Chronique de Moldavie, trad. de Emile Picot, p
2. Le territoire sur lequel régaait Mi rcea-le-Grand était considérable : il comprenait, à en juger par les titres que prenait ce prince, tout le pays ougro-roumain, les pays transcarpatieus et tatares, les duchés d'Amlasb et de Fagarasch, le bauat de Sévérin et la ville de Silistria, enfin les deux rives du Danube jusqu'à la mer Noire. Cette question, longtemps obscure, a été considérablement éclaircie par les savants travaux de M. Hasdeu. (Voy. Histoire critique des Rouviaitis, trad. de M. Fréd. Damé, p. 8.)
être définitivement vaincu ; mais sa défaite ne détruisit cependant pas l'autonomie de la Valachie, qui en fut quitte pour assurer au sultan un tribut définitif et divers autres genres de redevances. Mircea V^ mourut en 1418.
L'élonnan te vitalité de la nation roumaine et l'énergique résistance qu'elle opposait alors à ses envahisseurs, sont en quelque sorte inscrites entre les lignes des traités conclus par ces princes avec la Porte, non seulement à Tépoque de Mircea I®', mais encore sous le règne de Vladu V, dit le Diable. Comme Ta fort justement remarqué Vaillant, les conditions de ce traité sont telles qu'il y aurait progrès d'en pouvoir jouir aujourd'hui. Et si la Turquie n'avait pas pesé d'un poids démoralisateur sur les mœurs de la Valachie, celle-ci n'eût eu que peu à souffrir de la vassalité à laquelle l'avaient condamnéeles progrès de la puissance ottomane au nord de la péninsule.
Sous le règne de Mahomet, Vladu V, lun des plus infâmes tyrans qui aient souillé l'histoire de l'humanité, finit par perdre la Valachie, qui toniba toute entière au pouvoir des Musulmans.
La Moldavie vit à son tour son intégrité compromise, et la Pologne devint bientôt
ETUN. DE LA ROUMANIE. i>
prépondérante dans les affaires de la principauté. Sous les fils de Mircea !•', celle-ci fat morcelée : l'un d'eux obtint en partage la Moldavie proprement dite, tandis qu'un autre fut reconnu comme prince souverain de la Bessarabie.
Le personnage que l'histoire de Roumanie cite avec fierté sous le nom à! Étienne-le- Crr«wrf (1456-1504), ne fut, en somme, qu'un digne pendant de son contemporain Vladu V, surnommé l'Empaleur. Il essaya d'être un prince rusé, et ne fut souvent qu'un rusé maladroit. Trompeur et sans parole, il montra de l'audace quand la fortune se tournait de son côté; mais il demeura maintes fois indécis et pusillanime lorsqu'il se vit en présence de forces supérieures aux siennes.
Sa mère refusa de le reconnaître, un jour où il cherchait à échapper aux poursuites de ses ennemis, et elle ne consentit point à lui ouvrir la porte de la forteresse où il voulait se réfugier. En revanche, il fut un prince dévot, ordonna des jeûnes publics, construisit des églises et des monastères, s'agenouilla humblement devant le roi de Pologne aux pieds duquel il déposa son drapeau, conseilla en sous-main la soumission de son peuple aux Mahométans^ supprima l'égalité des citoyens.
fit empaler des centaines de prisonniers, et couper le nez et les oreilles à des ambassadeurs.
En dépit des victoires qu'il remporta, de quelques capacités relatives qu'on lui attribue, il ne fut en somme qu'un scélérat de bas étage. La morale la plus complaisante s'oppose à ce que Thistoire conserve le nom de Grand aux princes qui ont été d'affreux assassins. La Roumanie possède assez de belles et nobles figures pour ne pas s'entêter à décerner l'apothéose à un bandit M Passons.
Il faut cependant tenir compte de l'époque oti s'accomplissaient ces odieux forfaits. Badu /K (1493-1505) fit de son mieux pour réparer les désordres de son prédécesseur; il voulut adoucir la condition du peuple, en introduisant quelques réformes salutaires; il augmenta les ressources de la fortune publique, et mourut à peu près fou de désespoir, parce qu'il s'était attiré les malédictions d'un curé de son pays.
(1) On dira peut-être que le jueement sévère qui vient d*étre porté sur la personne d*£tienne-lë-Grand, pourrait être appliqué avec une égale justice à une foule de princes auxquels on a attribué une place glorieuse dans Tbistoire. Je suis prêt à le reconuaitre, et je pense
Su'ii appartient à notre siècle de progrès et de liberté, e renverser ces fausses idoles des temps de servitude et d'obscurantisme.
La puissance ottomane, à la mort de Radu lY, s'appesantit de plus en plus sur les malheureuses Principautés. Les sultans s'arrogèrent non seulement le pouvoir de nommer les voïYodes, mais celui de les déposer.
C'est ainsi qu'ils exilèrent Radu VIII en Egypte (1541), Petru II en Asie (1569), et Mihfiea II à Tripoli (1583). D'autres furent gardés prisonniers à Constantinople. Terrifiés par l'omûipotence du croissant, les voîvodes se firent les plats valets des Musulmans, et allèrent jusqu'à se former une garde d'honneur avec des soldats turcs et des janissaires. Sur le premier signal de leur dominateur, ils levèrent des troupes et s'en servirent pour attaquer les états chrétiens. Les princes roumains de cette période se montrèrent, dans leur patrie, les serviles instruments de la Porte, en même temps qu'ils étaient, pour la satisfaction de leur luxe, d'impitoyables extorqueurs de l'argent du peuple. L'histoire ne dit pas seulement qu'ils furent des voleurs; elle les accuse d'avoir été des assassins pour accomplir plus facilement leurs vols.
Sous le joug énervant des Turcs, le désordre et la démoralisation continuent à ruiner ^^s Principautés et à précipiter leur peuple
ns le découragement et la misère. Les voî-
vodes, vils serviteurs du sultan, obtiennent, en écjiange de leurs bassesses, un appui militaire pour soutenir leur despotisme et les infamies les plus révoltantes qui germent sans cesse dans leur imagination. Esclaves de leur suzerain, ils ne veulent avoir que des esclaves autour d'eux! La plèbe est trop abrutie pour tenter la résistance, mais les boyards essaient maintes fois de se révolter. Les voïvodes se donnent pour distraction des bourreaux qui connaissent tous les raffinements de leur art. Les boyards ont maintes fois occasion de s'en apercevoir. Cependant le maître de Constantinople n'est pas toujours satisfait; et, au moindre caprice, il dépose les voïvodes et leur nomme des successeurs pour les déposer à leur tour peu de temps après. Vintila, par exemple, ne règne que quatre jours (1570). La folie s'empare de toutes les têtes. Les Moldaves et les Valaques ne trouvent plus de charmes que dans la guerre fratricide. Trônes et consciences, tout est à vendre, et tout se vend. La couronne de Moldavie est mise aux enchères. La Porte accepte les deniers d'or de chacun des enchérisseurs, sauf à leur laisser ensuite le soin -de se débrouiller entre eux.
Sous le règne de Michel-le-Brave , la puis-
sance de la Turquie en Valachîe semble plu sîeurs fois ébranlée ; mais i] faut sans cesse recourir à des alliances étrangères qui compromettent l'indépendance et la dignité du pays. La convention de Carlsbrug (1595) établit les droits de la Hongrie sur les principautés Moldo-Valaques. Les brillantes victoires de Michel-le-Brave sont mêlées de fréquents revers, et les intrigues de ce prince ne lui évitent pas la douloureuse nécessité de placer, en 1598, la Valachie sous la dépendance de l'Allemagne, et de prêter serment de fidélité à l'empereur Rodolphe H, Sa bravoure, son habileté politique, sa persévérance à toute épreuve, finissent cependant par lui assurer de brillants succès, et il arrive à réunir sous son sceptre toute la population de l'ancienne Dacie et à régner simultanément sur la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie. Son inépuisable ambition ne s'arrête pas là. Il rêve bientôt l'annexion de la Hongrie et celle de la Pologne. Comme tous les conquérants, il devait terminer son existence par de terribles défaites. Il mourut assassiné en 1601, à Tâge de 43 ans. La Roumanie le considère comme un des plus grands princes qu'elle ait possédés durant cette triste période de l'histoire où les peu-
ORIGINES ET ÉVOLUTIONS ETHNIQUES 5o
pies étaient vendus ou échangés comme des marchandises, et où Ton décernait le titre de Gra?id à un capitaine, par cela seul qu'il avait réussi en présidant à de nombreuses et sanglantes boucheries.
Au début du xvii® siècle, on voit, en peu d'années, les résultats des conquêtes de Michel-le-Brave réduites à néant, la Roumanie de nouveau morcelée, et chacun de ses lambeaux livré à toutes les intrigues et à toutes les ambitions. La domination étrangère n'est pas seule à menacer d'une ruine complète ce malheureux pays : les dissensions intestines et la guerre civile conspirent avec les Turcs, les Hongrois, les Polonais et les Talars pour le précipiter dans les horreurs de la plus complète désorganisation. Deux grandes figures s'élèvent cependant au milieu de la foule démoralisée : Taga Matheiu Bassarab, voïvode de Valachié, et Vasile-Lupu (Basilele-Loup), voïvode de Moldavie.
Matheiu Bassarab signala son règne par quelques réformes utiles; il releva plusieurs villes tombées en ruines, créa des écoles,
Ot) ETHNOGRAPHIE l>E H fiOrMANIE
fonda une imprimerie et protégea les lettres nationales; les paysans virent également leur
Vie. i. ~- Portrait de Matheiu Ba«sanib.
situation s'améliorer sous son sage gouvernement ; mais bientôt, obligé de percevoir de lourds imp6ts pour satisfaire ans exigesces de la guerre, la population du pays
ne sut plus se contenir et leva Tétendard de la révolte. Il mourut, dit Ubicini, le 8 avril 16S4, accablé des malédictions du peuple et des insultes de la soldatesque.
Vasile-Lupti fut un prince législateur. On lui doit un Code de lois qui parut, pour la première fois, à lasi, en 1646. Il fut, en outre, prolecteur des lettres, et lui-même érudit remarquable pour son époque ; il fit beaucoup pour le développement de Tinstruôtion publique dans sa principauté, au point que le tzar de Russie appela à son service deux élèves de ses écoles, et leur confia par la suite l'éducation de celui qui devait être un jour Pierre-le-Grand.
Les voïvodes qui succèdent à ces princes ns se signalent bientôt plus que par Tindécision de leur caractère. A l'exemple d^un grand nombre de leurs prédécesseurs, ils s'allient tantôt aux chrétiens du nord, tantôt aux musulmans du midi^ dans la seule pensée de conserver leur trône. Faibles au moment du danger, ils se montrent au contraire barbares et cruels dès qu'ils croient avoir ressaisi les rênes de l'autorité. lisse hâtent de profiter de la puissance qu'ils ont un moment reconquise pour se livrer à toutes sortes de déprédations et pour arracher d'énormes
impôts à leur peuple C'est le sultan des Turcs qui est obligé de leur recommander de gouverner honnêtement : « Si j'apprends, dit ce prince, en donnant l'investiture à Alexandre Duca et à Antoine de Popesci, voïvodes de Moldavie et de Valachie, que vous opprimez vos sujets, je vous ferai décapiter. »
Le sentiment de la nationalité roumaine se réveilla sous le règne de Serban Cantacuzen en Valachie (1678-1688). Ce prince fit une alliance avec l'empereur d'Allemagne et avec les deux tzars de Russie, dans la pensée de culbuter les Turcs et de les contraindre à regagner le sol de l'Asie. L'opposition des boyards et la mort, qui le surprit inopinément, ne permirent pas la réalisation de cette ambitieuse pensée. Le principal titre de gloire de ce prince a éfé la protection qu'il a accordée aux lettres et au développement de l'instruction publique dans ses Etats. On lui doit la fondation, à Bucarest, d'un premier Collège valaque et d'importantes améliorations introduites dans l'Imprimerie Roumaine fondée par Matheiu P'. Il voulut également que le service religieux se fît désormais, non plus en grec ou en slavon, mais on langue roumaine, dans laquelle il fit tra-
duire la Bible. On lui attribue enfin Fintroduction de la culture du maïs dans les campagnes, et celle de l'industrie des draps.
Lorsque Constantin Brancovan arriva au pouvoir (1699), la fortune des Turcs devenait de plus en plus douteuse ; mais les tergiversations de ce prince et Tantagonisme des grandes puissances ne lui permirent pas d'arriver à d'importants résultats. Brancovan contracta une alliance contre le sultan avec le tzar Pierre-le-Grand. Demétrius Cantemir, appelé par la Porte au gouvernement de la Moldavie, se tourna à son tour du côté des Russes, qui passèrent le Pruth et firent leur entrée à lasi; mais les boyards hésitèrent à s'allier à eux et tournèrent leurs regards du côté de l'empereur d'Allemagne, tout en se maintenant dans l'expectative. Pierre-le- Grand échoua dans ses projets et conclut, en 1711, un traité qui lui enleva Tespérance de dominer sur la mer Noire. Les forteresses qu'il avait construites sur les frontières turques durent être rasées, et il lui fallut livrer au sultan la ville d'Azof et mettre hors de service le port de Tangarok. Les principautés roumaines furent dès lors condamnées à accepter des princes étrangers, et perdirent^ pour plus de cent ans, les derniers
vestiges de leur indépendance nationale.
Le règne des Phanariotes, dont la Roumanie maudit la mémoire, fut, pour ce pays, une époque fatale de décadence et de démoralisation. Le peuple Moldo-Valaque , déjà ruiné par de nombreux siècles de despotisme intérieur et d'oppression étrangère, tomba rapidement dans une affreuse pénurie et vit disparaître en un clin d'œil les dernières apparences de sa liberté. Les Grecs, devenus tout-puissants dans le pays, accaparèrent à leur profit les ressources de la fortune nationale. Le luxe le plus effréné, la débauche avec ses plus ignobles déchaînements, l'ivrognerie et le jeu régnèrent en maître absolu à la cour de Fhospodar et des grands, en même temps qu'ils se propageaient dans la demeure des aventuriers accourus en foule, comme une nuée de sauterelles, pour dévaster ce malheureux pays*.
Salut à toi, noble population des campa-