JOIES POPULAIRES
C'était l'après-midi d'un. premier dimanche de mai, journée splendide, lumineuse, en avance d'un mois sur la saison, et si chf\ude qu'on avait découvert le landau où la reine FréJérique, le petit prince et son gouverneur, se promenaient dans le bois de Saint-Mandé. Cette première caresse du printemps, venue au travers des branches nouvelles, avait réchauffé le cœur de la reine, comme elle éclairait son visage sous la soie tendue et bleue dé Tcmbrelle. Elle se sentait heureuse, sans raison, et pour quelques heures oubliant au milieu de la clémence universelle la dureté des jours , blottie en un coin do la louidc voiture, son enfanl serré contre elle, s'abandonnait dans l'intimité la sécurité d'une causerie familière avec Elysée Méraul, assis en face d'eux.
— C'est singulier, lui disait-elle, il me semble que nous nous étions vus déjà avant de nous connaître. Votre voix, votre figure ont éveillé en moi tout d^
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suite rimpression d'un ressouvenir. Où donc avionsnous pu nous rencontrer la première fois?
Le petit Zara s'en souvenait bien, lui, de cette première fois. C'était au couvent, là-bas, dans cette église sous terre, où M. Elysée^ lui avait fait si grand'peur. Et dans Tœil timide et doux que ^e^fant tournait vers son maître, on sentait bien encore un peu de cette crainte superstitieuse... Mais non ! même avant ce soir de Noël, la reine avait la conviction d'une autre rencontre :
•^ A moins que ce ne soit dans une vie antérieure, igouta-t-eiie, presque sérieuse.
Elysée se mit à rire :
— En effet. Votre Majesté ne se trompe pas. Elle m'avait vu, non dans une autre vie, mais à Paris, le jour même de son arrivée. J'étais en face de Vhâied des Pyramides, monté sur 'le soubassement de k grille des Tuileries...
— Et vous avez crié : Vive le roi!... Maintenant je me rappelle... Ainsi c'était vous. Oh ! que je suis contente... C'est vous qui le premier nous avez souhaité la bienvenue... Si vous saviez comme votre cri m'a fait du bien...
— Et à moi donc! reprit Méraut... Si longtemps que je n'avais eu l'occasion de le pousser, ce cci triomphant de : Vive le roi !... Si longtemps qu'il ma chantait au bord des lèvres... C'est un cri de famille, associé à toutes mes joies d'enfance, de jeunesse, où nouft résumions à la maison nos émotions et nos
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croyances. Ce cri-là me redonne — en passant — Faocent méridional, I6 geste et la voix de mon père ; il me fait monter dans les yeux le même attendrissement que je lui ai tu tant de fois... Pauvre homme ! c'était instinctif chez lui, une profession de foi danœun mot... Un jour, traversant Paris au retour d'un voyage à Frohsdorff, le père Méraut passait sur la plaee du Carrousel comme Louis-Phihppe aMaU sortir. Do peuple attendait, collé aux grilles, indiffiirent et même hostile, un peuple de fin de règne. Mon père, em apprenant que le roi va passer, bouscule, écarte tout le monde, et se met au premier rang pour voir de prèa^ toiser, accabler de son mépris ee brigand, ee gineux de Louis-Philippe qui avait volé la place de la légitimité... Tout à coup le roi parait, traverse la eovr déserte, au milieu d'un silence de mort, un silence lourd, écrasant tout le palais, et dans lequel il semblait qu'on entendit distinctement les fusils de rémeute s'armer et craquer les ais du trdne... LQuis^Phil^)pe itait déjà vieux, bien bouvgeeis, s'avançait vers te dôture à petits pas bedoanants, scxn parapkde à to main. Rien du sotnrerdn, rien du maître. Mais mom père ne le vit pas ainsi; et de penser que dacis le grand palais des rois, de France, tout pavé de glorieux souvenirs, le représenlanl de la monarehie s'en allait à travers cette effiraya&te solitude qne fait aux prsaoes la kaine des peuples, quelque ehose s'émut et se révolta en lui, il oublia toutes sas ranfinnes, se déeoovrit kvusqueBEieut, instînetiveiBaiiit, et (srifti. stagleta plukât
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un c Vive le roi ! » si vibrant, si convaincu, que le vieillard tressaillit et le remercia d'un long regard plein d'émotion.
— J'ai dû vous remercier ainsi..., dit Frédérique, et ses yeux fixaient Méraut avec une telle reconnaissance attendrie que le pauvre garçon se sentit pâlir. Presque aussitôt elle reprit, toute au récit qu'elle venait d'entendre :
— Votre père n'était pourtant pas un homme de la. noblesse?
— Oh ! non, madame... tout ce qu'il y a de plus roturier, de plus humble... un ouvrier tisseur.
— C'est singulier..., fit-elle, rêveuse.
Et lui ripostant, leur étemelle discussion recommença. La reine n'aimait pas, ne comprenait pas le peuple, en avait une sorte d'horreur physique. Elle le trouvait brutal, effrayant dans ses joies comme dans ses revanches. Même aux fêtes du sacre, pendant la^ lune de miel de son règne, elle avait eu peur de lui, de ses mille mains tendues pour l'acdamer et dont elle se sentait prisonnière. Jamais ils n'avaient pu s'entendre; grâces, favwrs, aumônes étaient tombées d'elle vers hii, comme ces moissons maudites qui ne peuvent germer, sans qu'il soit permis d'accuser positiv^nent la dureté de la terre ou la stérilité des semences.
U y avait, parmi les contes bleus dont M"^ de Silvis vaporisait l'esprit du petit prince, l'histoire d'une jeune demoiselle de Syrie mariée a un lion et qui éprouvait de son fauve mari une crainte horrible, de
ses rugissements, de ses façons violentes de - secouer sa crinière. Il était pourtant plein d'attentions, de délicatesses amoureuses, ce pauvre lion ; il rapportait à sa femme-enfant des gibiers rares, des rayons de miel, veillait pendant qu'elle dormait, imposait silence à Icf mer, aux forêts, aux animaux. N'importe ! Elle gardait sa répulsion, sa peur offensante, jusqu'au jour où le lion se fâchait, lui rugissait un terrible « vat-en! » la gueule ouverte et la crinière flamboyante, comme s'il avait eu autant d'envie de la dévorer que de lui rendre la clef des champs. C'était un peu l'histoire de Frédérique et de son peuple ; et depuis qu'Elysée vivait à ses côtés, il essayait en vain de lui faire admettre la bonté cachée, le dévouement chevaleresque, les susceptibilités farouches de ce grand lion qui rugit tant de fois pour plaisanter avant d'entrer dans ses fortes colères. Ah ! si les rois avaient voulu... S'ils s'étaient montrés moins méfiants... Et comme Frédérique agitait son ombrelle d'un air incrédule : — Oui, je le sais bien... le peuple vous fait peur... Vous ne l'aimez pas, ou plutôt vous ne le connaissez pas... Mais que Votre Majesté regarde autour d'elle, dans ces allées, sous ces arbres... C'est pourtant le plus terrible faubourg de Paris qui se promène et s'amuse ici, celui d'où les révolutions descendent i travers les rues dépavéei^... Comme tous ces gens ont l'air, simple et bon, naturel et naïf!... Comme ils savourent le bien-être d'un jour de repos, d'une saison de soleil.^.
De la grande allée où le landau passait au pas, on voyait en effet, sous lès fourrés encore grêles et tout violets des premières jacinthes sauvages, des déjeu> ners installés par terre, les assiettes blanches fai^tant tache, les paniers couvercle béant, et les verres épais des comptoirs de marchands de vin enfouis dans la verdeur des pousses comme de grosses pivoines ; des châles et des blouses pendus aux branches, les femmes en taillé, les hommes en bras de chemise; des lectures, des siestes, de laborieuses coutures accotées à des troncs d'arbres; des clairières joyeuses où voltigeaient des bouts d'étoffe pas chère, pour une partie de volants, de colin-maillard ou quelque quadrille improvisé aux sons d'un orchestre invisible arrivant par bouffées. Et des enfants, des quantités d'enfants faisant communiquer les tablées et les jeux, 'courant ' ensemble d'une famille à l'autre, avec des bonds, des cris, unissant tout le bois dans un immense gazouillis d'hirondelles, dont leurs allées et venues sans fin avaient aussi la rapidité, le caprice, le noir envolement dans le clair des branches. En contraste au bois de Boulogne, soigné, peigné, défendu par ses petites barrières rustiques, ce bois de Vincennes, toutes avenues libres, semblait bien préparé pour les ébats d'un peuple en fête, avec ses gazons verts et foulés, ses arbres ployés et résistants, comme si la nature ici se faisait plus clémente, plus vivace.
Tout à coup, au détour de l'allée, la brusque prise d'air et de lumière du lac, écartant le bois tout autour
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de ses berges gazonnees, arracha à Tenfant royal une exclamation d'enthousiasme. C'était superbe, comme la mer découverte subitement après le dédale en pierres sèches d*un village iareton, amenant le flux juste au pied de la dernière ruelle. Des barques pa»voisées, remplies de canotiers en notes vives dé bleu etde rouge, sillonnaient le lac en tous sens avec la coupure d'argent des avirons, leur blanche éclaboussure dans le pétillement d'ablette -des petites vagues. Et des bandes de canards nageaient poussant des cris, des cygnes d'allure plus large suivaient le long circuit du bord, la plume légère, gonflée de brise, tandiç que tout au fond, massée dans le vert rideau d'une île, la musique envoyait à tout le bois des rhythmes joyeux auxquels la surface du lac servait de tremplin. Sur tout cela un désordre gai, l'animation du vent et du flot, le claquement des banderolles, les appels des bateliers, et l'entourage sur les talus de groupes assis, d'enfants qui couraient, de deux petits cafés bruyants, bâtis presque dans l'eau, au plancher de bois sonore comme un pont, tenant à la fois dans leurs murs à claires-voies du bateau de bains et du paquebot... Peu de voitures au bord du lac. De temps en temps un fiacre à galerie, charriant le lendemain d'une noce de faubourg reconnaissable au drap neuf des redingotes, ' aux arabesques voyantes des châles ; ou bien des charsà-bancs du commerce promenant leur enseigne en lettres dorées, chargés de grosses dames en chapeaux i fleurs qui regardaient d'un air de pitié les passants
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foulant le sable« Mais <oe qu'em voyait surtout, c'était ces petites voitures de bébés, premier luxe de Touvrier en ménage, ces bereeaiax qui marchent, où de petites tètes encadrées de bonnets à ruches dodelinent bieniheareusement, attendent le sommeil, les yeux levés vers Tentrelacement des branches sur le bleu.
Parmi tontes ces promenades de petites gens, Téqaipage aux armeâ d'Illyrie, arec son attelage et sa livrée, ne passait pas sans exciter un certain étonnement, Frédérique n'étant jamais venue là qu'en semaine. On se poussait du coude; les familles d'ou« vriers en bandes, silencieuses dans la gène de r endimanchement, s'écartaient au bruit des roues, se retournaient ensuite, ne ménageant pas leur eih tbousiasme à la hautaine beauté de la reine près de l'aristocraticpie enfance de Zara. Et quelquolors une petite mine effrontée sortait du taillis pour crier : c Bonjour, Madame... > ËtaitHse les paroles d'Elysée, la splendeur du temps, la gaieté répandue jusque vers ce fond d'horizons que les usines éteintes laissaient limpides et vraiment champêtres, ou la cordialité de ces rencontres? Frédérique ressentait une espèce de sympathie pouf ce dimanche d'ouvriers, paré presque partout d'une propreté touchante, étant donnés les durs travaux et la rareté des loisirs. Quant à Zara, û ne tenait pas en place, trépignait, frémissait dans i« voiture; il aurait voulu descendre, se rouler avec les autres sur les pelouses, monter dans les barques.
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Maintenant, le landau arrivait à des allées moins bruyantes, où des gens lisaient, dormaient sur des bancs, où passaient le long des massifs des couples étroitement serrés. Ici Fombre gardait un peu de mystère, une fraîcheur de source, de vraies effluves de forêt. Des oiseaux pépiaient dans les branches. Mais à mesure qu'on s'éloignait du lac, qui concentrait tous les bruits, l'écho d'une autre fôte arrivait distinctement : coups de feu, roulements de caisses et de tambours, sonneries de trompettes et de cloches, se détachant d'une grande clameur qui tout à coup passait sur le soleil comme une fumée. On eût dit le sac d'une ville.
— Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'on entend? demandait le petit prince.
— La foire aux pains d'épices. Monseigneur, dit le vieux cocher, se retournant sur son siège; et comme la reine consentait à se rapprocher de la fête, la voiture sortie du parc fila par une foule de ruelles, de voies à demi construites, où des maisons neuves à six étages montaient à côté de misérables taudis, entre un ruisseau d'étable et le jardin d'un m^iraicher. Partout des guinguettes avec leurs tonnelles, les petites tables, les montants de la balançoire, du mème*vilain vert de peinture. Gela dégorgeait de monde ; et les militaires étaient en foule, les shakos d'artilleurs, les gants blancs. Peu de bruit. On écoutait le harpiste ou le violoniste ambulant qui, sur une permission de jouer entre les tables, raclait un air de la Favorite ou du
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Trouvère; car ce blagueur de peuple de Paris adore la musique sentimentale, et prodigue Faumône quand il s'amuse.
Subitement le landau s'arrête. Les voitures ne vont pas plus loin que l'entrée de ce large cours de Vincennes le long duquel la foire est installée, ayant comme fond vers Paris les deux colonnes de la barrière du Trône qui montent dans une poudreuse atmosphère de banlieue. Ce qu'on voyait de là, un fourmillement de foule libre au milieu d'une véritable rue d'immenses baraques, allumait d'un tel appétit d'enfant curieux les yeux de Zara, que la reine proposa de descendre. C'était si extraordinaire, ce désir de la fîère Frédérique, s'en aller à pied dans la poussière d'un dimanche ; Elysée en était tellement surpris qu'il hésitait.
— Il y a donc du danger?
— Oh! pas le moindre, madame... Seulement, si nous allons sur le champ de foire, il vaut mieux que
personne ne nous accompagne. La livrée nous ferait
trop remarquer.
Sur un ordre de la reine, le grand valet de pied qui se disposait à les suivre reprit sa place sur le siège, et l'on convint que la voiture attendrait. Bien sûr, ils ne comptaient pas .faire toute la foire, seulement quelques pas devant les premières baraques.
C'étaient, à l'entrée, de petits établis volants, une table recouverte d'une serviette blanche, des tirs au lapin, des tourniquets. Les gens passaient, dédai-
gueux, sans s'arrêter. PuFs des fritureries en plein vent, entourées d'une odeur acre de graisse brûlée, de grandes flammes montant roses dans le jour^ autour desquelles s'activaient des marmitons vêtus de blanc derrière des piles de beignets sucrés. Et le fabricant de pâte de guimauve, allongeant, tordant en gigantesques anneaux la pâte blanche qui sent Famande !... Le petit prince regardait avec stupeur. Gela était si nouveau pour lui, oiseau de volière, élevé dans les hautes chambres d'un château, derrière les grilles dorées d'un parc, et grandi au milieu des terreurs, des méfiances, ne sortant qu'accompagné, n'ayant jamais vu le populaire que du haut d'un balcon ou d'une voiture entourée de gardes. D'abord intimidé, il marchait serré contre sa mère en lui tenant la main très fort; mais peu à peu il se grisait au bruit, à l'odeur de la fête. Les ritournelles des orgues l'excitaient. Il y avait une envie folle de courir dans la façon dont il entraînait Frédérique, combattu par le besoin de s'arrêter partout et celui d'aller toujours en avant, toigours plus loin, là-bas où le bruit était plus grand, la foule plus compacte.
Ainsi, sans s'en apercevoir, ils s'éloignaient du point de départ, avec ce manque de sensation du nageur que l'eau porte à la dérive, et d'autnat plus facilement que personne ne les remarquait, que parmi toutes ces toilettes criardes le svelte costume de la reine, de piusieui-s tons fauves, robe, manteau, coiffure assortis, passait inaperçu comme l'éléj^nnrn rii^.'rrin de Zara dont le
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grand col empesé, les mollets ans, la courte jaquette faîsaieat seulem^t dire à quelques bonnes femmes : « CTest un Anglais. «. » U marchait entre sa mère et Elysée qui se sounaient pardessus sa joie, c Oh ! mère, voyez ça... Monsieur Elysée, qu'est-ce qu'on fait Id bas?. . . Allons voir ! ...» Et d'un côté de l'avenue à Tautre, en zigzags curieux, on s'enfonçait toujours plus avani dans la foule épaissie, en suivant son mouvement de ftot.
— Si nous revenions!... propose EUysée; mais l'enfimit est comme ivre. Il supplie, tire )a main de sa nrère, et elle est si heureuse de voir son petit endormi sorti de sa torpeur, elle-môme surexcitée par cette fermeotation populaire, que l'on avance encore, et epcore...
La journée devient plus chaude, comme si le soleil, en descendant, ramassait du bout de ses rayons une brume d'orage; et à mesure que le ciel change, la fè<« avec ses nulle couleurs prend un aspect féerique. U'est l'heure des parades. Tout le personnel des cirques H des baraques est dehors, sous les tendelets de Tentreu, en avant de ces toiles d'enseignes dont le gonflemeni semble faire vivre les animaux gigantesques, les gym^ nasiarques, les Hercules qu'on y a peints. Voici la pthrade de la grande ^Hèce militaire, un étalement îU, costumes Charles IX et Louis XV, arquebuses, ivj^'àh, perruques et panaches mêlés, la Marseillaise sonnar ( dans les cuivreii de l'orchestre, tandis qu'en face l»s jeunes chevaux d'un cirque, au bout de rênes blanclius, comme des chevaux de mariée, exécutent sur l'estrade des pas savants, calculent du sabot, saluent du poitrail,
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et qu'à côté, la vraie baraque de saltimbanques exhibe son paillasse en veste à carreaux, ses petits astèques étriqués dans leur maillot collant et une grande fille à tête hâlée, toute vêtue d'un rose de danseuse et qui jongle avec dop boules d'or et d'argent, des bouteilles, des couteaux à lames d'étain luisant., tintant, se croisant au-dessus de sa coiffure échafaudée par des épingles en verroterie.
Le petit prince se perd en des contemplations sans fin devant cette belle personne, quand une reine, une vraie reine des contes bleus, avec un diadème brillant, une tunique courte, en gaze argentée, les jambes croisées l'une sur l'autre, lui apparaît penchée à la balustrade. Il ne se serait pas lassé de la . regarder, mais l'orchestre lui donne des distractions, un orchestre extraordinaire, composé non pas de gardes-françaises ni d'Hercules en maillot rose, mais de véritables gens du monde, un monsieur à favoris courts, crâne luisant et bottes molles, daignant jouer du cornet à piston, tandis qu'une dame, mais une vraie dame, ayant un peu de la solennité de M"* de Silvis, en mantelet de soie, le chapeau garni de fleurs tremblantes, tapait de la grosse caisse en regardant d'un air détaché à droite et à gauche, avec de brusques tours de bras qui secouaient . jusque dans les roses du chapeau les franges chenillées de son mantelet. Qui sait ? Quelqi^e royale famille V)mbée elle aussi dans le malheur... Mais le champ de foire présentait bien d'autres choses étonnantes. Dans un panorama infini pt perpétuellement varié.
dansaient des ours au bout de leurs chaînes, des nègres en pagne de toile ^ des diables, des diablesses er étroit serre-tête de pourpre ; gesticulaient des lutteurs, tombeurs fameux, un poing sur la hanche, balançant au-dessus de la foule le caleçod destiné à Tamateur, une maîtresse d'escrime au corsage en cuirasse, aux
bas rouges à coins d'or, le visage couvert du masque, la main dans le gant d'armes à crispin de cuir, un homme vêtu de velours noir qui ressemblait à Colomb ou à Copernic décrivant des cercles magiques avec une cravache à pomme de diamant, pendant que derrière l'estrade, dans une odeur fade de poils et d'écurie, on entendait rugir les fauves de la ménagerie Garel. Toutes ces curiosités vivantes se confondaient avec celles que représentaient seulement des images, femmes géantes en tenue de bal, les épaules à l'air, les bras en édredon rose de la manche courte au gant étroitement boutonné , silhouettes de somnambules assises, regardant l'avenir, les yeux bandés, près d'un docteur à barbe noire, monstres, accidents de nature, toutes les excentricités, toutes les bizarreries, quelquefois abritées seulement de deux grands draps soutenus d'une corde, avec la tireUre de la recette sur une chaise. Et partout, à chaque pas, le roi de la fête, le pain d'épices sous tous les aspects, toutes les formes, dans ses boutiques drapées de rouge et crépinées d'or, vêtu de papier satiné à images, noué de faveurs, décoré de sucreries et d'amandes grillées, le pain d'épices en bonshommes de plate et grotesque tournure représentant
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les célébrités parisiennes, Tamont d'Amanda, le piû^e Queue- de-Poule avec son inséparable Rigolo, le pain d'épices porté sur des corbeilles, des établis volants^ répandant un bon goût de miel et de fruits cuîts à tnhvers la foule lente, étroitement «errée, où la cmfnïB^ tion commence à devenir bien difficile.
Impossible à présent de retourner sur $es pas. n £iu[ suivre ce courant despotique, avance, reculer, incoDsciemment poussé vers cette baraque, vers cette autre, car le flot vivant qui se presse au m^ieu de la fête cherche à déborder des côtés, sans possibilité d*iiEie issue. Ei des rires éclatent, des plaisanteries, dans ce coudoiement <»}ntinuel et forcé. Jamais la reine n'a vu le peuple d'aussi près. Frôlée presque par son ha- . leine et le rude contact de ses fortes épaules, elle s'étonne de ne ressentir ni dégoût ni terreur, avance avec les autres, de ce pas de foule hésitant qtii semble le chuchotement d'une marche et garde quand même, les voitures absentes, une sorte de solennité. La bonne humeur de tous ces gens la rassure, et aussi la gaieté exubérante de son fils, et cette quantité de petites voitures de bébés continuant à circuler au plus épais. « Poussez donc pas... Vous voyez ben qu'y « un enfant! » Non pas un, mais dix, mais vingt, mais des centaines d'enfants, portés en nourrissons par les mères, sur le dos des pères ; et Frédérique croise uo sourire aimable, quand elle voit passer l'âge de son fils sur une de ces petites tètes populacières. Elysée, lui, commence à s'inquiéter. U sait ca que c'est qu'une
foule, si calme qu'elle soit en apparence, et le danger que présentent ses remous et ses marées. Qu'un de ces ^os nuages de la haut crève en pluie, quel désordre, quelle panique \ Et son imagination toiyours bouillante lui représente la scène, l'horrible étouffement corps à corps, ces écrasements de là-place Louis XV, ce tassement sinistre de tout un peuple au milieu d'un Parus trop grand, à deux pas d'immenses avenues désertes, mais inabordables. ••
Entre sa mère et son précepteur qui le soutiennent, le protègent, le. petit prince a bien chaud. U se plaint de ne plus rien voir. Alors, comme ces ouvriers autour d'eux, Elysée enlève Zara sur son épaule ; et c'est une nouvelle explosion de joie, car de là*haut le coup d'œil de la fête est splendide. Sur un ciel de couchant tra* versé de jets de lumière et de grandes ombres flottantes, dans la longue perspective, entre les deux oolonnes de la barrière, ce sont des palpitations de drapeaux et d'oriflammes, des claquements de toile aux frontons des baraques. Les roues légères de gigantesques escarpolettes enlèvent un à un leurs petits chnrs remplis de monde, un immense c chevaux-de-bois » à triple étage, vernissé, colorié comme un joujou, tourne mécaniquement avec ses lions, léopards, tarasque» fantastiques sur lesquels les enfants ont aussi des raideurs de petits pantins. Plus près, des envolements de ballons rouges en grappes; d'innombrables virements de moulins en papier jaune ressemblant, à des soleils d'artifice, et dominant la foule, des quantités de petites
têtes, droites, aux cheveux . de fumée blonde, comme ceux de Zara. Les rayons du couchant un peu J)âlis trouvent sur les nuages des reflets de plaques brillantes 'éclairant les objets, les assombrissant tour à tour, et (cela mouvementé encore la perspective. Ils frappent ici uh Pierrot et une Colombine, deux taches blanches, se trémoussant en face Tun de Tautre, pantomime à la craie sur le fond noir du tréteau ; là-bas un pitre long et courbé, coiffé d*un chapeau pointu de berger grec, faisant le geste d'enfourner, de pousser à Fintérieur de sa baraque la foule en coulée noire sur Tescalier. Il a la bouche grande ouverte, ce pitre, il doit crier, mugir; mais on ne Tentend pas, pas plus qu'on n'entend cette cloche furieusement secouée au coin d'une estrade ou les coups d'arquebuse dont on voit l'armement et la fumée. C'est que tout se perd dans l'immense clameur de la foire, clameur d'élément faite d'un « tutti » discordant et général, crécelles, mirUtons, gongs, tambours, porte-voix, mugissements de bêtes fauves, orgues de Barbarie, sifflets de machines à vapeur. C'est à qui einploiera pour attirer la foule, comme on prend les abeilles au bruit, l'instrument le plus infatigable, le plus bruyant ; et des balançoires, des escarpolettes, , tombent aussi des cris aigus, tandis que, de dix minutes en dix minutes, les trains de ceinture, passant à niveau du champ de foire, coupent et dominent de leurs sifflements ce vacarme enragé.
Tout à coup la fatigue, l'odeur étouffante de cette foulée humaine, l'éblouissement d'un soleil de cinq
heures, oblique et chaud, où tournent tant de choses vibrantes et brillantes, étourdissent la reine, la font défaillir dans une halte. Elle n*a que le temps de saisir le bras d'Elysée pour ne pas tomber, et pendant qu'elle s'appuie, se cramponne, droite et pâle, de murmurer bien bas : « Rien... ce n'est rien... » Mais sa tête où les nerfs battent douloureusement, tout son corps qu* perd le sentiment de l'être, s'abandonnent une minute... Oh! il ne l'oubliera jamais, cette minute-là.... C'est fini. Maintenant Frédérique est forte. Un souffle de fraîcheur sur son front l'a vite ranimée ; pourtant elle ne quitte plus le bras protecteur, et ce pas de reine qui s'accorde au sien, ce gant qui s'appuie en tiédeur, causent à Elysée un trouble inexprimable. Le danger, la foule, Paris, la fête, il ne songe plus à rien. n est au pays impossible où les rêves se réalisent avec toutes leurs magies et leurs extravagances de rêves. Enfoui dans cette mêlée de peuplé, il va sans l'entendre, sans la voir, porté par un nuage qui l'enveloppe jusqu'aux yeux, le pousse, le soutient, l'amène insensiblement hors de l'avenue... Et c'est là seulement qu'il reprend terre, se reconnaît... La voiture de la reine est loin. Nul moyen de la rejoindre. Il leur faut revenir à pied vers la rue Herbillon, suivre dans le jour tombant de larges allées, des rues bordées de cabarets pleins et de passants en goguette. C'est une véritable escapade, mais aucun d'eux ne songe bien à l'étrangeté du retour. Le petit Zara parle, parle, comme tous les enfants après une fête, pressés de traduire
par une petite bouche tout ce qu'ils ont amasdé d'images, d'idées, d'évéaefments par les yeux. Elysée ei la reine silencieux. Lui, tout frémissaint encore, cheorche à se rappeler tour à tour et à fuir k minute délicieuse et pénétrante qui lui a révélé le secret, le triste secret de sa vie. Frédërique songe à tout ce qu'elle vient de voir d'inconnu, de nouveau. Pour la première fods elle a senti battre le cœur du peuple; elle a mis sa tête sur l'épaule du lion. Il lui en est resté une impression puissante et douce, comme une étreinte de t^idresse «t de protection*
LE ftRAND COUP
La porte battit brusquement, autocratiquement, fit courir d'un bout à l'autre de l'agence un coup de vent qui gonfla les voiles bleus, les mackintosh, agita les factures aux doigts des employés et les petites plumes des toques voyageuses. Des mains se tendirent, des fronts s'inclinèrent : J. Tom Lévis venait d'entrer. Un sourire circulaire, deux ou trois ordres très brefs à la comptabilité, le temps de demander avec une intonation extraordinairement exultante « si l'on avait fait l'envoâ de M«' le prince de Galles •, il était déjà dans son .^binet et les employés se signalaient l'un à l'autre par des clignements d'yeux l'étonnante bonne humeur du patron. Bien sûr il se passait quelque chose 'de nouveau. La paisible Séphora elle-même comprit cela derrière son grillage .et s'informa doucement, en voyant entrer Tom :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Des choses!... dit l'autre dans un large rire silen-
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cieux, avec son tournoiement d'yeux des grandes occasions.
Il fit signe à sa femme :
— Viens !,..
Et tous deux descendirent les quinze marches étroites et raides, doublées de cuivre', qui menaient à un petit boudoir en sous-sol fort coquettement tapissé et tendu, avec un divan, une toilette-princesse, éclairé au gaz presque constamment, le petit hublot par lequel l'endroit prenait jour sur la rue Royale restant fermé d'un verre dépoli épais comme un morceau de corne. De là on communiquait avec les caves et la cour, ce qui permettait à Tom d'entrer, de sortir, sans être vu, d'éviter les fâcheux et les créanciers, ce qu'en argot parisien on appelle les c pavés », c'est-à-dire des personnes ou des choses qui gênent la circulation. Avec des affaires aussi compliquées que celles de l'agence, ces ruses de Comanche sont indispensables. Sans quoi la vie s'userait en querelles, en contestations.
Les plus vieux employés de Tom, des gens qui le servaient depuis des cinq et six mois, n'étaient jamais descendus dans ce mystérieux sous-sol où Séphora avait seule le droit de pénétrer. C'était le coin intime de J'agent, son dedans, sa conscience, le cocon d'où il sortait chaque fois transformé, quelque chose comme une loge de comédien, à laquelle du reste le boudoir ressemblait fort en ce moment, avec ses becs de gaz éclairant Je marbre , les tentures falbalassées de la toilette et la mimique singulière à laquelle se livrait
J. Tom Lévis, agent des étrangers. D'un tour de main il ouvrit sa longue redingote anglaise, Fenvoyaloin, puis un gilet, puis un autre, les gilets multicolores de l'homme du cirque, désentort^a les dix mètres de mousseline blanche qui formaient sa cravate , les bandes de flanelle superposées autour de sa taille, et de cette majestueuse et apoplectique rotondité qui courait Paris dans lé premier, le seul cab connu à cette époque, sortit tout à coup, avec un c ouf ! » de satisfaction, un petit homme sec et nerveux, pas plus gros qu'une bobine dévidée, un affreux voyou de Paris quinquagénaire, qu'on eût dit sauvé du feu, tiré d'un four à plâtre, avec les rides, les cicatrices, les tonsures dévastatrices de Téchaudement, et malgré tout, un air jeunet, gaminaille, d ancien mobile de 48, le véritable Tom Lévis, c'est-à-dire Narcisse Poitou, fils d'un menuisier de la rue de l'Orillon.
Grandi dans les copeaux de l'établi paternel jusqu'à dix ans, de dix à quinze élevé par la Mutuelle et par la rue, cette incomparable école à ciel ouvert, Narcisse avait senti s'éveiller en lui de bonne heure l'horreur du peuple et des métiers manuels, en même temps une imagination dévorante que le ruisseau parisien avec ce qu'il charrie d'hétéroclite alimentait mieux que n'importe quelle traversée au long cours. Tout enfant, il combinait des projets, des affaires. Plus tard, cette mobilité du rêve l'empêchait de fixer ses forces, de les rendre productives. U voyagea, entreprit mille métiers. Mineur en AustraUe, squatter en Amé-
rique, comédien à Batavia, recors à Bruxelles, après avoir fait des dettes dans les deux mondes, laissé des pavés aux quatre coins de Tunivers, il s'installa a^ent d'affaires à Londres, où il vécut assez longtemps, oii il aurait pu réussir, sans sa terrible imagination insatiable, toujours en quête, imagination de voluptueux en perpétuelle avance sur le plaisir prochain, qui le rejeta à la noire misère britannique. Cette fois il roula très bas, fut ramassé la nuit dans Hyde Park, comme il braconnait les cygnes du bassin. Quelques mois de prison achevèrent de le dégoûter de la libre Ângle^ terre, et il revint i Tétat d'épave échouer le long du trottoir parisien d'oii il était parti.
Ce fut encore un caprice fantasque, joint à ses instincts de pitre, de comédien, qui le fit se naturaliser Anglais en plein Paris, ce qui lui était facile avec sa ^tonnaissance des mœurs, de la langue et de la mimique anglo-saxonnes. Cela lui vint d'instinct , subitement, à sa première affaire, à son premier c grand coup » d'eatremetteur.
-- Qui faut-il que j'annonce?... lui demandait inso^ lemment un grand coquin en livrée.
Poitou se vit si râpé, si triste> dans la vaste antî» chambre, tremblant d'être éconduit avant qu'on eût pu l'entendre ; il éprouva le besoin de relever tout cela par quelque chose d'anormal et d'étranger.
— Aôh !... annoncez sir Tom Lévis L
Et tout de suite il se sentib d'aplomb sous ce aoa inprovisé i la mimitay daaa cette nationalité d'aia*
LIS ROIS EN EXJh 203
pnmty s'amusa à en perfectioimer las particularitës, les manies, sans compter que la surveitttece attentive de son accent, de sa tenue, corri^^ hieQ vite sa verve exubérante, lui permit d'inventer des trucs tout en ayant Fair de claerûhar ses mots.
Chose singulière. Des innombrables combinaisons de ce cerveau plein de trouvailles, celle-là, la moins cherchée de toutes, lui réussit le mieux.' Il lui dut la connaissance de Séphora, qui tenait alors, aux Champs- Elysées, une sorte de c Familf Hôtel >, logis coquet à trois étages, rideaux roses, petit perron sur l'avenue d'Antin, entre de larges asphaltes égayés de verdure et de fleurs. La maîtresse de maison, toujours era tenue, présentait à une fenêtre du rez-de-chaussée son profil calme et divin penché sur quelque ouvrage ou sur son hvre de caisse. Là-dedans£, use société, bizarrement exotique : clowns, bookmakers, écuyers, mardiands de chevaux, la bohème anglo-américaine, la pire de toutes, Técume des plaaers et des villes de jeu. Le personnel féminin se recrutait parmi les quadrilles de Mabille, dont les violons s'entendaienit tout près les soirs d*été, mâles au bruit des disputes di| famify, à l'écroulement des jetons et des louis, car on îouait gros jeu après diner. Si parfois quelque honnête fiamille étrangère, trompée- par le mensonge de la façade, venait pout s'iastaUer chez Séphora, l'étraor geté des convives, le ton des conversations la dbA&saieni bien vite, le premier jour,, éperdue» les malles à àétBâtêfk.
Dans ce milieu d'aventuriers, de faiseurs, maître Poitou, ou plutôt Tom Lévis, ce petit locataire logé sous les combles, conquit bien vite une situation par sa gaieté, sa souplesse, sa pratique des affaires, do j toutes les affaires. Il plaçait Targent des domestiques^ ^ gagnait par eux la confiance de leur maîtresse. Comment ne Taurait-il pas eue avec cette bonne figure ouverte et souriante, cet entrain infatigable qui faisait de lui le convive précieux de la table d'hôte, allumant le client, amorçant la nappe, boute-en-train des paris et des consommations. Si froide, si fermée pour tous, la belle hôtesse du /âz»/// n'avait d'abandon qu'avec M. Tom. Souvent, l'après-midi, en rentrant, en sortant, il s'arrêtait dans le petit bureau de Fhôtel, propret, tout en glaces et en sparterie. Séphora lui racontait ses affaires, lui montrait ses bijoux et ses livres, le consultait sur le menu du jour ou sur les soins à donner au grand arum à fleurs en cornet qui baignait auprès d'elle dans une faïence de Minton. Ils riaient ensemble des lettrels d'amour, des propositions de toute sorte qu'elle recevait ; car c'était une beauté que le sentiment n'altérait pas. Sans tempérament, elle gardait son sang-froid partout et toujours, traitait ia passion comme une affaire. On dit qu'il n'y a que !• premier amant qui compte ; celui de Séphora, le sexa* génaire choisi par le père Leemans, lui avait gçlé le 'sang pour jamais et perverti l'amour. Elle n'y voyait . que l'argent, et puis aussi l'intrigue, les ruses, le traflCy ceUe admirable créature étant née dans la brocanta
LBS ROIS EN Bxn. 205
et seulement pour la brocante. Peu à peu entre elle et Tom un lien se formait, une amitié d'oncle à pupille. Il la conseillait, la guidait, toujours avec une adresse, une fertilité d'imagination qui ravissaient cette nature posée et méthodique où le fatalisme juif se mêlait au lourd tempérament des Flandres. Jamais elle n'inventait, n'imaginait rien, toute à la minute présente, et le cerveau de Tom, cette pièce d'artifice toujours allumée, devait l'éblouir. Ce qui l'acheva, ce fut d'entendre son pensionnaire, un soir qu'il avait baragouiné de la façon la plus comique pendant le dîner, lui dire à l'oreille en prenant sa clef dans le bureau du family:
— Et vous savez, pas Anglais du tout.
Dès ce jour elle s'éprit ou plutôt — car les sentiments ne valent que par l'étiquette — elle se toqua de lui, comme une femme du monde se toque du comédien qu'elle est seule à connaître, loin de la rampe, du fard, du costume, tel qu'il est et non tel qu'il parait aux autres ; l'amour voudra toujours des privilèges. Puis tous deux sortaient du même ruisseau parisien, n avait sali le bas des jupes de Séphora, et Narcisse s*y était roulé; mais ils en gardaient également la souillure et le goût de vase. L'empreinte faubourienne, le pli rapuleux qui sert de'ficelleà la physionomie en guignol du voyou et qui soulevait parfois un coin du masque de l'Anglais , Séphora les laissait voir par éclairs dans les lignes bibliques de son visage, les retrouvait dans fironie, dans le rire canaille de sa bouche de Salomé.
Cet amour singulier de la èelle et du monstre ne fit
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que s'accroître à mesure que la femme entra imsux dans la vie du pitre, dans la confidence de ses trucs, de ses singeries, depuis l'invention du cab jusqu'à celle des gilets multiples à Taide desquels J. Tom Lévis, ne pouvant se grandir, essayait au moins de paraître majestueux ; à mesure qu'elle s'associait à cette existence imprévue, tourbillonnante, de projets, de rêves, le grands et de petits coups. Et ce singe d^homme était si fort qu'après dix années de ménage légitime et bourgeois, il l'amusait, la charmait encore comme au premier temps de leur rencontre. Il aurait suffi pour s'en convaincre, de la voir ce jour-là renversée sur le divan du petit salon se tordre, se rouler de rire en disant d'un air ravi, extasié : c Est-il bête !... est-il bête!... » pendant que Tom, en collant et tricot de couleur, réduit à son expression la plus sobre, chauve, anguleux, osseux, se livrait devant elle à une gigue frénétique, avec des gestes en bois et des trépignements enragés. Quand tous deux furent las, elle de rire et lui de gigoter, il se jeta à son côté sur le divan, approcha sa face simiesque de cette tête ange- Uque, et lui soufflant sa joie dans la figure :
— ^Enfoncés les Spricht !. . . Dégotée l'a SprichtaiHe !... J'ai trouvé mon coup, le grand coup.
^ Bien sûr?... Qui donc çaî...
Le nom qu'il dit amena sur les lèvres de Sépnora une jolie moue de dédain :
Gomment! ce grand serin?... Mais il n'a ptofi
le sou... Nous l'avons tondu, rasé, Im e^'soil lion
un ROIS EN EXIL 207
d'DIyrîe... Il ne lui reste pas ça de duvet sur le dos.
— Blague pas le lion d'Ulyrie, ma fille... Rien que la peau vaut deux cents millions, dit Tom, reprenant son flegme.
Les yeux de la fenune flambèrent. Il répéta eo appuyant sur chaque syllabe:
— Deux cents millions i...
Puis froidement, nettement, il lui expliqua le eoup^ n s'agissait d'amener Christian II à accepter les propositions de la Diète, et à céder ses droits à la couronne pour le beau prix qu'on lui offrait. En somme, quoi? une signatiu*e à donner, pas davantage. Christian, seul, se serait décidé depuis longtemps. C'est l'entourage, la reine surtout qui l'arrêtait, l'empêchait de signer cette renonciation. Il faudrait bien en venir là pourtant un jour ou l'autre. Plus le sou à la maison. On devait dans tout Saint-Mandé, au boucher , au marchand d'avoine — car, malgré la misère des maîtres, il y avait encore des chevaux à l'écurie. Et toujours maison montée, table mise, les apparences du luxe avec des privations sinistres par dessous. Le linge royal, portant couronne, se trouait dans les armoires et on ne le remplaçait pas. Les écuries étaient vides, les plus grosses pièces d'argenterie engagées; et le service à peine suffisant restait souvent plusieurs mois impayé. Tous ces dé« tails, Tom les tenait de Lebeau, le valet de chambre, qui lui avait appris aussi l'histoire des deux cents milhons proposés par la Diète de Leybach et la scène à laquelle ils avaient donné lieu.
20S LES ROIS EN xxn.
Depuis que le roi se savait deux cents millions, là tout près, contre une becquée d'encre, il n'était plus le même, ne riait plus, ne parlait plus, gardait toujours cette idée fixe comme un point névralgique au même côté du front. Il avait des humeurs de do^ue, de gros soupirs silencieux. Pourtant rien n'était changé à son service particulier : secrétaire, valet de chambre, cocher, valets de pied. Le même luxe coûteux d^ameublement et de tenue. Cette Frédérique, enragée d'orgueil, croyant masquer à tous sa détresse à force de hauteur, n'aurait Jamais permis que le roi fût privé de rien. Quand il mangeait par hasard rue Herbillou, la table devait être luxueusement servie. Ce qui manquait par exemple, ce qu'elle ne pouvait pas fournir, c'était l'argent de poche, pour le club, le jeu, les demoiselles. Evidemment le roi succomberait par là. Un beau matin, après quelque longue veillée au baccarat, à la bouillotte, ne pouvant pas payer, ne voulant pas devoir, — voyez-vous Christian d'Illyrie affiché au Grand-Club ! — il prendrait sa belle plume et signerait d'un trait sa démission de monarque. La chose serait même déjà arrivée sans le vieux Rosen qui, secrètement, nialgré la défense de Frédérique, recommençait à payer pour Monseigneur. Aussi le plan étaitil de lui faire dépasser le niveau des petites dettes courantes, de l'entraîner aux vraies dépenses, à des engagements multiples dépassant les ressources du vieux duc. Cela demandait une avance d'argent considérable.
LES BOIS EN lOOL 209
— Mais, disait Tom Lévis, TafTaire est si belle que les fonds ne nous manqueront pas. Le mieux serait d'en parler au père Leemans et d'opérer en famille. Seulement, ce qui m'inquiète, c'est le grand ressort, c'est la femme.
— Quelle femme? demanda Séphora, élargièsant son regard ingénu.
— Celle qui se chargera de passer la corde au cou du roi... H nous faut une mangeuse pour de bon, une fille sérieuse et d'estomac solide, qui s'attaque tout de suite aux gros morceaux.
— Amy Férat peut-être ?...
— Ah! ouiche !... usée, archi-usée... Et puis pas assez sérieuse. Ça soupe, ça chante, ça fait là noce en vraie jeunesse... Pas la femme à roustir son petit million par mois, paisiblement, sans avoir l'air d'y toucher, tenant sa dragée haute, se débitant au détail, au centimètre carré, et plus cher qu'un terrain sur la rue de la Paix.
— Oh ! je sens bien comme il faudrait mener la chose, dit Séphora rêveuse... Mais qui?
— Ah! voilà... Qui?
Et le rire muet qu'ils croisèrent valait une association.
— Va ! puisque tu as déjà commencé...
— Comment ! tu sais donc ?.,.
— Est-ce que je ne vois pas son jeu quand il te regarde, et ses stations près du grillage aussitôt qu'il
210 LES nOIS EN EXIL
me croit sorti?... D'ailleurs il n'en fait pas mystère eV. raconte son amour à qui veut Fentendre... Il l'a même écrit et contresigné sur le livre du Club.
En apprenant l'histoire du pari, la ^tmquilie Séphora B'émut :
— Ah! vraiment... Deux mille louis qu'il couche* rait... Par exemple, c'est trop fort!...
Elle se leva, fit quelques pas pour secouer sa colère, puis revenant vers son mari :
— Tu sais, Tom, voilà plus de trois mois que j'ai ce grand nigaud pendu après ma chaise... Eh bien! tiens'.... pas seulement ça.
On entendit le craquement d'une petite griffe contre une dent qui ne demandait qu'à mordre.
Elle ne mentait pas. Depuis le temps qu'il lui faisait 1* chasse, il en était encore à lui toucher le bout des doigts, à mordiller après elle ses porte-plumes, à se griser au frôlement desaj^ipe. Jamais pareille chose n'était arrivée à ce Prince Charmant, gâté des femmes, assailli de sourires quêteurs et de lettres parfumées. Sa jolie tête frisée, oii restait l'empreinte d'une couronne , la légende héroïque savamment entretenue par la reine, et sur toute chose le parfum de séduction qui enveloppe les êtres aimés, lui avaient valu dans le faubourg de vrais succès. Plus d'une jeune femme aurait pu montrer, pelotonné sur un divan de boudoir aristocratique, un ouistiti de la cage royale; et dians le inonde des coulisses, en général monarchique tt bien pensant, cela posait toot de saiHe iitie^ detoM»-
L«9 ROIS EN ex\L 211
0el)e d'avoir em son album à ^ottvetnr le portrait de Christian S.
Cet homme habitué à sentir lei» yeux, les lèvres, les cœurs aller vers lui, à ne jamais jeter «on regard sans que quelque chose frémit au bout, 66 mor-* fondait depuis deâ mois en face de la nature la plus paisible, la plus froide. Elle jouait à la caissière modèle, comptait, chiffrait, tournait les pages lourdes, ne montrant au soupirant que la rondeur veloutée de son profil avec le frisson d'un sourire en coin finissant à rœil, au bord des cils: Le caprice du Slave s'amusa d'abord de cette lutte, Famour-propre s'en mêlait aussi, tous les yeux du Grand-Club visés sur lui ; et cela finit en vraie passion, alimentée par le vide de cette existence inoccupée où la flamme montait droit, sans obs* trfcle. Il venait tous les jours vers cinq heures, le beau moment des journéeis de Paris, l'heure des visites, où se décident les plaisirs du soir; et peu à peu tous les jeunes gens du Club qui lunchaient à l'agence et rôdaient autour de Séphora, cédaient respectueusement la place. Cette désertion, diminuant le chiffre deB petites affaires courantes, augmenta la froideur de la dame; et comme le Hon dlllyrie ne rapportait plus rien, elle commençait à faire sentir à Christian qu'il la gênait, qu'il accaparait trop royalement l'angle entr'ouvert de son grillage, quand tout cela changea subitement, d'un jour à l'autre, au lendemain de sa conversation avec Tom.
— On a vu Votre Majesté, hier soir, aux Fantaisies...
212 LES ROIS EN EXa
A cette demande, appuyée d'un regard anxieux et triste, Christian II se sentit délicieusement troublé.
— En effet... J'y étais...
— Pas seul?...
— Mais...
— Ah!... Il y a des femmes heureuses...
Tout de suite pour atténuer la provocation de sa phrase, elle ajouta que depuis longtemps elle avait une envie folle d'aller dans ce petit théâtre t voir cette danseuse suédoise, vous savez... » Mais son mari ne la menait nulle part.
U lui proposa de la conduire.
— Oh! vous êtes trop connu...
-^ En restant bien cachés au fond d'une baignoire...
Bref, on prit rendez-vous pour le lendemain; car justement Tom passait sa soirée dehors. Quelle délicieuse escapade ! Elle, sur le devant de la loge, en toilette savante et discrète, épanouie d'une joie d'enfant à regarder la danse de cette étrangère qui eut à Paris son heure de célébrité, une Suédoise au mince visage, aux gestes anguleux, montrant sous ses bandeaux blonds des yeux brillants et noirs tenant l'iris entier, des yeux de rongeur, et dans ses élans, dans ses bonds silencieux, tout de noir vêtue, l'effarement aveugle d'une grande chauve-souris.
— Que je m'amuse!.... que je m'amuse!.. . disait Séphora.
Et le roi viveur, immobile derrière elle, une boîte de fondants sur les genoux, ne se souvenait pas d'une
LES ROIS EN BXn. 21S
: Tolupté plus douce que le frôlement de ce bras nu soua y la dentelle, de cette haleine fraîche qui se tournait vers Im. n voulut la reconduire jusqu'à la gare Saint-Lazare, puisqu'elle repartait pour la campagne, et dans la voiture eut un élan emporté, l'attira à pleins bras contre son cœur.
— Oh ! dit-elle tristement, vous allez me gâter tout mon plaisir.
L'immense salle d'attente du premier était déserte, mal éclairée. Assis tous les deux sur un banc, Séphora, frissonnante, s'abritait daiis l'ample fourrure de Christian. Ici elle n'avait plus peur, s'abandonnait, parlait au roi, bas, daus l'oreille. De temps en temps passait un employé balançant sa lanterne, ou quelque bande de comédiens habitant la banlieue et rentrant après le théâtre. Parmi eux, le mystère d'un couple enlacé, marchant à l'écart.
— Qu'ils sont heureux! murmurait-elle... Ni liens, ni devoirs... Suivre l'élan de son cœur... Tout te reste est une duperie...
Elle en savait quelque chose, hélas ! Et soudain, comme entraînée, elle lui racontait sa triste existence avec une sincérité qui le toucha, les embûches, les tentations des rues de Paris pour une fille que l'avarice de son père faisait pauvre, à seize ans le sinistre marché, la vie finie, les quatre ans passés près de ce vieillard pour qui elle n'avait été qu'une garde-malade ; ensuite, ne voulant plus retomber dans la boutique trafiquante du père Leemans« la nécessité d'un guide, d'un soutien,
31 il LES ROIS BEf EXIL
qui lui avait fait épouiser ce Tom Lévis, mi homnie d'argent. Elle s'était donnée, dévouée, privée de tout plaisir, terrée vive à la campagne, puis mise à ce travail d'employé, et cela sans un merci, sans une gracie de cet ambitieux tout à ses affaires, qui, à la moindre velléité de révolte, au moindre désir de vivre, opposait toujours ce passé dont elle n'était pas responsable.
— Ce passé, dit-elle en se levant, qui m'a valu le sanglaat outrage paraphé de votre nom sur le livre du Grand-Club.
La cloche, sonnant le départ, arrêta juste où il le fallait ce petit effet théâtral. Elle s'éloigna de son pas glissant que suivaient les noires légèretés de sa jupe, envoya à Christian un salut des yeux, de la main, et le laissa stupéfait, immobile, étourdi de ce qu'il venait d'entendre... Elle savait donc?... Gomment?... Oh! qu'il s'en voulait de sa lâcheté, de sa forfanterie... E passa sa nuit à écrire, à demander pardon dans un ffiançais semé de toutes les fleurs de sa poésie nationale qui compare la bien- aimée aux colombes roucoulantes , au fruit rosé de l'azerole.
Merveilleuse invention de Séphora, ce reproche du pari. Cela lui donnait barre en plein sur le roi, et pour longtemps. Cela expliquait aussi ses longues froideurs, ses accueils presque ennemis, et le marchandage savant qu'elle allait faire de toute sa personne. Un homme ne doit -il pas tout supporter de celle à qui il a fait un xffront pareil? Christian devint le servant timide et • docile à tous les caprices, le sigisbée en titre, au vu et
urs ROIS m EXIL 215
au su de tout Parir; et si la beauté de la dame pouvait lui servir d'excuse aux yeux du monde, Tamitié, la £Buniliaritë du mari u'avaient rien de réjouissant. < Mon ami Christian n... » disait J. TomLévis, redressant sa petite taille, n eut une fois la fantaisie de le recevoir à Gourbevoie, histoire de causer aux Spricht une de ces rages jalouses qui hâtaient les jours de Fillustre couturier. Le roi parcourut la maison et le parc, monta dans le yacht, consentit à se laisser photographier sur le perron au milieu des châtelains qui voulaient éter* niser le souvenir de cette inoubliable journée ; et le soir, pendant qu'on tirait en Thonneur de Sa Majesté un feu d'artifice dont les fusées tombaient doublées par la Seine, Séphora, appuyée au bras de Christian, lui disait le long des charmilles, toute blandie d'un reflet de flamme de Bengale :
— Oh ! comme je vous aimerais, si vous n'étiez pas roi...
C'était un premier aveu, et bien adroit. Toutes les maîtresses qu'il avait eues jusqu'ici adoraient en lui la sottvwain, le titre glorieux» la lignée d'ancêtres. Gelld* U l'aimait bien pour luF-mâme. c Si vous n'étiez pas roi... » Il l'était si peu» il lui aurait si volontiers sacri* fié le lambeau de pourpre dynastique qui lui tenait à peine aux épaules!
Un» autre bisi» elle a'expliqueât mieux encore. Gomme il s'inquiétait de la trouver pleurante et pftUd :
^ J'ai bien peur que nous ue noua voyions plut Mpatâti répondit-elle.
— Et pourquoi î .
— n m*a déclaré tout à Theure que les af&ires allaient trop mal pour les continuer en France, (ju'il faudrait fermer boutique, aller s'installer ailleurs...
— Il vous emmène ?
— Oh! je ne suis qu'une gène A son ambition n
m'a dit : « Viens, si tu veux... y Mais il faut que je le suive... Que deviendrais-je, toute seuto ici?
— Méchante, est-ce que je ne suis pas là?
Elle le regarda fixement, droit dans les yeux.
— Oui, c'est vrai, vous m'aimez, vous... Et moi aussi je vous aime... Je pourrais être à vous, sans honte.. .'Mais non, c'est impossible...
-— Impossible ? demanda-t-il, tout haletant du paradis entrevu.
— Vous êtes trop haut pour Séphora Lévis, Monseigneur...
Et lui, avec une fatuité adorable :
— Mais je vous élèverai jusqu'à moi... Je vous ferai comtesse, duchesse. C'est un des droits qui me restent; et nous trouverons bien quelque part dans Paris un nid d'amoureux où je vous installerai d'une façon digne ie votre rang, où nous vivrons tout seuls, rien que nous..,
^- Oh ! ce serait trop beau.
Elle rêvait, levant ses yeux de petite fille, candides et mouillés. Puis vivement :
— Mais non... vous êtes roi... Un jour, en plein bonheur, vous me quiUerie? ,*«
— Jamais.
— Et si Ton vous rappelle.. «
— Où donc?... En Illyrie?... Mais c'est fini, à jamais rompu... J'ai manqué l'an dernier une de ces occasions qui ne reviennent pas deux fois.
— Bien vrai ? dit-elle avec une joie qui n'était pas Teinte... Ohl si j'en étais sûre...
Il eut aux lèvres pour la convaincre un mot qu'il ne dit pas, mais qu'elle entendit bien ; et le soir, J. Tom Lévis, que Séphora tenait au courant de tout, déclara solennellement que < ça y était... qu'il fallait prévenir le père... »
Séduit comme sa fille par l'imagination, la verve communicative, l'inventif bagou de Tom Lévis, Leemans avait mis plusieurs fois de l'argent dans les coups de l'agence. Après avoir gagné, il avait perdu, suivant en cela les chances du jeu; mais lorsqu'il se fut fait rouler — comme il disait — deux ou trois fois, le bonhomme prit une attitude. Il ne récrimina pas, ne s'emporta pas, connaissant trop bien les affaires et détes* tant les paroles inutiles ; seulement, quand son gendre vint encore lui parler de commandites pour un de ces merveilleux châteaux en Espagne que son éloquence élevait jusqu'aux cieux, le brocanteur eut un sourire dans sa barbe, signifiant très net: «n, i, ni... c'est fini...» et un abaissement des paupières qui semblait ramenef^ à la raison, au niveau des choses faisables les extrava^ gances de Tom. L'autre savait cela ; et comme il tenait
sagement à ce que Taffaire d'Illyrie ne sortît pas de la famille, il dépêcha Séphora vers le brocanteur, qui s'était pris en vieillissant d'une sorte d'affection pour son unique enfant, chez qui d'ailleurs il se sentait revivre.
Depuis la mort de sa femme, Leemans avait cédé son magasin de curiosités de la rue de la Paix, st. contentant de sa brocante. C'est là que Séphora vint le trouver un matin de bonne heure, pour être sûre de le rencontrer, car il restait peu chez lui, le vieux. Immensément riche et retiré du trafic, au moins en apparence, il continuait à fureter dans Paris du matin au soir, courait les marchands, suivait les ventes, cherchant l'odeur, le frottis des affaires et surtout surveillant avec une acuité merveilleuse la foule de petits brocanteurs, industriels, marchands de tableaux, de bibelots qu'il commanditait, sans l'avouer, de peur qu'on soupçonnât sa fortune.
Séphora, par un caprice, un ressouvenir de sa jeunesse, vint à pied rue Eginhard de la rue Royale, suivant à peu près la route qui la ramenait jadis du magasin. Il n'était pas huit heures. L'air était vif, les voitures • encore rares, et vers la Bastille il restait de l'aube une l nuée orange où le génie doré de la colonne avait l'air de tremper ses ailes. De ce côté, par toutes les rues dépendantes, sortait un joli peuple de filles de faubourg 0'en allant au travail. Si le prince d'Axel s'était levé assez tôt pour guetter la descente, il eût été. content ce matin-là. Par deux, par trois, causantes, alertes, marchant très vite, oDes l'egagnaient les fourmillants ate-
liers des rues Saint-Martin, Saint-Denis, Vieille-du* Temple, et quelques rares élégantes les magasins des boulevards, plus éloignés mais plus tard ouverts.
Ce n'était pas Fanimation du soir, quand, la tâche finie, la tête pleine d'une journée de Paris, on s'en retourne au gîte, avec du train, des rires, souvent le regret d'un luxe entrevu qui fait paraître la mansarde plus haute et l'escalier plus sombre. Mais s'il restait encore du sommeil dans ces jeunes têtes, le repos les avait parées d'une sorte de fraîcheur que complétaient les cheveux soigneusement coiffés, le bout de ruban noué dans les nattes, sous le menton, et le coup de brosse donné avant le jour aux robes noires. Çà et là un bijou faux au bord d'une oreille rose de froid, un peigne rutilant, le clinquant d'une boucle à la taille, la ligne blanche d'un journal plié dans la poche d'un waterproof. Et quelle hâte, quel courage ! Des manteaux légers, des jupes minces, la marche mal assurée sur des talons trop hauts que les courses nombreuses ont tournés. Chez toutes le désir, la vocation de la coquetterie, une façon de s'en aller le front levé, les yeux en avant, avec la curiosité de ce qu'apportera cette journée commencée ; des natures toutes prêtes pour le hasard, comme leur type parisien, qui n'en est pas un, est prêt pour toutes les transformations.
Séphora n'était pas sentimentale et ne voyait jamais rien en dehors de la chose et de l'heure présentes; pourtant ce piétinement confus, ce bruissement hâtif autour d'elle l'amusait. Sur tous ces minois elle retrou-
vait sa jeunesse, dans ce ciel matinal, dans ce vieux quartier si curieux dont chaque rue porte à son angle, sur un cadre, le nom des notables commerçants, et qui n'avait pas changé depuis quinze ans. En passant sous la voûte noire servant d'entrée à la rue Eginhard, du côté de la rue Saint-Paul, elle rencontra la longue robe du rabbin qui se rendait à la synagogue voisine; deux pas plus loin, le tueur de rats avec sa gaule et sa planchette à laquelle pendent les cadavres velus, type de l'ancien Paris qu'on ne trouve plus qu'en ce pâté de maisons moisies, oii tous les rats de la ville ont leur quartier général ; plus loin encore un cocher de remise que tous les matins de sa vie d'ouvrière elle avait vu s'en aller ainsi, lourd dans ses grosses bottes peu habituées à la marche, tenant précieusement à la main — tout droit comme un cierge de communiant — ce fouet qui est l'épée du cocher, l'insigne de son grade et ne le quitte jamais. A la porte des deux ou trois boutiques composant toute la rue et dont on ôtait les volets, elle vit les mêmes loques pendues en tas, entendit le même baragouin hébraïque et tudesque, et lorsque, après avoir franchi le porche bas de la maison paternelle, la petite cour et les quatre marches menant à la brocante, elle tira le cordon de la crécelle fêlée, il lui sembla qu'elle avait quinze ans de moins sur les épaules, quinze ans d'ailleurs qui ne lui pesaient guère.
Gomme à cette époque, la Darriet vint lui ouvrir, une robuste Auvergnate dont la face luisante et co-
lorée avec des dessous sombres, le châle à pois étroitement noué, la coiffe noire lisérée^de blanc semblaient porter le deuil d'une boutique à charbon. Son rôle à la' maison était visible rien qu'à sa manière d'ouvrir la porte à Séphora, rien qu'au sourire à lèvres pincées que face à face échangèrent les deux femmes.
— Mon père est là?
— Oui, madame... Dans l'atelier... Je vas l'appeler,
— C'est inutile... Je sais oîi c'est...
Elle traversa Tantichambre, le salon, ne fît que trois enjambées du jardin, — un puits noir entre de grands murs où montaient quelques arbres, — encombré dans ses allées étroites par d'innombrables vieilleries, ferrailles, plomberies, rampes ouvragées, fortes chaînes dont le métal oxydé et noirci s'accordait bien avec les buis tristes, le ton verdâtre de vieille fontaine du jardin. D'un côté, un hangar débordant de débris, carcasses de meubles cassés de tous les temps, avec des entassements de tapisseries roulées dans les coins; de l'autre, un atelier tout en vitres dépolies pour échapper aux indiscrétions des étages voisins. Là, montait jusqu'au plafond, dans un apparent désordre, un assemblage de richesses, connues seulement du vieux à leur juste valeur, lanternes, lustres, torchères, panoplies, brûle-parfums, bronzes antiques ou exotiques. Au fond, deux fourneaux de forgeron, des établis de menuisier, de serrurier. C'est là que le brocanteur retapait, copiait, rajeunissait les vieux modèles avec une habileté prodigieuse et dos patiences de bénédictin.
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Autrefois le vacarme était grand du matin au soir, 0inq ou six ouvriers entourant le maître; on n'entendait . plus maintenant que le cliquetis d'un marteau sur le métal fin, un grignotement de lime, éclairé le soir d'une lampe unique témoignant que la brocante n'était pas morte.
Quand sa fille entra, le vieux Leemans en grand tablier de cuir, les manches de sa chemise retroussées sur des bras velus et blonds comme s'ils avaient jamassé des parcelles de cuivre à l'établi, était en train de forger à l'étau un chandelier Louis Xin dont il avait le modèle sous les yeux. Au bruit de la porte il releva sa tête rubiconde, perdue dans une chevelure et une barbe d'un blanc roux, et fronça ses épais sourcils inégaux, oîi son regard se démêlait conmie entre les poils retombants d'un griffon.
• — B'jour, pa ., dit Séphora qui feignit de ne pas
voir le geste embarrassé du bonhomme 'essayant de dissimuler le flambeau qu'il tenait ; car il n'aimait prs à être dérangé ni aperçu dans son travail.
— C'est toi, petite?
Il frotta son vieux museau sur les deux joues délicates.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive?... demanda-t-il en la poussant dans le jardin... Pourquoi t'es-tu levée de si bonne heure?...
— J'ai à vous dire quelque chose de très important...
— Viens!
n l'entraînait vers la maison»
— Oh ! mais vous savez, je ne veux pas que la Darnet soit là...
— Bon... bon... dit le vieux, souriant dans ses broussailles ; et en entrant il cria à la servante en train de faire reluire les glaces d'un miroir de Venise, toujours essuyant, fourbissant, le front lisse comme \m parquet :
— -Darnet, tu iras voir dans le jardin si j'y suis.
£t le ton dont ce fut dit prouvait que le vieux pacha n'avait pas encore abdiqué aux mains de l'esclave favorite. Ils restèrent, le père et la fille, tous deux seuls dans le petit salon soigné, bourgeois, dont le meuble couvert de housses blanches, les petits tapis de laine au pied des chaises contrastaient avec le tohu-bohu des richesses poussiéreuses dans le hangar et l'atelier. Comme ces fins cuisiniers qui n'aiment que les mets les plus simples, le père Leemans, si expert et curieux aux choses d'art, n'en possédait pas chez lui la moin* dre bribe, et montrait bien en cela le marchand qu'il était, estimant, trafiquant, échangeant, sans passion ni regret, non comme ces artistes du bibelot qui avant de céder une rareté s'inquiètent de la façon dont l'amateur pourra l'entourer, la faire valoir. Seulement aux murs son grand portrait en pied signé Wattelet, et le représentant au milieu de ses ferrailles, en pleine forge. C'était bien lui, un peu moins blanc, mais pas changé, toujours maigre, toujours voûté, toigours sa tète d'homme-chien à la barbe rutilante et plate, aux cheveux longs, en salade, ne laissant voir de la figure
qu'un nez rougi par une inflammation perpétuelle, et qui donnait une face d'ivrogne à ce sobre buveur de thé. Le tableau était la seule marque caractéristique de la salle, avec un livre de messe posé la tranche à plat sur la cheminée. Leemans lui devait quelques bonnes affaires, à ce livre; par là il se distinguait de ses concurrents, ce vieux mécréant de Schwalbach, la mère Esaii et les autres, avec leurs origines de Ghetto, tandis qu'il était, lui, chrétien, marié par amour à une juive, mais chrétien, même catholique. Cela le servait près de sa haute clientèle; il entendait la messe dans l'oratoire de ces dames, chez la comtesse Mallet, chez l'aînée des Sismondo, se montrait le dimanche à Saint- Thomas d'Aquin, à Sainte-Glotiide, où allaient ses meilleurs clients, tandis que par sa femme il tenait les maisons des grands traitants Israélites. £n vieillissant, cette grimace religieuse était devenue un pli, une habitude, et souvent le matin, partant à ses affaires, il entrait à Saint-Paul prendre — comme il disait sérieusement — UD petit bout de messe^ ayant remarqué que tout lui réussissait mieux ces jours-là...
— Et alors?... dit-il, en regardant sa Me sournoieement.
— Une grosse affaire, pa...
Elle tira de son sac ime liasse de billets, de traites portant la signature de Christian.
— Il faudrait escompter ça,.. Veux-tu?
Rien qu'en voyant l'écriture, le vieux eut une gn^ mace qui fronça toute sa figure, la fit disparaître
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presque en entier dans sa toison aveo le mouvement d'un hérisson en défense.
— Du papier d'IUyrie !... Merci, je connais ça... Il faut que ton mari soit fou pour te charger d'une commission pareille... Voyons, vraiment, vous en êtes là?
Sans s'émouvoir de cet accueil auquel elle s'attendait:
— Ecoute..., dit-elle, et de son air posé, elle lui conta la chose, le grand coup, en détail, avec preuves à l'appui, le numéro du « Quernaro » où se trouvait la séance de la Diète, des lettres de Lebeau les tenant au courant de la situation... Le roi, amoureux fou, s'occupait d'installer son bonheur. Un hôtel superbe avenue de Messine, maison montée, équipages, il voulait tout cela pour la dame, prêt à signer autant de billets qu'il faudrait, au taux que l'on voudrait... Leemans ouvrait maintenant les deux oreilles, faisait des objections, demandait, furetait dans tous les coins de cette affaire si savamment manigancée.
— A combien les traites?!
— A trois mois.
— Alors dans trois mois ?.••
— Dans trois mois !...
Elle eut le geste de serrer un nœud coulant, un pli de la bouche amincissant sa lèvre calme.
— Et l'intérêt ?
— Aussi gros que tu voudras... Plus les traites seront lourdes, mieux ça nous ira... Il faut qu'il n'ait pas d'autres ressources que de signer son renoncement.
— Et une fois signé ?...
— Alors ça regarde la femme... Elle a devant elle un monsieur de deux cents millions à grignoter.
— Et si elle garde tout pour elle? Il faut une femme dont on soit diantrement sûr...
— Nous en sommes sûrs...
— Qui est-ce?
— Tu ne la connais pas, dit Séphora sans sourciller, remettant toutes les paperasses dans son petit sac de plaideuse.
— Laisse donc ça... fit le vieux vivement... C'est beaucoup d'argent , sais- tu... Une mise de fonds considérable... J'en parlerai à Pichery.
— Prenez garde, p'pa... Il ne faudrait pas se mettre torop de monde dessus... Il y a déjà nous, Lebeau, puis vous... Si vous allez encore en chercher d'autres!...
— Seulement Pichery... Tu penses, à moi tout seul je ne pourrais pas... C'est beaucoup d'argent... beaucoup d'argent.
Elle répondit froidement :
— Oh ! il en faudra bien davantage...
Un silence. Le vieux réfléchissait, abritant ga poQ« sée sous ses poils.
- Enfin, voilà.."., dit-il... Je fais TafTaire; mais à une condition. Cette maison de l'avenue de Messine.. 11 va falloir la meubler chiquement.. Eh bien! c'est moi qui fournirai le bibelot...
Dans les trafics de l'usurier, le brocanteur montrai! sa patte. Séphora partit d'un éclat de rire à trentedeux dents :
— Oh ! la vieille fripe... la vieille fripe... disait-elle, se servant d'un mot qu'elle retrouvait soudain dans l'air de la brocante et qui jurait avec sa distinction de toilette et de tenue; — allons, c'est convenu, pa... Vous fournirez le bibelot... mais rien de la collection de maman, par exemple !
Sous cette étiquette hypocrite : < Collection de M"* Leemans » le brocanteur avait groupé un ramassis d'objets tarés, invendables, dont il se défaisait magnifiquement grâce à cette grimace sentimentale, ne détachant du précieux lot, des reliques de sa chère défunte que ce qu'on lui payait au poids de l'or.
— Vous m'entendez, vieux... pas de carottes, pas de pannes... La dame s'y connaît.
— Tu crois... qu'elle s'y connaît?..., fit le vieux chien dans ses moustaches.
— Comme vous et moi, je vous dis.
— Mais enfin...
Il approchait son museau du joli minois; et sur tous deux le brocant^ige était écrit, sur le vieux parchemin et sur le duvet de feuille de rose.
— ... Mais enfin, qu'est-ce que c'est que cette femme?... Tu peux bien me le dire, maintenant que yen suis.
— C'est...
Elle s'arrêta un moment, rattaoha les larges brides
de fion chapeau sous rovale.fin du visage, jeta au xniVoir un regard satisfait de jota femme, où se mêlait un nouvel cigueil.
— C'est la comtesse de Spalato... dit-elle grave-