A ^ACADÉMIE
Le classique palais qui dort sous le plomb de sa coupole, au bout du pont des Arts, à rentrée du Paris d'étude, avait ce matin-là un air de vie insolite et semblait s'avancer à Talignement du quai. Malgré la pluie, une pluie de juin crépitante, arrivant par ondées, la foule se pressait sur les. marches de la grande porte, se déroulait en queue de théâtre le long des grilles,
des murailles, coulait sous la voûte de la rue de Seine, une foule gantée, bien tenue, discrète, qui se morfondait patiemment, sachant qu'elle entrerait, qu'elle allait entrer comme en témoignaient les petites cartes de différentes couleurs, éclatantes dans l'averse, dont chacun était muni. Le plus régulièrement aussi, les voitures prenaient la file sur le quai désert de la Monnaie, tout ce que Paris contient de luxueux équipages, — livrées coquettes ou splendides, démocratiquement abritées de parapluies et d'imperméables, — laissant voir les perruques à marteaux, la dorure des galons, et sur les panneaux alignés, les armoiries, les grands
blasons de France et d'Europe, même des devises royales, comme les planches d'un d'Hozier mouvant et gigantesque en étalage au long de la Seine. Quand un rayon glissait, une échappée de ce soleil parisien qui a la grâce du sourire sur un sérieux visage, tout s'éclairait en reflets de luisants mouillés, les harnais, les oasquettes des gardes, la lanterne du dôme, les lions de fonte de l'entrée, d'hahitude poussiéreux et ternes, redevenus d'un beau noir lavé.
De loin en loin, aux jours de réceptions solennelles, le vieil Institut a de ces subits et intéressants réveils d'une après-midi. Mais ce matin-là, il ne s'agissait pas de réception. La saison était bien trop avancée ; et les récipiendaires, coquets comme des comédiens, ne consentiraient jamais à débuter, le prix de Paris déjà couru, le salon fermé, les malles faites pour le voyage. Simplement une distribution de prix académiques, cérémonie sans grand éclat et qui n'attire d'ordinaire que les familles des lauréats. Ce qui valait cette affluence exceptionnelle, cette poussée aristocratique aux portes de l'Institut, c'est qu'au nombre des ouvrages couronnés se trouvait le Mémorial du siège de Raguse par le prince de Rosen, et que la coterie monarchique en avait profité pour organiser une manifestation contre le gouvernement sous la protection de ses sergents de ville. Par une chance extraordinaire ou le fait de ces intrigues qui creusent mystérieusement en ^hemins de taupes les terrains officiels ou académiques, le secrétaire perpétuel se trouvant malade, le rapport sur les
Duyrages couronnés devait être lu par le noble duc de fitz-Uoy, et Ton savait que, légitimiste jusqu'au blanc exsangue, il soulignerait, ferait valoir les passages les plus ardents du livre d'Herbert, de ce beau pamphlet historique autour duquel s'étaient groupés tous les dévouements, toutes les ferveurs du parti. En somme une de ces protestations malicieuses que l'Académie osait même sous l'Empire, et qu'autorisait l'indulgence bonne fille de la République.
Midi. Les douze coups sonnant à la vieille horloge occasionnent une rumeur, un mouvement dans la foule. Les portes sont ouvertes. On avance lentement, méthodiquement, vers les entrées de la place et de la rue Mazarine, tandis que les voitures armoriées tournant dans la cour déposent leurs maîtres, porteurs de cartes privilégiées, squs le portique où s'agite au milieu d'huissiers à chaînes l'affable chef du secrétariat, galonné d'argent, souriant et empressé comme le bon majordome du palais de la Belle-au-Bois-Dormant, le jour où après un sommeil de cent ans la princesse s'éveilla sur son lit de parade. Les portières battent, les valets de pied balourds, en longues lévites, sautent de leurs sièges; et les saints, les révérences à grandes Lraines, les sourires, les chuchotements d'un monde d'habitués s'échangent et se perdent avec un bruit de soie frôlée, dans l'escalier tendu d'un tapis menant aux tribunes réservées, ou dans l'étroit oouloir en pente et comme tassé sous le piétinement des siècles, qui eonduit à l'inténour du palais.
La salle se remplit en amphithéâtre sur le côté réservé au public. Les gradins, noircis un à un, montent jusqu'au cintre où les derniers rangs debout découpent des silhouettes sur le vitrage arrondi. Pas une place vide. Un entassement houleux de têtes qu'éclaire un jour d'église ou de musée refroidi encore parles stucs jaunes et lisses des murailles et le marbre de grandes statues méditatives , Descartes , Bossuet , Massillon, toute la gloire du grand siècle figée dans un geste immobile. En face de l'hémicycle débordant, quelques gradins inoccupés, une petite table verte avec le verre d'eau traditionnel, attendent l'Académie et son bureau qui entreront tout à l'heure par ces hautes portes surmontées d'une inscription dorée et tombale : « lettres, SCIENCES, ARTS. » ïout ccla ost autiquo, froid et pauvre, et contraste avec les toilettes de primeur dont la salle est vraiment fleurie. Etoffes claires, défaillantes, des gris duvetés, des roses d'aurore, sur la coupe nouvelle un peu serrée et tendue des étincellements de jais et d'acier, et des coiffures légères en fouillis de mimosas et de dentelles, des reflets d'oiseaux des îles parmi des nœuds de velours et des pailles couleur de soleil, là-dessus le battement réguher, continuel, de larges éventails dont les odeurs fines font cligner le grand œil de l'aigle de Meaux. Ecoutez donc, ce n'est pas une raison, parce qu'on est la vieille France, pour sentir le moisi, et se mettre à faire peur.
Tout ce qu'il y a dans Paris de chic, de bien né, de bien pensant s'e&t donné rendez-vous ici, se sourit, se
reconnaît à de petits signes maçonniques, iâ fleur des clubs, la crème du Faubourg, une société qui ne se prodigue pas, ne se mêle guère, qu'on se lorgne jamais aux premières représentations, qu'on ne voit qu'à certains jours d'Opéra ou de Conservatoire, monde ouaté, discret, qui ferme à grand renfort de rideaux tombants ses salons au jour et au bruit de la rue et ne fait parler de lui que de temps à autre, par une mort, un procès en séparation, ou l'excentrique aventure d'un de ses membres , héros du t Persil » et de la Gomme. Parmi ce choix, quelques nobles familles illyriennes, ayant suivi leurs princes en exil, beaux types d'hommes et de femmes, un peu trop accentués, trop exotiques dans ce milieu raffiné ; puis, groupés à de certains points apparents, les salons académiques qui longtemps d'avance préparent les élections, pointent les voix, et dont la fréquentation vaut mieux pour un candidat que son pesant de génie. D'illustres décavés de l'Empire se faufilent dans ces c vieux partis » pour lesquels ils ont épuisé jadis leurs ironies de parvenus ; et même, si triée que soit l'assemblée, quelques grignoteuses < des premières », célèbres par leurs attaches monar- (îhiques, s'y sont glissées en toilettes simples, avec deux ou trois actrices à la mode, frimousses connues de tout Paris, visions d'autant plus banales et obsédantes que d'autres femmes, et de tous les mondes, s'ingénient à les copier. Et puis des journalistes, des reporters de feuilles étrangères, armés de buvards, de porte-crayons perfectionnés, outillés de pied en
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eap comme pour un voyage au centre de l'Afrique.
En bas, dans le petit cercle réservé au pied des gradins, on se montre la princesse Colette de Rosen, la femme du lauréat, délicieuse en toilette bleu verdâtre, cachemire de Tlnde et moire antique, Tair triomphant, épanouie sous les effilochures de ses cheveux de lin fou. Près d'elle, un gros homme à visage commun, le père Sauvadon, très fier d'accompagner sa nièce, mais qui dans son zèle ignorant, son désir de faire honneur à la cérémonie solennelle, s'est mis en tenue de soirée. Gela le rend très malheureux ; gêné par sa cravate blanche comme par une cangue, il guette tous les gens qui entrent, espérant ti*ouver un compère à son habit. U n'y en a pas.
De ce papillotement de couleurs et de figures animées monte bientôt un bruissement de voix très fort, rhythmé mais distinct, et qui établit un courant magnétique d'un bout à l'autre de la salle. Le moindre léger rire s'égrène, se communique ; le moindre signe, le geste muet de deux mains écartées qui d'avance se préparent à applaudir, s'aperçoit du haut en bas des gradins. C'est l'émotion montée, la bienveillance curieuse d'une belle première représentation où le succès serait certain ; et lorsque de temps en temps prennent place des célébrités, le frémissement de toute cette foule va vers elles, éteignant seulement sur leur passage sa rumeur curieuse ou admirative...
Voyez-vous là-haut, au-dessus de Sully, ces deux femmes qui viennent d'entrer , accompagnées d'un
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enfeût, et tiennent tout le devant de la loge ? C'est la reine d'IIlyrie et la reine de Palerme. Les deux cousines, le buste droit et fier^ vêtues de même en faille .Tiauve avec filets de broderies anciennes, et sur les cheveux blonds ou les nattes brunes la même caresse de longues plumes ondoyantes autour de chapeaux en diadème, forment une opposition charmante de deux types nobles parfaitement différenciés. Frédérique a pâli, la douceur de son sourire s'attriste d'un pli vieillissant ; et le visage de sa brune cousine marque aussi les inquiétudes, les détresses de l'exil. Entre elles, le petit comte de Zara secoue les boucles blondes de ses cheveux repoussés sur une petite tête chaque jour plus droite, plus vigoureuse, oii le regard, la bouche ont pris une assurance. Vraie graine de roi qui commence à fleurir.
Le vieux duc de Rosen tient le fond de la loge avec un autre personnage, non pas Christian II, — qui s'est dérobé à upe ovation certaine, — mais un grand garçon à l'épaisse crinière en broussaille, un inconnu dont le nom ne sera pas une fois prononcé pendant la cérémonie et pourtant devrait être dans toutes les bouches. C'est en son honneur que cette fête est donnée, c'est lui qui a occasionné ce glorieux requiem de la monarchie, assisté par les derniers gentilshommes de France et les familles royales réfugiées à Paris ; car ils sont tous là les exilés, les dépossédés du trône, venus pour faire honneur à leur cousin Christian, et ça n'a pas été une petite affaire de placer ces couronnes selon l'étiquette.
Nulle part, les questions de préséance ne- sont plus difficiles à résoudre qu'en exil, où les vanités s'aigrissent, où les susceptibilités s'enveniment en véritables blessures.
Dans la tribune Descartes, — toutes les tribunes portent le nom de la statue au-dessous d'elles, — le roi de Westphalie garde une attitude hautaine que rend encore plus frappante la fixité de ses yeux, des yeux qui regardent mais ne voient pas. De temps en temps il sourit dans une direction, s'incline vers une autre. C'est sa préoccupation constante de cacher une cécité irrémédiable ; et sa fille l'aide à cela de tout son dévouement, cette grande et mince personne qui semble pencher la tête sous le poids des tresses dorées dont elle a toujours caché la nuance à son père. Le roi aveugle n'aime que les brunes. « Si tu avais été blonde, dit-il parfois en caressant les cheveux de la princesse, je crois que je t'aurais moins aimée. » Couple admirable faisant sa route d'exil avec la dignité, le calme fier d'une promenade dans les parcs royaux. Quand la reine Frédérique a des heures de défaillance, elle pense à cet infirme guidé par cette innocente et se réconforte au charme si pur qui vient d'eux.
Plus loin, voici, sous un turban d'éclatant satin, l'épaisse reine de Galice qui ressemble, les joues mas sives, le teint soulevé, à une orange rouge à grosse peau. Elle mène grand train, souffle, s'évente, rit el cause avec une femme, encore jeune, coiffée d'une mantille blanche, physionomie triste et bonne, sillonnée
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de ce pli des larmes qui va des yeux légèrement rougis à la bouche pâle. C'est la duchesse de Palma, excellente créature feien peu faite pour les secousses, les terreurs que lui donne Taventureux monarque de grand chemin auquel sa vie est liée. Il est là, lui aussi, le grand diable, et passe familièrement entre les deux femmes sa barbe noire luisante, sa tête de bellâtre bronzée par la dernière expédition aussi coûteuse, aussi désastreuse que les précédentes. Il a joué au roi, il a eu une cour, des fêtes, des femmes, des Te Deum, des entrées jonchées de fleurs. Il a caracolé, décrété, dansé, fait parler Fenere et la poudre, versé du sang, semé de la haine. Et la bataille perdue, le sauve- qui-peut jeté par lui, il vient se refaire en France, chercher de nouvelles recrues à risquer, de nouveaux millions à fondre, gardant un costume de voyage et d'aventure, la redingote serrée à la taille, garnie de boutons et de brandebourgs qui lui donnent Tair d'un tzigane. Toute une jeunesse bruyante s'évertue, parle haut dans cette loge avec le sans-gêne d'une cour de reine Pomaré; et la langue nationale, rude et rauque, en morceaux de biscaïens, bondit des uns aux autres, s'accompagnant de familiarités, de tutoiements dont le secret se chuchote dans la salle.
Chose étrange, en un jour où les bonnes places sont si rares qu'on se montre des princes du sang perdus dans l'amphithéâtre, une petite loge, la loge Bossuet, reste vide. Chacun se demande qui doit venir là, quel grand dignitaire, quel souverain de passage à Paris
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tarde si longtemps à paraître, va laisser commencer la séance sans lui. Déjà la vieille horloge sonne une heure. Une voix brève retentit dehors : c Portez, armes! > et dans le cliquetis automatique des fusils maniés, par les hautes portes toutes grandes ouvertes, les Lettres, les Sciences, les Arts font leur apparition.
Ce qu'il y a de remarquable chez ces illustres, tous alertes et vifs, conservés — dirait-on — par un principe, une volonté de tradition, c'est que les plus vieux affectent une allure jeunette, un entrain frétiliaal| tandis que les jeunes s'efforcent de paraître d'autant plui'. graves et sérieux qu'ils ont les cheveux moinB grisonnants. L'aspect général manque de gran* deur, avec Fétriquement moderne de la coiffure, du dra]» Jioir et de la redingote. La perruque de Boileau, de Racan dont la grande levrette mangeait les discours, devait avoir plus d'autorité, s'enlever plus dignemont dans le sens de la coupole. En fait de pittoresque, deux ou trois fracs palmés de vert s'installent tout en haut devant la table et le verre d'eau sucrée; et c'est un de ceux-là qui prononce la phrase consacrée : < La séanoe est ouverte. » Mais il a beau dire que la séance est ouverte, on ne le croit pas, il ne le croit pas lu même. 11 sait bien que la vraie séance n'est pas ce rapport sur les prix Montyon qu'un des plus diserts dd l'assemblée détaille et module en fine cantilène.
Un modèle de discours académique, écrit en style académique, avec des c un peu », des € pour ainsi dire », qui font à tout moment revenir la pensée sur
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ses pas comme une dévote qui a oublié des péchés à confesse, un style omé d'arabesques, de paraphes, de beaux coups de plume de maître à écrire courant entre les phrases pour en masquer, en arrondir le vide» un style enfin qui doit s'apprendre et que tout le monde endosse ici en même temps que Thabit à palmes vertes. En toute autre circonstance, le public ordinaire du lieu se serait pâmé devant cette homélie; vous Tauriez vu piaffer, hennir de joie à des petits tortillons de phrases dont il eût deviné le trait final. Mais au-p jourd'hui on est pressé, on n'est pas venu pour cette petite fête littéraire. Il faut voir de quel air d'ennui méprisant Taristocratique assemblée assiste à ce défilé d'humbles dévouements, de fidélités à toute épreuve, existences cachées, trottinantes, courbées en deux, qui passent dans cette phraséologie surannée, tatilr lonne, comme dans les étroits couloirs de province carrelés et sans feu où elles eurent à évoluer. Noms plébéiens, soutanes râpées, vieux sarraux bleuspassés au soleil et à l'eau, coins de bourgades reculées dont on découvre une seconde le clocher pointu, les murs bas cimentés de crottin de vache, tout cela se sent honteux, mal à l'aise d'être évoqué de si loin, au milieu d'un si beau monde, sous la lumière froide de l'Institut indiscrète comme un vitrage de photographe. La noble société s'étonne qu'il y ait tant de braves gens dans le commun... Encore?... Encore?... Us n'en ont donc pas fini de souffrir, de se dévouer, d'être héroïques!... Les clubs déclarent ça crevant.
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Colette de Rosen respire son flacon; tous ces vieux, tous ces pauvres dont on parle, elle trouve que c ça sent la fourmi ». L* ennui perle sur les fronts, trans» pire aux stucs de la muraille. Le rapporteur com-^ mence à comprendre qu'il fatigue, -et précipite le défilé.
Ah ! pauvre Marie Chalaye d' Ambérieux-les-Corabes, toi que Içs gens du pays appellent la Sainte, qui pendant cinquante ans a soigné ta vieille tante paralytique, mouché, couché, doté dix-huit petits cousins ; et vous digne abbé Bourillou, desservant de Saint-Maximin-le- Haut, qui vous en alliez par des temps de loup porter secours et consolation aux fromagers de la montagne, vous ne vous doutiez pas que Tlnstitut de France, après avoir couronné vos efforts d'une récompense publique, aurait de vous honte et mépris, et que vos noms bousculés, bredouilles, s'en iraient à peine distincts dans l'inattention, le susurrement des conversations impatientes ou ironiques! Cette fm de discours est une déroute. Et comme pour coUrir plus vite le fuyard jette son sac et ses armes, ici ce sont des traits d'héroïsme, d'angéliques abnégations que le rapporteur abandonne au fossé, sans le moindre remords, car il sait que les journaux de demain reproduiront son discours en entier et que pas une ne sera perdue de ces jolies phrases tortillées en papillotes. Enfin le voici au bout. Quelques bravos, des « ah! » soulagés. Le malheureux se rassied, s'éponge, reçoit les félicitations de deux ou trois confrères, les dernières ves*
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taies du style académique. Puis il y a cinq minutes d'entr'acte, un ébrouement général de la salle qui se remet, s'étire.
Tout à coup grand silence. Un autre habit vert vient de se lever.
C'est le noble Fitz-Roy; et chacun a le droit de l'admirer, pendant qu'il met en ordre ses paperasses sur le tapis de la petite table. Mince, voûté, rachitique, les épaules étroites, le geste étriqué par des bras trop longs tout en coudes, il a cinquante ans, mais il en parait soixante-dix. Sur ce corps usé, mal bâti, une toute petite tête aux traits déformés, d'une pâleur bouillie, entre des favoris maigres et quelques touffes de cheveux à l'oiseau. Vous rappelez-vous dans Lucrèce Borgia ce Montefeltro, qui a bu le poison du pape Alexandre et qu'on voit passer au fond de la scène, plumé, cassé, grelottant, honteux de vivre! Le noble Fitz-Roy pourrait très bien figurer ce personnage. Non pas qu'il ait jamais rien bu, pauvre homme, pas plus le poison des Borgia qu'autre chose; mais il est l'héritier d'une famille horriblement ancienne qui ne s'est jamais croisée dans ses descendances, le rejeton d'un plant à bout de sève et qu'il n'est plus temps de mésallier. Le vert des palmes le blêmit encore, accentue sa silhouette de chimpanzé malade. L'oncle Sauvadon le trouve divin. Un si beau nom, monsieur !... Pour les femmes, il est distingué. Un Fitz-Roy!...
C'est ce privilège du nom, cette longue généalogie où les sots et les pieds plats certes n'ont pas manaué, qui
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Font l'ait entrer à rAcadémie, biea plus que ses étude? historiques, compilation indigente, dont le premier vo lume seul montrait de la valeur. Il est vrai qu*UE autre T avait écrit pour lui ; et si le noble Fitz-Roy apep> cevait là-haut, dans la tribune de la roine Frédérique, la tête fulgurante et solide d'où son meilleur ouvrage est sorti, peut-être ne ramasserait-il pas les feuillets de son discours dans sa main de cet air de suprême et dédaigneuse hargnerie, ne commencerait-il pas sa lecture avec ce hautain regard circulaire qui domine tout et ne voit rien. D'abord il déblaye adroitement et légèrement les menues œuvres que TAcadémie vient de couronner; et pour bien marquer combien cette besogne est au-dessous de lui, le touche peu, il estropie à plaisir les noms et les litres des livres. Ce qu'on s'amuse !... Arrive enfin le prix Roblot, destiné au plus bel ouvrage historique publié pendant les cinq dernières années, c Ce prix. Messieurs, vous le savez, a été décerné au prince Herbert de Rosen pour son magnifique Mémo^ rial du siège de Raguse,,. » Une formidable volée d'applaudissements salue ces simples paroles jetées d'une voix retentissante ayec un geste de bon semeur. Le noble Fitz-Roy laisse passer ce premier coup d'enthousiasme, puis usa^t d'un effet d'opposition naïf mais sûr, reprend doucement, posément : c Messieurs... » Il s'arrête, promène son regard sur cette foule qui attend, qui halète, qui est à lui, qu'il tient là dans sa main. Il a l'air de dire : « Hein ! si je ne voulais plus parler maintenant. Qui serait attrapé ?» Et c'est lui
qui est attrapé, car, lorsqu'il s*apprôte à continuer, personne n'écoute plus...
Une porte a battu là-haut, dans la tribune jusqu'alors restée déserte. Une femme est entrée, s'est assise sans embarras mais s'imposant tout de suite à Tattention. La toilette sombre, coupée par le grand faiseur, garnie de broderies en œil de paon, le chapeau bordé d'une dentelle d'or retombante, enserrent délicieusement la taille souple, l'ovale en pâleur rosée de cette Esther sûre de son Assuérus. Le nom se chuchote; tout Paris la connaît, depuis trois mois il n'est bruit que de ses amours et de son luxe. Son hôtel de l'avenue de Messine rappelle par les splendeurs de l'installation le plus beau temps de l'Empire. Les journaux ont donné les détails de ce scandale mondain, la hauteur des écuries, le prix des peintures de la salle à manger, le nombre des éqtdpages, la disparition du mari qui, plus honnête qu'un autre Ménélas célèbre n'a pas voulu vivre de son déshonneur, est allé bouder à l'étranger en époux trompé du grand siècle. Il n'y a que le nom de l'acquéreur que ces chroniques ont laissé en blanc. Au théâtre, la dame est toujours seule au premier rang des avant-scènes, escortée d'une paire de fines moustaches dissimulées dans la pénombre. Aux courses, au Bois, seule encore, la place vide des coussins occupée par un énorme bouquet, et sur les panneaux autour d'un blason mystérieux la devise niaise toute fraîche — mon droite mon roy — dont son amant vient de la doter ainsi que d'un titre de comtesse. ••
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Cette fois, la favorite est consacrée. L*avoir mise là, un jour pareil, à ces places d'honneur réservées aux Majestés, en lui donnant comme escorte Wattelet rhomme-lige de Christian et le prince d'Axel toigours prêt quand il s'agit de faire quelque folie compromettante, c'est la reconnaître aux yeux de tous, la marquer publiquement aux armes d'Illyrie. Et pourtant sa jprésence n'excite aucun sentiment indigné. D y a toutes sortes d'immunités pour les rois ; leurs plaisirs sont sacrés comme leurs personnes, surtout dans ce monde aristocratique où. la tradition s'est conservée des maîtresses de Louis XIV, ou de Louis XV, montant dans les carrosses de la reine ou la supplantant aux grandes chasses. Quelques pimbêches comme Colette de Rosen prennent des airs pudibonds, s'étonnant que l'Institut reçoive des espèces pareilles; mais soyez sûrs que chacune de c.es dames doit avoir chez elle un joli petit ouistiti en train de mourir de la poitrine. En réalité, l'impression est excellente. Les clubs disent : t Très chic. » Les journalistes : « C'est crâne!.. . » On sourit avec bienveillance; et les immortels eux-mêmes lorgnent complaisamment l'adorable fille qui se tient sans affectation au bord de sa loge, ayant seulement dans ses yeux de velours cette fixité voulue des femmes assiégées par l'attention des lorgnettes.
On se tourne aussi, curieusement, du côté de la reine d'Illyrie pour voir comment elle prend la chose. Oh ! fort bien. Pas un trait de son visage, pas une plume de son chapeau n'a frémi. Ne se mêlant en rien
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aux fêtes courantes, Frédérique ne peut pas connaître cette femme; elle ne Ta jamais vue et ne la regarde d'abord que comme une toilette en regarde une autre. € Qui est-ce? » demande-t-elle à la reine de Palerme qui lui répond très vite : « Je ne sais pas... » Mais dans une tribune voisine, un nom très haut prononcé, répété plusieurs fois, la frappe au cœur. « Spalato... comtesse de Spalato... >
Depuis quelques mois, ce nom de Spalato la hante en mauvais rêve. Elle le sait porté par une nouvelle maîtresse de Christian qui s'est souvenu qu'il était roi pour affubler d'un des plus grands titres de la patrie absente la créature de son plaisir. Gela lui a rendu la trahison sensible entre mille attires. Mais voici qui comble la mesure. Là, en face d'elle et de l'enfant royal, cette fille installée à un rang de reine, quel outrage! Et sans que Frédérique s'en rende bien compte, la beauté sérieuse et fine de la créature le lui fait sentir plus vivement. Le défi est clair dans ces beaux yeux, ce front est insolent de netteté, l'éclat de cette bouche la brave... Mille pensées se heurtent dans sa tête... Leur grande détressé... les humiliations de tous les jours... Hier encore ce carrossier qui criait sous ses fenêtres et que Rosen a payé, car il a bien fallu en venir là... Où Christian prend-il l'argent qu'il donne à cette femme?... Depuis la supercherie des fausses pierres, elle sait de quoi il est capable; et quelque chose lui dit que cette Spalato sera le déshon* neur du roi, de la race. Un instant, une seconde, dans
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sette natare yiolente passe la tentation de se lever, de sortir, l'enfant par la main, d'échapper brutalement a vn infâme voisinage, à mie rivalité dégradante. Mais elle songe qu'elle est reine, femme et fille de roi, que Zara sera roi aussi; et elle ne veut pas donner à leurs ennemis la joie d'un tel scandale. Une dignité,* plus haute que sa dignité de femme, et dont elle a fait la règle désespérée et fière de toute sa vie, la maintient A son rang, ici en publie, eomme dans le secret de sa maison dévastée. cruel destin de ces reines qu'on «nvie! L'effort qu'elle fait est si violent que des pleurs vont lui jaillir des yeux, comme Peau calme d'un étang jaillit sous un coup de rame. Vite, pour qu'on ne la voie pas, elle a saisi sa lorgnette, et regarde obstinément, fixement, à travers les miroirs embués Finscription dorée et reposante lettres, sgienges, arts, qui s'allonge et s'irise dans ses larmes, au-dessus de la tête de l'orateur.
Le noble Fitz-Roy poursuit sa lecture. C'est dans «n style gris comme un habit de prison l'éloge pompeux du Mémorial, ce livre d'histoire éloquente et brutale, écrite par ce jeune prince Herbert de Rosen, c qui se sert de la plume eomme de l'épée, » l'éloge surtout du héros qui l'a inspiré, < de ce chevaleresque Christian II en qui se résument la grâce, la noblesse, la force, la séduction de belle humeur qu'on est toujours certain de trouver sur les marches du trône. >
.Applaudissements et petits cris d'extase.) Un bon pubUc décidément, sensible, allumé, saisissant au vol en fixant les allusions les plus fugitives. Quelque-
fois, au milieu de ces périodes cotonneuses, une note saisissante et vraie, une citation de ce Mémorial, dont la reine a fourni tous les documents, partout substituant le nom du roi au sien, s'anéantissant au profit de Christian II... Dieu de justice, et voilà comme il la récompense!... La foule salue au passage des mots d'une lH*avoure insouciante et hautaine, des actes hé* roiques très simplement accomplis, enchâssés par l'écrivain dans une prose imagée où ils ressortent en épi- «pies récits du vieux temps; et ma foi! devant Fenthousiaste accueil fait à ces citations, le noble Fitz-Roy, qui n'est point sot, renonce à sa littérature et se contente de feuilleter le livre aux plus belles pages.
Dans rétroit monument classique, c'est un coup d'aile enlevant, vivifiant; il semble que les murailles s'élargissent et que par la coupole soulevée entre un souffle frais du dehors. On respire, les éventails ne battent plus rhyttimant Tattention indifférente. Non, toute la salle est debout, toutes les têtes levées vers la tribune de Prédérique ; on acclame, on salue la monarchie vaincue mais glorieuse, dans la femme et le fils de Christian II, le dernier roi, le dernier chevalier. Le petit Zara, que le bruit, les bravos grisent comme tous les enfants, applaudit naïvement, ses petites mains gantées écartant ses boucles blondes, tandis que la reine se rejette un peu en arrière, gagnée elle-même par cet enthousiasme communicatif, savourant la joie, l'illusion d'une minute, qu'il lui donne. Ainsi elle est parvenue à entourer d'une auréole ce wnulacre de roi derrière lequel
elle se cache, à enrichir d'un éclat nouveau cette couronne dlllyrie que son fils doit porter un jour, et d'un éclat dont personne ne pourra jamais trafiquer. Alors qu'importent Texil, les trahisons, la misère? Il est de ces minutes éblouies qui noient toute T ombre en- Tironnante... Soudain elle se retourne, songeant à faire hommage de sa joie à celui qui, là tout près d'elle, la tête accotée au mur, les yeux perdus vers la coupole, écoute ces phrases magiques en oubliant qu'elles sont de lui, assiste à ce triomphe, sans regret, sans amertume, sans se dire un seul instant que toute cette gloire lui est volée. Comme ces moines du moyen âge vieillissant à construire des cathédrales anonymes, le fils du bourgadier se contente de faire son œuvre, de la voir se dresser, solide, en plein soleil. Et pour l'abnégation, le détachement de son sourire d'illuminé, pour ce qu'elle sent en lui de pareil à elle, la .reine lui tend la main avec un doux : c Merci... merci... » Rosen, plus rapproché, croit qu'on le félicite du succès de son fils. Il saisit au passage cette mimique reconnaissante, frotte contre le gant royal sa rude moustache en brosse ; et les deux victimes heureuses de la fête en sont réduites à échanger de loin dans un regard ces pensées inexprimées qui nouent les âmes de liens mystérieux et durables.
C'est fini. La séance est levée. Le noble Fitz-Roy, applaudi, complimenté, a disparu comme par une trappe; les « LETTRES, SCIENCES, ARTS » l'out suivi, laissant le bureau vide. Et par toutes les issues, la foule qui s«
presse commence à répandre ces rumeurs de fin d'assemblée ou de sortie de théâtre qui demain formeront ropinion de tout Paris. Parmi ces bonnes gens qui s'en vont, beaucoup, poursuivant leur rêve rétrograde, croient trouver des chaises à porteurs devant le palant de rinstitut, et c'est la pluie qui les attend, ruisselais dans le fracas des omnibus et le carnavalesque bouquin des tramways. Seuls les privilégiés, dans Fallure connue de leurs attelages, continueront à bercer la douce illusion monarchique.
Sous le grand porche à colonnettes, tandis qu'un crieur appelle les équipages royaux par la cou? mouillée et luisante, c'est plaisir d'entendre toute» cette aristocratique société caqueter avec animation, en attendant la sortie des Majestés. Quelle séance!... Quel succès ! ... Si la République s'en relève ! ... La princesse de Rosen est très entourée : « Vous devez être bien heureuse. — Oh ! oui, bien heureuse. » Et jolie, et caracolant, et saluant à droite et à gauche comme une petite pouliche de manège. L'oncle s'évertue à côté d'elle, toujours gêné par sa cravate blanche et son plastron de maître d'hôtel qu'il essaie d'abriter derrière son chapeau, mais très fier tout de même du succès de son neveu. Certes il sait mieux que personne à quoi s'en tenir sur le bon teint de ce succèslà, et que le prince Herbert n'a pas écrit une ligne de Fouvrage couronné ; mais en ce moment il n'y songe pas. Colette non plus, je vous jure. Vraie Sauvadon pour la vanité, les apparences lui suffisent ; et lors-
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qu'elle voit pointer, dans un groupe de gommeux qui le félicitent, le bout ciré des grandes moustaches de son Herbert venu au-devant d'elle, il faut qu'elle se retienne pour ne pas lui sauter au cou, là, devant tout le monde, tellement elle est convaincue qu'A a fait le siège de Raguse, écrit le Mémorial^ que ses belles moustaches ne cachent pas uûe mâchoire d'imbécile. Et si le bon garçon est ravi, confus des ovations qtf on lui fait, des œillades qu'on lui adresse, — le noble Fitz- Roy vient de lui dire solennellement : « Quand vous voudrez, prince, vous serez des nôtres », — rien ne lui est plus précieux que l'accueil inespéré de sa Colette, l'abandon presque amoureux dont elle s'appuie i son bras, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le jour de leur mariage et le défilé à grands coups d'orgue dans le chœur de Saint-Thomas-d'Aquin.
Mais la foule s'écarte, se découvre respectueusement. Les hôtes des tribunes descendent, toutes ces Majestés tombées qui vont rentrer dans la nuit après cette résurrection de quelques heures. Un vrai défilé d'ombres royales, le vieil aveugle appuyé sur sa fille, la Galicienne avec son beau neveu, un froissement d'étoffes raides comme sur le passage d'une madone Péruvienne. Enfin la reine Frédérique, sa cousine et son fils. Le landau s'approche du perron; elle'y monte dans un frémissement admiratif et contenu, belle, le Iront haut, rayonnante. La reine de la main gauche et des escaliers dérobés est partie avant la fin avec d'Axel et Wattelet, de sorte que rien ne trouble cette
LES ROIS KN UIL ^M
sortie ea pleine gloire... Maintenant on n*a plus rien à se dire, rien à voir. Les grands valets se préoipitent avec leurs parapluies. Pendant une heure» ce sont des piaffements» des roulements, des bruits de portières mêlés à des ruissellements d'eau, des noms criés, répétés par ces échos de pierre qui hanteixt les anciens monuments et qu'on ne trouble pas souvent au vieil Institut de France.
Ce soir-là, les coquettes allégories de Boucher peintes sur les trumeaux de la chambre d'Herbert, à l'hôtel Rosen, durent réveiller leurs poses alanguies et leurs couleurs de vie un peu passées, en entendant une petite voix gazouiller : « C'est moi... c'est Colette... » C'était Colette enveloppée dans un manteau de nuit aux flottantes malines et qui venait dire boasoir à son héros, son preux, son homme de génie... A peu près à la môme heure, EUysée se promenait seul dans le jardin de la rue HerbiUon, sous les verdures légères, pénétrées par un ciel lavé, éclairci» un de ces ciels de juin où reste des longs jours une lumière écliptique, découpant très net les ombrages sur le tournant blafard des allées et faisant la maison blanche et morte, toutes ses persiennes closes. Seulement, au dernier étage, la lampe du roi qui veillait. Nul bruit qu'un égouttement d'eau dans les vasques du bassin, le tilUe perdu d'un rossignol auquel d'autres rossignols répondaient. Cela errait avec de pénétrantes effluves de magnolias, de roses, de citronnelle après la pluie.
Et la fièvre qui depuis deux mois, depuis la fête de Vincennes, ne quittait pas Elysée, qui brûlait son front et ses mains, au lieu de se calmer dans cette éclosion de parfums et de chants, battait, vibrante aussi, lui envoyait ses ondes jusqu'au cœur.
— Ah! vieux fou... vieux fou... dit une voix près de lui, souslacharmille.il s'arrêta interdit. C'était si vrai, si juste, si bien ce qu'il se répétait depuis une heure.
— Fou, misérable maniaque... On devrait te jeter au feu, toi et ton herbier.
— C'est vous, monsieur le conseiller?
— Ne m'appelez pas conseiller... Je ne le suis plus... Rien, plus rien... Ni honneur, ni intelligence... Ah\ porco.,. ^
Et Boscovich, sanglotant avec une fougue toute italienne, secouait sa tête falotte, bizarrement éclairée par la lumière qui tombait entre les grappes des tilleuls. Le pauvre homme était un peu détraqué, depuis quelque temps. Tantôt très gai, très bavard, il ennuyait tout le monde de son herbier, son fameux herbier de Leybach, en possession duquel il devait bientôt rentrer, disait-il ; puis tout à coup au milieu de ce délire de paroles, il s'interrompait, vous jetait un regard en dessous, et l'on ne pouvait plus lui décrocher un mot. Cette fois Elysée crut qu'il devenait absolument fou, quand il le vit après cette explosion enfantine bondir vers lui, saisir son bras en criant dans la nuit comme on appelle à l'aide :
— C'est impossible, Méraut... Il faut empêcher ça.
lis ROIS EN EXIL 253
— Empêcher quoi, monsieur, le conseiller? disail l'autre essayant de dégager son bras de cette étreinte nerveuse.
Et Boscovich, tout bas, haletant :
— L'acte de renonciatioD est prêt... dressé par moi... En ce moment Sa Majesté le signe.. Jamais je n'aurais dû... Ma cbey ma cbe... Il est le roi... Et puis mon herbier de Leybach qu'il promettait de me faire rendre... Des pièces magnifiques...
Le maniaque était lâché, mais Elysée ne l'écoutait pas, étourdi sous ce coup terrible. Sa première, son unique pensée fut pour la reine. Voilà donc le prix de son dévouement, de son abnégation, la fin de cette journée de sacrifice!... Quel néant que toute celte gloire tressée autour d'un front qui ne voulait plus de couronne d'aucune sorte !... Dans le jardin subitement obscurci, il ne voyait plus rien que cette lumière, làhaut, éclairant le mystère d'un crime. Que faire? Gomment l'empêcher?... La reine seule... Mais pourrait-il arriver jusqu'à elle?... Le feit est que la femme de chambre de service. M"»' de Silvis en pleins rêves féeriques, la reine elle-même, tout le monde crut à un feu subit menaçant l'hôtel endormi, quand Elysée demanda, à parler à Sa Majesté. On entendit par les chambres un caquetagede femmes affairées, de volière éveillée avant l 'heure. Enfin Frédérique parut dans le petit salon où le précepteur l'attendait, enveloppée d'un long peignoir bleu moulant des bras et des épaules admirables. Jamais Elysée ne s'était senti si près de la femme.
25& LBS ROIS EN' EXa
« Qu'y â-t-ilî deinand«-t-elle très bas, très vile, a^ee ce clignement de paupières qui attend et voil venir le coup. Au premier mot, elle bondit :
« Cela ne se peut pas... Gela ne sera pas, moivivantel... »
La violence du mouvement ébranla les masses phosphorescentes de sa chevelure, et pour les rattacher d'un tour de main elle eut un geste tragique et libre qui fit glisser sa manche jusqu'au coude.
« Eveillez son Altesse, » dit-elle à mi-voix dans .'ombre ouatée de la chambre voisine; puis sans ajouc?,v une parole, elle monta chez le roi.
SekNE DE MCNAOC
Toute la magie de cette nuit de juin entrait par le vitrail large ouvert du grand hall, où un seul candélabre allumé laissait assez de mystère pour que le clair de lune s'abattit aux murailles, en voie lactée, fît reluire la barre polie d'un trapèze, l'archet en forme d'are d'une guzla suspendue, ou la vitrine d'une bibliothèque assez mal garnie, que les casiers de Boscovich achevaient d'emplir en exhalant Fodeur fade ôt fanée d'un cimetière de plantes sèches. Sur la table, en tra^vers de paperasses poussiéreuses, gisait un Christ d'argent noirci; car si Christian II n'écrivait guère, il se souvenait de son éducation catholique, s'entourait d'objets de piété, et parfois , faisant la fête chez les filles, tandis que sonnaient autour de lui les fanfares essoufflées du plaisir, égrenait dans sa poche^ d'une main déjà moite d'ivresse, le rosaire en corail qui ne le quittait jamais. A câté du Christ une large et lourde fôttfllé de pardiemlii, chargée d'une ^osse écriture un
peu tremblée. C'était Tacte de décès de la royauté, tout dressé. Il n*y manquait que la signature, un trait de plume, mais une décision violente de volonté ; et c'est pourquoi la faible Christian II tardait, les deux coudes appuyés à la table, immobile sous le feu des bougies préparées pour le sceau royal.
Près de lui, inquiet, fureteur, velouté comme un sphinx de nuit ou Thirondelle noire des ruines, Lebeau, le valet intime, le guettait, l'excitait muettement, arrive enfin à cette minute décisive que la bande attendait depuis des mois, avec des hauts, des bas, tous les battements de cœur, toutes les incertitudes d'une partie aux mains de ce chiffon de roi. Malgré le magnétisme de ce désir oppressant, Christian, la plume aux doigts, ne signait toujours pas. Plongé, enfoncé dans son fauteuil, il regardait le parchemin et rêvait. Ce n'est pas qu'il y tînt à cette couronne qu'il n'avait Jamais désirée ni aimée, qu'enfant il trouvait trop lourde, et dont il avait senti plus tard les dures attaches, les responsabilités écrasantes. S'en décharger, la poser dans un coin du salon oii il n'entrait plus, l'oublier dehors tant qu'il pouvait, c'était chose faite ; mais la détermination à prendre, le parti excessif l'épouvantaient. Nulle autre façon pourtant de se procurer l'argent indispensable à sa nouvelle existence, trois millions de billets signés de lui qui circulaient avec des échéances prochaines et que l'usurier, un certain Pichery, marchand de tableaux, ne voulait pas renouveler. Pouvait-il laisser tout saisir i Saint-
Mandé ? .Et la reine, et l'enfant royal, que deviendraient-ils ensuite ? Scène pour scène, — car il prévoyait l'épouvantable retentissement de ses lâchetés, — ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, affronter d'un coup les colères et les récriminatiopi^ ? Et puis, et puis tout cela n'était pas encore la raison dé* terminante.
Il avait promis à la comtesse de signer ce renoncement ; et devant cette promesse, Séphora avait con^ senti à laisser son mari partir seul pour Londres, accepté l'hôtel de l'avenue de Messine, ce titre et ce nom qui l'affichaient au bras de Christian, réservant d'autres complaisances pour le Jour où le roi lui apporterait l'acte lui-même, signé de sa main. Elle donnait à cela des raisons de fille amoureuse : peut-être voudrait-il plus tard retourner en Illyrie, l'abandonner pour le trône et le pouvoir ; elle ne serait pas la première que les terribles raisons d'Etat auraient fait trembler et pleurer. Et d'Axel, Wattelet, tous les gommeux du Grand-Club ne se doutaient guère, quand le roi, sortant de l'avenue de Messine, venait les rejoindre au cercle, les yeux battus et fiévreux, qu'il avait passé la soirée sur un divan, toujours repoussé et repris, vibrant et tendu comme un arc, se roulant aux pieds d'une volonté implacable, d'une souple résistance qui laissait à ses étreintes folles la glace do deux petites mains de Parisienne habiles à se dégager, à se défendre, et sur ses lèvres la brûlure d'uno parole délirante : c Oh ! quand tu ne seras plus roi...
A toi,. toute, toute !.., » Car elle le faisait ^passer par les iutermittences si dangereuses de la passioa et de la froideur ; et parfois au théâtre, après un abord glacé, à l'immobile sourire, elle avait une certaine façon lente de quitter ses gants en le regardant. Elle ne se dégantait ps^s, elle mettait sa main toute nue, en première offrande à ses baisers...
... — Alors, mon pauvre Lebeau, tu dis que ce Pichery ne veut rien faire...
— Rien, sire... Si Ton ne paye pas, les traites iront chez rhuissier.
Il fallait entendre le geignement désespéré dont fut souligné ce mot d'huissier pour bien faire sentir toutes les formalités sinistres qu'il entraînait après lui : papier timbré, saisie, la maison royale profanée, mise à la rue. Christian ne voyait pas cela, lui. Il arrivait là-bas au milieu de la nuit, anxieux et frissonnant, montait à pas de loup l'escalier mystérieusement drapé, entrait dans la chambre où k lampe en veilleuse s'alanguissait sous les dentelles, c C'est fait... je ne suis plus roi... A moi, toute, toute... » Et la belle se dégantait.
— Allons, dit-il avec le sursaut de sa vision (yd fuyait^
Et il signa.
La porte s'ouvrit, la reinô parut. Sa présence chez Christian à cette heure était si nouvelle, si imprévue, depuis si longtemps ils vivaient loin l'un de l'autre, que ni le roi en train de parapher $on infamie, ni Lebeau
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qui le gurveiilait, nô se retouruèreat au léger bruit. On frut que Boscovieh remontait du jardin. Glissante el légère comme une pmbre, elle était déjà près de la table, sur les deux complices, quand Lebeau l'aperçut. Elle lui donna un ordre de silence, le doigt aux lèvres, et continuait à avancer, voulant saisir le roi en pleine trahison, éviter les détours, les subterfuges, les dissimulations inutiles ; mais le valet brava sa défense par une 'alarme à la d'Assas ; a La reine, sire!... > Fu* rieuse, la Dalmate frappa droit devant elle avec sa paume solide d'écuyère dans ce mufle de bête méchante ; et droite, elle attendit que le misérable eût disparu, pour s'adresser au roi.
— Que vous arrive-t-il donc, ma chèr^ Frédérique, et qui me vaut?...
Debout, à demi renversé dans la table qu'il essayait de lui cacher, dans une pose souple que faisait valoir sa veste de foulard brodée de rose, il souriait, les lèvres un peu pâles, mais la voix calme, la parole aisée, avec cette grâce de politesse dont il ne se départait jamais vis«à-vis de sa femme et qui mettait entre eux comme des arabesques fleuries et compliquées sur la laque dure d'un écran. D'un mot, d'un geste, elle écarta cette barrière où il s'abritait :
— Oh ! pas de phrases.*, pas de grimaces... Je sais ee que tu écrivais là !... n'essaye pas de me mentir. 4.
Puis se rapprochant, dominant de sa taille ûère cet abaissement craintif :
— Ecoute, Christian... Et cette familiarité extraordi*
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naire dans sa bouche donnait à ses paroles quelque chose de sérieux, de solennel... Ecoute... tu m'as fait bien souffrir depuis que je suis ta femme... Je n'ai rien dit qu^une fois, la première, tu te rappelles... Après, quand j'ai vu que tu ne m'aimais plus, j'ai laissé faire. En n'ignorant rien, par exemple... pas une de tes trahisons, de tes folies. Car il faut que tu sois fou vraiment, fou comme ton père qui s'est épuisé d'amour sm* Lola, fou comme ton aïeul Jean mort dans un honteux déUre, écumant et râlant des baisers, avec des mots qui faisaient pâlir les sœurs de garde... Va ! G*est bien le même sang brûlé, la môme lave d'enfer qui te dévore. Â Raguse, les nuits de sortie, c'est chez la Fœdor qu'on allait te chercher... Je le savais, je savais qu'elle avait quitté son théâtre pour te suivre... Je ne t'ai jamais rien reproché. L'honneur du nom restait sauf... Et quand le roi manquait aux remparts, j'avais soin que sa placé ne fût pas vide... Mais à Paris... à Paris...
Jusqu'ici elle avait parlé lentement, froidement , gardant au 'bout de chaque phrase une intonation de pitié et de gronderie maternelle qu'inspiraient bien les yeux baissés du roi, sa boudeuse mine d'enfant vicieux qu'on sermonne. Mais ce nom de Paris la mit hors d'elle. Ville sans foi, ville railleuse et maudite, pavés sanglants, toigours levés pour la barricade et rémeute ! Et quelle rage avaient-ils donc tous, ces pauvres rois tombés, de se réfugier dans cette SodQme! C'est elle, c'est son air empesté de fusillades et de
LES ^OIS EN EXlte 261
vices qui achevait les grandes races ; elle qui avait fait perdre à Christian ce que les plus fous de ses ancêtres savaient toujours garder chez eux, le respect et la fierté du blason. Oh ! dès lé jour de Tarrivée, dès leur première soirée d'exil, en le voyant si gai, si excité, tandis que tous pleuraient secrètement, Frédérique avait deviné les humiliations et les hontes qu'il allait lui falloir subir... Alors, d'une haleine, sans débrider, avec des mots cinglants qui marbraient de rouge la face blême du royal noceur, la zébraient en coups de cravache, elle lui rappela toutes ses fautes, sa glissade rapide du plaisir au vice et du vice à plat daiis le crime :
— Ttt m'as trompée sous mes yeux, dans ma maison... l'adultère à ma table et touchant ma robe... Quand tu en as eu assez de cette poupée frisée qui ne m'a pas même caché ses larmes, tu es allé au ruisseau, à la boue des rues, y vautrant effrontément ta paresse, nous rapportant tes 'lendemains d'orgie, tes remords éreintés, toute la souillure de cette vase... Rappelletoi comme je t'ai vu, trébuchant et bégayant, ce matin où tu as pour la seconde fois perdu le trône... Que n'as-tu pas fait,. Sainte-Mère des anges!... Que n'as-tu pas fait!... tu as trafiqué du sceau royal, vendu des croix, des titres...
Et d'une voix plus basse comme si elle eût craint que le silence et la nuit pussent l'entendre :
— Tu as volé aussi... tu as volé!... Ces diamants, ces pierres arrachées, c'était toi... Et j'ai laissé soup-
252 tES ROIS EN'EUI,
çonner cl partir mou vieux Grœb... Il fallait bien, lo vol étant connu, trouver un faux coupable pour éviter qu'on devinât le vrai... Car ç*a été ma préoccupation unique et constante, maintenir le roi debout, intact, tout accepter pour cela, même des hontes qui aux yeux du monde finiront bien par me salir moi-même... Je m'étais fait un mot d'ordre de combat qui m'excitait, me soutenait, aux heures d'épreuve : Pour la cou* ronne !... Et maintenant tu veux la vendre, cette couronne qui m'a coûté tant d'angoisses et de larmes, tu veux la troquer contre de l'or pour ce masque de juive morte que tu as eu l'impudeur de mettre aujourd'hui devant moi, face à face... -
n écoutait sans rien dire, aplati, rentrant la tête. L'injure à celle qu'il aimait le redressa. El regardant la reine fixement, avec ses coups de sangle en croix sur la figure, il lui dit, toujours poli mais très ferme ;
— Eh bien ! vous vous trompez... La femme dont vous parlez n*est pour rien dans la résolution que j'ai prise... Ce que je fais, c'est pour vous, pour moi, notre repos à tous... Voyons, vous n'êtes pas lasse de cette vie d'expédients, de privations !.., Croyez-vous que j'i' gnore ce qui se passe ici, que je ne souffre pas de vous voir cette meute de fournisseurs, de créanciers sur les talons... L'autre fois, quand cet homme criait dans la cour, je rentrais, je l'ai entendu... Sans Rosen, je Vé crasais sous la roue de mon phaéton. Et vous guettiez son départ derrière le rideau de votre chambre. Beau métier pour une reine!... Nous devons a tout le moads.
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Ce u'ust qu'un cri contre nous. La moitié de vos gens attendent leurs gages... Ce précepteur, voilà dix piois qu'il n'a rien reçu... M"*® de Silvis se paye de portei najestueusemenb vos vieilles robes. Et, des jours qu'il y a, M. le conseiller préposé aux sceaux de la couronna emprunte à mon valet de chambre de quoi s'achetei du tabac à priser... Vous voyez que je suis au cour rant... Etvous ne connaissez pas mes dettes. J'en suis criblé... Tout va craquer bientôt. Ça sera du propre. Vous le verrez vendre votre diadème, avec de vieux couverts et des couteaux, sous une porte...
Peu à peu, entraîné par sa nature railleuse et les habitudes de blague de son milieu, il quittait le ton réservé du début, et de sa petite voix de nez insolente détaillait des drôleries parmi lesquelles beaucoup devaient être du crû de Séphora qui ne perdait jamais l'occasion de démolir à coups moqueurs les derniers scrupules de son amant.
— Vous m'accusez de faire des phrases, ma chère, mais c'est vous qui vous étourdissez de mots. Qu'estce après tout que cette couronne d'Illyrié dont vous me parlez toujours? Cela ne vaut que sur une tête de roi; sinon c'est une chose encombrante, inutile, qu'on cache' pour la fUite dans un carton de modiste ou qu'on expos6 sous un globe, comme des lauriers de comédien ou des fleurs d'oranger de concierge... Il faut bien vous persuader de ceci, Frédérique. Un roi n'est roi que sur le trône, le pouvoir en main; tombé, moins que rien, une loque.. i Vainement nous nous attachons à l'étiquette,
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à nos titres/ mettant de la Majesté partout, aux panneaux des voitures, à nos boutons de manchettes, nous empêtrant d'un cérémonial démodé. Tout cela, c'est hypocrisie de notre part, politesse et pitié chez ceux qui nou§ entourent, des amis, des serviteurs. Ici je suis le roi Christian II, pour vous, pour Rosen, quelques fidèles. Sitôt dehors, je redeviens un homme pareil aux autres. M. Christian Deux... Pas même de nom, rien qu'ua prénom... Christian, comme un cabotin de la Gaité... Il s'arrêta, à court d'haleine, ne se souvenant pas d'avoir parlé si longtemps debout... Des notes aiguës d'engoulevent, des trilles pressés de rossignols piquaient le silence de la nuit. Un gros phalène, qui s'était écourté.les ailes aux lumières, allait se cognant partout. On n'entendait que cette détresse voletante et les sanglots étouffés de la reine qui savait bien tenir tête aux colères, aux violences, mais que la raillerie, prenant à faux sa nature sincère, trouvait sans ai*mes, Domme un vaillant soldat qui s'attend aux coups droite et se sent harcelé de piqûres. La voyant faible, Christian la crut vaincue ; et pour l'achever, mit le dernier trait à son tableau burlesque des monarchies en exil. Quelle piteuse figure ils avaient tous ces pauvres princes in partibus, figurants de la royauté , se drapant de la friperie des premiers rôles, continuant à déclamer devant les banquettes vides et pas un sou de recette ! Ne feraientrils pas mieux de se taire, de rentrer dans la vie commune et l'obscurité?... Passe encore pour ceux qui ont de la fortune. C'est du luxe aussi, cet entête-
ment aux grandeurs... Mais les autres, mais leurs pauvres cousins de Palerme, par exemple, entassés dans une maison trop petite avec leur sacrée cuisine italienne! Ça sent toujours l'oignon chez eux, quand on entre... Dignes certes, mais quelle existence ! Et ce ne sont pas encore les plus malheureux... L'autre jour un Bourbon, un vrai Bourbon, courait après Tomnibus. c Complet, monsieur. » Il courait toujours. < Puisqu'on vous dit que c'est plein, mon pauvre vieux. » U s'est fâché, il aurait voulu qu'on l'appelât Monseigneur. Comme si ça se voyait aux cravates. « Des rois d'opérette, je vous dis, ma chère. Et c'est pour sortir de cette situation ridicule, pour nous mettre à l'abri dans une existence assurée et digne que j'ai pris le parti de signer ceci... >
11 ajouta, montrant tout à coup le Slave tortueux élevé par les jésuites :
— Remarquez, d'ailleurs, que c'est une plaisanterie, cette signature... On nous rend nos biens, après tout, et je ne me considère nullement comme engagé... Qui sait ? Ces millions-là vont peut-être nous aider à reconquérir le trône.
La reine releva la tête impétueusement, le fixa une seconde à le faire loucher, puis haussant les épaules :
' — Ne te fais donc pas plus vil que tu n'es... Tu sais bien qu'une .fois signé... Misds non. La vérité^ c'est que la force te manque, c'est que tu désertes ton poste de roi au moment lo plus périlleux, quand la nouvelle soeiétéy qui ne veut plus ni Dieu ni maître, poursuit de sa
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haine les représeatants du droit divin, fait trdmbigr lo oiel sur leurs têtes et le sol sous leurs pas. Le couteau, les bombes, les baUea, toul est bon... On trahit, on assa$&ine... En plein cortège de procession ou de fête, les meilleurs comme les pires, pas un de nous qui ne tressaille quand un homme se détache de la foule... Tout placet recouvre un poignard... En sortant de son pa'ais, qui peut être sûr d*y rentrer?... Et voilà l'heure que tu choisis, toi, pour t'en aller de la bataille...
— Ah ! s'il ne s'agissait que de se battre, dit Christian II vivement... Mais lutter comme nous contre le ridicule, la misère, tout le fumier de la vie, sentir qu'où y enfonce chaque jour davantage...
£lle eut une flamme d'espoir dans les yeux.
— Vrai?,., tu te battrais?... Alors, écoute... Haletante, elle lui raconta en quelques paroles brèves
l'expédition qu'Elysée et elle préparaient depuis trois mois, envoyant lettres sur lettres, discours, dépêches, le Père Alphée toujours en route par les villages et la montagne; car cette fois ce n'est pas à la noblesse qu'on s'adressait, mais au bas peuple, ]es muletiers, les portefaix de Raguse, les maraîchers du Breno, de la Brazza, les gens des lies qui viennent au marché sur des felouques, la nation primitive et traditionnelle, prête à ^e levôr, à mourir pour le roi, mais à eondition de le voir à sa tête... Les compagnies se formaient, le mot d'ordre circulait déjà, on n'attendait plus qu'un signal. Et la reine, précipitant les mots en charge vigoureuss sur la faiblesse do Christian, eut tm saisis^
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sèment douloureux à lo voir se^îcuor la lùLc, plus indifférent encore que décourage. Peut-être au fon4 se joignait-ilr à cela le dépit que tout se fût préparé sans lui. Mais il ne croyait pas le projet réalisable. On ne pourrait avancer dans le pays, il faudrait tenir les îles, mettre une belle contrée à sac avec si peu de chances de réussir ; Taventure du duc de Palma, une effusion de sang inutile..
— Non, voyez- vous, ma chère amie, le fanatisme de votre chapelain et ce Gascon à tète brûlée vous égarent,,. J'ai mes rapports, moi aussi, et de plus certains que les vôtres.., La vérité, c'est qu'en Dalmatie comme ailleurs la monarchie a fait son temps... Ils ep ont assez, là!... Ils n'en veulent plus...
»— Ah ! je sais bien, moi, le lâche qui n'en veut plus. .,, dit la reine.
Puis elle sortit précipitamment, laissant Christian très étonné que la scène eût tourné si court. Il ramassa bien vite l'acte dans sa poche, prêt à s'en aller, lui aussi, quand Frédérique revint, cette fois accompagnée du petit prince.
Saisi au milieu du sommeil, habillé en toute hâte Zara — qui venait de passer des mains de la femme de chambre dans celles de la reine sans qu'un mot fût prononcé — ouvrait de grands yeux sous ses boucles fauves, mais ne questionnait pas, se souvenant confusément, dans sa petite tête encore bourdonnante, de réveils semblables pour des fuites précipitées, au milieu de figures pâlies et d'exclamations haletantes.
C'est là qu'il avait pris l'habitude de s'abandounop, de se laisser conduire, pourvu que la reine l'appelât de sa voix grave et résolue, qu'il sentît l'enveloppement tendre de ses bras et son épaule toute prête à ses fatigues d'enfant. Elle lui avait dit : « Viens !» et il venait avec confiance, étonné seulement de tout ce calme auprès d'autres nuits grondantes, couleur de sang, où montaient des flammes, des bruits de canon, des fusillades.
Il vit le roi debout, non pas ce père insouciant et bon, qui parfois le surprenait au lit ou traversait la salle d'étude avec un sourire encourageant, mais une physionomie ennuyée et sévère, qui s'accentua durement à leur entrée. Frédérique, sans dire un mot, entraîna l'enfant jusqu'aux pieds de Christian II, et s' agenouillant d'un mouvement brusque, le mit debout devant elle, joignit ses petits doigts dans ses deux mains jointes :
— Le roi ne veut pas m' écouter, il vous écoutera peutêtre, Zara... Allons, dites avec moi... « Mon père... »
La voix timide -répéta : « Mon père... »
— Mon père, mon roi, je vous conjure... ne dépouillez pas votre enfant, ne lui enlevez pas cette couronne qu'il doit porter un jour... Songez qu'elle n'est pas à vous seul, qu'elle vient de loin, de haut, qu'elle vient de Dieu qui l'a mise, il y a six cents ans, dans la maison d'iiiyrie... Dieu veut que je sois roi, mon père..- C'est mon héritage, mon bien, vous n'avez pas le droL* de me le prendre.
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Le petit prince suivait, avec le murmure fervent, les regards d'imploration d'une prière ; mais Christian détournait la tête, haussait les épaules, et furieux, quoique toujours poli , mâchonnait quelques mots entre ses dents... c Exaltation... scène inconvenante... tourner la tête de cet enfant... » Puis il se dégageait et gagnait la porte. D'un bond la reine fut debout, regarda la table vide du parchemin étalé, et comprenant bien que Tacte infâme était signé, qu'il le tenait, eut un véritable rugissement :
— Christian!...
n continuait à marcher.
Elle fit un pas, le geste de ramasser âa robe pour une poursuite, puis subitement :
— Eh bien ! soit...
n s'arrêta, la vit toute droite devant la fenêtre ou« verte» le pied sur l'étroit balcon de pierre, d'un bras emportant son fils dans la mort, et de l'autre menaçant le lâche qui fuyait. Toute la lumière nocturne éclairait du dehors cet admirable groupe.
— A roi d'opérette , reine de tragédie ! dit-elle , grave et terrible... Si tu ne brûles pas à l'instant ce que tu viens de signer, avec le serment sur la croix que tu ne recomàienceras jamais plus... ta race est finie, broyée... La feinme... l'enfant... là, sur ce perron!...
Et Ton sentait dans ses paroles, dans son beau eorps tendu au vide une telle lancée que le roi, terrifiéi s'élança pour la retenir :
270 ' m ROIS EN EXIL
-^ Frédériquel
Au cri de son p$re, au tressaillement du bras qui le portait, l'enfant — tout entier hors de la fenêtre — crut que c'était fini, qu'on mourait. Il n'eut pas un mot, pas une plainte, puisqu'il partait avec sa mère. Seulement ses petites mains se cramponnèrent au cou de la reine, et renversant sa tête d'où s'allongèrent ses cheveux de victime, il ferma ses beaux yeux à l'épouvante de sa chute.
Christian ne résista plus... Cette résignation, ce courage d'enfant-roi qui de son futur métier savait déjà cela : bien mourir !... Son cœur éclatait dans sa poitrine. Il jeta sur la table l'acte froissé qu'il tenait, qu'il tourmentait depuis une minute, et tomba, sanglotant,, dans un fauteuil. Frédérique, toujours méfiante, parcourut la pièce de la première ligne à la signature, puis l'approcha d'une bougie, la fit brûler j^usqu'à ses doigts, en secoua sur la table les débris noirs, et s'en alla cpucher son fils, qui commençait à s'endormir dans son héroïque pose de suicide.
LA VlILLfC O'ARÉli
C'est la 8n d'un repas d'amis dans le parloir de la brocanta. Le vieux Leemans, quand il est seul, casse une croûte au bout de la table de cuisine en face de la Darnet, sans nappe, sans serviette; lorsqu'il a du monde comme ce soir, la soigneuse Auvergnate enlève en maugréant les housses blanches, serre précieusement les petits tapis de pied, et dresse la table devant le portrait de c monsieur », dans le paisible et propret salon de curé livré pour quelques heures à des odeurs de fricot à Tail et à des discussions très montées aussi, dans Targot des bas tripotages d'argent.
Depuis que le c Grand Coup i s'apprête, ces dîners à la brocante sont fréquents. S est bon pour ces affaires en compte à demi de se voir souvent, de se concerter; et nulle autre part on ne le ferait aussi sûrement qu'au fond de cette petite rue Eginhard perdue dans le passé du vieux Paris. Ici, du moins, on peut parler baut^ discuter^ combiner.*. C'est que le but est proche.
272 LES rois' EN ÉXIt
Daiis quelques jours, comment! dans quelques heures, la renonciation va être signée, et raffaire qui a dévoré déjà tant d'argent, commencera à en. rapporter beaucoup. La certitude d'une réussite allume les yeux et la voix des convives d'une allégresse dorée, fait la nappe plus blanche, le vin meilleui*. Un vrai diner de noce présidé par le père Leemans et Pichery, son inséparable, — une tête de bois roide et pommadée à la hongroise au-dessus d'un col de crin, quelque chose de militaire et de pas franc, l'aspect d'un officier dégradé. Profession : usurier en tableaux, métier neuf, compliqué, bien approprié aux manies d'art de notre temps. Quand un fils de famille est à sec, rasé, ratissé, il va chez Pichery, marchand de tableaux, somptueusement installé rue Laffitte.
— Avez-vous un Corot, un chouette Corot?... jo suis toqué de ce peintre-là.
— Ah! Corot!... dit Pichery fermant ses yeux de poisson mort, avec une admiration béate ; puis, tout à coup, changeant de ton : « J'ai justement votre affaire »... et, sur un grand chevalet, roulé en face de lui, il montre un fort joli Corot, un matin tout tremblant de binimes argentées et de danses de nymphes sous les saules. Le gandin met son monocle, fait sem« blant d'admirer :
— Chic!... très chic !... Combien ?
— Cinquante mille francs, dit Pichery sans sourciller. L'autre ne sourcille pas non plus.
^^ A trois mois ?
— A trois mois..., avec des garanties.
Le gandin fait son billet, emporte le tableau chez loi ou chez sa maîtresse, et pondant tout un jour, il se donne* la joie de dire au cercle, .sur le boulevard, qu'il vient d'acheter c un Corot épatant. » Le lendemain, il passe son Corot à FHôtel des Ventes, où Pichery le fait racheter par le père Leemans à dix ou douze mille francs, son prix véritable. C'est de Tusure à un taux exorbitant, mais de Fusure permise, sans dangers. Pichery, lui, n'est pas tenu de savoir si Tamateur achète ou non sérieusement. H vend son Corot très cher, « cuir et poils », comme on dit dans ce joli commerce; et c'est son droit, car la valeur d'un objet d'art est facultative. De plus il a soin de ne livrer que de la marchandise authentique, expertisée par le père Leemans qui lui fournit en outre tout son vocabulaire artistique, bien surprenant dans la bouche de ce soudard maquillé, au mieux avec la jeune Gomme et toute la cocotterie du quartier de l'Opéra très nécessaire à ses trafics^
De l'autre côté du patriarche Leemans, Séphora et son mari, leurs chaises et leurs verres rapprochés, jouent aux amoureux. Da se voient si rarement depuis le commencement de l'affaire. J. Tom Lévis, qui, pour tout le monde est à Londres, vit enfermé dans sa châtellenie de Courbevoie, pêche à la hgne tout le jour faute de àupes à amorcer, ou s'occupe à faire aux Spricht des farces épouvantables. Séphora, plus tenue qu'une reine espagnole, attendant le roi à toute heure, cérémonieuse et harnachée, mène la haute vie demi-
27& tes ROIS EN ÉXtt
mondaine, si remplie et si peu amusante que ces dames presque toujours se mettent à deux pour en supporter les longues promenades vides ou les loisirs écœurants. Mais la comtesse de Spalato n'a pas son double par la ville. Elle ne peut fréquenter les filles ni les déclassées du monde interlope ; les femmes honnêtes ne la voient pas, et Christian II ne saurait supporter autour d'elle ce tourbillon d'oisifs qui composent lés salons où ne viennent que des hommes. Aussi reste-t-elle toujours seule dans ses boudoirs aux plafonds peints, aux glaces enguirlandées de roses et d'amours en escalade ne reflétant jamais que son image indolente et ennuyée de tout le fade sentiment que le roi consume à ses pieds, comme des parfums à migraines fumant sur des coupes d'or. Ah ! qu'elle donnerait vite toute cette vie prin* cièrement triste pour le petit sous-sol de la rue Royale, avec son pitre en face d'elle exécutant la gigne des Grands Coups. A peine seulement si elle peut lui écrire, le tenir au courant de l'affaire et de ses progrès. Aussi comme elle est heureuse ce soir, comme elle se serre contre lui, l'excite, le monte : « Allons, fais^ moi rire. » Et Tom s'agite beaucoup; mais sa verve n'est pas franche et retombe à chaque élan dans une pensée gênante, qu^il ne dit pas, que je vous donne en mille à deviner. Tom Lévis est jaloux. II sait qu'il ne peut y avoir rien encore entre Christian et Séphora, que celle-ci est bien trop adroite pour s'être donnée sans garantie; mais le momont psychologique est proche, sitôt le papier signé, ii faudra qu'on s'exé*
LES ROIS BN Exa 275
cule. Et ma fbi ! notre ami Tom sent des troubles, des inquiétudes bien étranges chez un hommes dénué de toute superstition, de tout enfantillage. Il lui court des petits froids fiévreux et peureux en regardant sa femme .jui ne lui a Jamais paru si jolie, avec un montant d'apprêt, de toilette et ce titre de comtesse qui semble polir ses traits, éclairer ses yeux, relever sa chevelure sous une couronne à pointes de perlés. Evidemment, i. Tom Lévis n'est pas à la hauteur de son rôle, il n*a pas les solides épaules de remploi. Pour un rien, il reprendrait son épouse et planterait tout là. Mais une honte le retient, la peur du ridicule, et puis tant de fonds engagés déjà dans l'affaire. Le malheureux se débat, écartelé par ces divers scrupules dont la comtesse ne l'aurait jamais cru capable ; il affecte une grande gaieté, gesticule avec son poignard dan$ le coeur, anime la table en racontant quelques-uns des bons tours de l'agence, et finit par si bien émoustiller le vieux Leemans, le glacial Pichery lui-même, qu'ils sortent de leur sac les meilleures farces, les meilleures mystifications à Tamateur.
On est là, n'est-ce pas, entre associés, entre copains» et coudes sur table. On se raconte tout, les dessous de l'Hôtel, ses trappes et chausse-trapes, la coalition des gros marchands, rivaux en apparence, leurs trucS) leurs trafics d'Auvergnats, cette mystérieuse firano» maçonnerie qui met une vraie barrière de collets gras et de redingotes râpées entre l'objet rare et le caprice d'un acheteui; force celui-ci au^ foUes, aut ibrtes
sommes. C'est un assaut de cyniques histpires, une joute au plus adroit, au plus filou.
— Est-ce que je vous ai dit celle de ma lanterne égyptienne avec Mora? demande le père Leemans dégustant son café à petits coups ; et il entame pour la centième fois, — ainsi les vieux guerriers leur campagne favorite, — Thistoire de cette lanterne qu'un JjGvantin dans l'embarras lui cédait pour deux mille francs et qu'il revendit le même jour quarante mille au président du conseil, avec une double commission, cinq cents du Levantin et cinq mille du duc. Mais ce qui fait le charme du récit, ce sont les ruses, les détours, la façon de monter la tète au client riche et vaniteux. « Oui, sans doute , une belle pièce, mais trop chère, beaucoup trop chère... Je vous en prie, monsieur le duc, laissez faire cette folie à un autre... Je suis bien sûr que les Sismondo... Âh! dame, c'est un joli travail, cet entourage en petites châsses, cette chaîne ciselée... m Et le vieux, s'animant aux rires qui secouent la table, feuillette sur la nappe un petit agenda rongé des bords dans lequel son inspiration s'alimente à l'aide d'une date, d'un chiffre, d'une adresse. Tous les amateurs fameux sont classés là comme les fiancées à forte dot sur le grand livre de M. de Foy, avec leurs particularités, leurs manies, les bruns et les blonds; ceux qu'il faut rudoyer, ceux qui ne croient à la valeur d'un objet que s'il coûte très cher, l'amateur sceptique, l'ama* teur naïf auquel on peut dire en lui vendant une paûue : c Et vous savez..., ne vous laissez jamais
LES ROIS EN Exa 277
enlever ça!... » A lui seul, cet agenda vaut une fortune.
— Dis donc, Tom, demande Séphora à son mari qu'elle voudrait faire briller, si tu leur disais celle de ton arrivée à Paris, tu sais, ta première affaire, rue Soufflet.
Tom ne se fait pas prier, se verse un peu d*eau-de-vie pour se donner de la voix, et raconte qu'il y a une dizaine d'années, revenant de Londres, décavé et fripé, une dernière pièce de cent sous en poche, il apprend par un ancien camarade rencontré dans une taverne anglaise aux abords de la gare, que les agences s'occupent en ce moment d'une grosse affairci du mariage de M"* Beaujars, la fille de l'entreprenem*, qui a douze millions de dot et s'est mis en tète d'épouser un grand seigneur, un vrai. On promet une commission magnifique, et les limiers sont nombreux. Tom ne se déconcerte pas, entre dans un cabinet de lecture, feuillette tous les armoriaux de France, le Gotha, le Bottin, et finit par découvrir une ancienne, très ancienne famille, ramifiée aux plus célèbres et domiciliée rue Soufflet. La disproportion du titre avec le nom de la rue l'avertit d'une décadence ou d'une tare. « A quel étage M. le marquis de X... ?» Il fait le saoriflce de sa dernière pièce blanche, et obtient du coBoierge quelques renseignements... Grande noblesse oa effet... Veuf... un fils qui sort de Saint-Cyr et une âemoidelle de dix-huit ans, très bien élevée... c Deux mille francs de loyer, le gaz^ l'eau et le tapis », ajoute
298 M« noL^ t^ letfL
le concierge pouf qui tout cela compte dans la dignité de son locataire... « Tout à fait ce qu'il me faut... i pense J. Tom Lévis; et il monte, tout de même un peu ému par le bon aspect de Tescalier, une statue à rentrée, des fauteuils à chaque étage, un luxe de maison moderne avec lequel contrastent bien fort son
habit râpé, ses souliers prenant l'eau et sa trôfi délicate commission.
c A moitié chemin, racontait le faiseilr, j'euâ la tentation de redescendre. Puis, ma foi ! je trouvai crftne de tenter le coup. Je me dis : Tu as de Tesprit, de r aplomb, ta vie à gagner... honneur à l'intelligence !... Et je grimpai quatre à quatre. On m'introduisit dans un grand salon que j'eus bien vite inventorié. Deux ou trois belles antiquailles, des débris pompeux, un portrait de Largillière ; beaucoup de misère là-dessous, le divan efflanqué, des fauteuils vides de crin, la cheminée plus froide que son marbre. Arrive le maître de maison, un vieux bonhomme majestueux, très chiC| Samson dans if*® de la Seigllète. « Vous avez un fils, monsieur le marquis? » Dès les premiers mots, Samson se lève, indigné; je prononce le chiffre... douze millions... ça le fait rasseoir, et on cause... H com iience par m'avouer qu'il n'a pas une fortutiô égale è son nom, vingt mille francs de rente tout ati plus, ei qu'il ne serait pas fâché de redorer à neuf son blason. Le fils aura cent mille francs de dot. < CRi ! monsieur le marquis, le nom suffira... t Puis nous fixons le prix de mu commiBsioa, et je me sauve, très pressé, at-
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tendu à lOQfl eabiaet d'affaires... Joli, moa ^^^iaçt; j§ se savais pas même qù je coucherais le soir,., Mais â la porte, Ip vieux me retient et sur uu to» bon enfant • « Voyous, vous me faites Teffet d'un gaillard.,. J'a bien envie de vous proposer,.. Vous devriez mariex aussi ma fille... Elle n*a pas de dot. Car, à vous dire vrti, j'exagérais tout à Vheure en accusant vingt mille francs de rentes. Il s'en faut de plus de la moitié... Mais je puis disposer d'un titre de comte romain pour mon gendre... De plus, s'il est dans l'armée, mes liens de parenté avec le ministre de la guerre me permettent de lui assurer un avancement sérieux. » Quand j'ai fini de prendre mes notes ; « Compte? sur moi, monsieur le marquis... », et j'allais sortir... Une main se pose à plat sur mon épaule.,. Je me retourne, Sam* son me regm'dait en riant, aVec un si drôle d'air. « Et puis il y a moi ! » me dit-il... t Comment, monsieur lo marquis? — Ma foi, oui, je ne suis pas encore trop défait, et si j'en trouvais Toccasion... n II finit par m'avouer qu'il est pourri de dettes*, sans un sou pour payer. « Pardieu 1 mon cher monsieur Tom, si vous me dénichiez quelque bonne dame du commerce, ayant de sérieuses économies, vieille .fille ou veuve, envoyezla moi avec son sac... Je la fais marquise, » Quand je suis sorti de là, mon éducation était complète. J'avais compris tout ce qu'il y avait à faire dans la société parisienne î et l'agence Lévis était moralement fon^ dée... ji Une merveille quQ cette histoire, narrée ou plutôt
280 , LES ROIS BN Exn.
jouée par Tom Lévis. Il se levait, se rasseyait, imitait la majesté du vieux noble bientôt dégénérée en un cynisme de bohème, et sa façon de déployer son mouchoir entre ses genoux pour croiser ses jambes Tune sur l'autre, et cette reprise à trois fois sur le néant de ses vraies ressources. On eût dit une] scène du c Ne* vea de Rameau », mais un neveu de Rameau du dixneuvième siècle, sans poudre, sans grâce, sans violon, avec quelque chose de dur, de féroce, l'âpreté de cette intonation anglaise de bull-dog, qui était entrée dans la raillerie de Tancien voyou des faubourgs. Les autres riaient, s'amusaient beaucoup, tiraient du récit de Tom des réflexions philosophiques et cyniques.
— Voyez-vous, mes petits, disait le vieux Leemans, si les brocanteurs s'entendaient, ils seraient les maîtres du monde... On trafique de tout, dans le temps où nous vivons. Il faut que tout vienne à nous, passe par nos mains en nous laissant un peu de sa peau... Quand je pense à ce qu'il s'est fait d'affaires depuis quarante ans dans ce trou de la rue Eginhard, à tout ce que j'ai fondu, vendu, retapé, échangé... Il ne me manquait plus que de brocanter une couronne... maintenant ça y est, c'est dans le sac...
Il se leva, le verre en main, les yeux brillants et féroces :
-— A la Brocante, mes enfants I
Dans le fond, la Damet, à l'affût soas sa coiffti noire du Cantal, guettait tout» écoutait tout, s'instruisait sur le commerce; car elle espérait s'établir sitôt
LES ROIS KN EXH. ^81
la mort de € monsieur », et brocanter pour son propro compte.
Soudain la crécelle de l'entrée s'agite violemment, s'étrangle comme un vieux catart'he. Tous tressaillent Qui peut venir à pareille heure î
— C'est Lebeau, dit le père... Il n*y a que lui... De grands cris accueillent le valet de chambre
qu'on n'avait pas vu depuis longtemps, et qui fait son entrée, blême, hâve, les dents serrées, l'air absolument esquinté et de mauvaise humeur.
— Assieds-toi là, ma vieille fripe..., dit Leemans, élargissant une place entre lui et sa fille.
— Diable ! fait l'auU'e devant leurs faces allumées, la table et les reliefs... Il parait qu'on s'amuse ici...
L'observation, le ton funèbre dont elle est faite. Ils se regardent tous, im peu inquiets... Parbleu ! oui, on s'amuse, on est gai. Pourquoi serait-on triste?
M. Lebeau semble stupéfait :
— Gomment!.... Vous ne savez pas?... Quand donc avez-vous vu le roi, comtesse ?...
— Mais ce matin... hier... tous les jours.
— Et il ne vous a rien dit de la terrible explication?...
Alors, en deux mots, il leur raconte la scène, le traité brûlé, l'affaire flambée avec, très vraisemblablement.
— Ah ! la drogue... je suis flouée... dit Séphora. Tom, très inquiet, regarde sa femme jusqu'au fond
des yeux. Est-ce que par hasard, elle am*ait eu l'imprudente faiblesse?... Mais la dame n'est pas d'humeur
â s'expliquer là-dessus, toute à sa colère, à son iodignation contre Christian qui, depuis huit jours, a'embrouille en une série de mensonges pour expliquer comment Tacte de renonciation n*est pas enoore signé... Oh ! le lâche, le lâche et ntenteur !... Mais pottf>quoi Lebeau ne les a-t-il pas prévenus?
— Ah ! oui, pourquoi ? tiit le valet de chambre avec son hideuxsom'ire... J'aurais été bien en peine.de vous prévenir... Depuis dix jours, je cours les routes.,, cinq cents lieues sans respirer, sans débrider.,. Et pas même moyen d'écrire une lettre, surveillé que j'étais pai' un affreux moine, un Père franciscain qui sent 1$ poil de bête et joue du couteau oomme un bandit... Il épiait tous mes mouvements, ne m'a pas lâché de l'œil une minute, sous prétexte qu'il ne savait pas asses de français pour aller seul et se faire entendre... La vérité, c'est qu'on se défie de moi à Saint-Mandé et qu'on a profité de mon absence pour manigancer une grosse affaire...
— Quoi donc?... demandent tous les yeux.
— Il s'agit, je crois, d'une expédition en Dalmatie... C'est ce diable de Gascon qui leur a monté la tète... Oh ! je le disais bien qu'il aurait fallu se débarrasser de celui-là tout d'abord...
On a beau se cacher de lui, le valet de chambre a flairé depuis quelque temps des préparatifs en l'air, des lettres qui partent à toute heui*e, des oonoili^ules mystérieux. Un jour en ouvrant un album d'aquarelleg que cette petite folle de Hc^eu avait laissé tratner, il •
tSS ROIS KN EJUL 283
vu das projeta J'uaifomeft, de ooslumes dessinés par elle, volontuireB illyriens, dragons de la foi, chemisée bleues j euir^s^iera du bon droit. Un autre jour, lia surpris eutre la princesse et M"»* de Silvis une grave discussion sur la forme et la dimension des cocardes. De tout cela, de ces bribes de mots/ il a conclu à la grande expédition ; et le voyage qu'on vient de lui faire faire n'y est pas probablement étranger. Le petit homme noir, une espèce de bossu, qu'on Ta envoyé chercher dans les montagnes de Navarre, doit être quelque grand homme de guerre chargé de conduire l'armée sous les oi'dres du roi.
— Comment ! le roi partirait aussi?... s'écrie le père Leemans avec un regard méprisant vers sa fille.
Un tumulte de paroles suit cette exolamatioa,
— Et notre argent?
*- Et les billets ?
— C'est une infamie.
— C'est un vol.
Et comme, en ce temps-ei, la politique est le plat d'Esope, qu'on en met partout, Pichery, très impérialiste, apostrophe la Répubhque. raide comme son col de crin :
-^ Ce n'est pas sous l'Ëmipire qu'on aurait pu faire une chose pareille, menacer la tranquillité d'un Etat voisin!..*
— Bien sûr, fait J. Tom Lévis gravement, bieii sûr que si l'on savait cela à la Présidence, on ne le souf* frirait pas..* Il faudrait prévemr^ se remuer; is
— Oui, j'y ^ songé, reprend Lebeau ; malheureusement je ne sais rien de net, de précis. On ne m'écontera pas. Et puis nos gens se méfient... toutes leurs précautions sont prises pour détourner les soupçons... Ainsi ce soir, c'est Tanniversaire de la reine... On donne une grande fête à l'hôtel de Rosen... Allez donc raconter aux autorités que tous ces danseurs-là sont en train de conspirer et de préparer des batailles !.., Il y a pourtant quelque chose de pas ordinaii*e dans ce bal...
Alors seulement on remarque que le valet de chambre est en tenue de soirée, souliers fins, cravate blanche ; il est chargé là-bas de l'organisation des buffets, et doit s'en retourner bien vite à l'Ile-Saint-Louis. Tout à coup la comtesse qui réfléchit depuis un moment :
— Ecoutez, Lebeau... si le roi part, vous le saurez, n'estrcepas?... On vous avertira, ne fût-ce que pour lui fermer sa malle... Eh bien, que je sois prévenue une heure avant, je vous ju^e que l'expédition n'aura pas lieu.
Elle dit cela de sa voix tranquille, avec une décision lente, mais ferme. Et pendant que J. Tom Lévis rêveur se demande par quel moyen Séphora pourra empêcher le roi de partir ; que les autres associés, tout penauds, calculent ce que. lem* coûterait une nou-réussite de l'affaire, maître Lebeau, retournant à son bal, se hâte sur la pointe de ses escai-pins, à travers ce dédale de petites rues noires découpées de vieux toits, de mou-
LES KOIS EN KXn. 281
cliarabies, de portailô à écussons, tout ce quartier aristocratique du dernier siècle, transformé en fabriques, en ateliers, qui, secoué le jour de lourds camions et ! du fourmillement d'un peuple pauvre, reprend la nuit son caractère de curieuse ville morte.
La fête se voyait et s'entendait de loin, fête d'été, fête de nuit, envoyant aux deux rives de la Seine ses sonorités épandues, comme sa lumière en buée rouge d'incendie, à cette extrémité de l'Ile qui semble, avancée sur le flottement de l'eau, la poupe aiTondie et relevée d'un gigantesque navire à l'ancre. En s'appro* chant, on distinguait les hautes fenêtres toutes flamboyantes sous les lampas, les mille feux de couleur en girandoles rattachées aux massifs, aux arbres séculaires du jardin, et sur le quai d'Anjou d'ordinaire endormi à cette heure, les lanternes des voitures trouant la nuit de leurs petits fanaux immobiles. Depuis le mariage d'Herbert, Thôtel Rosen n'avait pas vu pareille fête, et encore celle de ce soir était-elle plus vaste, plus débordante, toutes fenêtres et portes ouvertes sur la splendeur d'une nuit d'étoiles.
Le rez-de-chaussée formait une longue galerie de salons en enfilade, d'une hauteur de cathédrale, déco« rés de peintures, de dorures anciennes, oii les lustrer de Hollande et de Venise, les lanternes de mosquées tombant des plafonds, éclairaient une étrange déooration : tentures frissonnantes aux reflets d'or verts et rouges, lourdes châsses d'argent massit ivoires enca-
286 us COIS E5 EXIL
drés et fouillés, yieilles glacer aux étains Qoirçis, reliquaires, étendards, richesses du Monténégro et de l'Herzégovine que le goût parisien avait su grouper, assembler, sans rien de criard ni de trop exotique. L'orchestre sur une tribune d'ancien oratoire rappelant celui de Chenonceaux, s'entourait d'oriflammes abri* tant des fauteuils réservés à la reine et au roi; et er contraste à tout ce passé, dans ces reflets de riches antiquailles, qui auraient transporté le père Leemans, les valses du jour entraînantes et tourbillonnantes, les valses aux longues traînes ouvragées, aux yeux brillants et fixes dans la vapeur des cheveux crépelés, passaient comme un défi de l'éclatante jeunesse, avec des visions blondes, amincies et flottantes, et de brunes apparitions d'une pâleur moite. De temps en temps, de cet enchevêtrement de danseurs lancés en rond, de cette mêlée d'étoffes soyeuses qui met dans la musique des bals un coquet et mystérieux chuchotement, un couple se détachait, franchissait la haute porte-fenêtre, recevait sur les deux têtes inclinées en sens inverse l'éclair blanc du fronton où le chiffre de la reine s'allongeait en gaz flamboyant, et continuant dans les allées du jardin le rhythme de la danse avec une hésitation, des arrêts causés par l'éloignemeat du son, faisait de la valse à la fin uiie marche cadencée, une promenade harmonique côtoyant les massifs embaumés de magnolias et de roses. En somme, à part a rareté, la curiosité du décor, quelques types étrangers de femmes à cheveux fauves, à souplesse» molles
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de Slavonnes, fl n'y avait là à première vue qu'une de ceé kermesses mondaines comme le Faubourg Saint- Germaiii 'représenté à Thôtél Rosen par ses noms les plus anciens, les plus pompeux, en donne -quelquefois dans ses vieux jardins de la rue de l'Université, où les danses passent des parquets cirés aux pelouses, ou l'habit noir peut s'égayer de pantalons clairs, fêtes de plein air et d'été plus libres, plus exubérantes que les autres.
De sa chambre ftu second étage, le vieux duc, tordu depuis huit jours par une crise de sciatique, écoutait les échos de son bal, étouffant sous la couverture des cris de douleur et des malédictions de caserne contre cette ironique cruauté du mal qui le clouait sur son lit ub jour pareil, le mettait dans l'impossibilité de se joindre à toute cette belle jeunesse qui devait partir le lendemain. Le mot d'ordre donné, les postes de combat choisis, ce bal était un adieu, une sorte de bravade aux mauvaises chances de la guerre, en même temps qu'une précaution contre les curiosités de la police fl'ançaise. Si le duc ne pouvait accompagner les volontaires, il se consolait en songeant que son fils Herbert serait de l'affaire et ses écus aussi, car Leurs Majestés avaient bien voultt lui permettre de se charger des frais de l'expédition. Sur son lit, mêlées à des cartes d'état-major, à des plans stratégiques, traînaient des notes de fournitures, caisse^ de fusils, chaussures, couvertures. Vivres dô campagne, qu'il vérifiait soigneusement àvéc^ dé terribles froncementâ dé ifioùsfiK
ches, l'héroïque grimace du royaliste luttant contre ses instincts parcimonieux et fouisseurs. Parfois un chiffre, un renseignement lui manquait; alors il faisait monter Herbert, — un prétexte pour garder quelques minutes, 3à, dans ses courtines, ce grand fils qui le quitterait demain pour la première fois, qu'il ne reverrait plus jamais peut-être, et pour lequel il éprouvait une immense tendresse mal dissimulée sous un abord et des silences majestueux. Mais le prince ne tenait pas en place, pressé de redescendre faire les honneurs de l'hôtel, et surtout ne voulant rien perdre des heures courtes qu'il avait encore i passer près de sa chère Colettç.
Debout avec lui dans le premier salon, elle l'aidait à recevoir les invités de son père, plus jolie, plus élégante que jamais, serrée dans son étroite tunique d'andenne dentelle faite d'une aube d'évêque grec, dont le reflet mat encadrait bien sa beauté fragile, empreinte 'ce soir d'un air de mystère presque grave. Cela reposait ses traits, fonçait ses yeux, du même bleu que cette petite cocarde gaminant parmi ses boucles, audessous d'une aigrette en diamant... Chut ! une cocarde de volontaire illyrien, un modèle adopté pour l'expéditjon et dessiné par la princesse... Ah! depuis trois mois, elle n'était pas restée inactive, la chère petite. Copier des proclamations, les porter en cachette au couvent des franciscains, dessiner des costumes, des bannières, dépister la police qu'elle croyait avoir toujours sur ses talons» c'est ainsi qu'elle tenait son rôle
de grande dame royaliste, inspiré de ses anciennes lectures du Sacré-Cœur. Un seul détail manquait à ce programme de briganderie vendéenne ; elle ne pouvait partir, suivre son Herbert. Car maintenant c'était Herbert, rien qu'Herbert; par un bénéfice de nature, on ne pensait pas plus à l'autre qu'à l'infortuné ouistiti si cruellement broyé sur la berge voisine. Cette joie d'endosser un costume d'homme et de chausser de grandes petites bottes était refusée à Colette pour deux raisons : Tune, son service près de la reine; l'autre, tout intime, chuchotée la veille à l'oreille de l'aide de camp. Oui, si ce n'était pas un leurre, dans un laps de temps facile à calculer en prenant le jour de la séance académique comme point de départ, la raco des Rosen compterait un petit représentant de plus, et Ton ne pouvait exposer un espoir aussi cher, aussi précieux, aux fatigues d'une expédition qui ne se terminerait pas sans quelques rudes et sanglantes estocades, pas plus qu'on ne pouvait accepter de faire un tour de valse par les salons splendides. Voilà bien des secrets à garder pour la petite femme; et malgré le mystère de ses lèvres, ses yeax adorablement bavards, la façon alanguie dont elle s'appuyait au bras d'Herbert, ■ avaient envie de tout raconter pour elle.
Soudain l'orchestre se tait, les danses s'arrêtent; tout le monde est debout pour l'entrée de Chris* tian et de Frédérique. Ils ont traversé les trois salons resplendissants de richesses nationales, où la reine a pu voir partout son chiffra) brodé de fleurs, de lu-
mièreSy de pierreries, où tout leur a parlé de la patrie, de ses gloires ; et maintenant ils s'arrêtent au seuil du jardin... Jamais la monarchie n'a été représentée d'une façon plus fière, plus brillante ; un vrai couple à graver sur la monnaie d'un peuple, au fronton d'une dynastie. La reine surtout est admirable, rajeunie du dix ans dans une splendide toilette blanche, et sui* les épaules pour tout bijou un lourd collier d'ambre auquel pend une croix. Offert et bénit par le pape, ce collier a sa légende que les âdèles se racontent tout bas. Frédérique l'a porté tout le temps du siège de Raguse, deux fois perdu et miraculeusement retrouvé dans les sorties, sous le feu de la bataille. Elle y attache une superstition, y fait tenu* un vœu de reine» sans se préoccuper de l'effet charmant de ces perles dorées si près de ses cheveux dont elles égrènent pour ainsi dire les reflets.
Tandis que les souverains sont là, debout, radieux, admii'antlafêteetlavue du jardin féeriquement allumé» du miUeu d'un massif de rhododendrons partent subitement trois coups d'archet, bizarres, déchirants, énergiques. Tout ce qu'il y a de slave dans l'assemblée tressaille en reconnaissant le son des guzias, dont on entrevoit à travers la vej'dure sombre les mandolines à long manche. Cela commence par un prélude bourdonnant, nn déboi-dement de lointaines ondes sonores qui s'avance, monté, grandit, se répand. On dirai! une nuée Irarde, chargée d'électricité, que de temps en temps l'archet plus vif zèbre d'éclairs et d'où jaillit
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bientôt le rhythme orageux, voluptueux, héroïque, de ?n\r national, hymne et danse à la fois, de cet air de Rodoïtza, qui là-bas est de toutes les fêtes, de toutes ios batailles, et présente bien le double caractère de son antique légende : Theiduque Rodoïtza, tombé aux mains des Turcs, fait le mort pour s'échapper. 11 allume du feu sur sa poitrine; Theiduque ne remue pas. On glisse dans son sein iin serpent, aiguisé par le soleil, on lui enfonce vingt clous sous les ongles, il garde son immobilité de pierre. Alors, on fait venir Haïkouna, la plus grande, la plus belle fille de Zara, qui se- met à danser en chantant Tair national illyrien. Dès les premières mesures, dès que Rodoïtza entend tinter les sequins du colher de la belle, frémir les franges de sa ceinture, il sourît, ouvre les. yeux, serait perdu, si la danseuse, dans un pas élancé, ne jetait sur le visage qui s'anime le foulard de soie dont elle marque et couronne sa danse. Ainsi l'heiduque fut sauvé, et voilà pourquoi, depuis deux cents ans, l'air national d'Illyrie s'appelle l'air de Rodoïtza.
Ëo l'entendant sonner sous le ciel d'exil, tous les Dlyrîens, hommes et femmes, ont pâli. Cet appel des guzlas, que du fond des salons l'orchestre accompagne en sourdine, comme un murmure de flots nudessus desquels crie l'oiseau des orages, c'est la voix même de la patrie^ gonflée de souvenirs et de larmes, de regrets et d'espoirs inexprimés. Les archets énormeSi lourds, en forme d'arcs de combat, ne vibrent
pas sur des cordes vulgaires, mais sur des nerfs tendus à se rompre, des fibres délicatement résonnantes. Ces jeunes gens, hardis et fiers, à tournures d'heiduques, se sentent tous le courage indomptable de Rodoïtza, si bien payé de Tamour d'une femme ; ces belles Dalmates, grandes comme Haïkouna, ont au cœur sa tendresse pour les héros. Et les vieux en pensant à la patrie lointaine, les mères en regardant leurs fils, tous ont envie de sangloter, tous — sans la présence du roi et de la reine, — mêleraient leur voix au eri strident, à toute gorge, que les joueurs de guzlas, leur morceau fini, jettent jusqu'aux étoiles dans une dernière fusée d'accords.
Sitôt après, les danses reprennent, avec une envolée, un entrain surprenants dans un monde où Ton ne s'amuse plus guère que par convention. Décidément, comme dit Lebeau, il y a dans cette fête quelque chose qui n'est pas ordinaire. Quelque chose d'ardent, de fiévreux, de passionné, qu'on sent dans l'étreinte des bras autour des tailles, l'emportement des danseurs, certains regards étincelants qui se croisent, jusque dans la cadence des valses, des mazourkes, oii sonne tout à coup comme un cliquetis d'étriers et d'éperons. Vers la fin des bals, quand le matin pâlit les vitres, la dernière heure de plaisir a cette ardeur hâtée, ces défaillances ivres. Mais ici le bal commence à peine, et déjà toutes les mains brûlent dans les gants, tous les cœurs battent sous les bouquets de corsage ou les petites brochettes diamantées; et quand un couple
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passe, éperdu de rhythme et d'amour, de longs regards le suivent, souriants, attendris. Chacun sait en effet que tous ces beaux danseurs, noblesse d'Iliyrie exilée avec ses princes, noblesse française toujours prête à donner son sang à la bonne cause, vont partir au petit jour pour une expédidition périlleuse et hardie. Même en cas de victoire, combien en reviendra-t-il de ces fiers jeunes gens qui s'enrôlent sans se compter ! Combien, avant huit jours, mordront la terre, couchés au revers des montagnes, ayant encore dans leurs oreilles, où bourdonne le sang en déroute, ce motif enivrant de mazourka! C'est l'approche du danger- qui mêle à l'entrain du bal l'anxiété d'une veillée d'armes, fait briller dans les yeux des larmes et des éclairs, tant d'audace et tant de langueur. Que peut-on refuser à celui qui part, qui va mourir peutêtre? Et cette mort qui plane, dont l'aile vous frôle dans la cadence des violons, comme elle resserre l'étreinte et précipite l'aveu ! Fugitives amours, rencontre d'éphémères traversant le même rayon de soleil! On ne s'est jamais vu, on ne se reverra plus sans doute, et voilà deux cœurs enchaînés. Quelques-unes, les plus hautaines, essaient de sourire malgré leur émotion; mais que de douceur encore sous cette ironie. Et tout cela tourne, fronts renversés, boucles flottantes, chaque couple se croyant seul, enfermé, étourdi dans les ronds enlacés et magiques d'une valse de Brahms ou d'une mazom^ka de Chopin.
Quelqu'un de bien vibrant aussi, de bien ému, c'était
Méraut, en qui le chant des guzlas, tour à tour d'une douceur ou d'uneénergie sauvage, avait éveillé Thumeur bohème, aventureuse, qui est au fond de tous les tempéT raments de soleil, une envie folle de s'en aller loin par des chemins inconnus vers la lumière, Taventure, la bataille, d'exécuter quelque action fière et vaillante pour laquelle les femmes l'admireraient. Lui qui ne dansait pas, qui ne se battrait pas non plus, la griserie de ce bal héroïque l'envahissait; et de songer que toute celte jeunesse allait partir, donner son sang, courir les belles et dangereuses équipées, tandis qu'il restait avec les vieillards, les enfants, de songer qu'ayant organisé la croisade il la laisserait s'engager sans lui, cela lui causait une tristesse, une gêne inexprimables. L'idée avait honte devant l'action. Et peut-être aussi qu'à ce navrement, à ce goût de mourir que lui versaient les chansons et les danses slaves, la fierté rayonnante de Frédérique au bras de Christian n'était pas étrangère. Gomme on la sentait heureuse de retrouver enfin le roi, le guerrier dans son mari!... Haïkouna, Haïkouna, au cliquetis des armes, tu peux tout oublier, tout pardonner ^ les trahisons, les mensonges ; ce que tu aimes pardessus toute chose, c'est la vaillance physique, c'est à elle toujours que tu jetteras le mouchoir chaud de tes larmes ou des parfums légers de ton visage... Et pendant qu'il se désole ainsi, Haïkouna, qui vient d'apercevoir dans un coin du salon ce front large de poète où se tord l'abondante chevelure rebelle et si peu mondaine, Haïkouna sourit, lui fait signe d'ap-
procher. On dirait qu'elle a deviné la cause de sa tris* bOSôe*
— Quelle belle fâte, monsieur Méraut!
Puis baissant la voix :
— Je vous la dois encore, celle-là... Mais nous vous .levons tant... on ne sait plus comment vous dire inerci.
C'était bien lui en effet, dont la foi robuste avait soufflé sur toutes ces flammes éteintes, rendu l'espoir aux défaillances, préparé le soulèvement dont on allait profiter demain. La reine ne l'oubliait pas, elle ; et il n'y avait personne dans l'illustre assemblée à qui elle eût parlé avec cette bonté déférente, ce regard de gratitude et de douceur, là, devant tous, au milieu du cercle respectueux tracé autour des souverains. Mais Christian II s'approche, reprend le bras de Frédérique :
— Le marquis de Hezeta est ici, dit-il à Elysée.., L'avez-vous vu?
— Je ne le connais pas, sir^...
— Il prétend cependant que voas êtes d'anciens amis... tenez, le voilà. •
Ce marquis de Hezeta était le chef qui, en l'absencd du vieux généFal de Rosen, devait commander l'expédition. Il avait montré dans le dernier coup de main du ducdePalma d'étonnantes qualités de chef de corps, et jamais, si on l'eût écouté, l'échauffourée n'aurait eu sa fin piteuse. Quand il vit ses efforts perdus et que le prétendant lui-même donnait l'exemple et le signai de
la fuite, le cabecilla, pris de lassitude et de misanthropie, se jeta en pleines montagnes basques, y vécut à Tabri des conspirations enfantines, des fausses espérances, des coups d'épée dans Teau qui épuisaient ses forces morales. Il voulait mourir obscur dans sa patrie, mais devait être tenté encore une fois aux aventures par le royalisme entraînant du Père Alphée et le renom de bravoure de Christian H. L'ancienne noblesse du partisan, son existence romanesque toute d'exils, de persécutions, de grands coups d'éclat, ses cruautés de fanatique entouraient le marquis José Maria de Hezeta d'un intérêt presque légendaire, en faisaient le personnage de la soirée.
— ^^Bonjour, Ely..., dit-il en s'avançant vers Elysée, la main tendue, et l'appelant de son nom d'enfant, du temps de l'enclos de Rey... Eh! oui, c'est moi... C'est ton vieux maître... monsieur Papel.
L'habit noir, chargé de croix et d'ordres, la cravate blanche, ne le changeaient guère, ni même les vingt ans qu'il y avait en plus sur cette énorme tète de nain tellement brûlée par la poudre et le haie des monts que sa veine frontale, effrayante et caractéristique, sa voyait à peine. Avec elle, l'entêtement royahste semblait s'être atténué^ comme si le cabecilla avait laissé au fond du béret basque, jeté par lui dans un torrent à la fin de la campagne, une partie des anciennes croyances, des illusions de sa jeunesse.
Elysée fut étrangement surpris d'entendre parler son açcien maître, celui qui l'avait fait ce qu'il était :
— Vois-tu, mon petit Ely...
Le petit Ely avait deux' pieds de plus que lui et pas mal de mèches grisonnantes.
— ...C'est fini,il n'y a plus de rois... Le principe est debout, mais les hommes manquent. Pas un de ces désarçonnés qui soit capable de se remettre en selle, pas un même qui en ait le vrai désir... Ah ! ce que j*ai vu, ce que j'ai vu, pendant cette guerre !...
Une buée sanglante envahit son front, injecta ses yeux tixes, comme agi*andis d'une vision de hontes, de lâchetés, de trahisons.
— Mais tous les rois ne sont pas les mêmes, protesta Méraut, et je suis sûr qiie Christian...
— Le tien ne vaut pas mieux que le nôtre... Un enfant, un jouisseur... Pas une idée, pas une volonté dans ces yeux de plaisir... Mais regarde-le donc !
H montrait le roi qui entrait en valsant, les yeux noyés, le front moite, sa tête toute petite et ronde penchée sur répaule nue de la danseuse, la humant de sa lèvre ouverte, avec une tentation de s'y rouler. Dans l'ivresse montante du bal, le couple passa près d'eux sans les voir, les toucha de son haleine haletante ; et comme on envahiss^vt la galerie pour regarder danser Christian II, le premier valseur de son royaume, Hezeta et Méraut se réfugièrent dans l'embrasure profonde d'une des croisées ouvertes sur le quai d'Anjou. Es restèrent là longtemps, à demi dans la rumeur et le tourbillon du bal, et l'ombre fraîche , le silence apaisant de la nuit.
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— Les i*oîs ne croient plus, les rois ne veulent plus. Pourquoi nous entêterions-nous pour eux? disait l'Espagnol d*un air farouche.
^ — Vous ne croyez plus... Et cependant vous partez?
— Je pars.
— Sans espoir ?
— Un seul... Celui de me faire casser la tête, ma pauvre tête que je ne sais plus oii poser.
— Et le roi ?
— Oh ! celui-là, je suis bien tranquille...
Voulait-il dire que Christian II n'était pas encore â
cheval, ou que, pareil à son cousin le duc de Palma, il saurait toujours revenir saiif de la bataille? Une s'expliqua pas davantage...
Autour d'eux, le bal continuait àvirer en tourbillons fous, mais Elysée le voyait maintenant à travers le découragement de son vieux maître et ses propres désillusions. Il sentait une inmiense pitié pour toute cette jeunesse vaillante qui, si gaiement, s'apprêtait à aller combattre sous des chefs désabusés; et déjà la fête, son train confus, ses lumières voilées, disparaissaient pour lui dans la poudre d'un champ de bataille, la grande mêlée de désastre où l'on ramasse les morts inconnus. Un moment, pour échapper à cette vision sinistre, il se pencha sur l'appui de la fenêtre, vers le quai désert oii le palais jetait de grands carrés lumineux prolongés jusque dans la Seine. Et l'eau qu'il écoutait, tumultueuse et tourmentée à cette pointe de l'ile, mêlant le bruit de ses courants, de ses furieux
remous contre l'arche des ponts, aux soupirs des violons, aux plaintes déchirantes des guzlas, tantôt bondissait à petits coups comme les sanglots d'un cœur oppressé ou bien se répandait à grands flots épuisants comme le sang d'une Wessure large ouverte...
XD