Enfin, le tour de Joseph — Joseph Vanderzande était son nom — arrive. Il arrache d'abord à droite une barre annoncée 140 livres. Puis il tait un développé très correct avec deux poids, en forme de pain de sucre, déclarés comme pesant 50 kilos; exécute un bras tendu magistral avec 35 kilos, et enfin étend plusieurs fois de

Joseph Vanderzande en 1892

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suite un caoutchouc de quatorze branches. Il avait eu l'air de pousser pour tous ces exercices. Mais nous n'avions pas été dupes, nous autres, de ses prétendus efforts, et il nous était apparu très nettement que Joseph n'en avait fait aucun. Aussi en avions-nous conclu immédiatement que les poids annoncés étaient faux. La barre de 140 livres n'en pesait que 100, les deux pains de sucre de 50 kilos 30 seulement, et le poids de 35 kilos une vingtaine tout au plus. C'était déjà beau d'ailleurs ; mais, dans ces conditions, la supériorité de Marchand ne faisait plus aucun doute pour nous et nous avions repris toute notre confiance un instant ébranlée à la vue de la formidable musculature de Vanderzande.

La représentation terminée, nous restons et nous abordons Vanderzande.

— Nous sommes, lui dis-je, mes amis et moi, des passionnés de tours de force, et nous manions aussi quelque peu la fonte. Nous avons ici un club assez bien outillé, et nous serions heureux de vous y recevoir. Nous

Florent Marchand

qui put être considéré comme l'homme le plus fort

du Nord, de 1886 à 1895

- François Vanderzande dit Fatch

dînerions ou souperions ensemble et vous nous feriez quelques exercices.

— Avec plaisir, nous répond aussitôt Joseph, avec un bon accent flamand. J'aime bien travailler devant des connaisseurs.

J'irai donc chez vous, un soir, si vous voulez ; mais ce sera tard, car il faut que je fasse au moins quinze à vingt représentations chaque jour.

— Un soir? Mais vous ne craignez pas, après vos quinze ou vingt représentations, d'être trop fatigué pour pouvoir nous faire encore quelques beaux exercices ?

— Moi, fatigué? Oh î non. Jamais fatigué !

Nous étions quelque peu surpris, car nous nous attendions, je l'avoue, à le voir sauter sur l'excuse de la fatigue.

— Alors vous acceptez ? Quand viendrez-vous ?

— Mais, quand vous voudrez !

— Alors, demain !

— Demain, oui, ça va!

— Voulez-vous amener quelqu'un avec vous !

— Si vous voulez, Fatch viendra avec moi.

— Entendu, alors! Demain, vers 9 heures, cela vous va-t-il?

— Oui.

— Un mot encore ! Combien pèse votre barre ?

— Septante kilos !

— Septante kilos ! Ah ! tais-je, légèrement sceptique, en insistant à dessein sur le mot

Vlérick Houpline Vanderzande X. X. Joseph dit Robin (Alexandre) (Joseph) le Tailleur

de pierres

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