LE GRAND FERRÉ
Sur la grand'place de Longueil se dresse la statue du Grand Ferré, dont nous allons conter l'histoire telle qu'elle est donnée dans les annales du temps. C'est pendant la guerre de Cent ans que le Grand Ferré s'est illustré, grâce à sa force et à son courage.
l y a un lieu assez fort dans le petit village de Longueil, près de Compiègne. Les habitants voyant qu'ils seraient en péril si l'ennemi s'en emparait, demandèrent au seigneur régent et à l'abbé de Saint-Corneille, dont ils étaient les serfs, la permission de le fortifier. Après l'avoir obtenue, ils y portèrent des vivres et des armes, prirent pour capitaine un d'entre eux, grand et bel homme, appelé Guillaume des Allouettes, et jurèrent de se défendre jusqu'à la mort. Dès que cela fut fait et connu, beaucoup accoururent des villages voisins, afin de s'y mettre en sûreté. Le capitaine avait pour serviteur un autre paysan très grand, très vigoureux et aussi brave qu'il était fort : c'était le Grand Ferré (magtius Ferratus). Malgré sa haute taille et sa force, le Grand Ferré n'avait de lui-même que petite opinion, et le capitaine en faisait tout ce qu'il voulait.
Les voilà donc là environ deux cents, tous laboureurs et habitués à gagner leur pauvre vie avec le travail des mains. Les Anglais, qui occupaient un fort prés de Creil, en apprenant ces préparatifs de défense, furent pleins de mépris pour de telles gens. « Allons chasser ces manants, dirent-ils ; le lieu est bon et fort, occupons-le. » Et il fut fait comme il avait été dit. Deux cents Anglais y marchèrent. On ne faisait pas bonne garde, les portes mêmes étaient ouvertes; ils entrèrent hardiment. Au bruit qu'ils firent, ceux du dedans
qui étaient dans les maisons, coururent aux fenêtres, et, voyant tant d'hommes bien armés, tombèrent en grand effroi. Le capitaine descendit toutefois avec quelques-uns des siens et se mit à frapper bravement sur les Anglais ; mais, bientôt entouré, il fut blessé mortellement. A cette vue, les autres et le Grand Ferré se dirent : « Descendons et vendons chèrement notre vie, car il n'y a pas de miséricorde à attendre. » Ils se rassemblèrent, et, sortant soudainement par diverses portes, se précipitèrent ; à . coups redoublés sur les Anglais; ils frappaient comme ils auraient battu le grain sur l'aire... Les bras se levaient, puis s'abattaient et à chaque coup un Anglais tombait.
Quand le Grand Ferré arriva prés de son capitaine expirant, il fut pris d'une vive
Cliché Vdrascope Hichard
L'auteur
au pied de la statue du Grand Terré à Longueil-Sainte-Marie
douleur et se rejeta avec furie sur l'ennemi. Comme il dépassait tous ses compagnons de la tète, on le voyait brandir sa hache, frapper, redoubler les coups, dont pas un ne manquait son', homme. Les casques étaient brisés, les têtes fendues, les bras coupés. En peu de temps il fit place nette autour de lui, en tua dix-huit, en blessa bien plus. Ses compagnons, encouragés, faisaient merveilles, si bien que les Anglais quittèrent la partie et se mirent à fuir. Les uns sautèrent dans le fossé plein d'eau et se noyèrent ; les autres se pressèrent aux portes, mais les traits y pleuvaient drus et serrés.
Le Grand Ferré, arrivé au milieu de la rue où ils avaient planté leur étendard, tue le porte-enseigne, se saisit du drapeau et dit à un des siens d'aller le jeter dans le fossé. Celui-ci lui montre avec effroi la masse encore épaisse des Anglais : « Suis-moi » lui dit-il ; et, prenant sa grande hache à deux mains, il frappe à droite, il frappe à gauche et se fait un chemin jusqu'au fossé, où l'autre jette dans la boue l'enseigne ennemie. Le Grand
Ferré se reposa alors un moment, mais retourna bientôt contre ce qui restait d'Anglais. Bien peu de ceux qui étaient venus pour faire ce coup purent s'échapper, grâce à Dieu et au Grand Ferré, qui en tua, ce jour-là, plus de quarante.
Les Anglais furent bien confus et irrités de voir que tant de leurs braves hommes d'armes avaient péri par les mains de ces vilains. Le lendemain ils revinrent en plus grand nombre, mais les gens de Longueil ne les craignaient plus. Ils sortirent à leur rencontre, le Grand Ferré marchant à leur tête. Quand ils le virent et qu'ils sentirent le poids de son bras et de sa hache de fer, ils auraient bien voulu n'être pas venus de ce côté-là. Ils ne s'en allèrent pas si vite, que beaucoup ne fussent mortellement blessés, tués ou pris. Parmi ceux-ci se trouvèrent des hommes de haut lignage. Si les gens de Longueil avaient consenti à les mettre à rançon, comme font les nobles entre eux, ils se fussent enrichis. Mais ils n'y voulurent pas entendre et les tuèrent, disant qu'ainsi ils ne leur feraient plus tort.
A ce dernier combat, la besogne était rude, et le Grand Ferré s'y était fort échauffé, il but de l'eau froide en quantité, et fut aussitôt pris par la fièvre. Il retourna alors à son village, rentra dans sa cabane et se mit au lit, mais en plaçant près de lui sa bonne hache, une hache de fer, si lourde qu'un homme de force ordinaire pouvait à peine, à deux mains, la soulever de terre.
Quand les Anglais apprirent que le Grand Ferré était malade, ils furent en liesse, et, pour ne pas lui laisser le temps de se guérir, ils lui dépêchèrent douze soldats avec ordre de le tuer. Sa femme les vit venir de loin et lui cria : « Oh ! mon pauvre Ferré, voici les Anglais, que vas-tu faire ? » Lui oublie son mal, se lève vivement, et, prenant sa lourde hache, sort dans sa cour. Quand ils entrèrent : « Ah! brigands! vous venez pour me prendre au lit! Vous ne me tenez pas encore. » Il s'adossa au mur pour n'être pas entouré,, et jouant de la hache, les mit à malemort. Sur douze il en tua cinq, le reste se sauva. Le Grand Ferré retourna à son lit ; mais il s'était si échauffé à donner tant de coups qu'il but encore de l'eau froide ; la fièvre redoubla et, peu de jours après, ayant reçu les sacrements, il trépassa. Le Grand Ferré fut enterré au cimetière de son village, tous ses compagnons, tout le pays le pleurèrent, car, lui vivant, les Anglais n'auraient jamais osé en approcher.