BAILLY
Novembre 1793.
« Oui , c'est moi qui du Jeu de Paume Proposai jadis le serment;
Moi, jadis paisible astronome, Historien du firmament ; Moi qui vis trois académies Par leurs choix payer mes travaux.
C'est moi que des mains ennemies Ont amené dans ces cachots.
Ah ! que j'aurais été plus sage , Toujours élevé vers les cieux , De laisser à mes pieds l'orage.
Et la terre et ses factieux !
Loin de l'horreur de ces désastres Dont, hélas ! j'ai servi le cours, Les perturbations des astres Seules devaient remplir mes jours.
Abreuvé d'une coupe amère , Entouré de cris destructeurs , De Paris pour son premier maire J'entends les cris acclamateurs.
Ma destinée est rigoureuse , Mais mon malheur est mérité ; Car de la France trop heureuse J'ai méconnu la liberté.
De fureurs alors impuissantes Du moins arrêtant les forfaits , A des factions rugissantes J'ai montré l'honneur et la paix.
Les lois, le roi, contre leur rage Trouvèrent mon utile appui ; Et je fus l'homme du courage, Et c'est mou forfait aujourd'hui.
Eh bien ! ce courage me reste , S'il en faut pour ne plus souffrir.
Le courage, en ce temps funeste, Est de vivre , et non de mourir. »
Il dit ; à sa patrie ingrate , Faisant les suprêmes adieux , 11 va mourir comme Socrate , Et, plus martyr, va mourir mieux.
L'air qui mugit, l'hiver qui pleure ,
Tout attristait ses derniers pas.
Sur lui, tout un siècle d'une heure.
On suspend exprès le trépas.
Parmi cette attente exécrable.
Parmi les affronts qu'il reçoit,
«Bailly, lui dit un misérable.
Tu trembles de peur. — Non ! j'ai froid. »