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CHAPITRE

Le 27 mars 1856, M. de Cavour et M, de Yillamarina, plénipotentiaires de Sardaigne au Congrès de Paris, remirent aux ministres des affaires étrangères de la France et de la Grande-Bretagne une note relative à l'état des Romagnes.

Après avoir faii remarquer que ces provinces étaient occupées par les troupes autrichiennes

depuis 1849, qu'à partir de celle époque Tétai de siège et la loi martiale y avaient toujours été en vigueur, que le gouvernement pontifical n'y exislail que de nom, puisque^ au-dessus de ses légats, un général autrichien prenait le tilre et exerçait les fonctions de gouverneur civil et militaire, enfin que l'Autriche ne demandait rien de mieux que de rendre son occupation permanente et définitive, les plénipotentiaires de Sa Majesté Sarde cherchaient un remède efficace à une situalion si essenliellement anormale. Ce remède, c'était, suivant leur opinion, rétablissement dans les Romagnes d'une principauté apostolique sous la haute domination du Pape, mais régie par ses propres lois, ayant ses tribunaux, ses finances, son armée, «Nous croyons, disaient-ils, qu'en rattachant autant que possible cette organisation nouvelle aux traditions

du règne napoléonien^ on serait sûr d'obtenir

tout de suite un effet moral très-considérable

et l'on aurait fait un grand pas pour ramener

le calme parmi ces populations. »

D'après ce plan, les Romagnes, c'est-à-dire

les provinces de l'État romain situées enlre

le Pô et les Apennins, en restant soumises à

la haute domination du Sainl-Siége, devaient

être complètement sécularisées et organisées

sous le rapport administratif, judiciaire, militaire et financier d'une manière tout à fait

séparée et indépendante du reste de l'Etat pontifical. Toutefois elles devaient concourir, dans une juste proportion, au maintien de la cour de Rome et au service de la dette publique actuellement existante.

L'organisation territoriale et administrative de la nouvelle principauté apostolique aurait été établie conformément à ce qui existait sous

le règne de Napoléon P**^ roi dltalie, jusqu'à Fan 1814, et le Code Napoléon y aurait été promulgué» sauf les modifications nécessaires dans les litres qui regardent les relations entre l'État et l'Église.

Un vicaire pontifical laïque, nommé par le Pape au moins pour dix années, devait gouverner ces provinces avec des ministres, un conseil d'État, et le droit à la nomination de tous les fonctionnaires.

Pour éviter toute espèce de confusion ou de conflit entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, les attributions du vicaire pontifical et de son gouvernement ne se seraient étendues ni aux matières religieuses ni même aux matières mixtes, qu'un règlement définitif aurait déterminées au préalable.

Enfin une armée indigène devait être immé-

diatement organisée par le moyen de Ja conscription.

Il y a vingl-huit ans, comme nous Pavons vu, que M. Rossi avait eu le pressentiment de celle combinaison.

Le même plan a reparu sur le terrain diplomatique dans la dépêche adressée, le 24 février, au minisire de France à Turin, par M. le ministre des affaires étrangères, qui metlait en avant l'idée « d'une administration « temporelle des légations de la Romagne, de « Ferrare et de Bologne, sous la forme d'un « vicariat exercé par Sa Majesté Sarde au nom a du Saint-Siège. »

Quels sont les motifs historiques, politiques, religieux, qui auraient dû déterminer le Sainl- Siége à accepter cette équitable transaction, c'est ce qu'il importe d'examiner.

El d'abord, quel esirintérêt et le devoir du Sainl-Siége?

Son intérêt, c'est de ne pas tout perdre pour avoir voulu tout garder.

Son devoir, c'est d'éviter à l'Italie et à l'Europe les catastrophes d'une nouvelle guerre, qui, si elle avait son origine dans l'obstination de l'entourage du Saint-Père, deviendrait pour les Italiens une occasion de schisme, un sujet de scandale pour toute la catholicité.

Le Pape peul-il avec dignité consentir à ne conserver qu'un droit de haute souveraineté sur les Roraagnes? Une expérience de plus de mille ans répond à la question.

L'histoire prouve, en effet, que, depuis Charlemagne jusqu'au seizième siècle, les Papes n'ont exercé sur les Romagnes ni droits de souveraineté ni droits de suzeraineté; — que depuis le début du seizième siècle jusqu'à

]a fin du dix-huitième, ils n'ont été, dans la réalité, que les suzerains de ces provinces ; — que depuis le traité de Tolentino (1797) jusqu'en 4814 les Romagnes furent partie intégrante de la république italienne et ensuite du royaume d'Italie; — enfin, que depuis 1814 jusqu'en 1859, elles n'ont pu être soumises à la souveraineté de Rome que par une violente compression, par les baïonnettes étrangères.

Si l'on remonte aux temps de Pépin et de Gharlemagne, on voit que non-seulement les Papes n'étaient pas alors suzerains, mais qu'ils

furent traités en vassaux, en ce qui concerne le temporel, d'abord par les empereurs d'Orient, ensuite par les empereurs carlovingîens, enfin par les empereurs d'Allemagne.

Avant Pépin le Bref, les papes étaient élus par le clergé, le sénat et le peuple de Rome, mais ils n'étaient point consacrés sans le con-

sentemenl formel de l'empereur d'Orient. Ils entreleoaienl toujours deux nonces à la cour de Gonstantinople et à celle de Ravenne^ pour assurer le souverain de leur obéissance^

Pépin le Bref et Charlemagne donnèrent au Saint-Siège le domaine utile d'une partie de l'exarchat de Ravenne et de la Pentapole, c'est-à-dire les fruits et les revenus de la terre, tandis que la souveraineté de ces mêmes provinces fut réservée d'abord au patrice de

Rpme, qui était Pépin le Bref, ensuite à Tempereur d'Occident, qui était Charlemagne *.

La donation de Charlemagne au Saint-Siège est de 774. Or, à l'avénemeot du pape Léon III, en l'an 795, le monarque carlovingien, en qualité de patrice de Rome (il n'était pas encore empereur d'Occident), écrivit au nouveau

* Sismondi, Hist. des Répub. ital., t. I, p. 101. « Id., ibid,, p. i09.

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Pontife : « Nous nous réjouissons de voire élection et de t^huniilité de votre obéissance envers nous. » « Et, d'après la position qu'il « avait prise dans la chrétienté et qui sem- Ci blail faire du successeur de saint Pierre « son lieutenant spirituel, il lui donna des « conseils ou plutôl des ordres pour sa vie c( morale et politique, comme il aurait fait « envers le moindre prêtre*. »

Depuis la déposition du dernier empereur carloviugien jusqu'à l'avènement des Habsbourg (887-1273), la dignité impériale et le royaume d'Italie sont réunis au royaume germanique et forment le Saint-Empire. Pendant cette période, ce sont les empereurs d'Allemagne qui exercent sur les Romagnes les droits de suzerains.

Au dixième siècle, c'est-à-dire à l'époque

* Lavallée^ Hist. des Français, t. I, p. 157.

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du règne d'Olhon te Grand, l'autorité temporelle des papes était presque anéantie'. Us n'avaient dans l'iolérieur de Rome d'autre pouvoir que oelui que leur assurait le respect religieux des peuples pour leur caractère^.

Pendant la longue querelle du sacei'doce et de l'Empire, une noblesse armée occupait les Romagnes; «chaque gentilhomme, chaque « chevalier, méprisant une existence dépen- « danle, demandait à ses forteresses ou à ses « vassaux une sûreté qu'il ne voulait pas devoir « à des supérieurs ou à des lois'. »

A partir de l'avènement de la dynastie de Habsbourg (1275), les États de l'Église sont séparés de ceux de l'empire d'Allemagne. Mais, à cette époque, dans tontes les villes des Ro-

' Sismondi, Hist. des Répié. ital.-, 1. 1, p. 120.

« IHd.

^ /Wd.,p. 121.

magnes, s'établissent des maisons indépen* dantes et souveraines.

ARimini, les Malalesti régnent de- 1275 à 1528. A Faenza et à Imola, les Manfredi, de 1534 à 1500.

Ravenne est soumise à la maison des Polenta de 1275 à 1441, et à la cjomination de Venise (1441-1509).

La maison d'Esté règne à Ferrare et à Commachiodel208à 1597 ^

A Rologne, enfin, nous trouvons une république, placée d'abord sous la protection des empereurs d'Allemagne, puis complètement indépendante de lout lien de vassalité, soit vis-

^ Rétablis en 1317 par le Pape dans leurs Etats, dnt ils avaient été un moment dépouillés par les Vénitiens, les seigneurs de Ferrare se reconnurent vassaux du Saint-Siège. Jules II tenta en vain de déposséder la maison d'Ëste. Mais, la ligne ducale s'ct«inl éteinte en 1597| Clément VIII prit pcsse:»sion du duché en qualité de suzerain.

à-vis de l'Empereur, soil vis-à-vis du Pape.

c< Au milieu du treizième siècle, dit M. Sismondi, Bologne élait la ville la plus importante de l'Emilie, comme Milan de la Lombardie. Toute la politique et toutes les négociations de la province se rapportaient à cette république. Bologne avait dès lors obtenu Tépithète de docte qui lui est demeurée, c'était la première ville où le droit romain eût été enseigné, et la plus ancienne université de l'Italie (cette université date du onzième siècle)*. »

Au quatorzième siècle, « la république de Bologne, dit également le même auteur, avait paru longtemps disputer à Florence là première place dans le parti guelfe; non moins peuplée, non moins riche ou moins commerçante, elle avait eu sur les villes de

* Sismondi, Républiques italiennes, t. II, p. 175.

« la Romagne une influence aussi grande que

« Florence sur celles de la Toscane *. »

Quand le pape Jules II entra à Bologne (1506),

il conserva à la ville ses privilèges et son administration républicaine. Seulement, il

substitua aux seize magistrats qui avaient élé

jusqu'alors à la tête du gouvernement un sénat

de quarante membres. « Dès lors, et jusqu'à

« la fin du dix-huitième siècle, l'oligarchie

« des quarante de Bologne a administré celte

« province avec plusieurs prérogatives qui rap-

c( pelaient sa liberté et son ancienne indé-

« pendance. Leur situation , en opposition

ce avec la cour de Rome, faisait d'eux, en dépit

a de Pesprit étroit d'une aristocratie hérédi-

ce taire, les vrais représentants du peuple et les

c< défenseurs constants de ses privilèges. Aussi

ce réussirent-ils à faire fleurir dans leur ville

^ Sismondi, Républiques italiennes , t. III, p. 461 .

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ce les arts et le commerce bannis du reste des « États de FÉglise K »

Quant aux autres villes des Romagnes, Ma-chiavel nous apprend à quel prix César Borgia les soumit à la domination de son père, le pape Alexandre VI, au commencement du seizième siècle.

Toutefois le Saint-Siège, en renversant le^ petites souverainetés romagnoles, garantit aux populations le maintien de leurs franchises* « Nulle part il n'y avait eu soumission sans c< contrat entre le prince et les sujets, et les « effets du gouvernement clérical restaient ina- « perçus, parce que son action était nulle *. » Bologne, par exemple, avait son gouvernement séparé, ses finances particulières, son sénat

* Sismondi, Hist. des Répub. ilal., t. VHI, p. 135.

• Mémorandum du gouvernement des Romagnes du 5 octobre 1859.

qui administrait les impositions de la province, i5on représentant à Rome, qui jouissait des privilèges diplomatiques.

Mais on objecte que ces vieilles franchises

ont été supprimées, et que les papes, depuis i814, ont exercé dans les Romagnes les droits de la souveraineté. Oui, mais avec des garnisons autrichiennes à Gommachio et à Ferrare pendant quarante-cinq années consécutives, avec l'occupation du reste des Romagnes par TAutriche pendant plus de vingt ans. Qu'on le remarque bien, lors des occupations autrichiennes de 1814 à 1818, de 1820, de 1831, de 1832 à 1838, de 1849 à 1859, le gouvernement du Saint-Siège ne fonctionnait dans les Lotions ni d'une manière normale, ni d'une manière indépendante. Le souverain nominal était le Pape. Le souverain réel était l'empereur d'Autriche. En • effet, non-seulement le

droit de garnison de Ferrare, bien que sanctionné par les traités de 1815, était pour les Romagnes une menace permanente, mais, dans ces derniers temps, les autorités autrichiennes s'étaient presque totalement substituées aux autorités indigènes. Les généraux de Sa Majesté Apostolique inscrivaient en tête de leurs édits cette phrase significative : « L'imc( périal et royal gouvernement civil et milice taire, résidant à Bologne, ordonne, » etc.

« On voyait l'autorité militaire autrichienne « se charger de la rentrée des impôts, faire « rendre la justice par des tribunaux compo- « ses de juges allemands, qui faisaient signer c< à Mantoue et à Vérone, par Tautorité milice taire supérieure, les sentences prononcées « par eux contre des sujets pontificaux. Nous c< le demandons : est-il possible d'imaginer de « la part d'un gouvernement une abdication

LES liOMliNES. >T

« Icrs droits essenliels ou |x*u^oir sc^nl alai> « o liDés à une autôiilê èlnr^ère qui oc>ii- « œDlre tout dans ses mains, maïs Us £nL*n- « Lèrtts dîsparusseDi , ies limites des Dats si'Dt « CL»&k»L*dues« et les a mets de la justice \onl « cberdierlearcoctînnatioii sur un terrîtoin^ • étranger '• »

Celle situation a crée pcnir le Ssint-Siege nu danger dont ses plus illustres défenseurs oit souhaité ardemment la fin.

Le P. Laoordaire a écrit le mois dernier :

« A partir du retour de Pie YD à Rome, le gou- « Temement perd de son prestige, la robe du « P<Hitife ne oouTre plus le souTcrain, les pas- « siens politiques sVnveniment, et Tétranger, tt tantôt appelé, tantôt s*imposant, protège,

* MéTHiire da gooTenienient des Romi<!ii» do 3 octobre

LES ROMAGiNES.

'< l'arme au bras et la mèche allumée, ce do- « marne des papes inaccoutumé depuis tant de « siècles aux spectacles et aux douleurs des « révolutions*. »

C'est lui qui écrivait également au début de la dernière campagne : « L'Autriche ne pèse pas seulement sur Tltalie d'un poids injuste et oppressif, elle pèse aussi sur TEglise. Depuis 4815, uniquement appuyée sur le bras de fer de l'Autriche, la papauté s'est peu à peu aliéné le cœur de tout ce qui l'entoure, et elle n'a plus vu son salut que dans une compression par la main de l'étranger. . . L'état actuel est devenu intolérable, et il en faut boubaiter ardemment la fin... Sans la Papauté délivrée de l'absolutisme autrichien, il n'est pas possible de l'amener l'Italie au berceau de la foi. »

•Brodiurc : LaLibertéde V Église et V Italie, février 1860.

hfV

Aujourd'hui que cel état de choses a cessé, il s'agit de ne pas le reproduire et de trouver une combinaison qui ferme dcfinilivement les Romagnes soit à l'intervention, soit à l'influence étrangère.

Le Saint-Siège a rendu jadis à la cause italienne de trop éclatants services pour que l'Italie, reconstituée et affranchie, hésite à accorder au successeur de saint Pierre un hommage respectueux, qui ne sera ni Fabandon d'un droit, ni l'abdication d'une réforme, ni la perle d'une liberté. Le roi Victor- Emmanuel vient de proclamer quelles étaient, à cet égard, ses intentions.

Pourquoi, comme le P. Lacordaire l'a dit tout récemment *, « pourquoi le Pape serait-il « par nature étranger à l'Italie, ennemi de son

' Brodiure: La Liberté de V Église et de VI talie,fé\neriS60.

« indépendance nationale, ne cherchant que « sa ruine et son déshonneur? Pourquoi ne ce serait-il pas un Italien sincère, un serviteur « dévoué de ses véritables intérêts? L'histoire « prouve qu'il Ta été souvent ; la raison dece mande pourquoi il ne le serait pas tou-

c< jours. »

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