MADAME ROLAND
(Extrait de ses dernières pensées.)
Je les ai finis ces mémoires Ecrits sur le seuil du trépas ,
' Les personnes qui ont lu mon ouvrage sur /a /i7>er<fc' ne in'act;usenl pas d'aimer les republiques, ni même d'y croire souvent. Mais
Où j'ai tracé mon sort , où des cœurs scélérats J'ai buriné les noms, les indignes victoires. Matâchc est accomplie, et, trompant tous leurs vœux, Peintre de leurs excès à jamais exécrables,
Je traînerai ces misérables
Par-devant nos derniers neveux.
Fondateurs de la République
Dont on veut nous faire douter , Les cœurs libres verront s'il faut vous regretter, Toi Vergniaux, l'éloquent ; Barbaroux, l'énergique ; Tant d'autres que ma voix eût voulu secourir, Héros de la Gironde , illustrés par la gloire ;
J'ai défendu votre mémoire
Et voici mon tour de mourir.
Quoi ! n'est-ce que la monarchie Qui peut produire des vertus ?
ce n'a pas été une raison pour moi de ne pas peindre, ou de peindre sévèrement, une femme qui y croyait, qui en excusa long-temps les premiers excès, et fut détrompée trop tard, mais qui , dans son opinion , montra de rares vertus et un courage plus rare encore , rehaussé par une éloquence immortelle. Je n'ai donc pas hésité à donner ici ses dernières pensées , souvent avec ses propres paroles, et même avec ses éloges pour des députés de la Gironde, que je suis loin d'admirer autant qu'elle. J'ai resserré, mais fidèlement retracé ce testament de mort, ces novissima verba écrites dans sa prison et à la porte du tribunal révolutionnaire ; ce mélange de fermeté et de regret, d'horreur contre les tyrans et d'indignation contre les lâches; ces élans de la vie qui va s'échapper, vers celle quelescœurs vertueux espèrent ailleurs ; ces adieux toujours touchans, quelquefois sublimes, quelquefois naïfs , à son époux, à sa fille, à .ses amis , à sa bonne. Combien il y avait de sensibilité dans cette ame élevée, qui apparut au milieu di- tant de forfaits et de bassesses !
Sous le joug d'un tyran des esprits abattus
Valent-ils les grandeurs d'une terre affranchie?
Les Dieux républicains ont aussi leur autel.
Quand nous nous tromperions, notre erreur est sublime.
Ainsi Curtius , dans l'abîme ,
Se précipitait immortel.
Mais que de gloire à la patrie ,
Nous promettions, et de bonheur!
Nous invoquions la foi , l'humanité , l'honneur : Désirs fallacieux ! espérance flétrie !
Je vous évoque au moins, scélérats sans remords , Robespierre , Danton , horde exterminatrice.
Par vous envoyée au supplice ,
Je vais vous annoncer aux morts.
Ah ! s'ils avaient eu mon courage ,
Hommes indignes de ce nom, Ces êtres qui jamais n'ont su prononcer : non, Prudens devant le crime et tremblans dans l'orage ! Insensés , qu'égara leur orgueil fanfaron. Et qui, dans leur délire , ont, sans verve et sans flammes,
Fait des projets de grandes âmes
Avec des âmes de poltron !
Maintenant, aux méchans en proie,
Et parqués comme un vil troupeau, Attendant le boucher appelé le bourreau. Ils sentent qu'au salut il n'est plus une voie. Mais le péril a vu leur silence discret ; Mais il n'est pas d'honneur pour leur pâle mémoire \
Et comme ils ont fléchi sans gloire, Ils n'obtiendront pas un regret.
Je n'eus point ce lâche délire ;
Et ne l'eut point , le digne époux Qui, seul- contre septembre éleva son courroux, Et mourra de ma mort si sa compagne expire. Puisse-t-il pour un temps recevoir mes adieux ! Là-haut auprès de moi j'attends son arrivée;
Et notre vie inachevée
Se continuera dans les cieux.
Mais n'aurions-nous pas sans prudence
Contre un roi d'abord combattu?
Gomme Brutus jadis croyait à la vertu, Nous aurions dû moins croire aux hommes, à la France. Dans nos illusions, en réclamant nos droits. Du moins, si nous avons frappé la monarchie.
Nous avons bravé l'anarchie
Encore plus que tous les rois.
Mais je laisse, hélas! sur la terre
L'objet le plus cher à mon cœur. Ma fille, mon enfant, en voyant ton malheur. Ma fermeté pâlit et mon cœur se resserre. J'ose et je puis le dire aux portes du tombeau : Je te laisse, ma fille, en ma douleur amère.
L'exemple et le nom de ta mère;
C'est un héritage assez beau.
Vous , mes amis , autre famille , Dont le souvenir m'attendrit ,
Greuzé-la Touche ', ô toi, qui toi-même proscrit, Gardes dans l'ouragan le dépôt de ma fille, Bosc, Ghampagneux, vous tous dont la tendre pitié Veut encor conjurer le sort qui me domine ,
Ah! protégez mon orpheline :
C'est le legs de mon amitié.
Cette jeune plante arrachée
Au sol natal qui la nourrit , Verrait venir bientôt le jour où l'on périt, Et tomberait sans vous , flétrie et desséchée. Mes amis, si le ciel retrouve son azur, Puisse-t-elle après moi fleurir sous votre ombrage.
Et, par vous ravie à l'orage.
Répandre un parfum doux et pur!
De tous ceux à qui je fus chère
' C'est d'un de mes parens qu'il s'agit ici. Membre delà Constituante, etensuite de la Convention, il aima la révolution, mais jamais Je crime; et, ainsi qu'un autre parent de mon nom, il se refusa à voter la mort du roi, et fut de ceux qui cherchèrent à le sauver. Depuis, au 3i mars tygS, à-peu-près proscrit lui-même, il recueillit en effet, dans le moment le plus dangereux, la fille de madame Roland. Membre des assemblées suivantes, il fit plusieurs, rapports remarquables, un entre autres contre le maximum etCimpôt progressif, ces variations de la loi Âgi'aire , et il acquit une haute estime. Quelques personnes influentes avaient même pensé à lui pour être un des membres du Directoire , mais non pas lui assurément. Lors de la première formation du Sénat, il fut un des trois ou quatre premiers sénateurs élus, et moumt bientôt après à 5o ans. Je ne partageais pas toutes ses opinions politiques et philosophiques, et il a pu se tromper quelquefois; mais c'était un homme de bien et de talent qui eut le bonheur d'être l'ami de madame Roland, et l'honneur d'être le protecteur de sa fille.
Ah ! j'invoque aussi le secours i
Pour celle qui treize ans accompagnant mes jours, Me veilla , me servit... presque comme une mère. C'est elle, auprès de moi, qui l'occupait le moins; C'est de mon malheur seul qu'elle était malheureuse.
Sa tendresse silencieuse
Ne s'exprimait que par ses soins.
Ah ! si de la Métempsycose
L'erreur pouvait se soutenir , Vers elle en son déclin je voudrais revenir, La soignant à mon tour, sous ma métamorphose. Pourrais-je assez payer tout ce que je lui doi 1 O fidèles amis , vous, témoins de son zèle ,
Acquittez ma dette envers elle
Pour n'en plus avoir envers moi.
Mon enfant, mon époux, ma bonne,
Mes amis, à vous tous, adieu!
Adieu , brillant soleil , dont le regard de feu Rassérénait mon cœur qu'il charme et qu'il étonne. Que de fois devant toi je me sentis troubler! Quel sentiment naissait dans mon ame attendrie !
Fils du ciel , dans notre patrie
Ton regard semble m'appeler,
Adieu, campagnes solitaires
Dont le spectacle me charma.
Où m'occupa l'étude, où le pauvre m'aima, Où je soignai les maux , consolai les misères ! Et maintenant, pareille au cyprès abattu,
Dans l'effroyable abîme où le crime misole Je n'ai plus rien qui me console Que l'avenir et la vertu.
Toi, que de mon lait j'ai nourrie,
Et voudrais aussi pénétrer Des pensers généreux que j'aime à déclarer, Adieu, toujours adieu, mon Eudora chérie. Quand je m'arrache à toi par un effort vainqueur, Pour ne pas s'attendrir devant ta douce image ,
Sens-tu ce qu'il faut de courage?
Je te presse contre mon cœur.
Et maintenant, que la tempête
Éclate en toute sa fureur , Du supplice je peux braver toute l'horreur. Ma constance est armée et la victime est prête. Que ceux que vainement nous avons combattus Restent, lâches tyrans de cette terre ingrate :
J'aime mieux la mort de Socrate
Que l'existence d'Anitus,
Après une si longue épreuve ,
Je puis la quitter sans effort , Cette terre de crime et de deuil et de mort, Qui dévore le juste et de son sang s'abreuve ; Ces monstres qui se sont chargés de se flétrir , Mon ame les vomit, mon dédain les défie.
C'est juste : qu'on me sacrifie:
Puisqu'ils vivent, je dois périr.
Du monde suprême puissance ,
Être invisible à qui je crois ( Car quelque être meilleur que ce que j'aperçois M'a prêté, je l'espère, un peu de son essence), O Dieu, toi qui fis naître , et qui daignes bénir , Tout ce qu'on voit de noble et de beau sur la terre ,
Bientôt, ô mon maître, ô mon père ,
Je vais à toi me réunir !
Veille du haut de l'Empirée,
Dans ta clémence et ta bonté.
Sur ce peuple trahi pour qui la liberté Par tous mes vœux ardens fut long-temps désirée. Mais la liberté sainte exige un saint effort. Elle n'est que pour ceux qu'aucun trouble ne dompte.
Pour les cœurs qui craignent la honte
Et qui ne craignent pas la mort.
Amitié , vérité , patrie ,
Objets de mon cœur révérés , Mes pensers et mes jours vous furent consacrés : Vous rendrez ma mémoire honorée et chérie. Jen'aipeur que ducrime;et,quandviendramon tour, Du trépas sans pâlir je subirai l'approche.
Par bonheur je suis sans reproche :
Quel trésor pour le dernier jour !
'J'ai bien mal rendu les pensées de madame Roland , si les lecteurs les plus sévères ne partagent pas l'intérêt qu'elle m'inspire. On voit, même sans l'approuver d'ailleurs, tout ce qu'il y avait de pur et d'élevé dans son ame. Mettons à côté de ces lugubres paroles le portrait gracieux et touchant que mon ami Lémontey a tracé d'elle à deux épo-