PIE VIII
Le pontificat de Pie VIII ne fit qu'aggraver cet état de choses.
GRÉGOIRE XYI, 1831-1846.
La catastrophe devait- éclater sous son successeur Grégoire XVI, qui monta sur le trône pontifical le 3 février 1831.
Le lendemain de son élection, la révolution de Modène commençait. Quelques jours après, la Romagne se levait ; Bologne, comme Ancône et Pérouse, ouvrait ses portes aux libéraux, qui s'avançaient en triomphe jusqu'aux hauteurs d'Otricoli, tandis que le nouveau Pape appelait r Autriche à son secours.
TROISIÈHE OCCUPATIO!! AUTRICUIENE, 1831.
M. Guizot a jugé dans ses Mémoires le mouvement romagnol de 1851: «Il y a, dit l'illustre a historien, un degré de mauvais gouvernece ment que les peuples, grands ou petits, c< éclairés ou ignorants, ne supportent plus « aujourd'hui; au milieu des ambitions déme- « surées et indistinctes qui les travaillent, c'est «leur honneur et le plus sûr progrès de la « civilisation moderne qu'ils aspirent, de la « part de ceux qui les gouvernent, à une dose « de justice, de bon sens, de lumières et de « soins pour Fintérêt de tous, infiniment supé- « rieure à celle qui suffisait jadis au maintien « des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne
c( comprendront pas cette condition actuelle de c< leur existence et n'y sauront pas satisfaire c< passeront tour à tour de la flèvre à l'atonie, « et seront toujours à la veille de leur ruine. « Frappées de cette nécessité de notre temps, «et vivement pressées par le gouvernement <i français, les grandes puissances européennes (c essayèrent d'en convaincre aussi la cour de a Rome, et de la déterminer à apporter dans ce Fadministration de ses États des réformes a suffisantes, sinon pour répondre à tous les a désirs des libéraux italiens, du moins pour a leur enlever leurs plus justes motifs de plainte a et leurs meilleurs moyens de crédit. Les re- « présentants de la France, de rAulriche, de « l'Angleterre, de la Prusse el de la Russie à « Rome firent dans ce but, le 21 mai 1831, a une démarche positive et concertée qui ala lait jusqu'à indiquer les principales réformes
LES ROMÂGiNES 59
« dont l'Europe reconnaissait la nécessité et « donnait le conseil ^ »
^ La cour de Rome accueillit le Mémorandum des puissances avec une déférence apparente, que M. Guizot juge également : « Rien n'esl a plus imprudent et ne crée plus d'embarras, « ajoule-t-il, que les actes qui ne sont pas faits « sérieusement, et dont ceux-là même qui les ^c font n'espèrent ou ne désirent point le suc- « ces. Les bonnes apparences sans effet sont c( fatales à la bonne politique, et les remèdes ce vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de vou- « loir guérir *. »
Ecrasés par l'intervention autrichienne, les Romagnols se soumirent en frémissant. « Quand « des héros et des martyrs ont apparu, dit en-
* Mémoires de M. Guizot, t. Il, p. 292.
' Ibid., t. Il, p. 295.
60 LES ROMAG^IES.
« oore M. Goizol, peu importent la faiblesse « des moyens et Fincertitude des espérances, « l'enthousiasme se joint au devoir, les plaisirs a de l'émotion et de Faction tiennent lieu des « joies de la force et des sourires de la for- ' c< tnne... El les politiques voient avec surprise c< se déployer dans les tentatives les plus ina sensées, les plus dénuées de chance, des pro- « diges de persévérance, d'énergie, d'intellic< gence et de vertu ^. » Les Romagnes succombèrent, il y a trente ans; mais leur situation politique et morale avait dès lors été appréciée par l'homme de la destinée, celui qui lisait dans l'avenir et méditait déjà son œuvre glorieuse : la régénération de la France, la résurrection de l'Italie.
' Mémoires de M. Guizot, t. H, p. 254.
QUATRIÈMB OCCUPATION AUTRICHIENKE, i 852* i 858.
Les Autrichiens avaient à peine évacué la Romagne (1851), que le mouvement recommença.
Grégoire XVI les rappela immédiatement, et, celle fois, l'occupation dura près de sept années (1832-1858). A partir de ce moment, la tranquillité ne fut pas rétablie un instant dans les Légations. Les commissions militaires, les tribunaux exceptionnels, fonctionnèrent avec une incroyable rigueur. L'Autriche usurpa complètement la souveraineté du pays. « Chose « remarquable! le pouvoir pontifical, qui refu- « sait tout à ses sujets, accordait tout aux « étrangers. Pour continuer ce système rui- « neux, il a glissé sur la pente rapide qui, de « l'abandon d'un droit à l'abandon d'un autre,
« confiait les gouvernements jusqu'à l'abdica- « lion * . »
La France, effrayée des progrès de la domination autrichienne, crut indispensable de faire paraître en Italie, en face du drapeau jaune et
noir, le drapeau tricolore.
EXPÉDITION d'ancône, fétrier 1832.
On accomplit, malgré le Pape et sans l'avoir prévenu, l'expédition d'Ancône, cette mesure énergique que le Sacré Collège qualifiait d'expédition de Sarrasins. « Il n'y avait là pour c< la France point d'intérêt matériel et direct, « mais il y avait une question de dignilé et de « grandeur nationale, peut-êlre même de repos
^ Memorandnmiïu gouvernement des Romagnes, 3 octobre 1859.
LES BOMAGNËS. 63
c< intérieure » — « Ce que veut l'Autriche, c< disait M. Guizol à la tribune de la Chambre « des députés le 8 mars 4832, c'est que Tllalie « lui appartienne par voie d'influence, et c'est « là ce que la France ne saurait admeltre. II « faut que chacun prenne ses positions : TAuc< iriche a pris les siennes, nous prenons les « nôtres; nous soutiendrons l'indépendance « des Etals italiens, le développement des lice bertés italiennes. »
C'est au gouvernement impérial qu'il était réservé de réaliser ce programme; les hommes d'État de 1832 n'eurent que l'honneur de l'énoncer.
A cette époque même, M. Rossi, qui a si bien connu l'Italie, appréciait la situation des Romagnes d'une manière bien remarquable.
* Mémoires de M. Guizot, t. II, p. 277.
« J'espère, écrivait-il à M. Guizot, qu'on est bien convaincu que la révolution, dans le sens d'une profonde incompatibilité entre le système actuel du gouvernement romain et ]es populations, apénclréjusquedans les -entrailles du pays. Toute opinion contraire serait une pure illusion. Qu'on évacue demain, en laissant les choses à peu près comme elles sont, et on le verra après-demain. Mais la chose ne se bornera plus au territoire des Légations et des Marches.... J'espère qu'en partant de là on insistera fortement sur des changements proportionnés au besoin. J'espère qu'au nombre de ces changements il y aura une administration générale, sinon exclusivement, du moins essentiellement laïque, une administration communale et provinciale qui ne soit ■MIS une dérision, un conseil central au siège lu gouvernement, un changement radical dans
radministralion de la justice, changement dont les effets seraient immenses sur l'esprit public et pourraient seuls réconcilier avec le gouvernement papal, une commission législative chargée de préparer sans retard la réforme des lois civiles, criminelles et commerciales, c'est encore un de ces besoins, une de ces nécessités sur lesquelles la population ne transigera pas), enfin, un système de force publique qui ne soit ni écrasant pour le pays, ni propre à le livrer soit à Tanarchie, soit à la fureur d'une soldatesque vendue et déboutée. »
Voici les conclusions de M. Rossi :
« Vous le voyez, mes espérances sont tellc- « menl raisonnables, qu*en vérité vous devez <t les trouver timides et au-dessous de ce qu'on ce doit espérer de Tinfluence que la France <c a le droit et la puissance d'exercer. Car enfin.
« si je VOUS avais dit, à côté de l'exemple de
« la Belgique, que j'espérais voir les Marches
a et les Légations former un pays se gouvernant
« par lui-même, sous la suzeraineté du Pape,
« et en lui payant un tribut annuel garanti par
(c la France, l'Angleterre et T Au triche, qu'y
« aurait-il là de si étrange? Ce serait peut-être
ce le seul moyen raisonnable de faire cesser un
« état de choses qui peut devenir de jour en « jour plus sérieux et plus dangereux. Mais je
ne vais pas si loin. Heureux si j'apprends
^^ que le peu que j'espère sera accompli M»
L'occupation d'Ancône par la France ne finit qu'en 1837. Mais, en dépit de la présence du drapeau tricolore dans les États Romains, le Pape resta inflexible dans la voie de la réaction et de la rigueur.
La Romagne protesta une fois de plus, et
^ Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 10 avril 1832.
la mémoire des cruautés commises par les mercenaires du Saint-Siège contre les habitants de Rimini, en 1845, vivra dans le beau livre du gouverneur actuel de Milan, M. d'Azeglio *• Les Romagnes, désespérées, adressèrent un appel à l'opinion publique, un manifeste à toute l'Europe. « Que les souverains et les peuce pies d'Europe, disaient-elles dans ce docu- « ment, se demandent dans leur conscience « de chrétiens si notre condition est supporcf table, et si, au milieu du mouvement des « idées et des faits, nous, peuple placé au « centre de l'Italie, en contact avec les autres « États qui s'avancent plus ou moins dans la « carrière de la vie civile, nous pouvons c< nous laisser conduire comme un vil trou- « peau à la prison et au gibet.,.. Ce n'est pas « l'étendard de la guerre que nous avons levé,
^ I Casidi Rimini. Massimo d'Azeglio, 1845.
c< c'est celui de la paix; nous crions paix et «justice, réforme des lois et garantie d'un
« bien-être dqrable Nous vénérons la
« hiérarchie catholique, et nous souhaitons « que le clergé romain considère le catholic< cisme dans sa véritable et sublime essence « et non sous le mesquin et misérable aspect « d'une secte intolérante; et, pour que maince tenant ni jamais nos volontés ne soient in- « terprétées d'une manière regrettable ni en c< Italie ni au dehors, nous proclamons hau- « tement et sans restriction la souveraineté « du Pape, chef deTÉglise universelle; mais^ « pour lui obéir comme souverain temporel, c< nous demandons que son gouvernement « entre dans la voie des améliorations sociales « qui sont réclamées par Tesprit du siècle et « imposées par l'exemple de toutes les na- « lions civilisées Nous jetterons nos armes
« et serons des sujets tranquilles et obéis- « sanls, si le gouvernement, sous la caution « des hautes puissances, fait droit à nos récla-
<c malions légitimes Le sang versé retom-
«bera non sur nous, mais sur ceux qui
« auront repoussé une telle conciliation; que
<c si Ton nous jugeait défavorablement, le juge
<c éternel et infaillible nous absoudra dans sa « justice et dans sa sagesse infinie. A Dieu, au « Souverain Pontife et aux princes de TEurope <c nous recommandons notre cause avec toute « Tardeur des opprimés; nous prions, nous « supplions les princes de ne pas vouloir « nous forcer de montrer que lorsqu'un peu- « pie est abandonné par tous, et réduit à « l'extrémité, il sait trouver son salut dans « son désespoir. »
Ces cris d'une douleur éloquente ne furent ^oint écoutés. L'année suivante, Grégoire XYI,
70 LES ROMIGXES.
qui arait régné quinze ans, rendait le der nier soupir (1* juin 1846) •
AriSKWE3ST M PIE IX, il JCtS 1^46.
Le 17 du même mois, au malin^ les clôtures du conclave tombaient, et le nom du cardinal Maslaî, le pape Pie IX, pix>clamé du haut du balcon du Quirinal, était accueilli par la foule avec transport, comme le gage du prc^rès, de la justice et de Tindépendance italienne. Â quelques épreuves que le Saint-Père ait été soumis, nous nous refusons à croire que les sentiments que son avènement à la chaire de Saint-Pierre a développés se soient complètement eiïacés de son cœur.