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aérolîil^, rhonune s'impatiente» draiande à voir J. Tcun Lévis lui-même, qui saura Geriainema:fct ce dofil il s'agit. Alors il lui est répondu avec uu sourire sup^ieor que J. Tom Lëvis est en affaire... que J. Tom LéVis est avec du monde L... Et pas des petites broutilles d'affaires comme les vôtres^ pas du petit monde comme vous, mon brave bomme !... Tenez, regardez là4Ms, tout au fond. Uae porte vient de s'ouvrir. J. Tom Lévis se montre une ôeoonde, plus msgestueux à lui seul que tout son personnel, majestueux par sa bedaine rondelette, majestueux par son erâ^e raboté et luisant comme le parquet de l'agence, par le renversement de sa petite tète, son regard à quinze pas, le geste despotique de son brtka court et la soleitnité avec laquelle il demande en criant très fort avec son accent insulaire si Ton a &it < l'eavofl de Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Galles, » enmtoie temps que de U main restée libre il tient heranétiquement close, derrière lui la porte de son cabinet, pour bien donna* à Mtendre que Tauguste personnage enfermé là est de ceux qu'on ne dérange sous aucun {urétexte.
Il va sans dire que le prince de Galles n'est jamais venu à l'agence, et qu'on n'a pas le moindre envoi i lui faire ; maia vous pensez l'effet de ce nom sur la foule du magasin et sur le c)i^t solitaire à qui Tchu vient de dire dans son cabinet : c Pardon... une minute... un petit renseignanenl à demander. »
De la banque, de la banquet U n'y a pas plus de prince de Galles derrière la porto du cabinet i]u*ii n'y
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a de.raki cm de kûmmeldans les bouteilles bizarres de h vitrine, de hiète anglaise ou viennoise dans les tonneaux cerclés du 80u&«ol, pas plus qu'on ne transporte de marchandise dans les voitures armonées) dorées vernissées, timbrées J. T. L., qui passent au grand galop, d'autant plus rapides qu'elles sont vides, dans les beaux quartiers de Paris, réclame ambulante et bruyante brûlant le "pàvé avec cette activité enragée qui distingue hommes et bêtes A l'agence Tom Lévis. Qu'un pauvre diable, grisé par tout cet or, crève d'un coup de poing la vitrine du diange et plonge goulûment sa main sanglante dans les sélnles, il la retirera pleine de jetons ; s'il prend cette énorme liasse de banck-notes, c'est un billet de vingt-cinq livres qu'il emportera sur une ramette de papier buU. Rien aux étalages, rien dans le sous-sol, rien, rien, pas ça... Mais poiutant le porto que ces Anglais dégustent? la monnaie qu'em* porte ce boyard cimtre ses roubles? le petit bronse empaqueté pour cette Grecque des Iles?... Ohiadon Dieu, rien de phis simple. La bière anglaise vient de la taverne à côté; l'or, de chez un changeur du boulevard ; le bibelot^ de la boutique de c Chose » de la me du Quatre - Septembre. C'est l'affaire d'une course vivement faite par deux ou trois employés qui atten* dent dans le soushboI les ordres que leur transmettent les tuyaux acoustiques.
Sortis par la cour de la maison voisine, ils revien» nent en quelques minutes, émergent de l'escalier tournant^ à rampe ouvragée et pomme de cristal, qui fiut
communiquer les deux étages. Voilà l'objet demandé, garanti, étiqueté J. T. L. Et ne vous gênez pas, mon prince, si celui-là ne vous plaît pas, on peut vous le changer. Les caves de Fagence sont bien fournies. C'est un peu plus cher que partout ailleurs, le double et le triple seulement; mais cela ne vaut-il pas mieux que de courir les magasins où Ton ne comprend pas un mot de ce que vous dites, malgré la promesse de l'enseigne « english spoken » ou « man spricht deutch », ces magasins du boulevard, où l'étranger entouré, circonvenu, ne trouve jamais que les fonds de boîtes, les soldes, les rossignols, ce rebut de Paris, ce déficit du livre de caisse, c l'objet qui n'est plus à la mode j», la devanture de l'an passé ternie plus encore par sa date que par la poussière ou le soleil de l'étalage. Oh ! le boutiquier parisien, obséquieux et gouailleur, dédaigneux et collant, c'est fini, l'étranger n'en veut plus. Il se lasse à la fin d'être aussi férocement exploité, et non seulement par le boutiquier, mais par l'hôtel où il couche, par le restaurant où il mange, le fiacre qu'il hèle dans la rue, le marchand de billets qui l'envoie bâiller dans des théâtres vides. Au moins à la maison Lévis, dans cette ingénieuse agence des étrangers où l'on trouve tout ce qu'on désire, vous êtes sûr de n'être pas trompé, car J. Tom Lévis est Anglais, et la loyauté commerciale de l'Anglais est connue dans les deux mondes.
Anglais, J. Tom Lévis l'est comme il n'est pas per-* mis de l'être davantage, depuis le bout carré de ses
souliers de quaker, justju'à sa longue redingote loiiibant sur son pantalon à carreaux verts, jusqu*à soi chapeau pyramidal aux rebords minuscules, laissant ressortir sa face boulotte, rougeaude et bon enfant. La loyauté d'Albion se lit sur ce teint nourri debeefsteacks, cette bouche fendue jusqu'aux oreilles, la soie blondasse de ces favoris inégaux par la manie qu'a leur propriétaire d'en dévorer un, toujours le même, dans ses moments de perplexité ; elle se devine dans la main courte, aux doigts duvetés de roux, chargés de bagues. Loyal aussi parait le regard sous une large paire de lunettes à fine monture d'or, tellement loyal que lorsqu'il arrive à Jf. Tom Lévis de mentir — les meilleurs y sont exposés, — les prunelles, par un singulier tic nerveux, se mettent à virer sur elles-mêmes comme de petites roues emportées dans la perspective d'un gyroscope.
Ce qui complète bien la physionomie anglicane de J. Tom Lévis, c'est son cab, le premier véhicule de ce genre qu'on ait vu à Paris, la coquille naturelle de cet être original. Â-t-il une affaire un peu compliquée, un de ces moments comme il y en a dans le trafic, où l'on se sent serré, acculé : c Je prends le cab ! » dit Tom et il est sûr d'y trouver quelque idée. Il combine, il pèse, il commente, tandis que les Parisien^ voient filer dans la boîte transparente, à roulettes el ras du sol, cette silhouette d'homme préoccupé qui mâchonne son favori droit avec éner^gie. C'est dans le «ab qu'il a imaginé ses plus beaux coups, ses coups do
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la fin de l'em][rire« Ah! c'était le bon temps alors. Paris bondé d'étrangers, et Bon pas des étrangers de passage, mais une installation de fortunes exotiques ne demandant qitô noces et ripailles. Nous avions le Turc Hussein*Bey et l'Egyptien Mehemet-Pacha, deux fez célèbres autour du lac, et la princesse de Verkatscheff qiû jetait tout l'argent des monts Oural par les quatorze fenêtres de son premier du boulevard Malesherbes, et l'Américain Bergson, à qui Paris dévorait les revenus énormes de ses minas de pétrole. — Bergson est rentré dans ses fonds depuis 1 — £t des nababs, des flottes de nababs de toutes les coiuleurs, des jaunes, des bruns, des rouges, panachant les promenades et les théâtres, pressés de dépenser, de jouir, oonune s'ils prévoyaient qu'il faudrait vider le grand cabaret en liesse, avant l'explosion formidable qui allait en crever les toits, briser les glaces et les vitres.
Cîûmptez que J. Tom Lévis était l'intermédiaire indispensable de tous ces plaisirs, qu'un louis ne s'échangeait pas sans qu'il l'eût préalablement rogné, et qu'aux étrangers de sa olientàie se joignaient quelques bons vivants parisiens d'alors, amatours de gibiers rares, braconniers de chasses.gardées, qui s'adressaient à l'ami Tom comme à l'agent le plus fin, le plus habile, et aussi parce que derrière son français barbare, sa difficulté d'élocution, leurs secrets paraissaient plus en sûreté. Le cachet J. T. L. a scellé toutes les histoires scandaleuses de cette fin de l'empire. C'est au nom de •i« Tom Lévis qu'était tou^oors ret^ue la baignoire n* 9
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de l'Opéra- Comiiiad» où la baroime Mils veaait chaque soir pendant une heure entendre son tënorino dont elle emportait, après la cavatine» dans les dentelles de son corsage, le mouchoir trempé de sueur et de blanc de céruse. Au nom de J. Tom Lévis, le petit hôtel de l'avenue de Clichy, loué de compte à demi sans qu'ils s'en doutent et pour la même femme, aux deux frères SisnoLondo, deux banquiers associés qui ne pouvaient quitter leur comptoir à la même heure. Ah! les livres de r«^ence à cette époque, quels beaux romans en quelques li^es :
« Maison à deux mirées^ jsar la route de Saini^ Cloud. — LocaUon, mobilier t indemnité auhcataire...^ tant, »
Et au-dessous :
c Commission du général,.,^ tant. »
c Maison de campagne au Fetit-^Valtin près Plom^ bières. -^ Jardin, remise, deux entrées, indemnité aa locataire.,,, tant. >
Et toujours : € commission du général... é Ce général tient une place dans les comptes de l'agence !
Si Tom s'enrichissait en ce temps-là, il dépensait gros aussi, non pas au jeu, ni en chevaux, ni en femmes, mais à satisfaire des caprices de sauvage et d'enfant, l'imagination la plus folle, la plus cocasse qui se put voir, et qui ne laissait pas d'intervalle entre le rêve et sa réalisation. Une fois c'était une allée d'acacias qu'il voulait au bout de sa propriété de Courbevoie, et comme les arbres sont trop longs à pousser, pecr
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dant huit jours, par Iob berges de la Seine très nues à cet endroit et noires d'usines, on voyait défiler lentement de grands chariots portant chacun son acacia dont les panaches de branches vertes bercés au lent mouvement des roues flottaient sur Teau en ombres tremblantes. Cette propriété de banlieue que J. Tom Lévis habitait toute Tannée, selon l'usage des grands commerçants de Londres, d'abord un vide-bouteilles, toute en rez-de-chaussée et en greniers, devenait pour lui une source de dépenses effroyables. Ses affaires prospérant et s'étendant, il avait agrandi proportionnellement son bien; et de bâtisse en bâtisse, d'acquisition en acquisition, il était arrivé à posséder un parc fait d'annexés, de terrains de culture joints à des bouts de taillis, une étrange propriété où se révélaient ses g6ûts, ses ambitions, son excentricité anglaise, déformée, rapetissée encore par des idées boui'^ geoises et des tentatives d'art manquées. Sur la maison toute ordinaire, aux étages supérieurs visiblement ajoutés, s-étendait une terrasse italienne à balustresde marbre, flanquée de deux tours gothiques et communiquant par un pont couvert avec un autre corps de logis jouant le chalet, aux balcons découpés, au tapis montant de lierre. Tout cela peint en stuc, en briques, on joujou de la Forêt-Noire, avec un luxe de tourillons, de créneaux, de girouettes, de moucharabies; puis dans le parc, des hérissements de kiosques, de belvédères, des miroitements de serres, de bassins, le bastion tout noir d'un immense réservoir à monter
i'eau dominé par un vrai moulin dont les toiles, sensibles au moindre vent, claquaient, tournaient avec le grincement perpétuel de leur axe.
Certes, sur Tétroit espace que traversent les trains de. la banlieue parisienne, bien des villas burlesques défilent dans le cadre d'une glace de wagon, comme des visions, des cauchemars fantastiques, l'effort d'un cerveau boutiquier échappé et caracolant. Mais aucune n'est comparable à la Folie de Tom Lévis, si ce n'est la villa de son voisin Spricht, le grand Spricht, l'illustre couturier pour dames. Ce fastueux personnage ne reste à Paris, lui aussi, que le temps de ses affaires, les trois heures d'après-midi où il donne ses consultations de coquetterie dans sa grande officine des boulevards, puis tout de suite il revient à sa maison de Courbevoie^ Le secret de cette retraite forcée, c'est que le cher Spricht, le dear de toutes ces dames, s'il possède dans ses tiroirs parmi les merveilleux échantillons de ses fabriques lyonnaises des spécimens d'écriture liée, des pattes de mouches de toutes les mains les mieux gantées de Paris, a dû s'en tenir toigours à cette intimité le correspondance, qu'il n'est reçu dans aucune de? maisons qu'il habille, et que ses belles relations lui oui gâté tout rapport avec le monde commerçant don6 il fait partie. Aussi vit-il très retiré, envahi comme toutes parvenus par la bande des* parents pauvres, el mettant son luxé à les faire royalement servir. Sa seule distraction, le montant nécessaire à cette vie de bour^ 9eau retraité, c'est le voisinage, la rivalité de Tom
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Lévis, la haine et le mépris qu'ils se sont réciproquement voués, sans savoir pourquoi du reste, ce qui rend tout raccommodement impossible.
Quand Spricht dresse une tourelle, — Spricht est Allemand, il aime le romanesque, les châteaux, les vallons, les ruines, il a la passion du moyen âge, — aussitôt J. Tom Lévis fait bâtir une vérandah. Quand Tom abat une muraille, Spricht jette toutes ses haies par terre. U y a Fhistoire d'un pavillon bâti par Tom et qui gênait la vue de Spricht vers Saint-Cloud. Le couturier éleva alors la galerie de son pigeonnier. L'autre riposta par un nouvel étage; Spricht ne se tint pas pour battu, et les deux édifices^ à grand renfort de pierres et d'ouvriers, continuèrent leur ascension jusqu'à une belle nuit où le vent les renversa tous deux sans peine, vu la fragilité de leur construction. Spricht, au retour d'un voyage d'Italie, ramène de Venise une gondole, une vraie gondole, installée dans le petit port au bas de sa propriété ; huit jours après, pft ! pft ! uo joli yacht à vapeur et à voiles vient se ranger au quai de Tom Lévis, remuant dans l'eau les tourelles, les toits, les créneaux reflétés de sa villa.
Pour soutenir un train semblable, il eût fallu que l'empire durât toujours, et sa dernière heure était venue. La guerre, le siège, le départ des étrangers furent pour les deux industriels un véritable désastre, surtout pour Tom Lévis, dont la propriété se trouva dévastée par l'invasion, tandis que celle de Spricht était épargnée. Mais la paix çon^uiseï U luite recoouneaoa de fias
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belle eatre les deux rîTauXi cette fois av«o des inégafités de fortune, le grand nodkte ej^nt vu reveziir toute sa clientèle et le pauvre Teari attendant en vain le retour de la sienne. L'article : c Heitseîgnements, difierétifiii, célérité » ne donaait plus on j^esqne plus; et le mystérieux général ne venait plas toucher de gratification claiidestine aux bureaux de l'agence. Tout autre i la place de Lévis aurait enrayé; mais ce diable d'homme avait d'invindbles habitudes de dé* pense, quelque diose dans les mains qui les empèdiaient de se feormer. Et puis les Spricbt étaient là, lugubres, depuis les événements, annonçant la fin du monde comme proche, et s'étant fait construire au fond de leur paro une réduction des ruines de raôtel de Ville, murs effondrés aoirds de flamme. Le dimandie soir, on éclairait eela de feux de Bengale, et tous les Spridbi se lamentaient autour. G^était sinistre. J. Tom Lévist au contraire, devenu républicain en haine de son rival, fêta la France régénérée, organisa des 'eûtes, des régates, couronaa des rosières, et lors d'un de ces couronnements, dans une expansion de Joie luxueuse, enlevait un soir d'été — à l'heure du con« cert — la musique des Champs-Elysées, venue en yacht à Coaibevoie> toutes voiles dehors et jouant sur feau.
Les dettes s'aeeumulàieBl à oe traÉiJi, mais TAnglais se s'en inquiîëtait gisère. Personne ne s'entendait BÛeux que lui à déconcerter les créanders à force d'aplomb et de majesté impudente. Personne — pas
même les employés de son agence, si bien dressés pourtant — n'avait sa façon d'examiner les factures curieusement, comme des palimpsestes, de les rejeter dans un tiroir d'un air supérieur; personne n'avait ses rubriques pour ne pas payer, ipourVgagner du temps. Le temps! c'est bien là-dessiisqueToih'L'éVislGomptait pour retrouver enfin quelque opération frùctâi&usë, ce qu'il appelait t un grand coup » dans l'argot imagé de la bohème d'argent. Mais il avait beau prendre le cab, arpenter Paris fiévreusement, l'œil aux aguets, les dents longues, flairant et attendant la proie, les années se passaient, et le grand coup n'arrivait pas.
Une après-midi que l'agence fourmillait dé ménâè, un grand jeune homme de mine alanguie et hautaine, œil narquois, moustache fine sur la pâleur bouffie d'un joli visage, s'approcha du guichet principal et demanda à parler à Tom Lévis. L'employé, se trompant sur l'intention cavalière qui soulignait la demande, crut à un créancier et prenait déjà sa mine la plus dédaigneuse, quand le jeune homme, d'une voix aiguë dont le nasillement doublait l'impertinence, déclara à c cette es' pèce d'enflé » qu'il eût à prévenir son patron tout de suite que le roi d'Illyrie voulait lui parier. — «Ah! Monseigneur... Monseigneur... » 11 y eut dans la toûle cosmi 'polite qui se trouvait là un mouvement de curiosité vei*6 le héros de Raguse. i)e tous les box ouverts sortit lin essain d'employés se précipitant pour- faire escorte j Sa Megesté, l'introduire chez Tom Lévis, qui
n'était pas encore arrivé, mais ne pouvait manquer de rentrer d'un moment à l'autre.
C'était la première fois que Christian se montrait à l'agence, le vieux duc de Rosen ayant jusqu'ici réglé tous les mémoires de la petite cour. Mais il s'agissait aujourd'hui d'une affaire tellement intime^ tellement délicate, que le roi n'eût pas même osé la confier à la lourde mâchoire de son aide de camp... Une petite maison à louer pour une écuyère qui venait de rem placer Amy Férat, pavillon tout meublé, livrable eu vingt-quatre heures, avec service, écurie, et certaines facilités d'accès. Un de ces tours de force comme l'a-» gence Lévis seule savait en faire.
Le salon, où il attendait, contenait tout juste deu:i larges fauteuils en moleskine, une de ces cheminées à gaz étroites et silencieuses dont le réflecteur sembU vous renvoyer le feu d'une pièce à côté, un petit guéridon garanti d'un tapis bleu avec l'almanach Bottin posé dessus. La moitié de la pièce était prise par le haut grillage — drapé de rideaux bleus aussi — d'un bureau soigneusement installé et montrant au-dessus du grand-livre à coins d'acier tout ouvert sous TappUiemain, entouré de poudre, de grattoirs, de règles, d' essuie-plumes, un long casier plein de livres de même
taille, — les livres de l'agence! -^ leurs dos verts alignés comme des Prussiens à lu parade. L ordre de' ce petit coin recueilli, la fraîcheui* â&p, choses qui l'emplissaient faisaient honneur au vieux caissier, absent pour le moment, dont l'existence méticuleuse devait se passer là*
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Tandis que le roi continuait à attendre, allongé dans son fauteuil, le nez en Pâîr dépassant ses fourrures, tout à eoup sans un mouvement de la ipovîe vitrée qui donnait sur les magasins, fermée d'une grande tenture algérienne à trou d'arlequin comme un rideau de théâtre, il se fit derrière le grillage un léger et vif bruissement de phime. Quelqu'un était assis au bu- Teau, et non pas le vieux commis à tête de loup blanc pom* qui la niche semblait faite, mais la plus délicieuse petite personne qui ait jamais fquilleté un livre de commerce. Au geste de surprise de Christian, elle se retourna, Penveloppa d'un regard doux longuement déroulé, noyant une étincelle à Fangle de chaque tempe. Toute la pièce fut illuminée de ce regard, somme elle fut musicalement charmée par une voix émue, presque tremMante, qui murmurait : « Mon mari vous fait bien attendre. Monseigneur. »
Tom Lévis, son mari!... le mari de cet être suave au profil fin et pâle, aux formes dégagées et pleines, d'une statuette de Tanagra... Gomment était-elle là, seule dans cette cage, feuilletant' ces gros livres dont la blancheur se reflétait sur son teint mat, dont ses petits doigts avaient peine à tourner les pages? Et cela par un de ces beaux soleils de février qui font mîroi« ter tout le long du boulevard la grâce vive, les toilettes, les sourires des promeneuses! Il lui fit, en s^approehant, un madrigal quelconque ot se niêlaient ces impressions diverses; mais son cœur le gênait pour parler, tellement il lui battait la poitrine, animé par un
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de ces désirs effraies el )>ntsqaes comme cot enfant gâté et blasé ne se sourenait pas d'en avoir jamais eu. C'est que le. type de celle femme entre vingt-cinq et trente ans était absolument nouveau pour lui, aussi loin des boucles mutmes de la petite Colette de Rose n, de riq[>lomb fifle!, du fard cerclant les yeux d'impudeur de la Ferai, qiiede la miyesté gênante et si noblement triste de la reine» Ni coquetterie, ni hardiesse, ni flère retenue, rien de ce qftt*!! avait rencontré dans le vrai monde ou dans ses relations aivec la haute bicherie. Cette jolie personne à Fair calme et ca^sanier, ses beaux dieveux foncés, lisses comme ceux des fenunes qui se coiffent dès le matin pour tout un jour, simplement serrée d'une robe de laine aux reflets de violette, et que deux énormes bfiHants an bord rosé de Toreille empêchaient seuls de prendre pour la plus modeste des employées, venait de hii apparaître dans sa captivité de bureau et de travail comme une carmélite derrière un grillage de cloître ou quelque esclave d'Orient implorant au dehors par le treillis doré de sa terrasse. Et de Tedclave elle avait bien l'effarement soumis, le profil penché, de même que les tons ambrés où commençait sa chevelure, la ligne trop droite des sourcils, la bouche au souffle enlr'ouvert, donnaient une origine asiatique à cette Parisienne. Christian en face d'elle se représentait le front dénudé, la tournure simîesque du mari. Comment se trouvait-elle au pouvoir d'un fantoche pareil? N'était-ce pas un vol, une ii]yustice flagrante?
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Mais la voix douce continuait lentement, en excuses : € C'est désolant... Tom. n'arrive pas.- Si Votre Majesté voulait me dire ce qui l'amène... je pourrais peut-être... >
n rougit, un peu gêné. Jamais il n'eût osé confier à cette candide complaisance l'installation assez louche qu'il méditait. EUe alors insista, coulant un sourire : € Oh! Votre Majesté peut être tranquille... C'est moi qui tiens les livres de l'agence. »
Et l'on voyait bien son autorité dans la maison, car à tout instant, au petit œil-de-bœuf faisant communiquer le réduit de la caissière avec le magasin, quelque commis venait chercher en chuchotant les renseignementë les plus hétéroclites, c On demande le pleyel de M™* Karitidès... La personne de l'hôtel de Bristol est là... » Elle semblait au fait de tout, répondait par un mot, par un chiffre, et le roi très troublé se demandait si cet ange en boutique, cet être aérien connaissait vraiment les manigances, les flibusteries de l'Anglais.
c Non, madame, l'affaire qui m'amène n'est pas urgente... ou du moins elle ne l'est j^iu:»... Mes idées onf bien changé depuis une heure... »
Il se penche au grillage en balbutiant cela, tret> ému, puis s'arrête et se reproche son audace devant le \}lu cide activité de cette femme, ses longs cils effleurant les pages, sa plume filant en lignes régulières. Oh! comme il voudrait l'arracher de sa prison, l'emporter entre ses bras, bien loin, avec ces tendresses murmurantes et berçantes dont on rassure les petits enfants.
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La tentation devient si forte qu'il est obligé de s'enfuir, de prendre congé brusquement; sans avoir vu J. Tom Lévis.
La nuit venait, brouillardeuse et transie. Le roi, or> dinairement si frileux, ne s'en aperçut pas, renvoya sa voiture et se rendit à pied au Grand-Club par ces larges voies qui vont de la Madeleine à la place Yendôme, si enthousiasmé, transporté, qu'il parlait seul, tout haut, ses cheveux fins rabattus sur ses yeux devant lesquels dansaient des flammes. On en frôle parfois dans les rues de ces bonheurs exubérants, le pas léger, la tète haute; il semble qu'ils laissent une phosphorescence à vos habits sur leur passage. Christian arriva au cercle dans ces mêmes dispositions heureuses, malgré la tristesse des salons en enfilade où s'amassait l'ombre de cette heure indécise, désœuvrée, du crépuscule, mélancolique surtout dans ces endroits demi-publics auxquels manquent l'intimité, l'habitude de la demeure. Un apportait des lampes. Du fond, venait le bruit d'une partie de billard sans entrain avec des fracas d'ivoire aux parois sourdes, un froissement ûe journaux lus, et le ronflement las d'un dormeur étalé sur le divan du grand salon, que l'entrée du roi dérangea et flt retourner avec un bâillement édenté, Tétirement sans fin de deux bras maigres, en même temps qu'une voix morne demandait :
— Est-ce qu'on fait la fôte ce soirî,.
Christian eut un cri de joie :
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— Ah! mon prinee, je vous eherchais.
C'est que le prince d*Ax^, plas familièrement Queue-de-Poule, depuis dix ans qu'il battait en amriteur le trottoir parisien, le savait du haut en bas, a long et en large, du perron de Tortoni au ruisseftu, e: pourrait sans doute lui fournir les renseignement, qu'il voulait. Aussi connaissant le seul moyen de faire parler l'Altesse, de délier cet esprit engourdi et lourd que les vins de France — dont le prince abusait pourtant — n'étaient pas plus parvenus à mettre en branle que la fermentation de la vendange ne gonfle et n^eiilève en aérostat un foudre pesant cerclé de fer, Christian demanda-tril l»eii vite des cartes. Comme les héroïnes de Molière n'ont d'esprit que l'éventail en main, d'Axel ne retrouvait un peu de vie qu'en tripotant € le carton ». La Majesté tombée el le présomptif en disgrâce, ces deux célébrités du dub, entamèrent donc avant diner un bezigne diinois, le jeu le plus gommeux du monde parce qu'il ne fatigue pas la tète et permet au joueur le plus maladroit de perdre une fortune sans le moindre effort.
— Tom Lfévis est donc marié? demanda Christian D d'un air négligent, en coupant les cartes. L autre le regarda avec ses yeux morts, bordés de rougo :
-*- Saviez pas?
— Non... Qu'est-ce que c'est que cette femme T
— Séphora Leemans... célébrité...
Le roi tressaillit à ce nom de Séphora :
— Elle est juive î
LBS ROIS KN EXIL 143
— Probable...
n y eut im moment de sileoce. £t vraimeat il fallait que l'impression laissée par Séphora fût bien forte, la ligure ovale et mate de la recluse, ses prunelles brillantes, ses cheveux lisses bien séduisants, pour triompher du préjugé, subsister dans cette mémoire de slave et de catholique que hantaient dès ren£ance les pillages, les maléfices endiablés des juifs bohèmes de son pays. 11 continua ses questions. Malheureusement le prince perdait, et tout à son jeu, grognait dans sa longue barbe jauna :
— Ah ! mais je m'embête, moi... ie m'embête... Impossible d'en tirer une parole de plus.
— Bon !... voilà Watlelet... Arrive uiy Wattelet..., dit le rcH à un grand garçon qui venait d'entrer, frétillant ei bruyant comme «n jeune chien.
Ge Wattel^, le peintre du Grand-Club et du highlife, de loin assez beau de visage, mais sur les traits la fatigue, les marques d'une vie surmenée, représentait bien l'artiste moderne si peu ressemblant à la flambi^fante tradition de i6â0. Gerrectoaoent mis, ccûffé de même, courrier des salons et des coulisses, il n'avait gardé du rapin d'atelier que la souple «Uure un peu déhanchée sous son haUt d'hoiomedu monde, et dans l'espril comme dms le langage la marne désarticulation élégante, un pli. de. bouche iasoociaBt et blagueur. Venu un jour au cercle pour décorer la salle à manger, il s'était rendu si agréable, si indispensable à tous ces messieurs qu'il était resté de la maison» l'fiffga«iaateur
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à vie des parties, des fêtes un peu monotones de l'endroit, apportant à ces plaisirs l'imprévu d'une imagination pittoresque et d'une éducation promenée à travers tous les mondes, t Mon cher Wattelet... Mon petit Wattelet... » On ne pouvait se passer de lui. Il était l'intime de tous les membres du club, de leurs femmes, de leurs maîtresses, dessinait à l'endroii d'une carte le costume de la duchesse de V... pour le prochain bal de l'ambassade, au revers la jupe folâtre sur le maillot couleur de chair de M*^' Alzire, le petit rat musqué du duc. Le jeudi, son atelier s'ouvrait à tous ses nobles clients heureux de la liberté, du sans-gêne bavard et fantaisiste de la maison, du papillotement de couleurs douces venant des tapisseries, des collections, des meubles laqués et des toiles de l'artiste, une peinture qui lui ressemblait, élégante, mais un brin canaille, des portraits de femmes pour la plupart exécutés avec une entente de la supercherie parisienne, des teints déguisés, des cheveux fous, un art de la fanfreluche coûteuse, cascadante, bouffante et traînante qui faisait dire à Spricht dans une dédaigneuse condescendance du commerçant parvenu pour le peintre qui arrive : « U n'y a que ce petiUà qui sache peindre les femmes que j'habille. »
Au premier mot du roi, Wattelet se mit à rir6 !
— Mais, Monseigneur, c'est la petite Séphora...
— Tu la connais?
— A fond.
— Did voir.**
LES noiS EN E^Tr. 1&5
Kt pendant qae la partie continuait entre les deax grands seigneurs, le peintre, installé dans une intimité dont il se sentait très fier, jeté à califourchon sur une chaise, se posait, toussait, et prenant la voix du pitre qui démontre le tableau de la baraque, il commençait :
— Sépliora Leemans, née à Paris en mil huit cent quarante-cinq, six ou sept... chez des brocanteurs de la ru 6 Ëginhard, au Marais..., une sale petite ruelle moisie entre le passage Charlemagne et Téglise Saint-Paul, pleine Juiverie... Un jour, en revenant de Saint-Mandé, Votre Msgesté devrait faire prendre à son cocher ce tortillon de rues-là... elle verrait un Paris étonnant... des maisons, des tètes, un charabia d'alsacien et d'hébreu, des boutiques, des antres de friperie, haut de 9a de chiflbns devant chaque porte, des vieilles les triant avec leur nez en croc, ou décarcassant de vieux parapluies, et des chiens, de la vermine, des odeurs, un vrai ^etto du moyen âge, grouillant dans les maisons du temps, balcons de fer, hautes fenêtres coupées en soupentes... Le père Leemans n'est pas juif pourtant. C'est un Belge de Gand, catholique, et la petite a beau s'appeler Séphora, c'est une juive métis, le teint, les yeux de la race, mais pas son nez en bec de proie ; ati contraire, le plus joli petit nez droit. Je ne sais pas où elle l'a décroché par exemple; le père Leemans tous a une de ces trognes. Ma première médaille au Salon, cette trogne-là... Mon Dieu, oui, le bonhomme montre dans un coin de l'ignoble bouge de la rue Ëginhard, de ce qu'il appelle sa brocante,, son portrait
en pied signé Wattelet, et pas un d^ mes plus mauvais encore. Une façon que j'avais trouvée de m'insinuer dans la baraque et de faire ma oour à Séphora, pour i)ui j'ai eu un de ces béguins...
— Un béguin?... fit le roi, à qui le dictionnaire parisien laissait toujours quelque surprise... Ah ! oui... je comprends... Continue...
— Il n'y avait pas que moi d'allumé, bien sûr. Toui le jour c'était une procession dans le magasin de la rue de la Paix; car il faut vous dire, Monseigneur, que le père Leemans en ce temps-là avait deux installations. Très malin, le vieux avait compris le changement qui s'est fait dans le bibelot, pendant ces vingt dernières années. Le romantique brocanteur des quartiers noirs, à la façon d'Hoffmann et même de Balzac, a fait place au marchand de curiosités installé dans le Paris du luxe avec devanture et éclairage. Leemans garda pour lui, et les amateurs continuèrent à hanter sa moisissure de la rue Eginhard; mais pour le public, les passants, pour le Parisien suiveur et gobeur, il ouvrit en pleine rue de la Paix un superbe magasin d*antiquailles, qui avec les ors fauves, l'argent foncé des vioux bijoux, les dentelles bises au ton de momie, fit tort aux boutiques somptueuses de la bijouterie ou de l'orfèvrerie modernes ruisselant de richesses sur la même voie. Séphora avait quinze ans alors, et sa beauté juvénile et calme s'entourait bien de toutes ces vieilleries. Et si intelligente, si adroite à 4dre Particle, d'une aûreté d'œil, aussi entendue que le
père enr la vraie valeur d'un bibelot. Ah !' il en venait des amateurs à la boutique, pour le plaisir de frôler ses doigts, la soie moirée de ses cheveux, en se penchant sur la même vitrine. La mère pas gênante, une vieille avec le tour des yeux si noir qu'elle avait Tair de porter besicles, toi:yours ravaudant, le nez sur quelque guipure ou de vieux morceaux de tapis, ne s'occupant pas plus de sa fille... Et qu'elle avait bien raison! Séphora était une personne sérieuse que rien ne pouvait déranger de son chemiik
— Vraiment ? dit le roi, qui parut enchanté.
— Votre Majesté en jugera par ceci. La mère Lee^ mans couchait au magasin ; la fille, elle, vers dix heures, retournait à la brocante pour que le vieux ne fût pas seul. Eh bien! cette créature admirable, dont la beauté était célèbre, chantée dans tous les journaux, qui aurait pu, en faisant seulement c oui » de la tête, -voir sortir de terre devant elle le carrosse de Gendrillon, allait chaque soir attendre l'omnibus de la Madeleine et s'en retournait directement au nid de hibou paternel. Le matin, comme les omnibus ne roulaient pas encore à l'heure de son départ, elle s'en venait à pied par tous les temps, sa robe noire sous un waterproof, et je vous jure bien que dans cette foule de fillettes de magasin qui descendent en capeline, en chapeau ou en cheveux la rue de Rivoli-Saint-Ântoine, minois pâlis ou rieurs, petites gueules fraîches toussotant à la brume, toigours talonnées de quelque galant, aucune n'aurait
pu piger avec elle.
— Quelle heure, la descente? grogna le prince royal fort allumé.
Mais Christian s'impatienta :
— Laissez-le donc fmir... Et alors?
— Alors, Monseigneur, j'étais parvenu à m'întro- .iuire dans la maison de mon ange et je poussais ma pointe tout en douceur... Le dimanche, on organisait des petits lotos de famille avec quelques brocanteurs du passage Charlemagne... Jolie société ! J'en revenais toujours avec des puces. Seulement je me mettais à côté de Séphora, et je lui faisais du genou sous la table, tandis qu'elle me regardait d'une certaine façon angélique et limpide me laissant croire à l'ignorance, à la candeur d'une vraie vertu... Voilà qu'un jour, en arrivant rue Eginhard, je trouve la brocante sens dessus dessous, la mère en larmes, le père furieux, fourbissant une vieille arquebuse à rouet dont il voulait se servir pour fracasser Finfàme ravisseur... La petite venait de filer avec le baron Sala, un des plus riches clients du père Leemans, lequel, je l'ai su depuis, avait lui-même brocanté sa fille comme n'importe quel bijou de serrurerie ancienne... Pendant deux ans, trois ans, Séphora cacha son bonheur, ses amours avec ce septuagénaire, en Suisse, en Ecosse, au bord des lacs bleus. Puis j'apprends un beau matin qu'elle est de retour et tient un c family hôtel » tout au bout de l'avenue d'Antin. J'y cours. Je retrouve mon ancienne passion toujoui*s adorable et paisible,, à la tète d'une table d'hôte bizarre, garnie de Brésiliens, d'Anglais, de
cocottes. Une moitié des convives mangeait encore la salade que Tautrè relevait déjà la nappe pour attaquer un baccarat. C'est là qu'elle* connut J. TomLévis, pas . beau, déjà pas jeune, et sans le sou par-dessus le marché. Qu'est-ce qu'il lui fit? Mystère. Ce qui est sûr, c'est qu'elle vendit son fonds pour lui, l'épousa, l'aida à installer l'agence d'abord prospère et richement niontée, maintenant en déconfiture, si bien que Sephora, qu'on ne voyait jamais, qui vivait en recluse dans la drôle de châtellenie que s'est payée Tom Lévis, vient de faire, il y a quelques mois, une nouvelle apparition dans le monde sous la figure du plus délicieux teneur de livres... Dame ! la clientèle s'en est ressentie. La fleur des clubs commence à se donner rendez-vous me Royale. On flirte au grillage de la caisse comme autrefois dans le magasin d'antiquités ou la chambre aux numéros du « family. » Quant à moi, je n'en suis plus. Cette femme m'effraye à la fin. Toujours la même depuis dix ans, sans un pli, sans une ride, avec ses grands cils * abaissés dont la pointe se relève en accroche-cœur, le dessous des yeux toujours jeune et plein, et tout cela pour ce mari grotesque qu'elle adore!... Ily a de quoi troubler et décourager les plus épris.
Le roi froissa les cartes avec dépit :
— Allons donc! Est-ce que c'est possible?... Un vilain singe, un poussah comme Tom Lévis... chauve... quinze ans de plus qu'elle... un baragouin de pickpocket. ••
— Il y en a qui aiment ça, Monseigneur.
Et le prince royal, avec son accent traînard et canaille :
— Rien à fairede cette femme-là... J'ai sifflé au disque tissez longtemps... Pas mècho... La voie est barrée...
— Pardieu ! vous, d'Axel, nous savons votre façon de siffler au disque, dit Christian, quand il eut compris cette expression passée de Targot des mécaniciens dans celui de la haute Gomme... Vous n'avez pas do patience... Il vous faut des places ouvertes... le dîvaa du Grand-Seize... Boute, pousse, enjambons... Mais moi je prétends qu'un homme qui se donnerait la peine d'être amoureux de Séphora, qui ne se lasserait pas des silences, des dédains... c'est l'affaire d'un mois. Pas davantage.
— Parie que non, dit d'Axel.
— Combien ?
— Deux mille louis.
— Je les tiens... Wattelet, demande le livre.
Ce livre sur lequel s'inscrivaient les paris du Grand- Club était aussi curieux et instructif dans son genre jue ceux de l'antre Lévis. Les plus grands noms de l'aristocratie française y sanctionnaient les gageures les plus baroques, les plus niaises, celle du duc de Gourson-Launay par exemple , ayant parié et perdu tous les poils de son corps, obligé de s'épiler comme une mauresque, et pendant quinze jours ne pouvant ni marcher ni s'asseoir. D'autres inventions encore plus extravagantes; et des signatures de héros, inscrites
SUT cent parchemins glorieux, venant se mésallier dans et album de folie.
Autour des parieurs, plusieurs memhres du club se groupaient avec une curiosité respectueuse. Et cette gageure ridicule et cynique, excusable peut-être dans les rires ou Tivresse d'une jeunesse débordante, prenait devant la gravité de tous ces crânes chauves, les dignités sociales qu'ils représentent, devant Timportance héraldique des signatures engagées, un air de traité international réglant les destinées de FEurope.
Cela se formulait ainsi :
«* Le 8 février mil huit cent soixante-qmnze. Sa Majesté Christian II a parié deux mïtle louis qu^il coucherait avec Séphora L... avant la un du mois courant,
€ Son Altesse Royale Monseigneur le prince d*Axel tient le pari. »
€ C'était peut-être l'occasion de signer Rigolo et Queue-de-Poule!... » se disait Wattelet en remportant le livre , et sur sa face de clown mondain passait le frissca d'un mauvais rire.
LA BOHtiE OE L'EXIL
— Bien! bien! nous (^onnaissons ça!.... c Âoh!... Yes... Goddam... Shoking... » C'est quand vous ne voulez ni payer ni répondre que vous vous servez de cette monnaie-là... Mais avec Bibi, ça ne mord plus... Réglons nos comptes, vieux filou...
— En vérité, master Lebeau, vô pâlez à moâ avec one véhémence !...
£t pour dire ce mot de c véhémence » qu'il semblait très fier de compter dans son vocabulaire, car il le répéta deux ou trois fois de suite, J. Tom Lévis se renversait, le jabot tendu, disparaissait dans l'énorme cravate blanche de clergyman qui lui sanglait le cou. En même temps, sa prunelle se mettait à virer, virer, brouillant dans ses yeux bien ouverts sa pensée indéchiffrable, pendant que le regard de son adversaire, ondulant et rampant sous des paupières abaissées, répondait à la faconde coquine de l'Anglais par la ruse visible encore âans un museau de belette étroit et
LES ROIS EN EXa 153
glabre. Avec ses cheveux clairs, frisés et roulés, ses vêtements austèrement noirs et montants, la correctioi de sa tenue circonspecte, maître Lebeau avait quelque ehose d'un procureur à l'ancien Châtelet; mais comme il n'est rien de tel que les débats, les colères d'intérêt, pour faire sortir le vrai des natures, en ce moment cet homme si bien élevé, poncé comme ses ongles, le savoureux Lebeau, coqueluche des antichambres royaleSy ancien valet de pied aux Tuileries, laissait voir le hideux larbin qu'il était, âpre au gain et à la curée.
Pour s'abriter d'une ondée de printemps balayant la cour à grande eau, les deux compères s'étaient réfugiés dans la vaste remise aux murs blancs, tout frais crépis, garnis à mi-hauteur de nattes épaisses qui protégeaient contre l'humidité les nombreux et magnifiques équipages alignés là, roue contre roue, depuis les carrosses de gala tout en glaces et en dorures, jusqu'au confortable c for in hand » des déjeuners de chasse, au léger phaéton des courses, jusqu'au traîneau que la reine promenait sur les lacs par les temps de gelée, tous gardant — au repos — dans le demijour de la remise, leur physionomie fringante ou mas^ sive de bêtes de luxe , étincelantes et coûteuses, comme les chevaux fantastiques des légendes assyriennes. Le voisinage des écuries, dont on entendait les ébrouements, les ruades sonores contre les boisepies, la e'Silerie entr'ouvertè, montrant son parquet ciré, ses lambris de salle de billard, tous les fouets au râtelier, les harnais, les selles sur des chevalets, en
trophées autour des murs avec des éelairs d'acier, des enguirla&dements de brides, complétaient bien eett« impression de can^fort et de haute vie.
Tom et Lebeau discutaient dans un coin, et leurs voix montaient mêlées au bruit de la pluie sur les trottoirs bitumés. Le valet de chambre surtout, qui se sentait chez lui, criait très haut. Camprenait-on ce flibustier deLévis !... Et qui se serait douté d'un pareil tour?... Quand Leurs Majestés avaient quitté Thôtel des Pyramides pour Saint-Mandé, qui donc avait préparé l'affaire ? JEtait-ce Lebeau, oui ou non ? Et cela, malgré tout le monde, malgré les hostilités les mi^ux déclarées... De quoi était-on convenu en retour? Estce qu'on ne devait pas partager par moitié toutes les commissions, tous les pots-de-vin des fournisseurs ? C'était-il ça, voyons?...
— Aôh... yes... Ce était bien cela...
— Alors, pourquoi tricher ?
— No... no..., jamais tricher..., disait J. TomLévis, la main sur le jabot.
— Allons donc, vieuxblagueur... Tous les fournis* seurs vous donnent quarante du cent, j'en ai la preuve... Et vous m'avez dit que vous touchiez dix... Ça fait que sur le million qu'a coûté Tinstallation de Saint-Mandé, j'ai, moi, mon cinq du cent, soit cinquante mille franc^ et vous, vos 'trente-cinq du cent, c'est-à-dire sept foij cinquante mille francs, c'est-à-dire trois cent cinquante mille francs... trois cent cinquante mille francs... trois cent cinquante...
LES ROIS ES EXtL 155
11 étranglait de rage, ce chiffre en travers de k gorge comme une arête. Tom essayait de le calmer. D'abord tout cela était bien exagéré... Et puis Tagent avait des frais énormes... Son loyer de la rue Royale qu'on venait d'augmenter... Tant de fonds dehors, leg rentrées si dures... Sans compter que pour lui ce n'étai) qu'une affaire en passant, tandis que Lebeau restait 1& toujours, et dans une maison où l'on dépensait plug de deux cent mille francs par an, les occasions ne devient pas manquer.
Mais le valet de chambre ne l'entendait pas ainsi. Ses aiïaires ne regardaient personne, et bien sûr qu'il ne se laisserait pas carotter par une espèce de sale Anglais.
— Monsieur Lebeau, vous êtes une impertinente... Jfe volé pas plus longtemps parler avec vous...
Et Tom Lévis faisait mine de gagner la porte. Mais l'autre lui barra le passage. < S'en aller sans payer l... Ah! maisnoni.. » Ses lèvres étaient pâles. Son museau de belette enragée s'avançait, en grelottant, contre l'Anglais, toujours très calme et d'un si exaspérant sang-froid qu'à la fin le valet de chambre, perdant toute mesure, lui mit le poing sous le nez avec une injure grossière. D'un revers de main, vif comme une parade d'épée et qui tenait plus du joueur de savate que du boxeur, l'Anglais lui rabattit le poignet, 0t avec un accent du plus pur faubourg Antoine ;
— Pas de ça, Lisette... ou je cogne, dit-il.
L'effet de cb& trois mots fut prodigieux. Lebeau,
stupéfié, chercha d'abord machinalement autour de lui pour voir si c'était bien l'Anglais qui avait parlé ; puis son regard, ramené sur Tom Lévis subitement très rouge et les yeux virants, s'alluma d'une gaieté folle où vibraient les soubresauts de sa colère de tout à l'heure et qui finit par gagner l'agent d'affaires lui aussi.
— Oh ! sacré blagueur... sacré blagueur... J'auraiÎB dû m'en douter... On n'est pas si Anglais que ça !...
Ils riaient encore, sans pouvoir reprendre haleine, quand derrière eux la porte de la sellerie s'ou^it brusquement, et la reine parut. Depuis un moment arrêtée dans la salle voisine où elle venait d'attacher elle-même sa jument favorite, elle n'avait pas perdu un mot de la conversation. Partie de si bas, la trahison la touchait peu. Elle savait de longue main à quoi s'ea tenir sur Lebeau, ce valet tartufe, témoin de toutes ses humiliations , de toutes ses misères ; l'autre , rhomme au cab, elle le connaissait à peine, un fournisseur. Mais ces gens-là venaient de lui apprendre des choses graves. Ainsi l'installation à Saint-Mandé coûtait un million, leur existence qu'ils croyaient si modeste, si restreinte, deux cent mille francs par an, et ils en avaient quarante mille à peine. Comment était-elle restée si longtemps aveugle sur leur train de vie, l'insufRsance de leurs vraies ressources!... Qui donc subvenait à toutes ces dépenses? Qui donc payait pour eux ce luxe, maison, chevaux, voitures, même «es toilettas et ses charités personnelles !... Une honte
i brûlpjt les joues à cette pensée, pendant qu'elle
traversait tout droit la cour sous la pluie, franchissait vivement le petit perron de Tintendance.
Rosen, occupé à classer des factures sur lesquelles s'entassaient des piles de louis j eut une surprise en la voyant, un soubresaut qui le mit debout.
— Non... Restez... fit-elle, la voix brusque; et penchée sur le bureau du duc où s'allongeait sa main encore gantée pour le cheval, résolue, pressante, autoritaire :
— Rosen, de quoi vivons-nous depuis deux ans î... Oh ! pas de détours... Je sais que tout ce que je croyais loué a été acheté en notre nom et payé... Je sais que Saint-Mandé tout seul nous coûte plus d'un million, le million que nous avons rapporté d'IUyrie... Vous allez me dire qui nous assiste depuis lors et de quelles mains nous vient Taumâne ?...
La figure bouleversée du vieillard, le tremblement piteux de ses mille petites rides avertit Frédérique.
— Vous !... C'est vous !...
Elle n'y aurait jamais songé. Et pendant qu'il s'excusait, balbutiant les mots c devoir... gratitude... restitution... s
— Duc, dit-elle violemment, le roi ne reprend pas ce qu'il a donné, et l'on n'entretient pas la reine comme une danseuse.
Deux larmes jaillirent de ses yeux en étincelles, larmes d'orgueil qui ne tombèrent pas.
— Oh ! pardon... pardon...
n était si humble, et lui baisait le bout des doigts
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avec une telle expression de^regreltrisle qu'elle continua un peu radoucie :
— Vous dresserez un état de tomtes yos avances, mon cher Rosen. Un reçu vous en sera donné, et le roi s'acquittera le plus tôt possible... Quant aux dépenses avenir, j'entends m'en charger dorénavant; je veillerai à ce qu'elles n'excèdent pas nos revenus... Nous vendrons chevaux, toitures. On diminuera le personnel. Des princes en exil doivent se contenter de peu.
Le vieux duc emt un élan «
— Détrompea-vous , madame.*. C'est surtout en exil que la loyauté a besoin de tout son prestige.. Âh ! si l'on m'avait écouté, ce n'est pas ici, ce n'est pas dans un faubourg, avec une installation tout au plus convenable pour une saison de bains que Vos Majestés seraient venues vivre. 4e les aurais voulues dans un palais, à la face du Parifi mondain, convaincu que oe que les rois dépossédés ont le plus à craindre, >c'est le laisser-aller qui les gagne, lorsqu'ils sont iieMrésidana le rang, les familiarités, le coudoiement de la rue... 4e sais... je sais... on m'a trouvé bien des fois nidicule avec mes queslioas d'étiq^uetlie, mon rigorismis enfantin et suranné. Et pourtant ces formes sont plus que jamais importantes ; elles aident à garder la fierté de la tenue si facilement perdue dans le malheur. C'est l'armure inflexible qui tient le soldat debout, mêma quand il est blessé à mort.
Elle resta un moment sans r^ondrâi son front fur
traversé d'une réflexion qui lui venait. Puis relevant la tête :
— C'est impossible... Il y a une fierté eneore plus haute que celle-là... J'entends que dès ce soir les choses soient transformées comme je Tai dit.
Alors lui, plus pressant, suppliant presque :
— -Mais Votre Majesté n'y songe pas... Une vente
de chevaux, de voitures... Une sorte de faillite royale...
Quel édat ! Quel scandale !
— Ce qui se passe est encore plus scandaleux.
— Qui le sait?... Qui s'en doute seulement?... Comment supposer que c'est ce vieux ladre de Rosen... Vous-même vous hésitier tout à l'heure... Oh! madame, madame, je vous en conjure, acceptez ce que vous voulez bien appeler mon dévouement... D'abord ce serait tenter l'impossible... Si vous saviez... Mais vos revenus d'une année suffiraient à peine à la bourse de jeu du roi.
— Le roi ne jouera plus, monsieur le duc.
Ce fut dit d'un ton, avec des yeux!... Rosen rilnsfsta pas. Pourtant il se permit d'ajouter :
— Je ferai ce que désire Votre Majesté. Mais je la supplie de se souvenir que tout ce que je possède est à elle, et que dans un cas de détresse j'ai bien mérité qu'on s'adresse à moi d'abord.
Il avait la certitude que ce serait avant longtemps.
Dès le lendemain, les réformes annoncées commencèrent. La moitié de la valetaille fut congédiée, les voitures inutiles envoyées au Tattershall où elles se
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vendirent dans d'assez bonnes conditions, excepté les vjarrosses de gala, d'un tire-l'œil trop gênant pour des particuliers. On s'en défit cependant, grâce à un Cirque américain qui venait de s'installer à Paris, avec uv grand déploiement de réclames ; et ces voitures spleib (lides que Rosen avait fait faire, pour conserver à ses princes un peu de la pompe disparuo et dans le loin tain espoir d'un retour à Leybach, servirent à des exhibitions de naines chinoises et de singes savants, à des cavalcades historiques et des apothéoses à la Franconi. Vers la fin des représentations, sur le sable foulé de l'arène, aux mesures entraînantes de l'orchestre, on vit ces voitures princières, aux écussons à peine effacés, faire trois fois le tour des gradins, pendant que s'inclinait au bord de leurs glaces relevées quelque figure grimaçante et grotesque, ou la tète abrutie dans sa courte frisure, le buste tendu dans les mailles de soie rose, de quelque fameux gymnaste saluant la foule, le front luisant de pommade et de sueur. Toute cette défroque de sacre, tombée dans le paillon et la haute école, remisée parmi les chevaux et les éléphants prodiges, quel présage pour la royauté î
Cette vente au Tattershall, pendant qu'on annonçait celle des diamants de la reine de Galice à l'hôtel Drouot, les deux affiches couvrant les murs, fit quelque bruit; mais Paris ne s'arrête pas longtemps aux mêmes préoccupations, ses idées suivent la feuille volante des journaux. On parla des deux ventes pendant vingtquatre heures. Le lendemain on n'y pensait plus.
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Christian II accepta sans résistance les réformes voulues par la reine ; depuis sa triste équipée, il gardait yis-à-vis d'elle une attitude presque confuse, humiliant encore cet enfantillage volontaire dont il semblait faire une excuse à ses fredaines. Que lui importaient d'ailleurs les réformes de la maison? Sa vie, toute de dissipation et de plaisirs, se passait dehors. Chose éton-. liante, en six mois il n'eut pas une fois recours à la bourse de Rosen. Cela le relevait un peu aux yeux de la reine, satisfaite aussi de ne plus voir stationner dans un coin de la cour le cab fantastique de l'Anglais, de ne plus rencontrer par les escaliers ce sourire obséquieux de créancier courtisan.
Pourtant le roi dépensait beaucoup, faisant la fête plus que jamais. Où trouvait-il de l'argent? Elysée le sut de la façon la plussînguUère par l'oncle Sauvadon, ce brave homme auquel il donnait autrefois c des idées sur les choses », la seule de ses anciennes relations qu'il eût gardée, depuis son entrée rue Herbillon. De temps en temps il allait déjeuner avec lui à Bercy, lui apporter des nouvelles de Colette, que le bonhomme se plaignait de ne plus voir. C'était, cette Colette, son enfant d'adoption, la fille d'un frère pauvre tendrement aimé et soutenu jusqu'à la mort. Toujours occupé d'elle, il avait payé ses nourrices et son bonnet de baptême, plus tard l'internat dans le couvent le plus blasonné de Paris. Elle était sonvice, sa vanité vivante, le joli mannequin qu'il parait de toutes les ambitions grouillant dans sa tête vulgaire de millionnaire par-
venu; et lorsqu'au parloir du Sacré-Cœur, la petit* Sauvadon disait tout bas à son oncle : « Celle-là, s. mère est baronne, ou duchesse, ou marquise... » d'm mouvement de ses grosses épaules, Toncle millionnaire répondait : c Nous ferons de toi mieux que ça. » Il la fit princesse à dix-huit ans. Les altesses en quête de dots ne manquent pas à Paris ; l'agence Lévis en tient tout un assortiment, il s'agit d'y mettre le prix. £^ Sauvadon trouva que deux millions ce n'était pas trop cher pour figurer dans un coin du salon, les soirs où la jeune princesse de Rosen recevait, pour avoir le droit d'épanouir dans une embrasure son large sourire à rebords d'écuelle, entre ses courts favoris aux pompons démodés depuis Louis-Philippe. De petits yeux gris, vifs et madrés, — les yeux de Colette, — atténuaient im peu ce qui sortait de bègue, d'ingénu, d'incorrect, de cette bouche épaisse, inachevée, taillée dans de la corne de cheval, et les révélations de cas grosses mains carrées, qui même dans des gants paille se souvenaient d'avoir roulé des futailles sur le quai. Au commencement il se méfiait, ne parlait guère, étonnait, effrayait les gens par son mutisme. Dame ! ce n'est pas à l'entrepôt de Bercy, dans le trafic des vins du midi coupés avec de la fuschine ou du bois de campèche, que l'on apprend le beau langage. Puis, grâce à Méraut, il se forma quelques opinions toutes faites, des aphorismes hardis sur l'événement du jour, le livre à la mode.' L'oncle parla, et ne s'en tira pas trop mal, A part quelaues formidables pataquès à faire crouler le
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lustre, et refTarement qu'éveillaient autour de ce porteur d*eau en gilet blanc certaines théories à la de Maistre pittoresquement exprimées. Mais voilà que les souverains d'Illyrie lui enlevaient à la fois son fournisseur d'idées et le moyen d'en faire parade. Colette, retenue par ses fonctions de dame d'honneur, ne quittait plus Saint-Mandé ; et Sauvadon connaissait trop bien le chef de la maison civile et militaire, pour espérer d'être admis là-bas. Il n'en avait même pas parlé. Voyez-vous le duc amenant cela, présentant cela chez l'altière Frédérique!... Un marchand de vins de Bercy! Et pas un marchand retiré, mais en pleine activité au con* traire; car, malgré ses millions, malgré les supplications de sa nièce, Sauvadon travaillait encore, passait sa vie à l'entrepôt, sur le quai, la plume à l'oreille, son toupet blanc tout ébouriffé, au milieu des charretiers, des mariniers débarquant et chargeant des bar* riques, ou bien sous les arbres gigantesques du parc ancien, mutilé, dépecé, dans lequel s'alignaient ses richesses sous les hangars, en futailles innombrables. « Je mourrais, si je m'arrêtais, p disait-il. Et il vivait en effet du fracas des barriques roulées et de la bonne odeur de vinaille montant de ces grands magasins, en caveaux humides, où il avait débuté quarante-cinq ans auparavant, comme garçon tonnelier.
C'est là qu'Elysée venait parfois trouver son ancien élève et savourer un de ces déjeuners qu'on ne sait ifaffre qu'à Bercy, sous les arbres du parc ou la voûte d'un cellier, le vin frais tiré à Ja pièce, le poisson fré-
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tillant dans le vivier, et des recettes locales de matelûtes comme au fln fond du Languedoc ou des Vosges . Maintenant il n'était plus question d'idées sur les choses, puisqu'on n'alla\t plus en soirée chez Colette ; mais le bonhomme aimait à entendre causer Méraut, à le voir manger et boire librement, car il avait toujours devant les yeux le taudis de la rue Monsieur-le-Prince et traitait Elysée comme un vrai naufragé de l'existence. Prévenances touchantes d'un homme qui a connu la faim, pour un aiitre qu'il sait pauvre. Méraut lui donnait des nouvelles de sa nièce, de sa vie à Saint-Mandé, lui apportait le reflet de ces grandeurs qui coûtaient si cher au brave homme et dont il ne serait jamais témoin. Sans doute il était fier de penser à la jeune dame d'honneur dînant avec des rois et des reines, évoluant dans un cérémonial de cour; seulement le chagrin de ne pas la voir augmentait sa mauvaise humeur, ses rancunes contre le vieux Rosen.
— Qu'a-t-il donc pour être si glorieux î Son nom, son titre?... Mais avec mon argent je me les suis payés... Ses croix, ses cordons, ses crachats?... Eh! je les aurai, quand je voudrai... Au fait, mon cher Méraut, vous ne savez pas... Depuis que je ne vous ai vu, i m'est arrivé une bonne fortune.
— Laquelle, mon oncle ?
Il rappel9it « mon oncle » par une familiarité affectueuse, bien du Midi, l'envie de donner une étiquette à la sympathie particulière — sans lien d'esprit^ qu'il éprouvait pour ce irros marchand.
— Mon cher, j'ai le Lion d'Illyrie... la croix de commandeur... Le duc qui est si fier avec son grand cordon !... Au jour de Fan, quand j'irai lui faire visite, je me colle ma plaque... ça lui apprendra...
Elysée n'y voulait pas croire. L'ordre du Lion! un des plus anciens, des plus recherchés en Europe... donné à l'oncle Sauvadon, à « mon oncle » !... Pourquoi ?... Pour avoir vendu du vin coupé à Bercy ?
— Oh ! c'est bien simple, dit l'autre en frisant ses petits yeux gris, je me suis payé le grade de commandeur comme je m'étais payé le titre de prince... Un peu plus, j'avais le grand cordon de l'ordre, car il était à vendre aussi.
— Où donc? fît Elysée pâlissant.
— Mais à l'agence Lévis, rue Royale... On trouve de tout chez ce diable d'Anglais... Ma croix m'a coûté dix mille francs... le cordon en valait quinze mille... Et je connais quelqu'un qui se l'est offert... Devinez qui?... Biscarat, le grand coiffeur, Biscarat du boulevard des Capucines... Mais, mon bon, ce que je vous dis là est connu de tout Paris... Allez-vous-en chez Biscarat, vous verrez au fond de la grande salle où il officie au milieu de ses trente garçons une immense photographie qui le représente en Figaro, le rasoir à la main, et le cordon de l'ordre en sautoir... Le dessin en est reproduit en petit sur tous les flacons de la boutique... Si le général voyait cela, c'est sa moustache qui lui remonterait dans le nez... vous savez, ^fùéj^lil fait...
U essayait d'attraper la grimace du général; ma^is
comme il n'avait pas de moustache, ce n^était pas ça du tout.
— Vous avez votre brevet, mon oncle?... Voulezvous me le moatrer?...
Elysée gardait Fespoir qu'il y avait là-dessous quelque tricherie d'écriture, un faux dont Tagence Lévis trafiquait sans scrupule. Non! Tout semblait régulier, libellé selon la formule, timbré aux armes d'IUyrie avec la signature de Boscovich et la griffe du roi Christian 11. Le doute n'était plus possible. 11 se faisait un commerce de croix et de cordons, établi avec la permission du roi; d'ailleurs, pour achever de se convaincre, Méraut, sitôt de retour à Saint-Mandé, n'eut qu'à monter chez le conseiller.
Dans un coin du hall immense qui tenait tout le haut de l'hôtel, servant de cabinet de travail à Christian -— lequel ne travaillait jamais, — de salle d'armes, de gymnase, de bibliothèque, il trouva Boscovich parmi les casiers, les grosses enveloppes de papier Bull, les feuilles superposées où séchaient l'une sur l'autre les dernières plantes récoltées. Depuis l'exil, le savant s'était fait, dans les bois parisiens de Vincennes et de Boiilogne qui contiennent la plus riche flore de France, un commencement de collection. De plus il avait acheté l'herbier d'un fameux naturaliste qui venait de mourir; et, perdu dans l'examen de ses nouvelles richesses, sa tête exsangue, sans âge, penchée sur le verre grossi»sant d'une loupe, il soulevait une à une avec précaution les pages lourdes entre lesquelles apparaissaient
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les plantes, de la corolle aux racines étalées, aplaties, leurs nuances perdues sur les bords. Il poussait un en de joie, d'admiration, quand le spécimen était intact, bien conservé, le considérait longtemps, la lèvre humide, lisant à haute voix son nom latin, sa notice écrite au bas dans un petit cartouche. D'autres fois une exclamation de colère lui échappait, en voyant la Qeur attaquée, perforée par ce ver imperceptible, bien connu des herborisateurs, atome né de la poussière des plantes et vivant d'elle, qui est le danger, souvent 1b perte des collections. La tige se tenait encore, mais dès qu'on remuait la page, tout tombait, s'envolai^ fleurs, racines, en un mince tourbillon.
— C'est le ver... c'est le ver... disait Boscovich, la loupe sur l'œil ; et il montrait d'un air à la fois désolé et fier une perforation semblable à celle du taret dans le bois, indiquant le passage du monsti*e. Elysée ne pouvait garder aucun soupçon. Ge maniaque était incapable d'une infamie, mais aussi de la moindre résistance. Au premier mot des décorations^ il se mil à trembler, regardant de côté par-dessus sa loupe, craintif et méfiant... Que venait-on lui dire là? Sans doute le roi, ces derniers temps, lui avait fait préparer une quantité de brevets, de tous grades, avec le nom ea blanc; mais il ne savait rien de plus, ne se serait jamais pemîis de rien demander.
— Eh * bien, monsieur le conseiller, dit Elysée gravement, je vous préviens, moi, que Sa Msgesté fait ^mmerce de ses oroix avec l'agence Lévis.
Là-dessus il lui conta llilstoire du barbier gascon dont 6*amusait tout Paris. Boscovich poussa un de s€^ petits cris de femme. Au fond, très peu scandalisé ; tout ce qui n'était pas sa manie ne Tintéressait guère. rSon herbier laissé à Leybach représentait pour lui la )atrie, celui qu'il préparait — Texil en France.
Voyons, mais c'est indigne... un homme, comme
vous... prêter la main à d'aussi hideux tripotages!
Et l'autre, désespéré qu'on lui ouvrit les yeux de force sur ce qu'il n'avait pas voulu voir :
— Ma cbe..., ma cbe,.., qu'est-ce que j'y peux faire, mon bon monsieur Méraut?... Le roi, c'est le roi... Quand il dit : Boscovich, écris ça..., ma main obéit sans penser..., surtout que Sa Majesté est si bonne pour moi, si généreuse. C'est elle qui, me voyant désespéré de la perte de mon herbier, m'a fait cadeau de celui-ci... Quinze cents francs, une occasion magnifique... Et j'ai eu par-dessus le marché VHortus Cliffortianus de Linnée, édition princeps.
Naïvement, cyniquement, le pauvre diable mettait sa conscience à nu. Tout était sec et mort, couleui* d'herbier. La manie, cruelle comme le ver imperceptible des naturalistes, avait tout perforé, rongé de part en part. Il ne s'émut que lorsque Elysée le menaça d'avertir la reine. Alors seulement le maniaque lâcha >a loupe, et à voix basse, avec de gros soupirs de dévote à confesse, il fit des aveux. Bien des choses se passaient sous ses yeux, qu'il ne pouvait défendre, qui le désolaient... Le roi était mal entouré... E poi
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cbe voleté ? 11 n'avait pas la vocatioa de régner... pas le goût du trône... 11 ne l'avait jamais eue... Ainsi, tenez ! je me rappelle... 11 y a bien longtemps de ça«.. du vivant de feu Léopold... lorsque le roi eut sa première attaque en sortant de table, et qu'on vmt dire à Christian qu'il allait sans doute succéder à son oncle, l'enfant — il avait douze ans à peine et jouait au crooket dans le palio de la résidence, — Tenfant se mit à pleurer, à pleurer... une vraie crise de nerfs... Il disait : « Je ne veux pas être roi... Je ne veux pas être roi... Qu'on mette mon cousin Stanislas
à ma place... » Je me suis rappelé bien souvent, en la retrouvant dans les yeux de Christian II, l'expression effarée et peureuse qu'il avait ce. matin-là, cramponné de toutes ses forces à son maillet, comme s'il avait peur qu'on l'emportât dans la salle du trône, et criant : c Je ne veux pas être roi !... »
Tout le caractère de Christian s'expliquait par cette anecdote. Eh ! non, sans doute, ce n'était pas un mé« chant homme, mais un honmie enfant, marié trop jeune, avec des passions bouillonnantes et des vices d'hérédité. La vie qu'il menait, les nuits au cercle, les filles, les soupers, c'est dans un certain monde le train normal des maris. Tout s'aggravait de ce rôle de roi qu'il ne savait pas tenir, de ces responsabilités auiessus de sa taille et de ses forces, et surtout de cet exil qui le démoralisait lentement. De plus solides natures que la sienne ne savent pas résister à ce désarroi des habitudes rompues, de l'incertitude renou-
velée, avec Tespoir insensé, les angoisses, Ténervement de Tattente. Cpmme la mer, Fexil a sa torpeur ; il abat et engourdit. C'est une phase de transition. On n*échappe à Tennui des longues traversées que par des occupations fixes ou des heures d*étude régulières. Mais à quoi peut s'occuper un roi qui n'a plus de peuple, de ministres, ni de conseil, rien à décider, à signer, et beaucoup trop d'esprit ou de scepticisme pour s'amuser au simulacre de toutes ces choses; beaucoup trop d'ignorance pour tenter une diversion vers quelque autre travail assidu ? Puis l'exil, c'est la mer, mais c'est aussi le naufrage, jetant les passagers des premières, les privilégiés, pêle-mêle avec les passagers du pont, et de la belle étoile. Il faut un lier prestige, un vrai tempérament de roi, pour ne pas se laisser envahir par les familiarités, les promiscuités dégradantes dont on aura plus tard à rougir et à souf* frir, pour se garder roi au milieu des privations, des détresses, des souillures qui mêlent et confondent les rangs dans une misérable humanité.
Hélas! cette bohème de l'exil dont le duc de Rosen l'avait si longtemps préservée au prix de grands sacrifices, commençait à envahir la maison d'Illyrie. Lé roi en était aux expédients pour payer les frais de « sa fête. » Il commençait par faire des billets comme un ftls de famille, trouvant cela tout aussi simple et même plus commode, J. Tom Lévis aidant, que ces « bons sur notre cassette » qu'il «adressait autrefois au chef de la BUiison civile et militaire. Les billets arrivaient à Vé-
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chéance, s'augmentaient d'une foule de renouvellements, jusqu'au jour où Tom Lé vis, se trouvant à^ec, inventait ce joli trafic des brevets, le métier de roi sans peuple ni liste civile ne présentant pas d'autre ressource.- Le pauvre lion d'IUyrie, dépecé comme un vil bétail, fut séparé en quartiers et entranches, vendu à la criée et à Tétai, à tant la crinière et la noix, le plat de côte et les griffes. Et ce n'était que . le commencement. Dans le cab de Tom Lévis, le roi n'allait pas s'arrêter en si belle route. C'est ce que se disait Méraut en descendant de chez Boscovich. Il voyait bien qu'on ne pouvait faire aucun fond sur le conseiller, facile à prendre comme tous les gens qui ont une manie. Lui-même était trop nouveau, trop étranger dans la maison poul* avoir quelque autorité sur l'esprit de Christian. S'il s'adressait au vieux Rosen? Mais aux premiers mots du précepteur, le duc lui lança le terrible regard des religions offensées. Le roi, si bas tombé qu'il pût être, restait toujours le roi pour celuilà. Nulle ressource non plus du côté du moine, dont le fauve visage n'apparaissait qu'à de longs intervalles, entre deux voyages, chaque fois plus hâlé et plus
maigre,
La reine?... mais il la voyait si triste, si fiévreuse depuis quelques mois^ son beau front discret, toujours nuage d'un souci, quand elle arrivait aux leçons qu'elle n'écoutait plus que distraitement, l'esprit absent, le geste suspendu sur son ouvrage. De graves préoccupations l'agitaient, étranges nofur elle et l'atteignant d'en
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bas, des préoccupations d'argent, Thumiliation de toutes ces mains tendues qu'elle ne pouvait plus remplir. Fournisseurs, nécessiteux, compagnons d'exil et d'infortune, ce triste métier de souverain a des charges, même alors qu'il n'a plus de droits/ Tous ceux qui avaient appris le chemin de la maison prospère attendaient maintenant pendant des heures aux antichambres, et souvent, fatigués d'attendre, s'en allaient avec des mots que la reine devinait, sans les entendre, dans leur démarche de mécontents, dans leur lassitude de gens trois fois renvoyés. C'est qu'elle essayait vraiment de mettre de l'ordre dans leur nouveau train de vie ; mais le malheur s'en mêlait, de mauvais placements, des valeurs paralysées. Il fallait attendre ou tout perdre. Pauvre reine Frédérique qui croyait tout connaître en fait de souffrances, il lui manquait ces détresses qui fanent, le contact dur et blessant de la vie banale et quotidienne. Il y avait des fins de mois auxquelles elle songeait la nuit, en frissonnant, comme un chef de maison de commerce. Parfois, les gages des domestiques se trouvant arriérés, elle craignait de comprendre, dans le retard d'un ordre, dans un regard un peu moins humble, le mécontentement d'un serviteur. Enfin elle connaissait la dette, la dette peu à peu harcelante et qui force de l'insolence de ses poursuites les portes les plus hautes, les mieux dorées. Le vieux duc, grave et muet, épiait toutes les angoisses de sa reine, rôdait autour d'elle comme pour lui dire : « Je suis là. » Mais elle était bien décidée
i tout épuiser avant de reprendre sa parole, avant de s'adresser à celui qu'elle avait écrasé d'une aussi fière leçon.
Un soir, on veillait au grand salon, veillée monotone et toujours la même, qui se passait du roi .comme à Tordinaire. Sous les flambeaux d'argent la table de whist s'installait, ce qu'on appelait le jeu de la reine : le duc, en face de Sa Majesté, avec M"** Eléonore et Boscovich pour adversaires. La princesse pianotait en sourdine quelques-uns de ces « échos d'Illyrie » qbe Frédérique ne se lassait jamais d'entendre, et qu'au moindre signe satisfait la musicienne accentuait en chant de guerre ou de bravoure. Ces évocations de la patrie, amenant sur le visage des joueurs un sourire mouillé, une expression héroïque, rompaient seules l'atmosphère d'exil résigné, d'habitudes prises, dans ce riche salon de bourgeois abritant des Majestés.
Dix heures sonnèrent.
La reine, au lieu de remonter dans ses appartements comme tous les soirs, donnant par son départ le signai de la retraite, promena un regard distrait autour
d'elle :
— Vous pouvez vous retirer. J'ai à travailler avec
M. Méraut.
Elysée, occupé à lire près de la cheminée, s'inclina en fermant la brochure qu'il feuilletait et passa dans la salle d'étude pour prendre des plumes, de l'encre, de quoi écrire.
Quand il revint, la reine àiMîi »au1a. doutant les
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voitures rouler dans la cour, pendant que se refeirnaait le grand portail et que, par les couloirs, les escalien Je ITiôtel, sonnaient les allées et venues qui précèilent dans une maison nombreuse Theure du repos. Le Bilence 63 fit enfin, le silence agrandi de deux lieues de bois amortissant dans le bruit du vent, dans les feuilles, les rumeurs lointaines qu'envoyait Paris. Le salon désert, encore tout éclairé dans ce calme de solitude, semblait prêt pour quelque scène tragique. Frédérique, accoudée à la table, repoussa de la main ie buvard préparé par Mëraut :
— Non... non... Nous ne travaillons pas ce soir, fit- ^lle... c'était un prétexte... Asseyez-vous et causons...
Puis, plus bas :
— J'ai quelque diose à vous demander...
Mais ce qu'elle avait à dire lui coûtait probaUement beaucoup, car elle se jrecueillit une minute, la bouche et les yeux milles, avec cette expression profondément vieillie et douloi^reuse qu'Elysée lui avait vue quelquefois et qui lui faisait paraître ce beau visage encore plus beau, miarqué de tous les dévouements, de tous les sacrifices, creusé dans ses lignes pures par les plus purs sentiments de la reine et de la fenmie. C'était un respect religieux qu'elle lui inspirait ainsi... Enfin, reprenant tout son courage, très bas, timide- 3>ent, en mettant ses mots l'un après l'autre conmae des pas craintifs, Frédérique lui demanda s'il ne savait pas à Paris un de ces... de ces endroits oii Ton... prêtait sur gages...
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Demander cela à Elysée, à ce grand bohème qm wnnaissait tous les monts-de-piété parisiens, s^en étai): servi depuis vingt ans comme de réserves où il mettait l'hiver ses vêtements d'été, Tété ses vêtements i'hiver!... S'il connaissait le c7ou/ s'il connaissait /22a tante!,.. Dans ses souvenirs de jeunesse cet argot (le misère revenant le faisait un moment sourire. Mais . la reine continuait, en essayant de raffermir sa voix :
— ' Je voudrais vous confier quelque chose pour porter là... des bijoux... On a des moments difficiles:..
Et ses beaux yeux, levés maintenant, découvraient un profond abîme de douleur calme et surhumaine.
Cette misère de rois, tant de grandeur humiliée!... E8t-ce que c'était possible L..
Méraut fit signe de la tête qu'il était prêt i se charger de ce qu'on voudrait.
S'il avait dit uja mot, il aurait sangloté, s'il avait fait un geste, c'eût été pour tomber aux pieds de cette auguste détresse. Et pourtant son admiration commençait à s'attendrir de pitié. La reine, à présent, lui semblait un peu moins haute, un peu moins au-dessus des vulgarités de l'existence, comme si, dans le triste aveu qu'elle venait de faire, il avait senti passer un accent de bohème, quelque chose qui était le commencement d'une chute et la rapprochait de lui.
Tgut à coup, elle se leva, alla prendre dans la boîte ié cristal de roche l'antique relique oubhée qu'ele posa sur le tapis de la table* comme une poignée d joyaux de tous rayons.
Elysée tressaillit... La couronne!...
— Oui, la couronne... Voilà six cents ans qu'elle est dans la maison d'Illyrie... Des rois sont morts, dec flots de sang gentilhomme ont coulé pour la défendre. . . A présent, il faut qu'elle nous aide à vivre. Il ne nous reste pljis que cela...
C'était, en vieil or fm, un magnifique diadème fermé dont les cercles, rehaussés d'ornements, venaient se rejoindre au-dessus de la calotte en velours incarnat. Sur les cercles, sur le bandeau de filigrane torsadé, au cœur de chaque fleuron imitant les fibres de la feuille du trèfle, à la pointe des arcades festonnées à jour et supportant ces fleurons, s'enchâssaient toutes les variétés de pierres connues, le bleu transparent des saphirs, le bleu velouté des turquoises, l'aurore des topazes, la flamme des rubis orientaux, et les émeraudes comme des gouttes d'eaii sur des feuilles, et l'opale cabalistique, et les perles d'iris laiteux; mais les surpassant tous, les diamants partout jetés résumaient dans leurs facettes ces milles feux nuancés, et comme une poussière lumineuse dispersée, un nuage traversé de soleil, fondaient, adoucissaient l'éclat du diadème déjà poncé par les siècles avec des rayonnements doux de lampe de vermeil au fond d'un sanctuaire.
La reine posa son doigt tremblant, là et là :
— Il faudj.*ait faire sauter quelques pierres... les plus grosses...
— Avec quoi?
Us parlaient à voix basse comme deux criminels. Mais ne voyant rien dans le salon qui pût convenir :
— Eclairez-moi..., dit Frédérique.
Qs passèrent dans la vérandah vitrée, où la haute lampe promenée découpait des ombres fantastiques et une longue traînée de lumière allant se perdre sur les pelouses, dans la nuit du jardin.
— Non... non..., pas des ciseaux, murmurait-elle en le voyant se diriger vers sa corbeille à ouvrage... Ce n'est pas assez fort... J'ai essayé.
Enfin ils découvrirent sur la caisse d'un grenadier dont les fins branchages cherchaient contre la vitre le clair de lune, un sécateur de jardinier. Revenus tous deux au salon, Elysée essaya d'enlever avec la pointe de l'instrument un énorme saphir ovale que la reine lui désignait; mais le cabochon, solidement serti, résistait, glissait sous le fer, inébranlable dans sa griffe. D'ailleurs la main de l'opérateur, craignant d'abîmer la pierre ou de dessouder le chaton qui portait en rayures sur son or les traces de précédentes tentatives, n'était ni forte ni sûre. Le royaliste souffrait, s'indignait dé l'outrage qu'on lui faisait faire à la couronne Il la sentait frémir, résister, se débattre...
— Je ne peux pas... Je ne peux pas.. , dit-il en essuyant la sueur qui mouillait son front.
La reine répondit :
— Il le faut...
— Mais cela va se voir!
Elle eut un fier sourire d'ironie :
178 m BOIS EEi nft
— Se Yoir!... EsUce qa'on la r^arde seideiiieiit?.. Qui donc Y songe, qui s'en occupe ici, ezeepU»
moi?...
Et tandis qu'U reprenait sa tâdie, la tête penchée toute pâle, ses grands cheyeux dans les yeux, broyant '«ntre ses genoux le royal diadème que le sécateur dépeçait, déchiquetait, Frédérique, la' lampe haute, surveillait l'attentat, aussi froide que ces pierres qui luisaient avec des morceaux d'or sur le tapis de la table, intactes et splendides malgré l'arrachement.
Le lendemain, Elysée, qui était resté dehors tout le matin, rentra après le premier coup du déjeuner, s'assit à table, ému, troublé, se mêlant à peine à la conversation dont il était ordinairement la lumière et Fentrain. Cette agitation gagna la reine sans altérer en rien son sourire ni la sérénité de son contralto ; et le repas fini, ils furent longtemps encore avant de se rapprocher, de pouvoir causer entre eux librement gardés à vue par l'étiquette et les règlements de vie intallés dans la maison, le service de la dame d'honneur, la jalouse surveillance de M"** de Silvis. Enfin la ieçon arriva. Pendant que le petit prince installait, préparait ses livres :
— Qu'avez-vousîdemanda-t-elle... Que m'arrive-t-il encore?...
— Ah! madame... toutes les pierres sont fausses...
— Fausses!,..
WiS ROiS EN EXIL 17)
— Et très soigneusement imitées en clinquant... Comment cela s'est-il fait?... Quand? par qui?... Il y A donc un malfaiteur dans la maison !
Elle avait pâli atrocement à ce mot de malfaiteur. Soudain, les dents serrées, avec un coup de colère et de désespoir dans les yeux :
— G*est vrai. Il y a un malfaiteur ici... Et vous et moi nous le connaissons bien...
Puis d'un geste de fièvre, prenant violemment le "poignet d'EUysée comme pour un pacte connu d'eux seuls :
— Mais nous ne le dénoncerons jamais, n'est-ce pas?
— Jamais..., dit-il en détournant les yeux; car, d'un mot, ils s'étaient.compris.
Vïl